‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 59 sur 86 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Le licencié Carambola sVrabarqae arec les bons pères de Saint-Dominique ; sa réception au noviciat ; il reçoit les ordres sacrés. De qaelle manière il prêcha la première fois. II remcHite yc seconde fois en chaire ; son succès. Il part pour les Indes ; son admiration en y arrivant.

Ne voulant point sortir de Barceloone comme un fripon, je retournai à l'auberge, ©ù je payai mon hôte; ensuite reprenant le chemin du port pour me trouver au rcn-

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dez-Toiis, j'y arrivai avec une petite Talise qae je portais sous le bras, et d^ns laquelle «taient mes hardes. Les religieux s'étaient déjà embarqués , et m'attendaient avec impatience. Ces bons pères , par précaution , s'étaient pourvus d'une grande abondance de yiTres et d'une copieuse quantité de bouteilles dés meilleurs vins de la Maucbe, comme s'ils eussent dû aller au bout du monde. Enfin , on leva l'ancre le lendemain avant l'aurore , et notre vaisseau s'éloigna du port de Barcelonne. Pendant le cours de la navigatiou , qui , grâce au ciel , fut très-beureuse , nos religieux se montrérent de si belle humeur, que, loin de me repentir de m'étre enrôlé dans leut compagnie, je ne cessai de m'en applaudir, me persuadant qu'il n'y avait point de mortels plus beureux. Je vous dirai qu'aujourd'hui je suis encore dans cette opinion. Étant arrivés à Cadix , nous nous rendîmes au. monastère des pères de Saint- Dominique. Le prieur Isidore reçut mes

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deux compagnons avec distinction, et comme des sujets dont sa maison avait besoin, n me fit aussi un accueil fayoraUe lorsqu'ils lui eurent dit que jVtab un savant licencie qui demandait Thabit de novice. Il me raccorda sans peine , sur Tassurance qu'ils lui donnèrent que jVtais ne pour vivre avec eux, comme en effet je leur avais assez fait voir sur le vaisseau que je m'accommodais à merveille de leur £icon de lûvre.

J'entrai donc au noviciat, et, grâce i Dieu , je ne me dëgoûtai point de la vie monacale. Après avoir fait profession, l'on me donna le nom de père Cyrille. Je m'at« tachai a l'ëtude de la théologie. Je pris ensuite les ordres sacres; et, me sentant, à ce qu'il me semblait, du talent pour la chaire, je composai un sermon, que j'eus la hardiesse de vouloir débiter dans la cathédrale de Cadix, devant l'évéque et le gouverneur. Mais savez-vous de quelle manière je m^en acquittai ? tous allez l'apprendre , car ma

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sinGeritë doit rëpjndre à la rôtre, et nous devons mutuellement nous raconter nos aventures désagréables avec la même franchise que les autres. L'assemblée ^taiC nombreuse, et remplie de moines de tputes sortes d'ordres, Un auditoire si éclairé , mais en même temps si critique et si jaloux, me troubla de façon que je demeurai court au milieu de mon exorde. Je fatiguai vainement ma mémoire pour pouvoir continuer, la rebelle me refusa constamment son secours , et je fus obligé de m'éclipser; nais , avant que je disparusse, je dis à mes auditeurs : Messieurs , je vous plains, vous perdez un beau sermon.

Vous jugez bien que ces paroles, prononcées par un Biscayen , continua le père Cyrille , ne manquèrent pas d'exciter des ris. L'évoque et le gouverneur en perdirent leur gravité. Tous les moines, si vous en exceptez ceux de notre ordre , sortirent de l'église en étouffant d'envie de rire, et plus

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satisfaits que si jVusse parfaitement kîea préchië.

Un coup dressai si malheureax ne me découragea point. Au contraire, pour r^ parer mon honnear, je mWmai d^audace, et trois mois après je remontai dans la même chaire d^où j^étais si désagréablement descendu. Ceux de mes aaditears qui ayaient été témoins du tour que ma mémoire m'avait joué la première fois, s'attendaient peut*ètre encore à me Toir demeurer court, et à rire sur nouveaux frais à mes dépens ; mais ils furent trompés dans leur attente. Ma mémoire me fut fidèle, et je fus généralement applaudi. Que dis-je? on me trouva toutes les parties de Forateur, et dès ce jour-là , je fus mis en parallèle avec les plus fameux prédicateurs espagnols : ce qui prouve bien qu'on peut se mettre en réputation à peu de frais. Gela me fit redoubler mes efforts pour nëriter les louanges qu'on me donnait, et que malgré mon amour-propre je sentftis b&m

que je ne méritais pas. Je composai d'autres sermons dont mes auditeurs furent si contins, que mon nom devint plus celébre de jour en jour.

Je jouissais â Cadix de Festime gënërale de ses babitans, lorsque le père Isidore reçut une lettre de TAmérique. Le prieur de Saint- Jacques de Guatimala le priait de lui envoyer deux habiles prédicateurs pour soutenir la réputation de notre ordre en ce pays-là. Je souhaitai d^étre un des saints ouvriers qu'09 y demandait j ce fut moins à la vérité par un zèle apostolique q[ue par Tenvie qu^il me prit de voir ces belles régions conquises par les armes espagnoles. Je puis dire que ce ne fat pas sans répugnance que le père Isidore me permit d'alljer aux Indes, n'ayant pas alors dans sa communauté de sujet qui me valût. Cependant il eut la bonté de se rendre à ma prière , a condition que je reviendrais en Espagne après quelques années.

Je sortis donc du port de Cadix arec le

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père Boniface de Tabara , quime fat donné pour compagnon. Le yent nous fut toujours favorable jusqu'à la Hayane, d'où nous prîmes la route de Clarthagéne; de là nous nous rendîmes à Porto-Bello dans le temps de la foire , qui sans contredit doit passer pour la plus belle qu'il y ait au monde. Le concours prodigieux de marchands d'Espagne et du Pérou , dont les uns viennent pour acheter, et les autres pour vendre des marchandises , ofire aux yeux un spectacle très-am usant. Pour moi, ce que je trouvai plus digne d'être regarde, fut le nombre de mulets que je vis arriver de Panama , charges de barres et de lingots d'argent. Dansunseuljour j'en comptai jusqu'à deux cents qui furent déchargés dans la place publique ; ce qui composait des monceaux de lingots qui réjouissaient la vue de messieurs les intéressés.

Nous ne nous arrêtâmes pas long-temps à Porto-Bello. Nous remîmes à la voile pour Venta de Cruzez, pais pour Pana->

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ma, d'où nous gagnâmes le port des Salines, et ensuite Gartago. Delà, nous allâmes à la ville de Grenade, autrement appelle le Jardin àe Mhltomet , d'où iiOus ne tardâmes guère d nous rendre au port de Realejo sur la mer du Sud, et peu de jours après nous arrivâmes au port de la ïrinitë.

J'interrompis assez brusquement Caram' bola dans cet endroit : Oh ! que diable , lui dis-je , monsieur le licencié , tous me faites une relation de voyageur ! Ne me nommez pas^ je tous i>ne, tous les lieux par où vous aTez passe. Je vous en tiens quitte \ je ne suis curieux que d'entendre vos aventures : ainsi ne faites, s'il vous plaft, qu'un saut du port de la Trinité à Saint- Jacques de Guatimala; car, selon toutes les apparences , cette dernière ville est le théâtre des principaux exploits que -^ous avez à me raconter. Monsieur le bachelier, me répondit-il en souriant, vous «vez tort de vous plaindre. Pour éviter la

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prolixité, et pour serrer ma narratioD, j'ai supprime les tempêtes et les au très pëjpjls que j'ai essuyés,. Je vous ai même fait grâce des descriptions que j'aurais pu faire des lieux dont je ne vous ai dit simplement que les noms, et qui seraient peut-être plus intéressantes que mes propres aventures.

Allez, vous m'avez interrompu mal à

propos.

Mais enfin , poursuivit-il , puisque tous le voulez absolument, je vais vous faire faire un saut de vingt-cinq lieues en vous transportant tout à coup à Guatimala. Permettez-moi seulement auparavant de vous dire une particularité des plus singulières. Jja voici. Auprès de la ville de la Trinité, on voit dans un endroit fort bas sortir de la terre , sans discontinuation , une épaisse et noire fumée, mêlée quelquefois de soufre et de tourbillons de feu; on dit que quelques voyageurs curieux d'en découvrir la cause , ayant eu l'imprudence de s'en approcher de trop près, avaient été renversa

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par terre à demi morts. Les gens du pays assurent qu'à certaine distance on entend des cris comme de personnes tourmentées , et que ces cris sont accompagnes d'un bruit de chafines de fer j ce qui fait donner le nom de bouches d'enfer à cet horrible gouffre.

Venons pr^ntementàGuatimala, continua le père Cyrille, je ne veux pas tous faire languir plus long-temps. Nous y arri» Tâmes donc le père Boniface et moi. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que nous cherchâmes d'abord la ville dans la -ville même. Aucune muraille, aucune porte ne s'offrirent a son entrée^ quelques maisons couvertes de chaume ou de tuiles, se présentèrent seulement à nos yeux. Surpris de voir une ville qui répondait si mal a l'idéo que je m'en étais formée, je dis a mon camarade : Père , à votre avis , n'avons-nous pas fait une belle équipée d'avoir quitté la ville de Cadix, où nous étions si bien , pour venir prêcher ici ? A juger des citoyens par leurs habitations, nous n'allons avctf

pont aaditenrs que de la canaille. Est-ce là cette célèbre ville de Guatimala ? cette capitale d'un pays de trois cents lieues d*^ tendue, et où il j a, nous a-t-on dit, une audience royale indépendante de celle de Mexique, avec un premier président , qui, sans avoir le titre de vice-roi , en a toute Tautorité : c'est ce que je ne puis concevoir. Ni moi non plus, disait le père Boniface; peu s'en faut que je ne croie qu'on s'est moqué de flous.

Kotre étonnement toutefois ne fut pas de longue durée. Lorsque nous fûmes audelà des maisons couvertes de chaume, Bùus en aperçûmes de plus belles , et entre autres deux superbes édifices, qui sont 4ans le faubourg Saint-Dominique, c'està-dire, le couvent des Jacobins , et le monastère des filles de la Conception. Ce dernier surtout, entouré de hautes murailles qui forment une enceinte d'une immense étendue, arrêta long-temps nos regards.

Il notti semblait voir une ville particu-

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licre renfermée dans celle de Guatij|9ala; Aussi compte-t-on dans cette maison jus* qu^à mille filles, tant religieuses et pensionnaires, que négresses- qui sont à leur service.

A mesure que nous avancions dans oett« capitale , nous découvrions des maisons qui lui faisaient plus d'honneur que les premières. Enfin nous nous présentâmes à la porte du couvent de nos pères , qui nous recurent comme deux personnages dont Tarrivëe leur ëtait très-agre'able. Le père Valentin Tiraquello, qui en était alors prieur, n'eut pas si tôt lu la lettre que je lui remis de la part du père Isidore , qu'il nous fit mille amitiës, et principalement a moi , parce que la dépêche contenait un magnifique éloge du père Cyrille. On nous rdgala parfaitement bien , et Ton nous laissa reposer quelques jours.

Pendant ce temps-là le bruit courut dans la ville qu'il venait d'arriver d^Espagne deux grands prédicateurs. Il n'en faUut

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pas davantage pour mettre en mouvement tontes les familles espagnoles^ et surtout les femmes. Quand, les yerrons-nous ? s^écriait Tune. Que j'ai d'impatience, disait Fautre , d'entendre ces nouveaux apôtres ! Père Cyrille , me dit un jour notre prieur, je ne puis résister plus long-temps à la curiosité du public ; les gentilshommes , les officiers de l'audience , les bourgeois, toute la ville souhaite avec ardeur de vous voir en diaire pour juger si vos talens répondent à votre renommée : ils me pressent de leur accorder cette satisfaction , et je n'ai pu me défendre de leur promettre qu'ils l'auront incessamment. Je tiendrai votre promesse , lui dis-je , mon ré?érend père ; je prêcherai, si vous voulez, dès demain dans notre église , pour les contenter.

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