CHAPITRE II
LE BACTERIOPHAGE ET LA BACTERIE
Virulence du Bactériophage. Résistance de la bactérie. Cultures secondaires. Instabilité des cultures mixtes. Caractères des cultures mixtes. La bactérie résistante. Observations microscopiques. Acquisition de la résistance. Cultures multiples.
VIRULENCE DU BACTÉRI0PHA6E
Dans le chapitre précédent nous avons pu nous rendre compte de la complexité du phénomène que nous étudions, complexité qui résulte du fait de la présence simultanée de trois éléments qui réagissent les uns sur les autres : le milieu, le Bactériophage et la bactérie ; pourtant nous n'avons envisagé jusqu'ici que le cas le plus simple qui puisse se présenter, un Bactériophage au maximum de virulence devant lequel la bactérie succombe toujours. L'issue est bien souvent différente, et cela pour deux raisons : l'activité du Bactériophage n'est pas fixe, elle varie suivant une gamme qui va de Faction à peine décelable au pouvoir lytique le plus brutal; la bactérie de son côté ne reste pas passive, elle se défend.
Nous avons déjà eu l'occasion de constater que l'activité du Bactériophage résulte d'une véritable virulence, au sens précis du mot : « l'aptitude que possède un microbe à se développer dans le corps d'un organisme étranger et à y sécréter des substances toxiques ». De même qu'il existe pour chaque bactérie pathogène toute une gamme de virulence, de même chaque souche du Bactériophage possède une virulence propre. Nous pouvons exalter ou atténuer la virulence d'une bactérie donnée, le même phénomène s'obtient avec le Bactériophage. Enfin l'organisme supérieur parasité par une bac-
VIRULENCE DU BAGTÉRIOPHàGB 5i
térie se défend et est susceptible d'acquérir limmunité vis-à-vis de cette bactérie, la bactérie attaquée par le Bactérîophage ne reste pas passive, elle lutte, elle peut vaincre et acquérir Timmunité. Toutes les péripéties de la lutte entre l'animal et la bactérie se retrouvent dans la lutte entre le Bactériophage parasite et la bactérie attaquée. La similitude est complète, nous descendons* seulement d'un degré dans l'ordre de grandeur des êtres en présence.
C'est d'ailleurs le propre des êtres vivants de n'être jamais semblables à eux-mêmes à deux moments de leur existence : sî la bactériolyse transmissible en série que nous étudions était d'ordre purement diastasique, l'action se déroulerait suivant un plan fixe, car l'élément actif ne pourrait varier qu'en quantité, sa qualité resterait dans tous les cas égale. Nous allons voir qu'au contraire, le phénomène est indépendant de la quantité d'élément actif mis en œuvre, ce qui le domine, c'est la qualité de cet élément actif; c'est là précisément la caractéristique principale des actions vitales : un poison agit par sa masse, un microbe par sa virulence.
Comme nous l'avons déjà vu, un Bactériophage peu actif au sortir de l'organisme est susceptible d'exaltation par passages successifs aux dépens de la bactérie qu'il attaque. Pour bien juger de la différence que présentent entre elles diverses souches du Bactériophage, il est donc préférable de s'adresser à des souches qui viennent d'être isolées de l'organisme.
Exp. — A. 10 cm' d'une émulsion de bacilles de Shiga sont inoculés avec icm^d'un filtrat obtenu en parlant des déjections d'un dysentérique, recueillies quelques heures avant le début de l'amélioration. L'émulsion est placée à 870. Les numérations des ultramicrobes à divers moments donnent les résultats suivants.
Quantité d'émulsion étalée sur g-élose : i/ioo de cm^.
De suite : 16 plages, soit 1.600 ultramicrobes par cm^ d'émulsion. Le filtrat de déjection en contenait donc 16.000 par cm*.
Après 1 h. i5' : 4o plages, soit 4ooo ultramicrobes par cm^;
après 2 h. 3o' : une dilution au i/io donne 42 plages, soit 42.000 ultramicrobes par cm^ ;
après 3 h. 45' : une dilution au i/ioo donne 18 plages, soit 180.000 ultramicrobes par cm^ ;
après 5 h. : une dilution au i/i.ooo donne 4 plages, soit 400000 ultramicrobes par cm^ ;
après i4 h. la lyse n'est pas totale, le milieu reste ioucbe et louchit de plus en plus; après 4^ h. il est fort trouble : on a une culture abondante, sans qu'il y ait eu lyse complète. La bactérie a donc acquis une certaine résistance qui lui a permis de se reproduire malgré la présence du Bactériophage.
52 LE BAGTERIOPHAGE
B. 10 cm^ d'émulsioD de bacilles de Shiga sont inoculés avec i cm^ d'un filtrat obtenu en partant des déjections du même dysentérique, recueillies 24 h. plus tard^ le patient entrant en convalescence.
Les numérations successives donnent :
de suite : o plage, donc moins de 100 ultramicrobes par cm^ d'émulsion ; le filtrat en contenait par conséquent moins de 1,000 par cm^ ;
après I h.' i5' : o plage;
après 2 h. 3o' : 9 plages,' soit 900 ultramicrobes par cm^ ;
après 3 h. 4^' : numération sur une dilution au i/io, 27 plages, soit 27.000 ultramicrobes par cm*.
après 5 h. : sur une dilution au i/iooo; 1 3 plages, soit i.3oo.ooo ultramicrobes par cm* ;
Dans cette dernière expérience, les ultramicrobes étaient en très petit nombre dans le filtrat, certainement moins de i.ooo par cm^, c'est-à-dire 16 fois moins que dans le filtrat employé dans la première, et pourtant la lyse de Témulsion a été complète eu 10 h. et le liquide est resté indéfiniment stérile.
On doit remarquer que la multiplication des ultramicrobes a été beaucoup plus rapide dans la seconde expérience que dans la première, ce qui répond exactement àFidée d'une virulence plus grande.
Ces expériences montrent que le nombre d'ultramicrobes inoculés n'influe nullement sur l'intensité du phénomène ; ce qui importe, c'est la qualité du Bactériophage, sa virulence.
On doit remarquer également que les deux souches de Bactériophage provenaient du même individu et avaient été prélevées à 24 h. d'intervalle : il s'agissait du même Bactériophage dont la virulence s'était exaltée in vivo.
Je pourrais citer un grand nombre d'expériences du même genre : on trouvera d'ailleurs à chaque page de cet ouvrage des faits qui montrent que le pivot du phénomène c'est la virulence du Bactériophage, virulence essentiellement variable, qui s'exalte, s'atténue, dis^paraît pour une bactérie donnée, suivant les conditions du moment. Cette variabilité extrême s'observe surtout in vivo à cause de la variabilité des conditions, elle est moindre in vitro où nous pouvons, dans une certaine mesure, réaliser une stabilité relative.