CHAPITRE II
Don Chérubin de la Ronda partage les fonctions de Salze'do, et s^en acquitte parfaitement bien. Il épouse dona Blanca. Histoire tragique de trois frères indiens.
Aussitôt que je fus dëclarë collègue de don Juan de Salzëdo , tous les commis des bureaux de la vice-royautë vinrent avec empressement me saluer comme leur supérieur, et je reçus bien des visites, la plupart des gentilshommes et des principaux bourgeois de Mexique m'étant venus voir , pour faire connaissance avec un homme quMls savaient être le meilleur ami de Salzëdo et son gendre désigne'.
Dans les commencemens, je n^allais que pas â pas , et ne faisais rien qUe je n^eusse auparavant consulté mon oracle, c''e6t-à-
dire mon ancien , qui , prenant à m^in»truire un plaisir qui me ravissait, me donnait de jour en jour plus de goût pour les affaires. Je nCy appliquai avec tant d^ardeur , que je nVus pas long-temps besoin d^un guide. Après trois mois d^exercice, on eût dit que je n^avais toute nu yie fait autre chose que ce mëtier-lâ. Il est vrai que je mettais toute mon attention à copier mon modèle; et j'y réussis si bien, qu'on me surnomma par excellence dans la ville le singe de Salzédo. Je ne sais même si je ne surpassai pas mon original dans Tart de recevoir poliment les personnes qui avaient recours à notre ministère. Il est constant du moins que don Juan n'eut rien à me reprocher sur cet article. Au contraire, il me dit an jour, m'ayant vu faire des politesses à un simple bourgeois : Fort bien, mon fils, fort bien; voilà l'accueil qu'il faut faire à tous les citoyens qui s'adressent à nous. Soit qu'on leur accorde ou qu'on leur refuse ce qu'ils
demandent, nous devons toujours les renvoyer satisfaits de nos manières.
Je n'avais donc pas le défaut qu'ont assez souvent les premiers secrétaires , et quelquefois même les derniers commis j je- ne faisais pas le petit ministre. Je dirai plus, je joignais à mon air doux et civil un cœur obligeant. Je rendais tous les services que je pouvais, et principalement aux personnes malheureuses qui venaient implorer mon appui. Par-là j'acquis la réputation d'honnête homme, et gagnai l'estime et l'amitié de toute la ville.
Mon collègue s'applaudissait de son ouvrage. Il e'tait ravi de me voir si bien justifier son choix j et le temps auquel il se proposait de me donner sa fille étant venu, il me la fit épouser solennellement, dans l'église cathédrale de Mexique , en présence du comte et de la comtesse de Gelves , et de tous les ofEciers de la chancellerie. Les principaux gentilshommes de la ville assistèrent aussi à cette cérémonie j entre autres
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don Andrë d^Alvarade mon ami , et don Joseph de Sandoval, tous deux descendus en ligne directe de ces braves capitaioes de Cortez , qui ont rendu leurs noms si célèbres. On y vit pareillement don Chrîstoral, petit-fils de ce fameux Garcias Holquin , qui se saisit du canot et de la per> sonne du roi Cuahutimoc, successeur de Montëznme. En un mot, les cavaliers les plus distingues s^y trouvèrent avec leuis épouses; ce qui forma une brillante assemblëe. Blanche et moi, après avoir reçu b bënëdiction nuptiale de la main de Varchevéque, nous retournâmes au palais, oo nos noces furent câëbrëes avec ëdat pendant trois jours : festins , bals , concerts et comédies, tout fut mis en œuvre pour les rendre magnifiques.
Quand les rëjouissances furent finies, je m'attachai aux affaires encore plus qu^auparavant ; et bientôt monseigneur devint SI content de moi, qu'il ne mit presque plus de différence entre le beau-pcre et le
gendre. Il nous consultait tous deux sur les ordres importans qu'il recevait de la cour, et quelquefois il arrivait que mon opinion prévalait sur celle de don Juan qui, loin de s^en montrer jaloux , en paraissait charme. Le comte faisait grand cas de nos avis , mais il ne les suivait pas toujours; et, quand il sVtait rais une chose en tête, nous ne pouvions ni l'un ni Tautre le détourner de son dessein. Il faut que je rapporte un trait de son opiniâtreté, par lequel on pourra connaître quel homme c'étais que ce seigneur. Il apprit un jour que dans la province de Méchoacan il y avait trois frères gentilshommes indiens , qui demeuraient sur le bord d'une rivière dans laquelle il se trouvait de For eu quelques endroits, qu'ils n'ignoraient pas, puisqu'on Bavait qu'ils avaient trafiqué de la poudre dW avec un marchand de SéviUe. Le comte de Gelves , prompt à saisir les occasions d'augmenter ses richesses, envoya dans le pays de Méchoacan des soldats a. 16
espagnols , avec ordre d^enleyer ces trois frères , et de les amener à Mexîqae j ce qixi fut exécute ayec autant d'exactitude que de diligence. On mit les Indiens dans la prison du palais. Le yice-roi les interrogea lui-même. Ils nièrent quUls eussent aucune connaissance des endroits de la rivière où l'on prétendait qu'il y eût de l'or. Pour Ir» engager à les découvrir, on employa d"»bord la douceur et de belles promesses, ensuite les menaces, et même les tourmcns. Tout cela fut inutile ; on ne put leur arracher leur secret.
Si son excellence nous eût roula croirr, Salzédo et moi, il en serait demeuré là. H aurait renvoyé ces malheureux dans leur pays, et se serait contenté de les avoir in' humainement traités. Tel fut notre avis, qui pourtant ne fut pas suivi, toat judicieux qu'il était. Le vice*roi, ne pouvant perdre l'espérance de tirer de l'or de ces prisonniers, prit le parti d'écrire à la «oar pour infonner le premier ministre «le ot
qui sVtait passe, et lui demander ce quHl devait faire de ces trois gentilshommes indiens. Le duc d'OliTarés , s'imaginant déjà tenir vingt tonneaux de poudre d'or, fit promptement re'ponse au comte de Gelves, et lui ordonna de faire sans façon trancher la tête aux trois frères , s'ils s'obstinaient à garder le silence.
Quoique cet ordre parût cruel au viceroi, il ne laissa pas de se disposer à faire cette sanglante exécution, quelque chose que nous puissions , mon collègue et moi, lui représenter pour Teropécher de se couvrir du saug de trois hommes qui ne persistaient À se taire que parce qu'ils n'iji- T^aient peut-être rien à dire. Il opposait à nos discours deux raisons , auxquelles nou^ fûmes oblige's de nous rendre : premièrement, il connaissait le caractère du comteduc , ministre altier, et qui voulait qu'on lai olxe'H sans remontrance; d'ailleurs, il le me'nageait pour se faire continuer dans son poste quelques années au-delà du terme de
sa commission , lequel était près d'expirer; car il y avait d^jà quatre ans qu^il gouvcrliait le Mexique , dont la rice-royau të ne dure que cinq ans , mais qui quelquefois est prolongée jusqu'à' dix par le moyen des prësens que le vice-roi fait en Espagne, tant au premier ministre qu'aux conseillen du conseil des Indes.
Lorsque je vis les trois victimes infoi^ tunëes de l'avarice du comte-duc et da vice-roi menacées d'une prochaine mort, j'en eus compassion. Monseigneur, dis-je à son excellence , avant qu'on répande le sang de ces Indiens , mettons l'adresse en usage, puisque la torture a été inutile. Je connais un jacobin qui est fort éloquent, et qui parle parfaitement la langue indienne. Je crois que , s'il voyait les prisonniers, et qu'il eût avec eux plusieun entretiens, il viendrait à bout de leur faire révéler ce qu'ils cèlent avec tant d'opiniitreté. J'approuve votre idée , répondit le comte, rien ne doit nous empêcher de la
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suivre. Allez tout à Theure chercher ce religieux , et me Tamenez^ s^il peut réussir dans cette affaire , il n'a qu'à compter que je lui ferai avoir un évéche'. Je montai aussitôt en carrosse , et me rendis au couvent des Jacobins , en disant en moi-même :
Vive Dieu ! si mou ami Carambola pouvait devenir ëvéque , cela serait fort plaisant.
Qui vous amène ici ? s'écria le père Cyrille dès qu'il me vit paraître. "ï a-t-il quelque chose pour votre service ? Il s'agit plutôt du vôtre , lui répondis-je , puisqu'il est question d'une mitre qu'on veut vous mettre sur la tête. J'espère que vous vous expliquerez , me dit-il , car je ne vous entends point. Je ne crois pas être du bois dont on fait les ëvêques , quoiqu'on e'iève tous les jours à l'e'piscopat des sujets de notre ordre. J'appris au moine le motif de ma visite , Ix à quelle condition l'on promettait de le faire prince de l'Église. Oh ! je ne tiens pas encore la mitre , reprit-il en hranlant la tête. Ce qu'on attend de moi
n'est pas facile à faire. Vous voas moqnez , seigneur Caméadès, lui repliquai-je en riant. Vous qui possédez Theureux talent de persuader, tous qui parlez si bien le langage proconchi, tous craignez de ne pouvoir engager ces trois prisonniers à répondre aux intentions de la cour pour sau- TCr leur Tie. Oui, repartit le père Cyrille, je crains de n'en pouvoir Tenir à bout. Vous ne connaissez pas les Indiens. 11 y en a qui sont si fermes dans les résolutions qu'ils ont prises , que les supplices les plus cruels ne sauraient les épouvanter. Si ceux-ci sont convenus entre eux de mourir plutôt qae de découvrir ce qu'ils veulent cacber , c'est en vain qu'on se flatte de les y contraindre. Je veux bien néanmoins, ajouta-t-il, en faire l'épreuve pour contenter le Tice-roi; mais je doute fort que son ex^Uence soit fort satisfaite de l'événement.
Je menai au palais le jacobin , et le présentai à monseigneur, qui lui dit : Père, TOUS savez de quoi il s'agit. Don Chérubin
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doit TOiis ayoir mis au fait; et comme il m'a fort vanté votre éloquence , j'ai tout lieu fie me flatter que vous engagerez les trois Indiens à rompre un silence qu'ils s'obstinent a garder, et qui leur viendra funeste , s'ils ne se rendent à nos remontrance. Voyez-les, je vous prie, entretenezles en leur propre langue , et faites en sorte, s'il est possible , qu'ils obéissent aux onlres du roi , en indiquant les endroits de la rivière dans lesquels il y a de l'or. Reprcfsentez-leur que sans cette indication leur perte est certaine , au lieu que , s'ils la font de bonne grâce , je leur en tiendrai compte , et leur ferai de grands avantages. Quant à vous, père, ajouta-til, soyez assure' (jue , si vous réussissez, la cour reconnaîtra ce «ervice. Monseigneur, répondit le père Cyrille, je suis disposé à seconder votre zèle pour le service du roi, et je n'épargnerai rien pour satisfaire votre excellence j mais, je l'ai déjà dit à don Chérubin, je ne sais
si mes exhortations auront le sncccs qoe vous TOUS en promettez.
£n même temps notre jacobin , pour montrer qu'il ne demandait pas mieux que de contribuer a Faccomplissement des désirs du comte , ou plutôt que d^'étrr évoque, se fit conduire à la prison où \fi trois Indiens étaient enfermés, et demeora quatre heures avec eux. Nous tirions, monseigneur et moi, un augure faTorabk d'une si longue visite, et nous ne pouvions nous imaginer que les Indiens fussent|assin insensés pour vouloir préférer la mort à U vie. Cependant nous nous trompions j Y*cadémicien de Petapa revint nous trouver d'un air mortifié. Ces malheureux , nou$ dit-il, ne sont pas capables d'entendre raison dans le ^désespoir qui les possède j je les ai vainement exhortés à se conformer aux volontés de la cour , mes discours n'ont fait qu'irriter leur fureur; ils persistent i soutenir qu'ils ignorent s'il y a de l'or dans cette rivière où l'on prétend qu'il s'en
trouve, et ils ajoutent à cela que, quand ils le sauraient, ils ne Fa voueraient pas, pour punir Pavidite' de la cour et du viceroi. £h bien , dit alors son excellence , irritée de la fermeté des prisonniers, ils périront, puisqu'ils veulent s'approprier des richesses qui appartiennent au roi.
Ces paroles du comte furent suivies d'un arrêt de mort qu'il prononça contre eux en conformité de l'ordre sanguinaire de la cour, et cela sans opposition de la part des juges de la chancellerie, quoique ces officiei*s soient en droit de s'opposer aux desseins injustes des vice-rois j ce qu'il faut sans doute attribuer à la crainte qu'ils avaient de déplaire au ministre, dont ib connaissaient l'esprit vindicatif.
On dressa donc dans la place du marche un échafaud , sur lequel on fît premièrement monter l'aîné des trois frères indiens. Il était accompagné du père Cyrille , qui l'exhortait, en prooonchi, a contenter lé vice-roi, tandis que de l'autre l'exécuteur
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tenait à la main un large coutelas dont il affectait tle faire briller la lame aux ycox du malheureux qu'elle menaçait; mais l'Indien , regardant d'un œil intrépide l'appareil de son supplice, et plus fatigue qu'ébranle' de l'exhortation du moine, se hâta de tendre la gorge au bourreau, qai lui porta le coup mortel.
On fit aussitôt venir le second frère, à qui le religieux voulut persuader qu'il ne devait pas suivre l'exemple de son atoe' : Discours inutiles, lui dit l'Indien, qui parlait un peu la langue espagnole : mon ami, poursuivit-il, en s'adressant à l'exécuteur, fais promptement ton devoir , Consomme l'ouvrage injuste et barbare de tn supérieurs. A ces mots, il pencha la tête sur le billot, et le bourreau la lui trancha.
Il ne restait plus à expédier que le cadet des trois frères. Celui-ci ne parut pas sitôt sur l'échafand, qu'on entendit un mar* mure parmi les assistans, qui étaient en très-grand nombre, et ce niurmun était
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un effet de la compassion générale que sa vue excitait. Il est constant qu'on ne poii- -vaît le considérer sans déplorer son mallieur; c'c'lait un garçon de vingt ans tout au plusj de belle taille et de bonne mine. Les dames, qui sont naturellement pitoyables, plaignaient sa jeunesse , et souhaitaient qu'il n'imitât point ses frères. Xous les spectateurs faisaient des vœux pour lui au ciel j pour moi, j'espërais , et monseigneur se flattait aussi de celte espérance, que ce jeune Indien pâlirait en voyant le fer levé sur sa tête et les corps de ses aînés étendus sur Féchafaud. Le père Cyrille même , malgré ia connaissance qu'il avait de la fermeté des Indiens , ne desespérait pas d'arracher celui-ci au trépas } et pour cet effet, redoublant ses efforts , il épuisa les discours les plus éloquens de son recueil académique. IVIais il ne fut pas plus heureux dans cette entreprise qu'il l'avait été à Guatimala dans l'afiTaire de l'électioil d'une supérieure^
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car, quand le jeuae Indien aperçut par terre les têtes de ses frères séparées de leurs troncs, il les ramassa toutes deux en fureur, et les baisant Tune après Fautre avec transport : Attendez , s'écria- t-il en sa langue, attendez, mes chers frères, je vais vous suivre; la mort n'a pour moi que drt charmes, puisqu'elle va me rejoindre à vous. Le jacobin, jugeant par ces paroles que ce furieux voulait périr, cessa de l'exhorter à vivre , et l'abandonna au bourreau, qui lui abattit la tête.
La place du marché retentit aussitôt d'un cri d'horreur. Tout le peuple éclate en murmures confus, on plaint ces trois Indiens , et leurs juges sont accusa d'injustice. Il est certain que cette aventure fit peu d'honneur au comte de Gelyes et an premier ministre , mais je crois que ces deux seigneurs furent moins mortifia d'avoir fait injustement mourir trois gentibhommes que d'avoir infructueusement commis une si mauvaise action. Pour doo
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Juan de Salzëdo et moi, nous en fûmes véritablement affliges, auâsi bien que le petit père Cyrille, qui s'en retourna tristement à son monastère comme un homme' qui perdait un évéchë.