CHAPITRE XIV
Don Chérubin va , par curiosité , entendre pré-
I cher un père de Tordre de Saint-Dominique.
Quel homme cVtait que ce religieux. Sa. sur»
' prise en le reconnaissant, et de Tentretien qu*il
eut avec lui.
Peu de temps après ee mariage, il arriva qu^un religieux ae Tordre de Saint-Dominique Tint de G uatimala demeurera Mexique. Il prêcha d^abord dans la cathédrale, et fît tant de bruit, dés son premier sermon, qu'il devint le sujet de toutes les conversations de la Tille. Dans quelque maison que j'allasse , je n'entendais parler que du père C^'rille. Les femmes surtout le van-
taienty et le mettaient au-dessus des plas fameux prëdicateun delà Merci , de Saint- François , et même des Jésuites , bien qne parmi ces derniers il y en eût alors de trèscélèbres. Devait-il prêcher dans nne maison religieuse, toute la noblesse y courait en foule ^ on augmentait le prix des places. L'auditoire éclatait en brouhaha , Ton y battait même des mains , et Ton sortait de Téglise en élevant jusqu'aux nues Feloquence du prédicateur.
Je ne pus tenir contre la réputation du père Cyrille, et je voulus juger par moimême de ses talens. Ayant appris qu'il devait prêcher le jour de l'Assomption dans son couvent, je m'y rendis , et j'y trouvai une nombreuse et brillante assemblée, quoique ce monastère soit a une lieue de Mexique. Je m'assis parmi les auditeurs pour mon argent; et, en attendant le sermon , je m'entretins avec un cavalier qui était auprès de moi. Je lui demandai t^il avait déjA entendu le père Cyrille : Denx
fois, me répondit-îl , et je vous proteste que jamais aucun prédicateur ne m'a fait tant de plaisir que celui-là.
Vous allez, poursuivit-il, être surpris de son style éblouissant et de la beautë de ses portraits. Il a un choix de termes et une élégance qui enlèvent , des métaphores heureuses , des allégories justes et ravissan* tes , des beautés de détail , des tours qui lui sont particuliers, et surtout des transi-tions de la dernière finesse. Je ne tous en dis pas davantage , pour vous laisser le plaisir de la surprise. Je vous avertis seulement qu^il faut Técouter avec toute Tat' tsntion dont vous êtes capable , car il a une volubilité de langue qu^on a de la peine à suivre. J'étais à son dernier sermon aux pères de la Merci j j'eus le malheur d'éternuer, et mon éternuement me fit perdre une période. Je lui répondis qu'il y avait de certains prédicateurs qui parlaient si vite, qu'il ne fallait pas seulement détourner les jeux de dessus eux , à moins que
ToQ ne Toulût perdre le fil de leurs sermons.
Cependant ce discours redoublait riropatience que j'avais d'entendre ce fameui personnage . Je le vis para! tre dans la chaire, et Téglise retentit aussitôt d'une acclama^ tion générale ; ce qui me fit connaître jus* qu'à quel point le public était préTenu en sa faveur. Le père Cyrille ne me parut pas plus grand qu'un nain ; et il était en efiet si petit, qa'on ne lui voyait que la tête. Je le regardai attentivement; ses traits me frappèrent ; et à peine eut-il prononcé le texte de son sermon , que j'achevai de le reconnaître à sa voix. C'est lui, dis- je en moimême; oui, ma foi, c'est le licencié Carambola. La plaisante aventui*e ! il semble que nousnoussuivionsl'unetl'autre.Nousnoos disons adieu à Tolède, et nous nous revoyons à Madrid. Là, nous étant quittas, nous nous retrouvons à Barcelonne. On dirait que la fortune prend plaisir à nous rejoindre.
Ensuite , doutant du rapport de mes yeux
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et de mes oreilles : 'Ne me tromperais-je point aussi? disais-je en me reprenant; Toilà sa voix et sa figure, à la vëritéj mais ne Toit-on pas tous les jours des hommes quise rèssemblentparfaitement? D'ailleurs, se peut-il que Carambola ait pris le froc , et , ce qui me passe , quHl soit devenu un grand prédicateur? c'est ce que je ne puis concevoir. Cependant plus j'écoutais et considérais le père Cyrille , et plus je voulais que ce fût mon licencié biscayen.
£n attendant que je pusse convertir mon doute en certitude, je prêtai une oreille attentive au religieux pour juger si le public avait raison d'admirer squ éloquence ; mais il débita son sermon si rapidement , qtie j'en perdis plus de la moitié sans étemuer. J^en entendis pourtant assez pour me consoler de cette perte. Je fis même une remarque qui ne tournait point à la gloire du prédicateur : j'observai que les auditeurs n'étaient touchés que de la beftuté du styles, 2. 9
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et que Torateur yisait moins au cœur qa^â TespriL
Quand le sermon fut fini, je me fis ooiiduireà la chambre du père Cyrille , qui me revit avec une surprise ëgale à celle ^u^il m^ayait causée en se montrant dans la chaire. Nous nous embrassâmes tous deux avec affection. Monsieur le licencié, luldis-je, grâce au ciel, nous nous rencontrons donc encore une fois! Maisavouez que cette dernière rencontre est plus surprenante que les autres. Je ne me serais jamais attendu à yous retrouver sousThabit d^un jacobin, Mon ëtonuement, rëpondit^il, est pareil au vôtre , et vous vous imaginez bien que je ne suis pas peu curieux d^apprendre ce que vous faites à Mexique. Je crois que vous ne Têtes pas moins de savoir comment je suis devenu moine, et, qui plus est, un prédicateur de la première volée. Il faut nous contester Fun et Vautre. Mais remettons, s^il vous platty la partie à demain pour devx rai-
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sons : oatre <|ue je suis fatigue, j^ai un long récit a TOUS faire. Et moi, lui clis>je, do mon côt^ j'ai une infinit<$ de choses à tous raconter. Adieu, père Cyrille, reposezvous. Nous nous reverrons demain.
Je quittai là-dessus mon prédicateur, et, Tëtant venu rejoindre le jour suivant Faprès-midi, nous nous enfermâmes dans sa chambre , où nous nous pre'parâmes à noUs faire une confidence réciproque de ce qui sous ëtait arrive depuis notre dernière séparation. Je parlai le premier, et, persuadé que je pouvais tout dire à mon ami Carambola, je ne lui déguisai rien. Lorsque j'eus cessé de parler, il prit la parole a son tour, et me conta l'histoire de sa métamorphose avec la même sincérité.
nif DE LA QUÀT&làXE PARTIE,
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