‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 68 sur 86 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Don Ghérabin s^arrête dans un village en revenant du désert. Une rencontre impre'vue qu*il y fait. Histoire d'un curé et d^une pe'lerine ; quelle était cette pèlerine. Admirable effet de 1^ ressemblance , et générosité extraordinaire d^un cure.

Je revenais du désert avec mon valet, et j'avais encore mon esprit tout occupé de ce que Don Gabriel de Monchique m'avait

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appris, lorsque je fis une rencontre singulière , et qui dissipa pour un temps la tristesse en laquelle je me plongeais de non* veau en faisant réflexion â la fin tragique de mon ëpouse infortunée , que je regret» tais au fond du cœur. M'arrétant dans on village , ou plutôt dans une bourgade, îiour y faire reposer mes chevaux, je fus tout surpris de voir beaucoup de populace assemblée a la porte du presbytère, à. ce que je jugeai, cette maison étant voisine de Féglise^^ J'envoyai Toston pour savoir ce que ce pouvait être , et la cause de ce tumulte. Il y alla, et revint un moment après en s'ëcriant comme un extravagant : Ah ! monsieur, la plaisante aventure qui se passe ici! Le curé de ce lieu vient de reconnattire sa femme sous Thabit d^une pèlerine â qui il donnait Faumône, et le peuple que vous voyez attend qu^elle sorte de chez M. le curé pour la voir. Mon valet •e remit à rire avec excès sur cet événement, et il me pria de rester comme les

autres pour savoir ce que deviendrait ccjtte aTenture. Je le fis taire cependant, ne voulant pas quUl fît des folies au milieu d'un village où je pouvais être reconnu. Cette catastrophe me fît réfléchir sur la situation du curé, que je mettais en parallèle avec la mienne. Je disais en moi-même : Quelle différence du sort de cet homme avec le mien ! J^ai perdu pour jamais mon épouse sans espoir de la revoir ^ et le curé retrouve la sienne au moment qu'il s'y attendait le moins. Curieux de savoir celte histoire plus au long, je perçai la foule, et je demandai à parler à monsieur le curé : on fit d'abord quelques difficultés de me laisser entrer; mais l'équipage que je faisais paraître et l'habit que je portais faisant ouvrir les yeux de ceux qui étaient ▼en us m'ou vrir la porte du presbytère fîren t que je ne trouvai aucun obstacle. J'entrai, et laissai Toston à notre hôtellerie. J'aperçus dans une salle assez grande les notables du bourg assemblés autour d'un véné-

rable pasteur, à qui ils persuadaient que la pëlerine nVtait pas sa femme, que même elle ne le connaissait pas et ne FaTait jamais tu . Je m^approcliai du cure , qui se d<fsolait de ce que la 'pèlerine ne voulait pas le reconnaître. Il se leva dès qa^il m^anerçut; et, trouvant sans doute ma physionomie revenante , il me pria de vouloir bien Tecouter, ce que je lui promis en lui disant quelques mots de €:onsolation et capables de lui donner de Tespérance. Il reçut mon compliment les larmes aux yeux^ et me dit : Monsieur, tel est mon malheur. Il y a quinze ans, que, voyageant sur mer avec cette femme que vous voyez entourée de mes amis, et qui me méconnatt aujourd'hui, nous eùmei celui d^essuyer une tempête aflreiise. Notre vaisseau se brisa en miUe ddats; et j'aurais succombe moi-même à la fureur des vagues et â celle des flots impétueux, sans un secours particulier du ciel. Après avoir roule un temps considérable sur les vagues

ëmues, qui tantôt me faisaient voir la profondeur des mers, et tantôt m'elevaient jusqu'aux nues, j'eus le bonheur d'aperceToir une barque ride qui flottait comme moi an grë des flots J'entrai dedans : quoique dans l'obscurité , le hasard me fit trouver deux rames que je saisis aussitôt en rendant mille grâces au ciel ; et, sans savoir où j'allais, je ramai deux ou trois heures , jusqu'à ce que je m'aperçus que )a mer ëtait calme, et que ma barque était arrâtëe. En attendant le jour, j'adressai au ciel mille Toeux pour mon ëpouse et deux enfans que j'avais embarques avec moi. A peine Taurore se fit-elle apercevoir, que ma surprise fut grande de me trouver dans un port rempli de plusieurs vaisseaux : sans doute la Providence avait conduit ma barque, e^ avait pris soin de mes jours. Quelques matelots qui jn'aperçiirent de loin vinrent à mon secours : ils furent extrémemoat étonnés de me voir échappé à la furieuse temp<He

que je Tenais d'essuyer : ils earent pidé de mon ëtat, et me prêtèrent nn habit complet , dont je me Tétis , les miens ^tant tout mouilles. Sauyë de ce péril afirenx, j'allai dans une ëglise, et je me recommandai au Seigneur. Je me promis bien de ne jamais m'embarquer ; mais «^epen» dant je regrettais la perte que j'avais faite d'une épouse qui m'était chère, et de deux enfans que j'aimais tendrement. Après m'étre informé de plusieurs passagers s'ils n'avaient eu aucunes nouvelles d'un vaisseau appelé V Etoile du berger, et ayant appris que tout était péri, et que j'étaû le seul échappé â ce cruel naufrage, je courus de port en port avec de l'argent que je fis de plusieurs bijoux que j'avais avec moi, et de deux anneaux qui m'étaient restés aux doigts. IN'en tendant parler en aucune façon de mon épouse, je formai la résolution de consacrer ma vie an service de Dieu , ne pouvant trop le remercier de la gi'âce qu'il m'avait faite.

Je repris mes études, qne je n'avais pas

encore oubliées , et quelque temps après

j^eDirai dans un séminaire. Au bout de

quatre ans, je reçus les ordres sacres à

mon parfait contentement ; et, après avoir

quelque temps desservi cette cure, j^en

fus nommé le pasteur. Voilà déjà plus de

six ans que j^ suis , lorsque ce matin , en

donnant la charité à cette pèlerine, je

crus reconnaître dans ses traits ceux de ma

femme. La surprise où je fus en cet instant

me fît jeter un cri qui fît accourir tous

mes gens. La pèlerine, effrayée de mon

accident, ne sachant à quoi Tattribuer,

entra avec moi pour me donner du secours.

Revenu à moi, et, regardant de plus près

cette femme, je fis retirer tous ceux qui

étaient présens , et me trouvant seul avec

elle, je lui demandai si elle notait pas

la fille de don Bardo de Mendoce. Elle

en convint aussitôt, en me demandant à

son tour d^où je pouvais la connaître; je

r^iubrassai, et lui appris qu'elle voyait

en . moi son infortuné mari don Raxas , échappé à la fureur des eaux par la grà<:e de Dieu. Mais jugez de mon étonnemcnt, lorsque, se retirant de mes bras, elle me dit que jVxtravaguais , qu^elle n''aTait jamais été mariée , et qu'il fallait que je fusse fou. Elle voulut à ces mots sortir; mais je la fis arrêter , et ce sont ses cris réitérés qai ont attiré tout le peuple de cette bourgade a ma porte. Ne suis-je point bien malheureux, continua ce bon prêtre, de n'^être pas reconnu de ce qui m''était le plus cher au monde ? Je vous en fais juges, messieurs. Pour moi, curieux de mUnstruire de la suite de cette aventure , je lui dis qu'il était de sa prudence de ne pas divulguer une semblable histoire par rapport à son caractère, et qu'il devait se ménager dans une pareille conjoncture j que, s'il me le permettait, j'irais parler à cette pèlerine en particulier, et que je pourrais découvrir par ce moyen ce qu'elle était : il le vouinl,

PART. V. CHAP. XI. aaS

et commanda qu'on nous laissât seuls. Je m'approchai de cette femme; mais quel fut mon ëtonnement en reconnaissant sous rhabit de pèlerine Nbe , ma première inclination ! Elle ne fut pas moins troublée à ma Yuej et, me demandant par quel hasard je me trouvais là , je lui contai ce que Ton disait d'elle, et que la curiosité était ce qui m'avait engage d'entrer chez ce curé. Je l'exhortai à me dire la Térité. Elle me répondit aussitôt qu'il était vrai qu'elle n'avait jamais été mariée, et qu'elle était bien la fille de don Bardo de Mendoce. Je lui demandai son nom de baptême; elle me dit qu'elle s'appelait Thérésa Nise, et que, devenant sur l'âge, et ne pouvant plus servir â cause d'une infirmité qui la rongeait depuis long-temps , et qu'elle gagna dans une de ses galanteries , elle avait pris le parti de demander la charité sous l'habit de pèlerine; qu'elle s'accommodait assez de son état , et qu'elle y vivait. Mais n'aviez-voas pas une sœur? lui disrje. Hé-

las! oui, rëpondit-elle ; mais, ayant ëte sdparëe d'elle dans ma plus grande enfance, parce qu^ la maria , j'ignore si elle -vit encore, et le lieu où elle peut être. Gomment la nommait -on? repartis-je^ doni Francisca. Cest bon, lui dis-je en la quittant : cela me «ufEsait^ et j'allai retrouYer monsieur le cure. Dès qu'il me Tit, il s'informa d'abord si cette pèlerine était sa femme , comme il n'en doutait point. Je lui répondis que je ne croyais pas qu'elle le fût, et que la ressemblance de cetU femme à la sienne arait cause sa surprix, et avait frappe son imagination. Comment, lui dis-je, s'appelait votre épouse? Dona Francisca, me repartit le curé. £h bien, ■lui répondis-je en lui donnant la main, Tenez, et dans cette pèlerine embrassai votre belle-sœur dona Xbérésa ^ise. Ma belle-sœur ! se peut-il , dit le curé en s'élançant vers elle, que vous soyez cette Jilse dont me parlait si souvent mon épouse! La pèlerine le lui assura, et de mon câté je

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coDfîrmai qu'elle Te'tait, et que je l'avais connae. Je lui racontai à cet efiet l'endroit où je l'avais vue , lui cachant qu'elle avait été l'objet de mes premières amours. Mais ce qui acheva de le confirmer , c'est que notre pèlerine tira son extrait baptistaire d'une boîte de fer-Blanc qu'elle avait attachée à son côté j et le montrant à monsieur le curé, il ne put plus douter de la Terité, et embrassa de nouveau sa bellesœur. Après s'être informé de son état, il l'assura que désormais ils vivraient ensemble, et qu'ils ne se sépareraient qu'au tombeau. Le bruit courut bientôt dans le village que la pèlerine était la belle-sœur du curé, et que la ressemblance qu'elle avait avec sa femme était si grande, qu'il y avait à s'y méprendre.

Cette aventure m'a paru trop singulière pour ne la pas rappx>rter ici tout au long dans mes mémoires, et je crois que mes lecteurs ne m'en sauront pas mauvais gre'. Je quittai le curé, qui ne me laissa

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pôÎTit sortir sans que j'eusse accepte une collation frngale qu'il m'offrit; ipar ce moyen , il me fit le tëmoin de la joie qu'il avait de voir une sœur qu'il ne connaissait pas. Il avait les larmes aux jeax de tendresse , et , en regardîjpt N ise , il ne cessait de soupirer, se ressouvenant de son ëponse. Ce spectacle m'attendrissait; et si je fuJ charme de voir la chance tournée ainsi, j« le fus encore plus de la gënerosite' de ce bon pasteur. Combien y en a-t-il de beaucoup plus riches que celui-ci ( son revena ne se montant qu'à huit cents livres) qui laissent leurs parens dans une misère extrf me , tandis qu'ik pourraient les soalager en les retirant chez eux , ou du moins en les aidant à subsister !

Le cure, curieux de savoir à qui il avait parle , me demanda ce que j'étais. Je ne le lui cachai pas , et il en marqua plus de considération pour ma personne. D me pria de lui accorder la permission de venir nue Toir > ce que je voulus bien. L'action loua-

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blc de prendre sa sœur chez lui me parut si belle, que quelque temps après je lui fis avoir , par le moyen de mon ami don Juan de Salzëdo, à quelques lieues de Mexique , du côte' de Petapa, un bon bënëfice qui rapportait deux mille ëcus de reyeiiu.

Le curé ne cessa de m^en remercier tous les jours, et de m'en témoigner sa reconnaissance. J'ai cité la fin de cette histoire ici , parce qu'il ne sera plus fait mention de lui dans la suite de ces me'moires. Je le quittai, et je m'aperçus bien que la gou- Tcrnante du bon curé regardait d'un mau- Tais œil sa nouvelle hôtesse; elle fut la seule que je trouvai fâchée de cet événement. Je revins à Mexique avec Toston.

J'avais le cerveau si occupé de cette aventure , que j'en fis part , en arrivant, a don Juan de Salzédo , et que j'oubliai totalement de lui raconter celle qui m'intéressait le plus, et dont je me promis bien de lui faire le récit le lendemain.

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