‹ Le bagne et la colonisation pénale à la Nouvelle-CalédonieChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Avant d'aller plus loin et de passer à une rapide étude des moyens de réforme que nous avons le devoir d'exposer après le blâme formel que nous avons porté dans les pages précédentes, nous croyons utile d'attirer l'attention sur quelques particularités du système administratif du gouvernement actuel des bagnes.

Dans les deux volumes de notices publiés par la Marine et contenant les années 1880-81, 1882-83, ^^us sommes frappés de Tiiisistance du pouvoir central auprès de l'Administration locale, Guyane et Calédonie, à l'effet d'obtenir non seulement la mise en concession des condamnés, mais encore et surtout leur mariage.

L'Administration centrale, remplie évidemment de bonnes intentions, mais paraissant aussi non moins remplie d'illusions au sujet du personnel qui la préoccupe, s'est imaginé qu'il y avait un intérêt puissant, dans un but de régénération, comme aussi pour attacher le condamné au sol de la colonie, de placer le plus rapidement possible le condamné marié en concession et de lui amener sa femme et sa famille. Elle recommande non moins sévèrement la constitution de la

famille, à l'aide des femmes provenant des maisons centrales et expédiées dans ce but aux colonies, pour les condamnés célibataires.

Il y a là, évidemment, une situation fort délicate, surtout si nous considérons le peu de souci que prend notre société des malheureuses que pouvait soutenir un père, un mari, un fils, avant sa condamnation et qui restent souvent complètement sans ressources après le départ du coupable; mais après avoir constaté ce que sont les quatre cinquièmes des ménages de Bourail et autres pénitenciers, nous restons bien persuadé que si l'État doit venir en aide aux familles des condamnés, il n'a du moins rien à espérer, dans le sens de la moralisation, de la réunion de ces familles à ceux qui les ont déshonorées.

L'Administration locale s'est parfaitement rendu compte de l'exactitude des observations qui précèdent, et, plus directement responsable aux yeux de la population libre de la colonie, elle a hésité à introduire trop largement dans les pénitenciers les familles que le Ministère tenait à lui faire accepter; nous lisons à ce sujet, page- 3 56, notice 1882-83 :

Le Gouvernement a pensé que, dans Tintérêt de la colonisation pénale, il convenait de faciliter autant que possible la réunion des transportés à leur famille afin de les attacher définitivement au sol de la colonie.

Les autorisations de cette nature, si elles étaient largement accordées, sans enfreindre toutefois les prescriptions du décret du 18 juin 1880, ne manqueraient pas d'avoir les plus heureux effets sur l'esprit des condamnés et seraient sans doute très pro-

Stables au développement de la colonie elle-même (?). Malheureusement l'Administration pénitentiaire semble jusqu'ici n avoir pas compris les intentions bienveillantes du Département, et les nombreuses demandes formulées par les familles des transportés sont indéfiniment ajournées. Ces ajournements sont motivés, tantôt par le trop court séjour du condamné dans la colonie, bien qu'il soit parvenu à la première classe, tantôt par la durée trop longue de la peine qu'il lui reste à subir.

De semblables objections ne me paraissent pas suffisantes pour justifier le refus d'envoi en concession des condamnés réunissant les conditions réglementaires, alors surtout que ce refus doit avoir pour conséquence d'empêcher les familles d'aller les rejoindre dans la colonie pénitcfitiaire. . .

Ainsi, l'Administration supérieure oublie absolument que le condamné aux travaux forcés doit subir la peine la plus grave que croit édicter notre Code après celle de mort; elle ne tient plus compte ni de la durée de la condamnation, ni du temps passé au bagne... Si un condamné laisse en France une famille, elle n'entend et ne voit qu'une chose, c'est qu'il importe de faire le plus vite possible à ce condamné une situation qui puisse permettre de lui expédier sa famille... et elle engage son Directeur et son Gouverneur à fermer les yeux sur la gravité des condamnations, sur le peu de temps écoulé depuis l'arrivée au bagne, pour arriver de suite à la mise en concession qui permettra l'envoi de la famille... et le Gouverneur et F Administration pénitentiaire elle-même, cette Administration que nous avons montrée si disposée à toutes les concessions de ce genre, se demandent si réellement il existe emore des travaux forcés.

Donc, de par le raisonnement de l'Administration centrale, voici un condamné à perpétuité qui, après quatre années seulement d'une peine subie dans les conditions exposées plus haut, est placé en concession de terre, auquel on rend sa famille et qui, désormais, va pouvoir vivre comme un coq en pâte, sous la tutelle de l'État, avec des garanties sérieuses d'existence et de protection, alors que, s'il fût resté honnête homme, il n'aurait évidemment jamais pu réussir à acquérir la plus petite propriété et aurait été réduit à soutenir sa famille au prix des plus terribles efforts!.

Eh bien ! oui, l'Administration de la transportation elle-même a jugé que le colon libre pourrait bien être scandalisé d'un pareil état de choses, et que, comparant la situation pénible qui lui est faite à celle du forçat, il pourrait se prendre à regretter cette honnêteté qui le condamne à la misère et se laisser tenter par le bien-être étrange que l'on rencontre au bagne... Elle a cherché, en conséquence, à opposer la force d'inertie aux injonctions pressantes de la Métropole. Mais le Ministre peut ordonner, et il insiste en ces termes :

Cependant les demandes de passages formées par les familles de transportés s'accumulent en vain et lorsque, de loin en loin, après de longs mois d'attente, Tune d'elles est enfin autorisée à se rendre à la colonie, il arrive le plus souvent qu'elle refuse une autorisation dont elle ne peut plus profiter, les lenteurs de l'Administration Tayant placée dans la nécessité de renoncer à ses projets d'émigration et de prendre d'autres dispositions pour assurer son existence en France.

Le Département a, en ce moment, près de quatre-vingt-dix

demandes de cette nature en instance. Plusieurs d'entre elles remontent à 1877, 1878 et 1879, et il me paraît difficile d'admettre que depuis ce temps V Administration pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie nait pas trouvé, dans le nombre des condamnés que leur famille demande à aller rejoindre, des sujets susceptibles d'être mis en concession, et par suite de recevoir leur femme et leurs enfants.

Cette grave et délicate question de la destinée réservée par la société et par l'État à^ la famille du condamné a frappé nombre d'esprits distingués et elle a été traitée d'une façon remarquable par des hommes compétents.

Si, dans les lignes précédentes, nous avons voulu démontrer que l'Administration pénitentiaire de la transportation ne sait point préparer ses condamnés à jouir d'une faveur aussi considérable que celle de leur réunion à leurs familles, si nous avons cru devoir établir, par le procès Bascans, ce que valent la plupart de ces familles dans le grand pénitencier agricole de Bourail, nous sommes loin de nier cependant qu'il y ait quelque chose de sérieux à faire dans cette voie, et nous reviendrons sur cet intéressant sujet dans la dernière partie de ce travail. Nous prions le lecteur de remarquer encore une fois que nous ne songeons en rien à attaquer la loi de 1854 ^^^^^ ^^^ esprit; nous n'avons jamais fait que d'en blâmer la forme un peu vague, son élasticité en quelque sorte, laquelle permet les interprétations par trop fantaisistes qui ont entraîné nos gouvernants et l'Administration de la transporta* tion à des essais fâcheux, à des mesures qui nous semblent compromettre aujourd'hui deux de nos

colonies et la sécurité de la Métropole elle - même. Puis le Ministre ajoute, avec un sérieux qui prouve sa conviction sincère :

La constitution de la famille sur les pénitenciers étant le meilleur moyen de moralisation, le Département a songé aussi aux condamnés célibataires, et il fait choisir dans les maisons centrales, par une inspectrice générale des prisons, les femmes qui consentent à être transportées pour contracter mariage dans la colonie.

•..Quelques-uns de ces ménages composés de deux êtres que la société a repoussés de son sein ont prospéré rapidement, et ces exemples, quelque rares qu'ils soient^ sont de nature cependant à engager le Département à poursuivre l'œuvre de la moralisation des condamnés par le travail et par la famille (!!!)

Les personnes qui n'ont aucune idée de ce que vaut l'être susceptible de se faire condamner aux travaux forcés (et nous ne parlons pas ici des malheureux qui tombent dans un moment de folie ou de rage) seront évidemment séduites par cette théorie vraiment humanitaire;— mais qu'un Ministre, qui doit avoir l'expérience suffisante avant d'ordonner, vienne affirmer d'une façon aussi positive des principes dont toutes les expériences administratives ont démontré la fausseté, voilà qui est au moins étrange, mais qui explique les nombreux errements de l'Administration supérieure dans la direction de la transportation pénale.

Nous avons vu de très prés les mariages de Bourail et nous pouvons rendre un compte exact de ce qu'ils sont et de la moralisation qui en résulte tant pour les

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ménages nouveaux que pour la population locale environnante.

Les femmes des maisons centrales de France dont parle le Ministre, M. Jauréguiberry, sont recueillies à Bourail dans une sorte de couvent dont les sœurs de Saint-Joseph ont la surveillance. Cette singulière maison est réglée absolument comme un pensionnat, à cela prés que les élèves y sont en instance de mariage. Nous avons pu nous procurer quelques détails sur la vie intérieure de l'établissement et, si ce qui nous en a été dépeint est l'expression de la vérité, nous devons plaindre de tout cœur les femmes honnêtes qui acceptent, par dévouement, la garde de ces brebis égarées et vicieuses. On ne saurait se faire une idée des ruses employées par les pensionnaires pour étabhr des relations avec l'extérieur, et des moyens ingénieux qu'elles exploitent et qui les conduisent toujours à leurs fins.

Cependant, après l'arrivée d'un nouveau convoi d'aspirantes, les célibataires des pénitenciers agricoles s'informent, et s'ils viennent à s'assurer, par le témoignage des Arabes (gens experts en la matière) préposés à la garde du couvent, qu'il existe quelques recrues de belle prestance parmi les récentes débarquées, ils se mettent immédiatement sur les rangs et se font inscrire à l'effet de pouvoir bientôt présenter leurs hommages et leur cœur à ces femmes d'élite.

Au jour fixé pour la présentation, le condamné amateur est introduit dans une salle que partage une grille, et là, une bonne sœur lui amène l'aspirante qu'il a désignée ou, s'il n'en a désigné aucune, celle

qui paraît la plus décidée du troupeau, ou celle peutêtre dont les surveillantes ont hâte de se débarrasser. Alors s'établit une conversation intéressante, prélude de la moralisation définitive, entre ces deux criminels que des barres de fer isolent et que surveille une religieuse.

Si, après les pourpalers préliminaires, les cœurs n'éprouvent aucune attraction sentimentale, l'affaire peut en rester là et le postulant pourra revenir et tenter une nouvelle épreuve ou essayer l'influence de ses charmes et de son langage sur un nouvel objet plus en rapport peut-être avec ses aspirations et son mérite; mais s'il y a sympathie, élans mutuels, le mariage est arrêté et se fera dans les délais voulus parla loi.

Le Ministre parle des quelques rares exemples de prospérité offerts par ces sortes d'unions entre criminels, mais la plupart du temps ces mariages ont tout simplement pour but l'exploitation de la femme par le mari. On cite des cas où ce trafic a commencé le jour même de la cérémonie nuptiale, et, le lendemain, au jour, la nouvelle mariée devait rapporter au logis une somme fixée par le seigneur et maître, ou. faire d'ores et déjà connaissance avec le bâton qui restera l'arbitre de ses destinées... Aussi l'on comprend parfaitement pourquoi chacun s'empresse d'épouser les jolies pensionnaires du couvent de Bourail.

Et nous nous demandons comment de pareils ménages pourraient prospérer, comment un homme sensé, un administrateur, un directeur, un ministre peut avoir une foi assez robuste pour croire et essayer

de persuader aux autres qu'il entrevoit dans ces unions entre assassins, faussaires, voleurs d'une part, et voleuses^ incendiaires, infanticides de l'autre, un moyen de moralisation!

Arrivés à la libération, tous ces gens-là, ou presque tous s'enfuient à Nouméa, seul centre de la colonie où ils puissent en liberté exploiter leurs vices et en vivre. La, dans d'infectes tanières, la prostitution et le vol forment l'épilogue de la moralisation des condamnés par le travail et par la famille, comme le dit l'amiral Jauréguiberry.

Voici, par des exemples, ce que valent généralement ces mariages entre condamnés, prônés par le Ministère comme une voie de régénération :

Bourail, 26 janvier 1884(1).

Un régénéré du nom de Fouillé fut mis en concession, on ne sait trop pourquoi, il y a quelque temps. Par la même occasion, il fut autorisé à prendre femme jeune et jolie, laquelle ne fut pas trop satisfaite, paraît-il, de l'installation de son époux. Qaarante.-huit heures après son mariage. Fouillé fut arrêté à deux heures de l'après-midi, au moment où il allait tranquillement .couper le cou à sa jeune moitié. L'arrivée des agents empêcha le ^crime d'être commis. Fouillé en fut quitte pour quelques jours de prison parce qu'il avait été surpris commettant son crime sur la porte d'un fonctionnaire de chez lequel sa femme sortait.

Voilà pourquoi aussi cette vilaine affaire fut étouffée

(i) Cette lettre est extraite du Néô- Calédonien,

et pourquoi le jeune ménage fut raccommodé par ordre supérieur.

Mais ce raccommodage ne pouvait être de longue durée :

Avant-hier, la femme Fouillé se sauvait de chez elle à temps pour ne pas être assassinée. Le mari se vengea en mettant le feu à sa propre maison. Depuis, il est en évasion. Pour se distraire, il met le feu aux maisons des concessionnaires avec lesquels il vivait en mauvaise intelligence. On vient de signaler l'incendie d'une de ces maisons au moment où je vous écris. Les Canaques de la police et plusieurs surveillants sont en expédition pour capturer ce misérable ; y parviendront-ils avant que nous ayons à enregistrer de nouveaux malheurs ?

A qui doit remonter la responsabilité de ces graves événements si ce n'est au fonctionnaire qui accorde à tout venant la faveur de devenir concessionnaire, alors qu'elle était naguère réservée aux sujets d'une conduite éprouvée et qui avaient subi un long temps d'épreuve ? — Aussi, que ce pauvre Bourail a changé ! Le haut du pavé appartient aujourd'hui aux vauriens que rien ne retient, ou aux parasites de la prostitution.

Qui donc enverra une bonne commission d'enquête qui veuille se rendre compte de ce qui se passe ici ?

Que dites -vous d'un travail complet qui serait envoyé à la presse, à Paris ? Vraiment on ne peut plus vivre ici.

• — En voici un autre qui tue sa femme pour de bon, c'est le nommé Mohamed Belgassem qui avait été condamné aux travaux forcés pour homicide volontaire sur sa première épouse.

en Algérie. C'est un homme aux apparences athlétiques, à figure sombre, qu'on n'aimerait pas à rencontrer dans un bois; il s'est remarié à Bourail, sous Taile régénératrice de l'Administration. Il était jaloux, en Algérie, il y tuait sa première femme ; il est jaloux en Calédonie, (jaloux d'une élève du couvent de Bourail? n'importe), il tue sa seconde épouse.

L'acte d'accusation, dit un journal, est remarquable par sa concision et sa netteté ; il y a des considérants si justes que nous regrettons de ne pouvoir les placer sous les veux de nos lecteurs.

M. le capitaine d'infanterie de marine Legros, chargé du soin d'instruire cette délicate affaire, s'en est tiré avec beaucoup d'habileté. Les appréciations de M. le capitaine Legros sur le résultat funeste de presque, toutes les unions entre hommes et femmes condamnés aux travaux forcés en Calédonie mériteraient d'être rapportées dans un ouvrage spécial, et nous ne doutons pas que, si M. le Rapporteur voulait s'en donner la peine, le légitime succès qu'obtiendrait son livre ne rendît un grand service à la morale publique en mettant sous les yeux des philanthropes en chambre le résultat de leurs utopies.

C'est le 23 octobre 1883 que le condamné Belgassem Mohamed s'est marié en l'église de Bourail, avec la nommée Honorine Massé, condamnée a l'emprisonnement ; et, en même temps que ce couple intéressant, dix -sept autres de même origine recevaient la bénédiction nuptiale!

Nous pourrions multiplier ces citations, mais pourquoi? Ne suffit-il pas de réfléchir un instant pour rester convaincu de l'impuissance d'une méthode qui facilite tout au contraire l'exploitation du vice dans des centres si bien disposés pour cette exploitation.

Nous avons montré la femme Fouillé assassinée par son mari sur la porte d'un fonctionnaire... Peut-être ce Fouillé ne s'était-il pas marié dans un but détestable, peut-être avait-il la ferme résolution de se créer un intérieur vertueux, de se créer une nouvelle famille... Mais la femme, elle, avait-elle les mêmes résolutions ? Femme du trottoir, peut-être, n'avait-elle pas aspiré à la main d'un forçat de Bourail simplement pour échapper à la maison centrale et recommencer ses opérations dans les brousses calédoniennes, à l'aide de l'élément administrateur? Qui sait ? La nature humaine a de ces écarts chez le fonctionnaire lui-même alors qu'il est appelé à passer son existence loin du milieu auquel il était destiné, seul, célibataire, sous un ciel brûlant... Aussi, qui oserait lui jeter la première pierre sans blâmer douloureusement d'abord législateurs et ministres qui votent et encouragent de pareilles institutions? Quel est l'homme sensé qui ne comprendra pas qu'en unissant à la douzaine, à la vingtaine, comme à Bourail, anciens rouleurs de barrières et filles soumises fraîchement débarquées des maisons centrales, on constitue tout simplement, dans ces fameux pénitenciers agricoles qui coûtent annuellement des millions à la France, des cloaques immondes où ce qui reste de bon devient fatalement mauvais, ou sombre !

Et voilà ce que le Ministre de la Marine, l'amiral Jauréguiberry, illusionné par les rapports fantaisistes de ses directeurs et de ses inspecteurs, appelle la moralisation des condamnés par le travail et par la famille!

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