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PERSISTANCE DE LA VIRULENCE

L'expérience et le raisonnement mathématique montrent qu'une telle interprétation serait fausse.

Dans le premier exemple cité, j'ai vérifié que le nombre d'ultràmicrobes Virulents pour le bacille typhique ne varie guère au cours des passages : le nombre de plages obtenues sur gélose par l'étalement d'une émulsion de bacilles typhiques inoculée avec une culture du Bactériophage antidysentérique est sensiblement le même, que ce Bactériophage ait subi cinquante, cent, cinq cents ou mille passages aux dépens du bacille dysentérique. Si les ultra-microbes susceptibles d'attaquer les bacilles typhiques constituaient une « impureté », leur nombre diminuerait peu à peu au cours des passages, chaque passage étant une dilution, et ils disparaîtraient rapidement.

Si l'on calcule le taux de la dilution, après mille passages, du filtrat primitif qui a été le point de départ de la culture de la souche du Bactériophage en question, on trouve un chiffre tellement incommensurable que la persistance de germes bactériophages anti-typhiques, à travers cette série de dilutions successives, constitue une inïpossibilité mathématique. On calcule en eff'et facilement qu'au millième passage (chaque passage étant effectué sur lo cm*^ d'émulsion bactérienne inoculés avec i/iooo de cm^ du tube précédent), le taux de la dilution dans le millième tube de la série est donné, en kilomètres cubes, par le chiffre lo'^**'. Pour apprécier ce chiffre incommensurable, qu'il suffise de dire qu'au vingt-deuxième passage seulement, la goutte du filtrat primitif provenant des déjections se trouve déjà diluée dans un nombre de kilomètres cubes de liquide exprimé par le nombre lo^®, c'est-à-dire par un nombre dont le logarithme a pour caractéristique 70 : il ne s'agit de rien de moins que d'un cube de liquide tel, qu'il faudrait à un rayon de lumière un milliard de siècles pour en parcourir une arête (i).

L'action ne peut donc s'expliquer par une persistance à travers

(i) Il est évident que le même raisooQement mathématique démontre que le Bactériophage lui-même est un être vivant. Si Ton voulait expliquer la lyse par la présence d'une diastase lytique dans les déjections (ou, ce qui revient en réalité au même, par la présence d'un co-ferment ou d'un catalyseur contenu dans les déjections et activant une prodiastase lytique contenue dans la bactérie), la diastase, de même que le catalyseur ou le co-ferment, seraient rapidement éliminés du fait de la dilution. Supposer possible la persistance de l'un de ces principes, malgré la dilution qui tend vers l'infini, et sa présence en chaque point d'une masse incommensurable de liquide, c'est douer

78 LE BAGTÉRIOPHAGE

les cultures successives de g-ermes bactériophages anti-typhiques. Suivant la conception de Maurice Nicolle, une bactérie peut être considérée comme une mosaïque de propriétés ; chacune de ces propriétés : vitalité, résistance à la chaleur, virulence vis-à-vis de tel ou tel animal, etc., est susceptible, chez un même individu, de variations continuelles. Dans une culture d'une bactérie quelconque il n'existe pas à un moment donné deux bactéries présentant exactement les mêmes propriétés. Cette conception, démontrée par l'expérience journalière, s'applique d'ailleurs à tous les êtres vivants : la variation, c'est-à-dire la propriété de s'adapter, étant Tessence même de la vie et exclusivement de la vie. Comme tout être vivant, le Bactériophage s'adapte continuellement et dans une culture aucun des ultramicrobes qui la composent ne possède exactement les mêmes propriétés ; les uns sont susceptibles d'une rapide adaptation vis-à-vis d'une bactérie -donnée, les autres vis-à-vis de telle autre : un ultramicrobe bactériophage est une mosaïque de propriétés.

Lorsqu'un Bactériophage est virulent au sortir de l'organisme pour plusieurs bactéries à la fois, ce qui est le cas ordinaire, on voit que la virulence qu'il possède pour chacune de ces bactéries est sujette à variations avec le temps, et cela qu'il soit conservé, en tubes celles, dans les déjections mêmes, ou dans les filtrats provenant de ces déjections.

Certaines souches du Bactériophage perdent plus rapidement que d'autres, in vitro, la virulence pour une bactérie vis-à-vis de laquelle elles étaient actives au sortir de l'organisme.

Exp. Selles Mor.., lyphique, début de la convalescence. Le 20 août 1918, ces' selles sont traitées suivant la technique décrite. Le filtrat est réparti, à raison de 0,5 cm% dans des émulsions des bactéries suivantes : Shiga, typhique, paratyphiques A et B, coli. Après 24 heures d'étuve ces émulsions sont étalées sur gélose, avec les résultats suivants :

Ëmulsion de bacilles de SniGA .... gélose stérile.

— typhiques. . . gélose stérile.

— paratyphiques A. plages nombreuses.

— paratyphiques B. plages nombreuses.

— coli gélose stérile.

ce principe du don métaphysique de l'ubiquité. Toute conception de la bactériolyse transmissible en série, qui n'admet pas un être vivant autonome comme origine du phénomène, aboutit à une absurdité mathématique.

BACTERIES ATTAQUEES 79

Je conserve, en tubes scellés, un échantillon des déjections et un du filtrat. Le 22 janvier 1919, soit cinq mois plus tard, je pratique un nouvel examen des déjections et du filtrat :

déjections filtrat

Emulsion de b. Shiga. gélose stérile. gpélose stérile.

— b. typhiques. culture normale. culture normale.

— b. paratyphiques A. culture normale. culture normale.

— b. paratyphiques B. plages nombreuses, plag-es nombreuses.

— b. coll. plages nombreuses, plages nombreuses.

La virulence s'est maintenue intacte pendant cinq mois pour le bacille dysentérique et le paratyphique B, elle a diminué pour B. coliy elle a disparu pour le bacille typhique et le paratyphique A.

A noter que le résultat a été le même, que le Bactériophage se soit conservé directement dans les selles ou dans le filtrat, c'est-àdire dans du bouillon. A noter également que le degré de virulence n'influe pas sur la conservation ou la disparition de cette virulence : elle était forte pour le bacille typhique et elle est devenue nulle, tandis qu'elle était faible pour le bacille paratyphique B et elle s'est maintenue intacte.

En l'absence de passages, simplement par l'effet du vieillissement, la virulence du Bactériophage varie donc avec le temps et cela d'une manière différente pour les diverses bactéries attaquées : elle s'atténue plus vite pour les unes que pour les autres, sans qu'il soit d'ailleurs possible de fixer une règle générale. Nous avons vu plus haut qu'avec une autre souche, après quatre ans et malgré les passages aux dépens du bacille dysentérique, la virulence s'était conservée pour le bacille typhique. La dernière expérience citée n'est donc intéressante qu'en ce qu'elle montre que l'atténuation de la virulence qui se produit avec le temps, ne suit pas une marche parallèle pour les diverses bactéries attaquées par un même Bactériophage.

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