CHAPITRE III
Le père Cyrille prêche au contentement d^un nombreux auditoire. Le lendemain il va dîner chez révêque de Guatimala. Il reçoit des hou» neurs. Sa visite chez plusieurs religieuses. Collations et concert qu^elles lui donnent. Entre* tien particulier de révêque avec lui. Sujet de cet entretien.
Le prieur , me voyant dans cette disposition , envoya sur-le-champ dans les principales maisons avertir que le révérend père Cyrille débuterait le lendemain aux Jacobins. Cette nouvelle se répandit aussitôt dans Guatimala , si bien que notre église se trouva le lendemain remplie de tout ce qu^il y avait d^honnétes geps dans la ville. ' D^un côté, Tauditoire était honoré de^la vénérable présence de don François de
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Castro, ë?éque de Guatimala; et de Fautre, d^toufrles officier»* de la chancellerie, de* puis le premier président jusqu'au greffier, sans parler des principales dames de la Tille qui sVtaient pare'es magnifiquement. Dés qu^on me vit en chaire , il s^ëleva dans rassemblée un petit murmure qui me parut un eflet de ma figure de pygmée, car on prend garde à tout^ mais je n^eus pas achevé mon exovde, que ce bruit désagréable fut suivi d^un plus flatteur ; et chacun, oubliant pour ainsi dire qu'il me YOj^ait, me prêta son attention.
Si j'avais eu le bonheur de plaire â Cidix , je plus encore davantage à Guatimala. Peur tout dire en un mot, j'em^iortai le suflPrage de mes auditeurs, et gagnai l'estime de l'évâque , qui m'euvoya le lendemain matin inviter à dîner , avec le prieur, au palais épiscopal.
Ce bon prélat , qui , tout septuagénaire qu'il était , n'avait pas encore un air d'antiquité, m'accabla de complimens. H liai-
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cita le père Valentin d^ayoir un sujet aussi capable que je Fêtais de faire honneur à Tordre de Saint- Dominique. Jugez si les louanges de monseigneur chatouillaient uu cœur biscayen ! Je les sayourais intérieurement j mais plus je sentais ma yanite flattée, plus j^afiectais de paraître modeste, ainsi que font tojus les auteurs à qui Ton donne des louanges en face^
Outre Testime de ce prélat, je m'attirai celle des grands officiers de l'audience , qui me louèrent tous unanimement, de manière qu'il fut décide que le petit père Cyrille e'tait le coryphëe des frères prêcheurs dans les Indes. Je ne plus pas seulement aux personnes du monde j ma réputation perça les murs du monastère de la Conception. Les religieuses youlurent m'entendre, et je les charmai. Quelquesunes d'entre elles m'ëcriyirent pour me témoigner jusqu'à quel point elles étaient contentes de mon sermon , et pour m'inviter à les aller Toir a la grille j ce que je
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ne manquai pas de faire , lorsqu'on m'eut dit qu'à Guatimala, de même qu'à Mexique, les moines fréquentaient librement les religieuses, qu'eUes s'entretenaient ayec eux aux parloirs, et leur donnaient quelquefois des coUations entremêlées de musique j ce qui m'arriva dés la première Visite que je fis à celles de ces dames qui m'avaient écrit des lettres obligeantes.
Elles me régalèrent de confitures , et me firent entendre de très-belles yoix , entre autres celle de la jeune mère dona Angéla de Montalvan, fille d'un oiBcier de l'audience , et la personne du monde peut-être du plus rare mérite.
On voit peu de femmes qui n'aient, avec une grande beauté, une taille défectueuse ou bien un esprit borné ^ mais on peut dire que la nature, en formant dona Angéla, en avait voulu faire un ouvrage parfait. U est constant que cette religieuse , qui commençait à peine son cinquième lustre, était une fille incomparable. Elle savait la mu-
siqueàfond, et joignait à une voix ravissante un g^nie supérieur. Elle m'adressa deux ou trois fois la parole si spirituellement et d'un air si gracieux, que je crus entendre et voir un ange. EUe m'enchanta les yeux et les oreilles.
Je sortis du couvent de la Conception et m'en retournai au nôtre , fort occupé de la politesse des religieuses, et peut-être un peu trop du mérite de la jeune religieuse dont je viens de parler. Eh bien ! père Cyrille, me dit notre prieur, êtes-vous content de nos voisines? J'ai sujet de l'être, lui répondis-je. Ces dames m'ont régalé de confitures et d'un concert qui a été merveilleusement bien exécuté. Je n'en doute pas, reprit le père Valentin , surtout si la mère de Montalvan s'en est mêlée. Oui, vraiment, lui dis-jej elle y a chanté, et j'ai trouvé sa voix admirable. Vous devez , répliqua-t-a , avoir remarqué aussi que cette fille est pourvue d'une beauté peu commune. C'est à quoi je n'ai pas pns
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garde , lui repartis-je d^un air hypocnte ; je ne me suis attache qu^à Fëcouter. Ca qui ni^ëtait pas exactement rrai ; car sitôt que mes oreilles avaient été frappées de« sons tottchans de la yoiz d' Angëla , je n*ayab plus regarde' que cette religieuse^ mais je n'osai lui avouer que j'^avais fait cette observation , de peur que je ne lui parasse avoir pris trop de plaisir à le ûiire.
Je suis fâche, reprit le prieur, qui était un homme simple et naturel, que Toaa n'a jez pas considéré avec attention la roére de Montai van ; vous auriez vu un visage céleste. Le seigneur don François de Castro, notre évéque, a pour elle une contidération toute particulière. Il va souvent la voir , et il lui envoie tous les jours des prf^ens. On le soupçonnerait d'en être amoureux , si sa vertu consommée et tes âge avangé ne mettaient pas sa grandeur à couvert de ce soupçon ; maïs on rend justice A ce vénérable prélat, et toute la ville est persuadée comme moi qu'il n*a
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pour cette dame qu'une aiiiiti<$ pure et délicale. Si je n'eusse pas connu Je père ValentÎB pour un homme incapable de médire de son prochain , et surtout de son éyéque, j'aurais cm qu'il ne parlait pas sérieusement; néanmoins il pensait ce qu'il disait, tant il avait bonne opinion de la vertu de monseigneur.
Deux jours après' avoir été chez les reli« gienses de la Conception, je vis entrer dans ma chambre un gentilhomme envoyé par le prélat pour nie dire que sa grandeur souhaitait de me parler. Je me rendis d'abord à l'évéché , où le seigneur don François , m'ayant fait entrer dans son cabinet, me tint des discours obligeans et flatteurs; puis tout à coup changeant de matière ; Père Cyrille, j'ai besoin de vous, me dit' il , pour réussir dans un dessein que je médite. Je me flatte que vons ne me refuserez pas votre secours* Je vais tous dire de quoi il s'agit. Les Elles de la Conception , qiti depnié quinze jours* ont perdu leur
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sapërieare, en Tont ëlire une antre. Je voudrais bien que leur chois tombât sur la mère de Montalyan : il faut former en sa fareur une faction Tigoureuse. J'ai déjà su gagner quelques-unes de ces dames ^ elles m'ont promis leurs suffrages, et je suis assure de la pluralité des roiz si vous me secondez.
Monseigneur, lui dis-je, tous pouvez disposer de votre serviteur. Commandez ^ que faut-il que je fasse ? Je sab , reprit-il, que TOUS avez fait connaissance avec plosieurs/eligieuses de ce monastère, etqu'elles ont conçu pour tous la plus haute estime. Vous me ferez plaisir de leur parler successivement en particulier de la prochaine (Qection , et d'emplojer votre «Qoquenoe â les mettre dans la disposition où je les voudrais. .
Je ne crois pas , lui dxs-je , monseigneur, que j'aie beaucoup de peine à réussir dans cette négociation. Je suis persuadé que toutes les religieuses se conformeront yo-
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lontiers aux sentimens de votre grandeur. J'en doute, sVcria-t-il, ne nous flattons point 'j la grande jeunesse d'Ang^a est un terrible obstacle a surmonter : il y a dans ce couvent vingt filles de qualité qui ont plus de trente ans de religion , et dont la conduite a toujours été irréprochable. De quel œil celles-là verraient-elles Tautoritë entre les roains d^une jeune religieuse? Cependant, ajouta-t-il en poussant un soupir qui me fît voir tout Tintërét qu'il prenait à^ cette affaire, cette religieuse, toute jeune qu'elle est, mérite d'avoir la préférence sur toutes ses compagnes.
Vous l'avez vue, continua-t-il, vous l'avez vue au parloir , mais elle n'a fait seulement que paraître devant vous un instant. Vous ne savez pas tout ce qu'elle vaut; il faut l'avoir entretenue plus d'une fois , il faut la connaître enfin pour la bien apprécier, pour apercevoir son mërite dans toute son étendue. Qu'elle a d'esprit! Ouvre-telle la bouche pour, parler, c'est un bon
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mot qui lui échappe ^ est-U question de raisonner, ses raisonneraens sont justes et solides. Une fille de TingtndeuK ans ! que cda est aimable! Mais ce qu'on ne peut assez louer , et ce qui seul la rend digne d'être supérieure , c'est son extrême douceur, ^eurent effet de son tempérament et de sa vertu ! Exempte de ces saillies d'hu* meur que les personnes les plus raisonnables ne peuvent quelquefois retenir, elle conserve nné tranquillité d'âme que rien ne peut troubler. En un mot, elle re'nnit en sa personne toutes les qualités aimables et estimables. C'est ce mérite rare qui m'intéresse pour elle ; tï entre nous , je ne pense pas que sa jeunesse doite l'exclure d'un rang pour lequel je la trouve née.
Je vis bien par ce discours que monseigneur se laissait ni peu ^rop dominer par son amitié pure et délicate pour Angéla, et ton projet me parut extravagant. Néanmoins, ce qne je me reprocherai toute ma vie , au Ueu de le combattre et de lui en
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repr(^sexiter le ridicule , je TapprouTai contre ma conscience , pour faire ma cour au prëlat et gagner ses bonnes grâces. G^est ainsi que les grands trouvent presque toujours dans les personnes du commun des ministres tout prêts à seryir leurs passions. J'assurai sa grandeur que je lui <$tais entièrement dëyouë, et que j^allais faire tout mon possible pour m'àcquitter heureusement de la commission dont elle m'honorait. Le vieil ëvéque , ravi du zèle que je marquais pour son service, m'embrassa d'an air affectueux ; et, par ses caresses qui flattaient ma vanitë, il acheva de me faire épouser sa folle entreprise.