CHAPITRE VI
Maintenant, si nous examinons Tétat de la libération^ le tableau est plus sombre encore, s'il est possible.
Nous avons déjà dit que la majeure partie des condamnés, mis en concession de terre pendant le cours de la peine — et cela, prétend l'Administration pénitentiaire, pour les façonner et les habituer au travail du sol, de manière qu'ils soient en état de se procurer des ressources à leur libération et qu'ils cessent d'être à charge au gouvernement, — se hâtent d'abandonner ces concessions au jour de leur libération et de retourner à la vie vagabonde et hasardeuse qui fait leurs délices. Ils cherchent du travail tout en désirant la chance de n'en pas trouver et vont s'échouer dans des asiles ou refuges où ils sont encore à la charge de l'État.
Dans la masse, quelques-uns ont eu l'énergie de secouer la torpeur viciée du bagne et sont arrivés à se créer de petites situations au milieu de la population libre. Ils sont rares, mais ils ont été bien accuellis par la colonie qui les protège et les encourage; quelques-
uns ont été déjà ou vont être réhabilités... Mais ce sont de rares exceptions, car il faut réellement des natures d'élite pour résister à la contagion du bagne et ne pas laisser dans la fange qui en corrompt l'air le reste des sentiments humains qui pouvaient exister encore au moment de la condamnation.
Les autres errent autour de la colonie, allant d'un colon chez un autre, s'occupant huit jours ici, un mois là-bas, six mois un peu plus loin... mais ne pouvant se maintenir nulle part, toujours poussés par cette soif de Tinconnu, par ce désir de folle liberté, par ce besoin inconscient d'une vie oiseuse et imprévue dans laquelle tous ces malheureux croient toujours trouver le vrai bonheur!
Nous avons occupé personnellement beaucoup de libérés tant aux travaux des mines, à la sape et au boisement des galeries, qu'aux travaux des plantations, terrassements, scierie, etc. Nous avons souvent rencontré de véritables forbans dont il fallait se hâter de débarrasser l'habitation, puis des natures insouciantes auxquelles tout travail était une fatigue et qui ne pouvaient tenir une heure à l'ouvrage sans se plaindre amèrement de la rigueur du sort... Ceux-là ne gagnaient pas leur eau ; on devait les régler le samedi soir en les priant d'aller ailleurs; enfin, quelques bons travailleurs émergeaient de la bande... et demandaient à être payés à forfait; nous avons vu ainsi trois libérés, trois colosses, exécuter en deux semaines un travail vraiment énorme, demander leur paye le samedi soir et avoir tout bu le lundi matin! Lun d'eux, nommé G..., avait, pour sa
part, absorbé — vin à part — sept litres de rhum à 45°. L'insolence succède à Tivresse; — que faire d'hommes pareils ?
Souvent, peiné de la situation précaire de ces hommes, pi-esque tous jeunes ou d'âge moyen, nous leur avons demandé pourquoi ils ne gardaient point les concessions de terrains faites par FAdministration pénitentiaire, où ils pourraient vivre facilement en se soumettant aux règlements et bénéficier des faveurs du gouvernement... Tous, sans exception, répondaient invariablement qu'ils préféraient le bagne même à la situation de concessionnaire pénitentiaire. Pourquoi?... Les lecteurs qui ont pris connaissance des chapitres précédents sont à même de juger la question.
La Nouvelle-Calédonie, à elle seule, compte aujourd'hui, sur son territoire, trois mille cinq cents à quatre mille libérés; et, tous les ans, cette petite armée est renforcée de centaines de recrues nouvelles, de sorte que la malheureuse colonie reste perpétuellement sous la menace de cinq à six cents évadés en cours de peine et de milliers de libérés vagabonds... Et l'Administration pénitentiaire qui fait à la Colonie cette terrible situation n'est pas en mesure d'y porter remède, et cette situation est la meilleure preuve de l'insuffisance et des dangers de son système... Voilà les résultats de ses prétendus efforts et des dépenses énormes qu'elle cause à l'État pour l'éducation, pendant le cours de peine, du forçat destiné à se subvenir à lui-même au moment de la libération !
Écoutons le langage du ministre M. Ch. Brun, au
Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, en date du 5 juin 1883 (page 298, notice 1882-1883) :
..Je reconnais donc avec votre prédécesseur que F Administration pénitentiaire se trouve désarmée vis-à-vis des libérés, et que cette situation est dangereuse pour l'ordre public et de nature à compromettre la sécurité de nos établissements.
(Que l'on suppose maintenant, et dans Tétat actuel, l'envoi de quelques milliers de récidivistes en Calédonie, et l'enfer seul pourra donner une faible idée de ce que sera notre belle colonie.)
La libération a la connaissance parfaite de cette situation si bien établie et précisée par la note ministérielle qu'on vient de lire : elle se considère comme la maîtresse absolue du pays qu'on lui assigne pour résidence obligatoire, et voici comment elle s'y comporte :
Le vendredi 22 février 1884, deux surveillants, MM. Leca et Forge, reconduisaient à l'embarcadère une corvée décent cinquante forçats lorsque, en plein Nouméa, un libéré se présente en face du surveillant Leca et le traite d'assassin. Ce dernier saisit le libéré et veut l'entraîner chez le commissaire de police..., mais il se voit rapidement entouré d'une quinzaine de libérés qui le menacent, Tinjurient et l^obligent à lâcher prise.
Cela se passait, nous le répétons, en plein jour, au beau milieu de la Capitale, à Nouméa, et... force resta à la bande des libérés.
Dans les environs de Païta, quatre libérés vivent en
confrérie sans moyens apparents d'existence; ils ont une autorisation de travailler à leur compte et... les moutons, les légumes, les chèvres des colons voisins disparaissent par enchantement; un indigène qui élevait des moutons du Cap ayant perdu plusieurs de ses magnifiques animaux fureta si bien dans les environs du gourbis de ces messieurs qu'il découvrit une fosse remplie des pattes et des têtes de ses chers élèves... Et nous pourrions citer mille histoires de ce genre.
A qui la faute ? Aux colons sans doute, dira TAdministration pénitentiaire, aux colons qui ne veulent pas employer les Hbérés.
Mais tous ceux qui se risquent à les employer s'en repentent; ce sont des vols, ce sont des insultes aux femmes, des scènes d'ivrognerie, c'est une insuffisance notoire de travail, et il n'est pas douteux que, de tous les habitants de la colonie, ces singuliers émigrants sont les plus mauvais travailleurs sous tous les rapports.
Les faire travailler, leur offrir du travail? Mais tout le monde s'empresserait de les mettre à l'épreuve si l'expérience laissait encore quelque doute et si chacun n'avait appris à ses dépens que le travail du libéré est une ruine.
Un jour, la compagnie des mines de Calédonie avait besoin de vingt ouvriers; elle va au dépôt des libérés en expectative de travail et fait un appel aux cent cinquante individus qui prétendaient manquer d'engagistes... Huit libérés sur les cent cinquante voulurent bien accepter la proposition !
Et c'est pour forcer la colonisation libre à employer
de pareils auxiliaires que l'Administration centrale supprime, aux malheureux colons du lieu, l'immigration néo-hébridaise qui leur donnait un concours précieux!...
Et c'est à l'aide de cet élément sorti du bagne que l'on rêve nous ne savons quelle colonisation modèle, fortune des colonies pénitentiaires, et pour la réalisation de laquelle l'Administration de la Transportation absorbe les millions de la Métropole, détournant la main-d'œuvre forcée des travaux publics, exploitant un immense domaine au bénéfice de son budget sur ressources particulières ! Voilà ce qu'on a fait de cette belle institution édifiée par la grande loi de mai 1854: un bourbier où le malfaiteur se rit de ses juges et de la société, et dont il sort absolument démoralisé pour constituer un nouveau danger dans la colonie qui l'abrite !