CHAPITRE IV
De la confidence que don Juan de Saltédo fit à son gendre d^un projet formé par le Tice-roi. Ce que cVtait que ce projet, et comment il fat ex4^cuté. Uarchevêque de Mexique prend le parti du peuple, excommunie don Pèdre et le viceroi. Violence que lui fait ce dernier poor le faire conduire à la Yera-Crus.
Pour peu qae mon beau-père eût ëtë envieux et jaloux, il n^aurait pas vu sans peine les gentilshommes s^empresser, oomme ils faisaient , à rechercher mon amitié prëfërahlement à la sienne ^ mais cVtait un bon homme qui prenait plaisir â me voir estime et honoré de tout le monde j peutêtre aussi qu^en lui-même, attribuant â la considération qu'on avait pour lui celle qu'on me témoignait, sa vanité y trouvait
son compte. Quoi quMlen soit, il m^trimait autant que si j^eusse été son propre fils. Il n^avait point de secrets pour moi , et quelquefois il me faisait des confidences trèsimportantes. En Yoici une de celles-là qu^il me fit un jour. *
Le comte de Gelves, me dit-il, commence à perdre Fespërance de faire prolonger son gouvernement. Un courtisan de ses amis, bien informé des mouTemensque plusieurs seigneurs se donnent à la cour pour obtenir la yice-royautë de Mexique, lai mande que le comte ducd^Olivarès paraît avoir envie de faire tomber le cboix du roi sur le marquis de Serrai vo. Un autre moins avare que le comte de Gelves, continua-t-il, s'en consolerait, et s'en retx>urnerait content à Madrid avec le poisson qu'il a pris j mais il ne peut se borner, il veut faire un bon coup de filet; il prétend *c|u^en faisant renchérir le sel , il gagnera des sommes immenses; et pour rejeter sur un autre la haine publique qui est atta-
c^^e â ce moBopole, il a en main on homme né p^r exécuter de semblables entreprises : c^st don Pedro Mexio , gentilhomme des plus riches de Mexique , et des mortels peut-être le plus audacieux.
J'aime monseigneuf, poursuiril doa Juan , et je chéris trop sa gloire et son honnrur pour avoir applaudi à son dessein lorsqu'il me Ta communiqué. Je Tai combattu en ami sincère , en senritenr zélé^ mais, quoique le comte m'écoatc ordinairement et s^iye assez mes avis, je vous dirai qu'il y a des occasions o«, comme dans crUe-<i, il ne veut pas être contredit; si bien qu'il est déterminé s faire exécuter son projet, quelque chow qu'il en puisse arriver. Ainsi parla mon beau-père , qui me demanda ensuite ce que je disais de ce projet. Je dis, lui rtpondis-je, qu'il me fait frémir « et qu'il peut avoir des suites fort désagréable/ pour son excellence et pour nous. Cesl ce que je crains, répliqua-t-il y et je suis
bien mortifie de ne pouvoir les provenir. IVous dësapprouTioDs donc cette entreprise Salzédo et moi , et nous ëtions au de'sespoir de yoir que Ton se préparait à rezécuter. Je yab détailler de quelle façon les entrepreneurs commencèrent cet ouvrage d^iniquité; le lecteur verra par Yévénement la vérité du proverbe , la ^codicin guebra al saco : la convoitise rompt le sac.
Don Pedro Mexio , suivant Faccord fait entre le comte et lui , acheta tout le sel qu'il put trouver à vendre dans le pays , «t en remplit lés greniers quHl avait loués dans cette intention. Par ce moyen le sel devint plus rare et renchérit de jour en jour. Alors don Pédre, vendant le sien, en augmenta peu à peu le prix , de manière que les pauvres commencèrent à se plaindre et les riches à murmurer, d^autant plus quUls savaient bien les uns et les autres ce qu'ils devaient penser de cette cherté. Hs ne s'en tinrent pas aux plaintes
et aux murmares.Ils présentèrent an nom du peuple en général une requête aux juges de la chancellerie , demandant qn^on remit le sel a son prix ordinaire. Mais le Tice-roi, qui était à la tête de ces juçts, dont la plupart n'osaient être d'une autre opinion que la sienne, leur fit entendre que cette cherté ne durerait pas longtemps, et qu'il fallait prendre patience; de sorte que , pei*sonne n'ayant la har> diesse de s'opposer à son avarice , on laissa Mexio continuer son brigandage â son aise. A la fin le peuple , las de ne pas Toir finir ce monopole, implora le secours de Tarchevéque, en exposant dans un mémoire â sa grandeur qu'elle devait interposer son autorité pastorale pour délivrer ses ouailles de la tyrannie de don Pedro. Le pasteur, touché de leur misère, o« pour parler plus juste , poussé par une secrète haine qu'il avait pour le vioe-roi, saisit cette occasion da-le mortifier , sons le spécieux prétexte de les soulager. 11 résolut
«remployer les censures de FÉglise contre Mejiio , n^ignorant pas que ce serait attaquer indirectement le comte. Ce prélat passionné se nommait don Alonzo de Zerna; il était fils d^un hidalgo de la Castille- Vieille. 11 avait obtenu , je ne sais comment , Tarchevéobé de Mexique , qui vaut soixante mille écus de rente ; et, fier de la possession d'un si riche bénéfice , il se croyait pour le moins égal au viceroi.
Don Alonzo, pour chagriner son ennemi , excommunia don Pèdre , et fit afficher son excommunication aux portes de toutes les églises, afin que personne n'en ignorât. Mexjio, en étant informé , n'en fît que rire ; il se moqua de Farchevéque, et, pour lui montrer le peu de cas qu'il faisait de son excommunication , il continua de Tendre son sel , et même il en haussa le prix. Cette audace ne manqua pas d'irriter l'impétueux prélat, qui, de aon c6té n'écoutant et ne suivant que sou humeur bouillantQy
poussa son ressentimeat jusqu'à interdire le service divin.
Kien n'est plus considérable dans la Nouvelle-Espagne que cette interdiction ; c'est, pour ainsi dire , sonner le tocsin pour aver tir le peuplé quelle feu est dans la maison du Seigneur; car, dès le moment qu'élit est publiée , on ferme les portes des é^^aei, on n'y dit plus de> messes, on n'y fait plos de prières; c'est une suspension genérak de toutes les fonctions ecclésiastiques. Pour bien concevoir l'importance de cette redoutable censure , il faut savoir qu'il j * plus de mille prêtres à Mexique , tant sëcaliers que réguliers , qui ne subsistent qœ des messes qu'ils disent à un ëco cbacQoc. ce qui monte à plus de mille écus par jour, et ce que l'excommunié doit payer.
Don Pèdre, jugeant bien que l'archer^ que voulait le ruiner en le rendant odieui au peuple, et d'ailleurs s'apercevant qoe l'on commençait à l'insulter dans les mes, perdit une partie de sa fermeté , et se re-
tira au palais du yice-roi pour prier son excelleoce de le protéger, puisque, aprts tout, il n'avait fait que ce quMle lui avait ordonne. Là -dessus le comte de Gelves en- Toja la plupart de ses domestiques aux portes des e'glises arracher les affiches d'excommunication et d'interdiction qui y étaient. Il fît dire ensuite aux supérieurs des couvens qu'il leur commandait d'ouvrir leurs (églises, et d'y faire dire des messes, sous peine de désobéissance . Mais les moines répondirent que dans cette occasion il leur semblait qu'ils devaient plutôt obéira leur pasteur qu'au vice-roi. Sur leur- refus , son excellence m'appela et me dit : Don Chérubin , allez tout à l'heure dire dei ma part à l'archevêque que je lui ordonne de révoquer ses censures.
Je me rendis en diligence au palais archiépiscopal, et j'exposai ma commission lu prélat, qui me dit d'un air brusque rja'il ne pouvait faire ce que le comte lui commandait, que Mexio , le perturbateur
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du repos public^ ne se fût préahlemcnt soumis à FÉglise , et n'eût dédommage tous les prêtres des sommes qu'il leur strait fait perdre. Je voulus représenter â a grandeur irritée qu'elle ne faisait pas ^^ flexion que c'était désobéir au roi que <k refuser d'obéir aux ordres de son mioiir tre ; mais le furieux don Alonzo m'û»terroifipit ayec emportement : Taisez-Toos. mou ami, me dit*il^ je n'ai pas besoin <k Yos remontrances^ je sais ce que je dobi un vice-roi qui fait un si mauvais usage àt son pouvoir , et qui mériterait d'être traite comme don Pèdre. Je ne jugeai point i propos de répliquer, quelque envie qii( j'en eusse , et je me retirai , de peur d'être aussi excommunié.
Le vice^roi, qui n'était guère noim violent que l'archevêque, fut transporté de colère quand je lui eus rapporté ce que le prélat m'avait dit; et, <H$dant à son premier mouvement, il fit venir le capitaioc de ses gardes: Tirol, lui dit-il, je voos
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commande d'aller tous saisir de la personne de rarcheyéque dans quelque lieu qu^il soit , Fimmunitë des e'glises ne devant pas même être respectée dans cette occasion. Conduisez ce prêtre à la Vera- Crux, et le mettez sous la garde du château jusqu'à ce qu'on puisse l'embarquer pour le transporter en Espagne.
Tandis que Tirol rassemblait ses gens pour exécuter l'ordre de son excellence, rarcheyêque en fut averti. Il sortit aussitêt de la yille, et se réfugia dans le faubourg de Guadeloupe , accompagné de plusieurs ecclésiastiques. Là il dressa luimême contre le vice-roi une excommunication qu'il chargea un de ses prêtres de faire afficher à la porte de la cathédrale; ensuite, ayant appris qu'on le poursuiyait, il se sauya dans une église, où il fit allumer des cierges sur l'autel^ et se revêtit de ses habits pontificaux , trop persuadé que dans cet état aucun homme n'oserait mettre la main sur lui. Mais il fut
créoles, les Indiens et les mulâtres , ennemis secrets du gourernement, à commencer la sédition. Insensiblement le nombre des mécontens grossit à un point qa^il semblait que toute la ville eût pris parti contrr le yice-roi. Ses domestiques ne pouvaient paraître sans sVxposer a des insultes. Salzédo même et moi nous fûmes enveloppé»
dans la haine du peuple , qui sHmagioait sans doute que nous avions eu part au monopole du sel. Enfin tout annonçait la prochaine sédition que le retour de Tirol à Mexique fit éclater. Le premier qui Icra le bouclier fut un prêtre, lequel, vojaot passer dans la place du marché ce capitaine à cheval , s'avisa de sVcrier : F'oUi celui qui a osé porter sa main impie sur le ministre du Seigneur,
A la voix de ce prêtre , la populace sVmeut, s^assemble, et poursuit à coups de pierres , jusqu'au palais^ Tirol, qui, craignant un soulèvement général, fait fermer -les portes. La précuution ne fui pas inutile,
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cilv' raffaire devint sérieuse. En moins d'un quart d^heure il se trouva dans la place plus de sis mille pei*sonnes de toutes sortes de conditions, qui, prodiguant des injures à Tirol , se mirent à crier a Tenyi qu'il fallait l'exterminer.
Jusque-là les se'dîtieux n'avaient encore fait que du bruit ; et le vice-roi , croyant que, pour les' apaiser, il n'y avait qu'à les envoyer prier de sa part de se retirer dans leurs maisons, en les assurant que Tirol s' e' tait sauve du palais par une porte de derrière , me chargea de cette commission, de laquelle j'aurais volontiers cédë l'honneur à un autre, et dont pourtant jç m'acquittai d'un air assez hardi pour uii homme qui s'exposait à être lapide, ce qui pensa m'arriver : car, m'ëtant montre à un balcon pour parler aux mutins, je vis aussitôt tomber sur moi une grêle de pierres , dont heureusement auenne ne m'atteignit.
Comme il n'y avait que des coups à gagner en voulant faire entendre raison à ces en->
rstgésy je me retirai sagement, et par ^j brusque retraite jV^itai le sort de Tempereur Montézume (i).
Les choses n^en demeurèrent point U.
Quelques prêtres , sMtant mis de la partie ^ irritèrent la fureur des mëcontens, dont quelques-uns, s^tant armés de fusils, commencèrent à tirer aux fenêtres , et à faire siffler les balles dans le palais , tandis qoe d^autres, avec des leviers, s^eflbrçaient d^a* battre la muraille pour y entrer. Pendaot cinq ou six heures que dura ce tumulte, un page et deux gardes du comte, qui parurent aux balcons avec des carabines poor riposter aux tireurs du dehors , eurent le malheur de përir , après avoir de leur côté couche par teiTe quelques séditieux. Noos en aurions fait un grand carnage , si nous eussions eu quelques pièces de canon ^ mais
• (i) Ce prince foi tuëd'un coup de pierre, coamc il parlait du haut d'un balcon à ses sujets pour le» enjjajjer à mettre les armes bas.
il n^y en avait ni dans le palais , ni dans la ville f les Espagnols n^apprëhendant point d'être attaques par des nations étrangères. Aa défaut du canon, le comte de Gelyes fit arborer sur ses balcons l'étendard royal, et sonner la trompette pour appeler les habitans au secours de leur roi , dont il représentait la personne j ce qui fut encore inutile, puisque aucun de ses amis ni des officiers de la chancellerie n'accourut pour le défendre. Cependant la nui^; s^approchait, et les mécontens l'attendaient avec impatience pour augmenter le désordre.
Comme ils s'étaient aperçus que la porte de la prison pouvait aisément être enfoncée, ils l'enfoncèrent, ou plutôt le geôlier la leur ouvrit. Ils mirent en liberté les prisonniers, qui, se joignant à eux, les aidèrent à mettre le feu à la prison et à brûler une partie du palai^^. Alors les principaux habitant, craignant que la ville ne fût réduite en cendres , sortirent de leurs maisons ; et, pour leurs propres
intérêts, apaisèrent la populace. Ils lui firent éteindre le feu ; sans cela , Mexique eût eu le destin de la yille de Troie.
Mais s'ils eurent assez d'autorité pour empêcher que la canaille ne brûlât le palais du vice-roi , ils n'eurent pas le pouvoir de préserver du pillage tous les effets de oe seigneur. Une partie de ses meubles fot eolcTéc; et lui-même, pour pourvoir à h sûretë de sa personne , se vit obligé de te re'fugicr avec son épouse et son fils chez les cordeliers , qui étaient les seuls moines qui ne fussent pas de ses ennemis. Ces pères lui donnèrent un logement assez commode dans leur couvent, qui est d'une vasts étendue. Ce logement était celui du père provincial de Tordre, qui n'était point alors a Mexique. C'était un grand corps de logis qui contenait plusieurs appartemens fort petits et très-simplement meublés, â l'exception de celui où couchait sa révérence. Pour c^ dernier, il était composé de cinq ou six pièces , et l'on peut dire qu'on
n^ Toyait rien qui sentît la pauvreté religieuse.
Salze'do, Blanche et moi, nous allâmes . joindre le comte au couvent pendant la nuit. Ses principaux domestiques et les nôtres s'y rendirent aussi , et nous nous trouvâmes enfin tous loges, tant bien que mal. Le lendemain , dés la pointe du jour , monseigneur nous fit appeler , mon beau-père et moi , pour délibérer tous trois sur ce qu'il convenait de faire dans une si triste conjoncture. Il n'y a point d'autre parti à prendre , dit don Juan , que d'envoyer promptement un homme d'esprit et de confiance au duc d'Olivarés pour l'informer de cette révolte; et je ne crois pas qu'on puisse choisir un homme plus capa« ble de hiea faire cette commission que don Chérubin. Je suis de votre avis, 9alzédo, dit le comte; il faut que don Chérubin parte incessamment pour Madrfd. On ne peut user de trop de diligence.
Le vice-roi employa toute la journée à
faire des dépêches pour la coar , et à me donner des instructions, et le surlendemain je pris la route de la Vera-Cruz avec un valet de cbambre et un laquais. Je laissai donc son excellence , madame la comtesse, don Juan et ma femme chez les cordeliers de Mexique, et,, faisant tonte la diligence possible, je gagnai la Vera- Cruz, où j'appns que TarcheTéque don Àlonzo de Zema était parti pour TEspagne depuis deux jours. Comme il jr a toujours dans le port de cette yille un yaisseta pre'parë pour le service du vice -roi, je m'embarquai dessus sans perdre de temps, et fis mettre à la voile pour Cadix , où j^arrivai après une heureuse et oourie navigation.
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