‹ Le bagne et la colonisation pénale à la Nouvelle-CalédonieChapitre 11 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nous avons essayé, dans la partie qui précède, de montrer ce que c'est que le bagne actuel, pendant la période que nous appellerous « obligatoire » des travaux forcés, et nous croyons avoir prouvé, par des faits et des exemples, que le bagne n'est plus ce qu'il était, n'est pas ce que pense le Juge qui condamne, n'est pas ce qu'il devrait être. Nous avons insisté, pour bien préciser cette situation anormale, sur l'immoralité de la transformation facultative en un bon fermier du forçat en cours de peine, après un minimum de quatre ans de bagne, fût -il condamné à perpétuité, et sur la douceur du régime, plus immoral encore, appliqué pendant l'exécution mcnie des travaux... Tout cela n'est pas ce qu'a voulu la loi du 30 mai 1854, et nous devons appuyer encore cette appréciation sur les documents officiels eux-mêmes, afin de ne laisser aucun doute dans l'esprit de ceux qui voudront bien prendre la peine de lire ces lignes et d'en peser la portée, sur les dangers du système pénal suivi par l'Administration pénitentiaire actuelle, et sur les tristes résultats obtenus par cette Administration.

Il nous répugne très certainement d'avoir à insister sur des faits d'une immoralité si compromettante pour la dignité de notre société tout entière... Mais il y a péril en la demeure, et c'est précisément parce que notre société court un péril imminent que nous manquerions à notre devoir — avec la connaissance que nous possédons de la situation — en ne dénonçant pas à l'opinion publique la décadence complète des lois de répression et l'exploitation dangereuse que fait de la transportation et de la colonisation pénale l'Administration pénitentiaire coloniale soutenue dans cette voie par l'Administration centrale. Nous voulons rappeler à nos concitoyens que ce nest point en faisant des bagnes un séjour enviable même pour les honnêtes gens quon arrivera à prévenir la récidive et à dompter l'instinct du crime!

L'Administration pénitentiaire s'est complètement écartée du but que se propose la loi de 1854 et qui est tout d'abord l'exécution des travaux publics et des travaux les plus pénibles de la colonisation ; on paraît avoir totalement oublié les obligations contractées envers la colonisation libre dont on absorbe le meilleur territoire sous le prétexte de colonisation-pénale; mais, en résumé, on ne colonise d'aucune manière, on ne termine aucun des grands travaux publics, et les condamnés, arrivés à leur libération, fuient avec empressement les pénitenciers agricoles, où l'on est censé les préparer à une vie de labeur, pour aller se coucher à l'ombré, dans les refuges et asiles qui leur sont ouverts à la presqu'île Ducos ou à l'île Nou !

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Nous avons vu plus haut qu'au Ministère même on avait enfin compris la nécessite de rétablir la discipline au bagne, et que le moyen d'abord proposé, puis décommandé ensuite, était l'application de la détention selon le principe de nos maisons centrales de France; et nous revenons à cette particularité parce qu'elle constitue un aveu complet de limpuissance de la méthode prônée par l'autorité centrale et mise en action, d'une si scandaleuse façon, par l'Administration de la transportation... On a compris bien vite que la création de maisons centrales d^ms un bagne colonial était la condamnation définitive du système de colonisation actuel, c'est-à-dire la renonciation à cette formidable exploitation qui donne tant d'importance à une branche entière du Département de la Marine et des Colonies, et l'on a laissé tomber cette idée malencontreuse... Cependant il est si vrai que le régime des maisons centrales de France est plus redoutable aux grands coupables que le bagne même, que les condamnés à la réclusion cherchent, par un crime commis sur leurs gardiens, à se faire transporter â la XouvcUe, Une loi a dû intervenir pour réprimer ces tentatives.

Mais alors, la nécessité d'une réforme apparaît et s'impose ; et si nous persistons à laisser la transportation pénale dans son état actuel, nous devons logiquement la faire rétrograder d'un rang dans l'échelle de nos pénalités, et faire occuper sa place par la réclusion en maison centrale; nous aurons ainsi: i° la prison simple; 2° les travaux forcés; 5^ la relégation; 4? la maison centrale, et 5° la peine de mort.

On remarquera que nous plaçons la relégation comme peine supérieure à celle 4u bagne actuel; et nous avons même fait remarquer à l'honorable directeur de TAdministration pénitentiaire de France, M. Herbette, membre de la commission chargée du règlement d'administration publique, que la loi sur les récidivistes ne pouvait être applicable en Nouvelle- Calédonie pour plusieurs raisons capitales, et surtout parce que le récidiviste aurait intérêt, en voyant ce qui se passe au bagne, à éluder, par l'accomplissement d un crime, le règlement sévère de la relégation !

Nous irons plus loin; nous affirmerons, la main sur la conscience, que chacun préférerait dix ans de bagne en Nouvelle-Calédonie à dix ans de prison simple dans un établissement ordinaire de la Métropole ! Est-il besoin après cela de rechercher comment il se fait que tant de misérables surgissent de tous les points du territoire ? — pourquoi la récidive est devenue la la plaie sociale? — pourquoi le crime apparaît au grand jour jusqu'au milieu des' places publiques et des rues de la capitale ?.. — pourquoi, la peine de mort n'existant plus de fait, le brigandage redouble et se montre éhonté en plein soleil ?.... Est-il besoin d'attribuer cette recrudescence des turpitudes humaines à tel ou tel régime, à la Répulique ou à la Monarchie ? Non, il suffit de commenter sérieusement ce mot^ devenu célèbre, qu'un forçat calédonien écrivait à l'un de ses copains de France, qui avait encore quelque hésitation : (c Quattende^vous là-bas ?.. Vous sere\ bien mieux ici I »

Un brave forçat de la bonne école disait sérieuse-

ment devant nous : « Ah l Monsieur, si f avais pu savoir comme Von est ici, j'y serais venu bien plus tôt encore / »

Il y va donc de la sécurité de notre société entière; le bagne n'existe plus, car nous ne saurions sérieusement considérer comme le dernier des châtiments, après la peine de mort, la mise en concession sur un excellent territoire et sous un climat incomparable, ni la domesticité dans une maison bourgeoise à titre de garçon de famille et de bonne d'enfant, ni le placement dans un bureau comme employé aux écritures, etc. etc., le tout couronné, à l'heure de la vieillesse, par une retraite paisible et champêtre, dans un air excellent, sur la pittoresque île des Pins où les vétérans du crime sont pieusement soignés par les bonnes soeurs de Saint- Joseph et consciencieusement traités par des médecins spéciaux !

Depuis plus de vingt ans nous possédons le bagne en Nouvelle-Calédonie ; il compte une armée de dix mille travailleurs forcés, il a absorbé cent dix mille hectares de nos meilleures terres, et il n'a rien fait ou à peu prés rien fait !

Oui, nous avons, en Nouvelle-Calédonie, le con-damné aux travaux forcés ne faisant rien, et, vraiment, pour arriver à ce résultat, ce n'est pas la peine d'avoir tant d'administrateurs toujours si occupés qu'ils n'ont même pas la faculté d'écouter les renseignements des hommes pratiques, et qu'ils en arrivent à se persuader a eux-mêmes que seuls ils sont aptes à tout gouverner, sans rien voir, du fond de leurs bureaux; ce n'est pas la peine surtout de tant dépenser de millions pour aller faire à six mille lieues de distance, au rebut de notre

société, une situation que nous refusons brutalement aux honnêtes gens que nous abandonnons, eux, à la misère! Et, puisque nous savons que la maison centrale est la terreur du criminel, tandis que la transportation en Calédonie est son objectif favori, pourquoi le ballottonsnous sur la mer avec tant de précautions et tant de dépense au lieu de le déverser tout bonnement sur place entre les quatre parois de pierre d'une cellule?

Le forçat qui ne fait rien, comme le forçat en Calédonie, est une double plaie pour la société : il la démoralise et il la ruine ; il faut le supprimer pour cette double raison ou trouver le moyen de le transformer en forçat qui travaille.

Si Ton veut persévérer dans la méthode actuelle, il faut supprimer le bagne, — il le faut absolument (car l'exemple qu'il donne deviendrait promptement fatal à notre société), — et le remplacer par la maison centrale avec cellule, etc. ; l'économie sera considérable comme le prouvent les chiffres ci-dessous:

« Un réclusionnaire, dit un ancien sous-directeur de TAdministration pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie, coûte à TÉtat un maximum de 67 à 70 centimes par jour, tandis qu'un forçat revient à 2 francs (i). »

Ce qui constitue une dépense de vingt mille francs par jour environ pour le contingent total. Avec la nourriture, le traitement des malades, les frais de

(i) Un soldat coûte-t«il autant

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matériel, etc., on doit arriver, pour la Nouvelle- Calédonie, à bien près d'un million par mois.

« Il ne faut pas, ajoute le même fonctionnaire, il ne faut pas que des sommes aussi considérables soient complètement improductives. Il ne faut pas, parce qu'il a plu à des hommes paresseux, débauchés, pervertis, de dévaliser, d'incendier, de tuer d'honnêtes gens laborieux, que Ton soit encore obligé de les nourrir, de les vêtir, de les fournir de tabac à ne rien faire. Il est de la plus incontestable équité de les contraindre à indemniser la société, pour la plus grande partie possible, des sommes qu^ils Tobligent à débourser. Par les maisons centrales, le détenu ne coûte rien à l'État. Celui-ci se trouve couvert (ou à peu près) de ses dépenses, soit que l'on ait recours à V^n ou l'autre système de la régie ou de l'entreprise. Il existe même des établissements dans lesquels l'entrepreneur verse à l'État une prime de 5 à lo centimes par condamné travaillant, tous frais de nourriture, d'entretien, d'éclairage, de maladies payés. »

Et, concluant sur ce raisonnement, l'auteur voudrait voir créer à la colonie une maison centrale où ses idées seraient mises en pratique, où les condamnés seraient employés, soit à la régie, soit à l'entreprise, pour la confection d'objets nécessaires au commerce local... Ce qu'il veut, « c'est, dit-il, rechercher le moyen de mettre fin au gaspillage de forces, d'argent, auquel Tabsence de punitions effectives, correctionnelles, expose ceux qui ont la lourde charge de garder, d'administrer et de réformer les transportés aux travaux forcés; c'est notamment, et je ne saurais trop le redire, d'arriver au procédé qui mettra fin à cette comédie d'un

A LA NOUVELLE-CALÉDONIE 8l

résultat immoral : le condamné aux travaux forcés ne faisant rien. »

L'auteur de cet ouvrage remarquable parle ensuite des différents moyens, imités des Anglais, qu'il emploierait plutôt que de laisser inoccupés les condamnés aux travaux forcés; il cite la roue à échelons qu'il faut toujours gravir, le tas de boulets que Ton est forcé de recommencer indéfiniment, la cellule étanche où l'eau pénétre et qu'il faut vider perpétuellement sous peine de la noyade... Il reconnaît que ces moyens sont improductifs, mais il les admettrait parce qu'ils empêchent les criminels de se moquer de la société après Tavoir souillée de leurs forfaits; et il termine ainsi :

Puisque la maison centrale lui fait peur, au criminel, employons la maison centrale à l^occasion, employons la légalement, par décision judiciaire, au lieu des peines actuellement édictées, ou bien, s'il y a mieux, servons-nous-en ; seulement, ne restons pas désarmés et ridicules.

Si nous avons donné les extraits qui précédent, c'est seulement parce qu'ils apportent un témoignage de plus, (et un témoignage sérieux puisqu'il émane d'un fonctionnaire qui a vu de prés les choses), à la constatation que nous avons faite de l'impuissance de l'Administration pénitentiaire de la transportation ; nous restons désarmés et ridicules aux. yeux des condamnés aux travaux forcés, et nous ne voulons retenir du travail du fonctionnaire de TAdministration pénitentiaire que ce témoignage et que cette constatation..*

Mais nous ne partageons en rien sa manière de voir quand il parle de limiter les travaux forcés aux travaux ordinaires des maisons centrales. La loi a prescrit les travaux publics et les travaux les plus pénibles de la colonisation, et la loi a été sage à cet égard; la transportation des condamnés n'a sa raison d'être sur le sol colonial que si ces condamnés y sont employés à préparer, à faciliter l'installation et le développement de la colonisation libre. Ce n'est pas l'institution qui est mauvaise en elle-même, loin de là: c'est son mode d'application qui est vicieux, c'est le personnel chargé de mettre la théorie en pratique qui interprète capricieusement cette théorie et la déforme selon ses besoins pour la pratiquer d'après les exigences de l'exploitation commerciale qu'il fait des bagnes! Voilà la cause du mal... Et nous n'avons point parlé encore, ou incidemment seulement, de cet abominable budget sur ressources, qui, à lui seul, suffirait pour jeter le discrédit sur cette exploitation qui est la ruine de l'institution !

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