CHAPITRE VII
Oh ! qu*on ne nous dise plus : bien heureuse est la Çalédonie de posséder ce bagne contre lequel vous soulevez l'indignation publique, car c'est lui qui la nourrit et lui donne son importance ; sans le bagne que deviendraient vos négociants de Nouméa ? que feraient vos colons de l'intérieur ? qui absorberait les marchandises des uns ? qui consommerait les productions des autres ? en un mot, qui apporterait sur cette terre lointaine les millions qu'y dépense l'Administration pénitentiaire ? Ce raisonnement peut être comparé à celui d'un ogre qui achèterait ses épices chez ses futures victimes et leur tiendrait ce langage : Vous êtes bien aise de m avoir dans votre contrée car, bien qu'à la fin je vous mange, il n'en est pas moins vrai que jusque-là je vous fais vivre en achetant chez vous les condiments de ma cuisine !
L Administration pénitentiaire peut entretenir pour partie quelques maisons de commerce et absorber une portion des productions locales, cela est vrai, mais avec son système déplorable elle est en train d'absorber la colonie entière et de la rendre inabordable pour la
colonisation libre — alors que, tout en restant pour tous une source de fortune, elle pourrait également, à laide de procédés plus logiques et plus sages, apporter à cette colonisation libre un contingent puissant de force et un élément inappréciable de prospérité.
Non ! en effet, la Colonie ne repousse pas le bagne, mais elle demande à l'utiliser et à ce qu'il ne soit pas pour elle une menace perpétuelle, un embarras de tous les instants, une cause de ruine pour l'avenir.
Le 24 mars 1882, nous écrivions les lignes suivantes dans le Néo-Calédonien, journal de Nouméa; on voudra bien nous permettre de faire cette citation parce qu'elle précise parfaitement la situation faite par le pénitencier à la Colonie, et qu'elle dépeint, avec couleur locale, les appréhensions qu'éprouvaient déjà les colons à cette époque :
Pour la coXomt^ être ou n'être pas y voilà la question posée actuellement par le pénitencier. Malgré quelques inquiétudes manifestées de loin en loin, nous avons laissé marcher le temps sans trop nous émouvoir, nous avons agi à l'égard du pénitencier comme à Tégard d'un mal inévitable qu'il faut subir. Nous l'avons laissé croître et envahir comme nous avons laissé croître et multipher le bétail, jusqu'au moment où nous sommes forcés de reconnaître que pour l'un comme pour l'autre il commence à y avoir excès.
Cependant l'inquiétude et la gêne ressortentde cette situation à laquelle il faut un remède prochain ; le pénitencier persistant dans sa méthode, la colonie ne peut plus résister, elle doit forcément lui céder la place. Qu'on tourne et retourne la question, il n'y a pas d'autre alternative. On pouvait éviter de tomber dans cette sorte d'impasse en prenant possession des Nouvelles-
A LA KOUVELLE-CALÙDOWIE 97
Hébrides, mais il paraît qu'il existe de ce côté des difficultés insurmontables ; et nous restons , ici, en présence d'une terre étroite, qui ne produit qu'au prix de grands efforts et sur une superficie trop limitée... et cette superficie, voilà que condamnés, canaques et colons se la disputent avec la rage de gens dont l'existence est compromise : les condamnés en faisant le vide autour d'eux par leurs déprédations, les canaques en jouant du tamehawk, les colons à l'aide des cornes de leurs bœufs.
La question d'existence est donc bien posée pour la colonie même ; à <juoi bon alors organiser un pays qui peut demain disparaître du nombre de nos colonies ?
L'utopie chère à ceux qui condamnent est qu'ils régénéreront leurs condamnés en émoussant leurs nerfs portés au vice et au crime, par les travaux de l'agriculture; ils s'imaginent qu'un artiste souteneur de filles, qu'un abonné des carrières d'Amérique, une fois transporté sur un carré de terre coloniale, ne songera plus qu'à la culture des navels, alors qu'il sentira à sa portée les patates d'un colon, ses volailles et ses porcs, voire même ses veaux et sa maigre bourse 1
On oublie trop dans ces plans de moralisation du condamné par la pioche que le voisin forcé de ces piocheurs à doigts crochus , plus habiles aux manches de couteaux qu'à ceux de la charrue, est un homme libre qui ne peut compter, lui, puisqu'il est honnête et parce qu'il est honnête, que sur son labeur de chaque instant pour nourrir sa famille, auquel on n'envoie ni riz ni biscuit lorsque les éléments ont emporté sa récolte (comme cela se pratique pour les abonnés de la Pénitentiaire), et qui sç trouve isolé de tout secours, dans sa hutte de chaume, constamment exposé à l'incendie, au vol, au pillage, à l'assassinat. L'empiétement continu des pénitenciers l'étreint et le paralyse, il regarde en tremblant s'avancer l'hydre qui doit le dévorer un jour ou l'autre et il est bien naturel qu'il soit pris de dégoût dans le cercle étroit formé autour des siens par les brigands des bagnes.
Comme la qualité et la disposition du sol ne permettent pas les agglomérations, le colon néo-calédonien, forcément isolé au milieu de solitudes sans routes, est livré à ses propres moyens de défense — disons en passant que c'est à cet homme qu'on ose faire payer des permis d'armes ! — Les postes militaires, insuffisants d'ailleurs, sont situés à dix. ou quinze lieues les uns des autres, et ne sont guère propres qu'à protéger leurs seules murailles, ce qui laisse ceux dont on est censé assurer la sécurité dans le plus complet abandon : Jamais de patrouilles ni de promenades militaires entre les postes ; parfois , seulement , on rencontre trois soldats, suivis de canaques portant fusils et fourniments, se rendant à la caisse pour y toucher le prêt.
Cet état de choses laisse entrevoir de tristes et terribles catastrophes ; l'anxiété perpétuelle où il laisse les colons est funeste à la prospérité du pays... et l'aspect de l'avenir est encore rendu plus sombre par l'extension considérable des pénitenciers. Les colons éprouvés déjà par les calamités physiques, cyclones, débordements, sécheresses, etc., ne pourront absolument plus vivre s'ils ont à lutter encore et toujours contre l'élément pénal qui les déborde et qui leur est déjà plus de trois fois supérieur en nombre!
Dans cette malheureuse colonie, si riche pourtant en ressources de tous genres, si agréable par son climat, si utile à la France par la situation qu'elle occupe dans le Pacifique, l'Administration pénitentiaire, maîtresse absolue, considérant comme sien le sol colonial, s'engraisse en sûreté dans ses bureaux de Nouméa. Elle semble ne désirer qu'une chose, la continuation de ses loisirs et de son omnipotence ; elle ruine la France en exploitant ses criminels au profit du budget sur ressources spéciales, peu importe; la douce quiétude dans laquelle elle s'endort et s'éveille paraît lui suffire... Ce qu'elle connaît de plus sérieux, c'est son émargement au budget. En attendant, les colons paralysés meurent de misère î
NéO'Calédonien du 24 mars 1882.
Veut-on savoir de quelle façon cavalière la Pénitentiaire traite la colonisation libre qui l'entoure? Voici des faits :
Monsieur le rédacteur, {Néo-Calédonien)
Le 6 courant, tout le personnel de ma station de Pierrat se trouvant occupé au dehors à rassembler le bétail pour un recensement, des évadés profitèrent de cette absence pour briser les serrures des portes et pénétrer dans la maison qu*ils ont complètement dévalisée. Ils ont emporté tous les vêtements , un portemonnaie renfcrjmant 20 francs environ, du tabac, des vivres, des engins de pêche, enfin tout ce qu'ils ont pu emporter, perte considérable pour moi et pour mes hommes, nous n'avons absolument plus de vêtements.
Voilà, Monsieur, le deuxième vol dont je suis victime depuis quatre mois, sans parler de ceux qui ont été commis à mon préjudice à la Foa.
Ces évadés, qui tiennent constamment le pays (de cinq à six
cents forçats manquent à l'appel) constituent un danger réel
, pour nos stations isolées, et les pertes réitérées qu'ils nous font
subir sont, pour nous^ une véritable calamité et un motif de
découragement.
Signé : Fournier, propriétaire, à la Fùa.
Et le rédacteur ajoute les réflexions suivantes :
Pauvre Calédonie! Nous qui l'avons vue jadis si prospère, si confiante en son avenir; aujourd'hui, de nouveaux motifs de découragement viennent incessamment accabler ses habitants de la campagne, ceux-là surtout qui, par leur courage, leurs efforts,
'leur travail, devaient le plus contribuer à sa prospérité à venir.
• îhûe serait pourtant pas impossible d'organiser des battues
pour arrêter ces malfaiteurs quî dépouillent ainsi les colons de Tinrérieur du peu de ressources qui leur reste.
N'est-ce pas assez qu'à peine sortis des malheurs où les a plongés la révolte canaque ils aient à lutter contre les cyclones, etc., sans que les pénitenciers viennent encore vomir sur eux une bande de voleurs qui les empêchent de se livrer à leurs travaux déjà si pénibles et si peu fructueux !
Eh! non, T Administration pénitentiaire a bien autre chose à faire qu'à veiller à ses évadés, à organiser des battues pour protéger les colons libres... Que lui importe les pauvres diables que ses hauts fonctionnaires ont l'habitude de traiter avec une sorte de hauteur dédaigneuse? Les colons libres! Allons donc, mais ce sont, à leurs yeux, les derniers des hommes... Nous avons souvent entendu plusieurs de ces messieurs avancer avec le plus grand sang-froid que les colons ne sont en Calédonie que parce qu'ils crèvent de faim ailleurs... D'où leur mépris et bien autre chose encore; voyons plutôt comme M. X..., alors directeur par intérim de l'Administration pénitentiaire, accueillait les colons libres qui avaient à se plaindre des déprédations causées par les pensionnaires du bagne:
Dans la nuit du 22 au 23 novembre 1881, sept condamnés du camp de Nakéty s'évadaient en enlevant la baleinière de M. FuUet, laborieux colon de l'endroit. Aussitôt l'évasion connue, trois navires de TÉtat furent lancés à la poursuite de l'embarcation, qui ne fut point
retrouvée.
Le propriéraire de la baleinière simagina que l'Administration pénitentiaire devait, en toute justice, être
A LA NOUVELLE-CALÉDONIE lOI
responsable du vol commis en cette circonstance par ses condamnés, et il s'adressa au Chef de la colonie pour qu'il voulût bien lui faire verser, par l'Administration pénitentiaire, la somme représentant la valeur de l'embarcation, ou lui faire livrer une baleinière pareille à celle qui lui avait été enlevée. M. FuUet n'eut jamais de réponse du Gouverneur; mais il lui arriva de M. X..., directeur de l'Administration pénitentiaire, la lettre qui suit et que nous recommandons comme un chef-d'œuvre de mauvaise foi et comme l'expression très caractéristique du respect de la Pénitentiaire pour la colonisation libre.
A Monsieur FULLET^ à Nakety
Monsieur,
En réponse à la lettre que vous avez adressée à M. le Gouverneur en date du i8 février, j'ai l'honneur de vous informer que l'Administration ne peut accueillir votre demande de paiement au sujet d'une baleinière qui vous aurait été enlevée par des condamnés, La responsabilité, pour exister, doit être établie sm des faits bien déterminés j constatés par des procès-verbaux ou pièces officielles faisant foi; si un jugement avait fait connaître que des condamnés étaient coupables du vol de votre embarcation, on aurait pu demander au Gouverneur de faire imputer sur le pécule des condamnés le montant du dommage, mais à défaut d'une base sûre, votre réclanation n'étant appuyée que sur des hypothèses, relativement aux coupables, il n'est pas possible de fixer une responsabilité quelconque.
Dans le cas où vous persisteriez à penser que TAdministration de la colonie doit être responsable du vol de votre embarcation, à Nakety, le Chef de la colonie mexharge de vous faire connaître
I02 LA COLOKISATIOX PEXALE
qu ii icus est h::ible J£ fjsr^ ij^.ir tas mcyens en justice ^on sait ce que coure la jusdce ci qu'il £iu: èirc riche pour y recourir.)
Agréez, etc.
Le D:?.ecte"jr ce lAdximstiutiox pexitextuire,
Ss^*:é : X...
Cette lettre se passe de conimentjires, et !a suite prouva que la lîn de non-recevoir donnée car M. X... était tout arbitraire. Quant au dernier men:bre de phrase, on peut le considérer comme une véritable insulte iancée gratuitement à la face d'une malheureuse victime de Tirrcurie de l'Administration pénitentiaire, victime à laquelle le Chef de la colonie semble retirer l'appui naturel qu'il devrait lui prêter.
Autre fait, trois mois plus tard:
Une embarcanon est volée à M. Lacroix, colon de la Nouvelle- Calédonie, dans un but d'évasion, par des forçats qui font maladroitement naufrage sur un récif où la police les cueille. j
M. Lacroix réclame la réparation des avaries dont sa baleinière a |
souâFert; voici l'étrange lettre par laquelle le directeur de l'Administration pénitentiaire croit devoir répondre à une demande 1 aussi équitable. j
'< J'ai l'honneur de vous faire connaître, Monsieur le directeur ' de Tintérieur, que rien ne preuve que ce sont les condamnés \
évadés qui ont pris l'embarcation, attendu que le procès -verbal n'en fait pas mention. Dans tous les cas T Administration pénitentiaire tjc saurait, à priori^ accepter la responsabilité des vols ! CDinniis p,:r les t:?'J.:n:)iês éivJés ni îles dcrfif^ia^es qu'ils causent aux j particuliers.
Cela étant bien établi \}\ je crois devoir vous faire remarquer que je n'ai été informé ni de l'enlèvement de l'embarcation de
M. Lacroix ni des circonstances dans lesquelles il a eu lieu... ; enfin, le procès-verbal joint à la lettre du 16 avril constate seulement que Tembarcation de M. Lacroix a deux voies d^eau, mais n'en précise pas l'origine. (Cest admirable de bonne foi!)
Je ne puis, en conséquence, Monsieur le Directeur, que vous envoyer la lettre de M. le chef du troisième arrondissement (par laquelle ce fonctionnaire avertissait M. le Directeur de TAdministration pénitentiaire de l'événement) qui ne me paraît susceptible d^ aucune suite, (M. X..., esprit faible, redoutait un blâme administratif s'il eût agi comme le voulait l'équité.)
Toutefois, je ne me refuse pas à autoriser l'exécution, par le pénitencier de Bourail, des réparations dont peut avoir besoin l'embarcation de M. Lacroix, mais à la condition que les frais en seront supportés par celui-ci et qu'il versera au préalable^ dans la caisse de M. l'officier d'administration de Bourail, la somme à laquelle seront évaluées ces réparations par M. le capitaine d'artillerie chargé du service des travaux sur les lieux. »
Le Directeur de l'Administration pénitentiaire.
Signé ; X...
Ainsi rrien ne prouve à M. le directeur X... qu'il faille imputer à des forçats évadés le vol de l'embarcation, bien que la police ait arrêté elle-même les forçats en question dans cette embarcation; elle les a arrêtés, elle les a ramenés! M. X... trouve aussi que le procésverbal n'est pas explicite; notre directeur reconnaît ainsi sa parfaite ignorance des faits et gestes de ses administrés, et cela dans la circonstance grave d'une évasion; peut-on, dés lors, s'étonner que des centaines de forçats en rupture de ban parcourent la malheureuse colonie, pillent les propriétés privées et causent à tous
moments aux colons les angoisses les plus vives? (A/X^ Siècle.)
Dans le cas de M. Fullet, trois navires de guerre poursuivent l'embarcation ;
Dans le cas de M. Lacroix, la police saisit les condamnés dans Tembarcation;
M. X..., directeur de l'Administration pénitentiaire, déclare imperturbablement que cette Administration n'est pas responsable : Prouvez-moi, dit-il avec flegme que les forçats ont volé ces embarcations!... Pauvres colons ! Ayant ainsi perdu leurs moyens de transport, ils furent réduits à louer les barques ou les pirogues de leurs voisins pour continuer leur petit commerce.
Voici, maintenant, une troisième affaire du même genre, il s'agit de l'embarcation Castex enlevée dans les, mêmes circonstances (28 février 1882).
L'affaire du bateau de M. Castex nous offre un nouvel exemple des raisons derrière lesquelles l'Administration pénitentiaire prétend se retrancher en semblable circonstance.
L'embarcation était mouillée à cinquante mètres de terre, les condamnés qui étaient employés au parc à charbon (Nouméa) sont allés la prendre et l'ont fait accoster à l'appontement du parc. Ils ont ensuite rempli une barrique d'eau à une borne-fontaine et l'ont embarquée. Tout l'armement du bateau, le gouvernail, les avirons, les toUets et le foc étaient enfermés sous clef dans une case où M. Castex était autorisé à déposer son outillage de pêche. Les transportés ont brisé la porte avec un ciseau àfroid, suivant constatation du commissaire de police. Et cela s'est passé en plein jour, à une heure et demie. Ces condamnés devaient être accompagnés d'un surveillant, et cependant personne ne s^est aperçu de leurs menées; personne n'a été là pour con-
stater leur absence du travail et pour les suivre dans une opération aussi suspecte. Nous ne voulons pas mettre en cause le surveillant auquel incombait ce service. Peut-être cet agent étaitil occupé ailleurs, peut-être a-t-il été dans l'impossibilité de voir ce qui se passait. Nous n'incriminons pas l'Administration pénitentiaire, mais il est bien évident, pour toute personne non prévenue, que cette administration doit accepter la responsabilité du dommage causé à M. Castex.
Eh bien! non! il paraît que c'est M. Castex qui a tort, voilà du moins ce que Ton cherche à établir.
M. Castex a été en eflfet cité à comparaître devant le tribunal de simple police, pour contravention aux articles 86 et 92 de Tarrêté du 12 juin 1875. On va voir ici combien la mauvaise volonté de l'Administration est évidente. Voici cet article 86 :
Toutes les embarcations placées la nuit dans un lieu quelconque de stationnement devront être gardées solidement attachées à un poteau ou à un arbre, au moyen d'une chaîne en fer munie d'un cadenas . Les mâts, les voiles, avirons et gouvernail seront mis en lieu de sûreté
Ainsi on ne trouve rien de mieux que d'invoquer contre M. Castex un article indiquant les précautions à prendre pour les embarcations la nuit, tandis que le fait dont il a été victime s'est passé en plein midi, c'est-à-dire qu'il faut à tout prix trouver M. Castex en faute. C'est-à-dire que l'Administration pénitentiaire, ne pouvant pas s'appuyer sur les fins denon-recevoir par lesquelles elle avait écarté les réclamations de MM. Fullet et Lacroix, change de tactique. Elle prend les devants cette fois, c'est elle qui attaque.
Nous ne pouvons pas prévoir quelle décison rendra le tribunal dans cette affaire; mais nous devons dire combien cette manière d'agir nous paraît peu digne d'une Administration consciencieuse. Nous pensons que ce n'était pas à l'Administration de provoquer le conflit. En prenant cette attitude agressive, elle nous fait voir qu'elle n'entend pas se laisser imposer par un jugement
la réparation du dommage causé par son fait^ mais quelle ne veut pas réparer ce dommage. En supposant qu'elle réussisse, elle aura économisé le prix d'une embarcation, mais elle n'^aura certainement rien gagné en considération. De pareils procédés ne sont pas faits pour donner raison à ceux qui reprochent aux colons de nourrir des sentiments malveillants contre TAdministration pénitentiaire. Nous repoussons, quant à nous, ce reproche de malveillance, mais nous sommes vraiment affligés de rencontrer aussi peu d'équité dans une administration française.
{Le Néo-Calédonien.)
Les faits qui précèdent et les lettres que nous avons citées suffisent à dévoiler la situation faite à la Colonie par l'Administration pénitentiaire. Rien de plus triste assurément, alors surtout que de la fermeté et de l'intelligence du directeur de cette Administration pourrait dépendre un bien-être relatif; ce qui fait dire au journal le XIX^ Siècle que nous avons déjà cité plus haut :
De la valeur de ce fonctionnaire résulteraient Tordre, l'utile et judicieux emploi, l'économie dans l'entretien d'une douzaine de mille de condamnés ; il dispose d'un budget considérable en môme temps que d'une autorité presque sans limite. L'emploi est largement rétribué d'ailleurs. xM. le Directeur habite gratuitement un palais et jouit de bien d'autres avantages. N'est-il pas bizarre que la direction des Colonies confie un pareil poste au fonctionnaire capable d'écrire les lettres citées plus haut ? Il semble vraiment qu^elle n'ait aucun souci de la valeur de ceux qu'elle emploie; cela suffirait à expliquer le peu de prospérité de la colonie, en même temps que ces mesures insensées dont on ne s'est pas assez ému jusqu'ici.
Voici maintenant deux dépêches ministérielles exposant pour ainsi dire la judiciaire du Ministère dfe la marine, en ce qui concerne les dommages causés par condamnés :
Paris, 24 juillet 1878.
Monsieur le Gouverneur (1882-83, page 191)
Par dépêche du 8 avril dernier, n° 205, je vous ai prescrit de faire rembourser au sieur M... la valeur d'une embarcation qui lui avait été volée par des condamnés évadés employés en quU' lité de cantonniers par le service local. Le fait était passé depuis longtemps déjà, la recherche des circonstances était difficile à faire, j 'ai cru devoir laisser supporter la dépense au service pénitentiaire, bien que le service employeur, c'est-à-dire le service local, pût être à la rigueur rendu responsable.
Mais je désire que pour l'avenir le service pénitentiaire soit tout à fait dégagé de ces sortes de responsabilités. Je vous prie de prévenir les services engagistes que, dorénavant, ils auront à supporter les conséquences de vols ou déprédations quelconques commis par les condamnés dont ils prendront la direction. D'un autre côté, les habitants devront être informés que TAdminisfration ne se reconnaîtra pas responsable lorsqu'ils n'auront pas pris toutes les précautions prescrites par Tautorité. En tous cas, si des difficultés étaient soulevées sur ces différents points, elles devraient être déférées aux tribunaux ordinaires.
Recevez, etc.
Signé :?OTHU AU.
Paris, 5 décembre 1881.
Monsieur le Gouverneur (1882-83, p. 205) Par lettre du 2 septembre dernier, vous m'avez adressé le
rapport de la commission chargée de réglementer les précautions à prendre contre les dommages que peuvent causer les condamnés évadés.
Cette commission s'est prononcée pour l'application du droit commun dans les cas de dommages que l'on supposerait avoir été causés par les évadés, mais elle n'a pas admis que les habitants pussent être tenus à certaines obligations pour diminuer les chances d'évasion.
En présence des raisons invoquées par la commission, je suis d'avis d'adopter cette solution. Les tribunaux apprécieront les cas où le service pénitentiaire devra être considéré comme civilement responsable.
Recevez, etc.
Le Ministre du Commerce et des Colonies
Signé: ROUVIER.
En laissant aux services publics qui emploient les condamnés la responsabilité des dommages causés par ces condamnés, le Ministère reconnaît de ce fait l'Administration pénitentiaire elle-même responsable des dommages causés par les condamnés pendant qu'ils sont au pénitencier.
D'autre part, il laisse aux tribunaux le soin de prononcer dans les cas douteux... Malheureusement on a pu voir comment les directeurs interprètent les instructions ministérielles, alors même qu'elles sont empreintes de ce cachet de profonde honnêteté que portent les deux dépêches que nous venons de citer. Il y a donc nécessité et nécessité absolue, pour l'Administration supérieure, d'apporter le plus grand soin dans le choix
de son personnel colonial. Nous restons, nous, bien persuadé que du choix des administrateurs de l'Administration pénitentiaire pourrait dépendre immédiatement une amélioration considérable dans la situation que nous venons de constater, même en maintenant le déplorable système actuel, et à plus forte raison si Ton se décidait enfin à appliquer la loi de 1854 dans sa lettre et dans son véritable esprit.