‹ Le bachelier de SalamanqueChapitre 75 sur 86 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Don Chëru])in rencontre Toston à Madrid. Dû l'entretien qu'il eul^avec lui, et de Taventuro fâcheuse qui arriva à Toston. Don Cliërubin lui rend un service important.

Une autre raison encore m^obligea de prendre ,ce parti : Blanche avait si bien fait sa cour à la comtesse de Gelves, qu^elle (était devenue sa favorite j la vice -reine aurait e'të au dësespoîr de la perdre , et mon épouse , de son côté , charmée des attentions que cette dame avait pour elle, les payait du plus vif et du plus sincère ■attachement. Voilà ce qui fut principalement cause que je sacrifiai au comte le plaisir de me rendre à moi-même.

Gomme mon emploi ne m^occupàit pas beaucoup , je menais une vie assez agréa-

294 l'E BACBELTER.

]>le. J^allaîfl presque tous les matins au le- Tcr du roi voir le concours de seigneurs qui s^asscmblent là pour faire leur cour au monarque^ et tous les çoîrs, dans les prairies de Saint-Jër6me ; j'avais le plaisir de contempler les dames , parmi lesqueUes yen trouvais qui me paraissaient bien va* loir celles de Mexique. Un jour^ comme je sortais de notre hôtel pour aller à cette promenade, je ne fus pas peu surpris de rencontrer Toston dans la rue : Comment, lui dis-je, c'est toi ! Hé ! que fais-tu k Madrid ? Je te croyais à Alcaraz. Mon cher mattre, me répondit-il, tous savez que nos projets ne re'ussissent pas toujours. Je raVtais propose de retourner dans mon pays pour y passer le reste de mes jours avec Blandine; mais le ciel n'a pas voulu m'accorder cette satisfaction. J'ai fait rencontre à Cadix d'un Gabriel deMoncbique, qui m'a enlevé ma femme , sans qu'il ait été en mon pouvoir de m'y opposer.

Est-il possible , m'éciiai-je , que ce mal-

PART. Vï. CHAP. VIII. 295

heur te soit arrivé ! Aacontc-moi, je te prie , de quelle façon Blandine t'a été ra- Tie. C'est, reprit Toston , ua récit que je vais TOUS faire en peu de mots. En de'bar^ quanta Cadix, je m'avisai, pour mes pé« chës , d'aller loger dans la rue Saiot-Fran* çois, a l'enseigne du Pélican. Il y avait dans cette hôtellerie un jeune capitaine anglais, dont le yaisseau était à l'ancre dans le port. Dès que ce ' fripon vit ma femme, il en fut épris, et, formant le des^ sein de me la souffler, voici de quelle manière il l'exécuta. Il se garda bien de faire le passionné, de peur que je ne m'aperçusse de ses intentions, et ne changeasse d'hôtellerie, ce que je n'aurais pas mau> que de faire sur-le-champ. Il affecta un maintien si sage, qlie j'en fus étonné. Se peut-il, disais-je en moi-même, qu'un officier de marine de cette nation ait un air si doux et si poli? Ce capitaine, appelé Cope, me fit mille civilités , sans paraître prendre le moindre plaisir à regarder Blan-

296 LE SACHELICR.

dîne, et ne la regardant même presque pas. Je fus la dape de sa manoeuTre. Je répondis à ses politesses, et nous soapâmc* ensemble le premier jour aussi familièrement que si nous eussions été le» meilleuis amis du monde.

Cope , en soupant , me demanda de quel endroit d'Espagne jVtais : De la rills d'Alcaraz , lui rëpondis-je, prés de la pro- Tince de Murcie. Cela est heureux, repli* qua le capitaioe ; je dois dans deux jonn partir de Cadix pour Alicante. Je toos jetterai , si vous voulez , en passant à Véra, qui, je crois, nVst pas loin de chez vous. J'acceptai avec joie la proposition, m'imaginant ne pouvoir mieux faire , et rendant grâces au ciel de trouver une si belle oo> casion de /evoir bientôt ma patrie. Je menai donc deux jours après £]andine à bord du vaisseau de Cope, qui nous j reçut avec des manières si honnêtes, que je m'applaudissais d'avoir fait une ai bonne connaissance. Allons^ nous dit-il , lonqot

nous fûmes en pleine mer, faisons bonne chère. J^ai une ample prorision de toutes sortes de viandes et d^excellens vins.Soyonâ toujours a table , c^est le moyen de ne nous point enouyer sur la route.

Vous connaissez mon faible, continua Toston , j^aime la vie animale. Le capitaine Cope m'engagea sans peine à boire , et je m'enivrai comme un Allemand. Quand je fus dans ce bel état , il me fit porter à terre par ses matelots, qui m'y laissèrent étendu tout de mon long. Là , je dormis d'un pro* fond sommeil; après quoi, m'étant réveillé au lever du soleil , et ne voyant point de navire , j'eus tout le loisir de faire des réflexions sur les politesses de l'Anglais , que je maudis avec d'autant plus de raison qu'il avait avec ma femme, en son pouvoir, un coffre où étaient mes espèces, et qu'il ne me restait pour tout bien que quelques pistoles que j'avais dans mes poches. Encore fus-je trop heureux que les matelots ne m'eussent pas volé cet ar-

gent pour se payer de la peine de m'avoîr mis a terre et abandonne à la Providence.

IN^e sachant dans quel lieu j'étais ni de quel côte je devais tourner mes pas, je suivis à tout hasard un sentier qui me conduisit au village d'Alzîra, prés de Gibraltar, d'où je gagnai la ville de la Ronda. Je vaj reposai deux ou trois jours. Ensuite , au lieu d'aller trouver mes parens, à qui je nVtais plus en dtat d'être utile, je pris la route de Se'ville sur une mule de louage, dans la résolution de me remettre à servir, si je pouvais rencontrer quelque maître qui me convînt. Je n'en trouvai pas ; et, jugeant que c'était à Madrid qu'il en fallait aller chercher, je pris le chemin de cette ville, où je suis redevenu laquais, après avoir été valet de chambre du fils d'un vice -roi.

Je ts plains , mon ami , dis-je à Toston , lorsqu'il eut achevé son récit, et je déplore encore davantage le malheur de Blandine. Quelle afireuse aventure pour elle l Je con-

cois la douleur dont elle a dû être saisie lorsque le perfide Cope a fait paraître sa trahison. Elle en sera peut-être morte de chagrin. Oh que non! re'pondit-il, Blandine n'est pas femme a imiter ces he'roïnes de roman qui; quand elles se trouvaient entre les griffes des corsaires, aimaient mieux mourir que de se rendre à leurs desirs. Je connais mal la créole , ou Cope a eu peu de peine à la persuader , ct je ne crois pas, entre nous, qu'il ait eu besoin de poudre de colibri pour triompher de sa vertu.

Que dis-tu? m'écriai-je; à ce comptelà, Blandine serait donc une coquette ? Assurément, repartit Toston. J'en doutais à Mexique ; mais elle a tourné :^on doute en certitude sur la route de Yéra-Cruz à Cadix. Il y avait parmi les passagers un jeune cavalier qui la lorgnait, et je remarquai plus d'une fois qu'elle répondait a ses mi- Ttes parties regards agaçans. En un mot, c'était une petite personne dont la garde

3oO LE BACHELIER.

m'aurait donne bien de la taUatare à Alcaraz, où les jeunes cayaliers sont Tifs et galans. Je me console enfin de FaToir perdue. Je voudrais seulement que le capitaine Cope eût partage le différend par la moitié, quHl ifi'eût rendu mon ooffire, et retenu ma femme.

Je suis bien aise, lui dis-je, mon enfant, que tu ne sois pas plus affligé de FenlëTement de ton épouse; et dans le fond ta n'as pas sujet de Tétre davantage , si Blandine est du caractère que tu dis. A Tégard de ton coffre, dont tu regrettes la perte avec plus de raison , j'en parlerai à madame la comtesse, et j'ose te promettre qu'elle entrera dans tes peines. De ma part, tu peuz compter que je ne refuserai pas de contribuer a te remettre en état de faire le voyage d'Alcaraz de la manière que tu le désires. Je suis aussi persuadé que don Aleris ne manquera pas de compatir à ton infortune. H pourra bien même te reprendre à son service. Mais peut -être es- ta

PABT» VI. CHAP. virr. 3oi*

trop attaché au mattre qne tu sers actuellement pour vouloir le quitter. Oh ! pour cela non , sVcria^t-il en riant. Mon maître , qui se nomme don Thomas Trasgo , est ua original sans copie; c'est un YÎsionnaire qui a une sorte de folie tout-à-fait plaisante. Il dit et croit efTectivement qu'il a , comme Socrate, un esprit familier. Mon ami , me dit-il, loi*squ'il m'eut arrêté pour le servir, apprends que j'ai un génie qui s'est donné à moi par prédilection, et qui m'instruit de tout ce que je veux savoir. Je m'entretiens avec lui tous les matins , et je t'avertis de te retirer quand tu nous entendras discourir ensemble ; car il aime à me parler sans témoins.

Véritablement, un matin que don Thomas était dans son cabinet, poursuivit Toston , je l'entendis parler tout haut. Je crus qu'il y avait quelqu'un avec lui. Point du tout , il était tout seul. Il se parlait et se répondait à lui-même, croyant converser réellement avec un génie. Je fis un éclat

de rire à ce portrait extravagant; et là-dessus je quittai Toston , après lui avoir dit de Tenir le jour suivant se présenter à rhôtel, ce qu^il fît, bien persuadé qu^on le retiendrait dans cette maison. Il alla dV bord se faire annoncer à la comtesse, qai ne refusa pas de lui parler. U lai raconU son malheur; elle en parut toucbée, quoiqu^au fond de son à me elle ne s'en souciit guère. Mon ami, dit-elle à Toston, nous ferons quelque ,chose pour vous. Il suffit que vous ayez mange de notre pain pour que nous ne vous laissions pas sur le paré. Allez voir mon fils ; je ne doute point qû^il ne soit disposé à vous faire plaisir.

Don Alexis , que j'avais déjà prévenu et déterminé à le reprendre à son service sur le même pied qu'auparavant, le reçut fort bien. Soyez le bien-revenu » seigneur Toston , lui dit-il d'un air railleur ; comment gouvernez-vous le capitaine Cope ? U voos a joué, ce me semble, un assez vilain toor; nais donnez-vous patience > il poarra voui

sW

I^er votre femme et votre argent, être ne vous a-t-il fait cette pièce our badioer, et pour voir comme rendriez la chose. Racontez-moi l'a- 'Cj j^aime à vous entendre faire des comiques -y vous vous en acquittez à ille.

monsieur , lui repondit Toston , ici vouloir que je vous conte une e que vous savez déjà , et dont je ne ire le récit sans renouveler ma dou- > emporte, répliqua don Alexis, je absolument : un de'tailde ta bouche 3uira. Toston, pour le contenter, l'il souhaitait, et divertit infiniment te seigneur, qui Tinterrompit plus ois pour s^abandonner à des ris ims , comme si Faventure dont il s^a- ;ût été la plus plaisante du monde, [ue don Alexis fut las de sVgayer >ens de Toston-, il prit son sérieux , t : Va, mon ami, pour te consoler leur qui t'est arrivé, viens repren-

4o4 ^^ BACHELIER.

dre la place que ta ayaîs auprès de moi avant ton mariage ; redeyiens mon premier Talet de chambre et le dëpositaire de mes secrets. Je te donnerai bientôt de foccupation, ajouta-t-il; j^ai ëbauchë une conquête, et j^ai besoin de tes conseils pour Tache- Ter. Ces paroles causèrent une grande joie â Toston y qui, clès ce jour là même, quitta don Thoma set son génie pour aller demeu* rer à Thôtel de Gelves.

Page 1