CHAPITRE IX
Nous n'avons pu, dans un ouvrage de ce genre, que donner un aperçu de ce qu'est devenue, entre les mains de l'Administration pénitentiaire coloniale, l'institution philanthropique de la transportation. Notre but est d avertir la Métropole du danger que court notre société si l'on n'apporte promptement un remède énergique à un pareil état de choses. Alors que crimes et délits se multiplient sans scrupules au milieu de la capitale même, il importe que les voleurs et les assassins ne puissent plus échaffauder leurs projets sur la bénignité des travaux forcés et n'aient plus de raison de considérer la Nouvelle-Calédonie comme un pis-aller des plus confortables ; il importe que l'homme honnête n'ait plus à envier, dans là misère où la société l'abandonne, le sort fait aux plus grands criminels ; il faut que le bagne redevienne ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : la peine la plus redoutable de notre Code,
Il nous reste à conclure, et nous allons le faire, en exposant les voies et moyens par lesquels notre expérience personnelle nous a laissé entrevoir la
possibilité d'appliquer la loi du 30 mai 1854 avec son esprit philanthropique et régénérateur, tout en assurant à la société la répression effective des crimes, c'est-àdire la sécurité aujourd'hui compromise,
La première préoccupation du législateur, on l'a vu pour la loi sur les récidivistes, est de débarrasser le sol de la Métropole des malfaiteurs qui en sont la plaie; de là la loi de 1854 sur la transportation, aux colonies, des condamnés aux travaux forcés; de là la loi récente contre les récidivistes.
Dans les deux cas, la France consent aux plus grands sacrifices pécuniaires à condition que les mesures prises seront définitives et assureront sa sécurité.
Eh bien! dans les deux cas aussi, ces mesures, pour étrç définitives et effectives doivent avoir un cachet coërcitif tel que le condamné ne soit point tenté de considérer le séjour des colonies pénitentiaires comme une amélioration à la situation où il se trouvait avant de commettre le crime.
La question est donc complexe : d'une part, la société doit se préoccuper du sort des malheureux encore honnêtes mais dans l'impossibilité de se procurer des moyens d'existence; d'autre part, elle doit faire autre chose que de procurer une propriété et assurer un avenir au misérable qui commet un crime : elle doit le punir.
Ce qui revient à dire qu'avant de doter le criminel de moyens faciles d'existence, la société a le devoir de penser tout d'abord au paysan malheureux, à l'ouvrier sans travail, aux Français honnêtes qui demandent la
possibilité d'arriver par leur labeur à se nourrir et à élever leur famille... et c'est là la théorie préventive, humanitaire par excellence, puisqu'elle court au-devant de la chute et évite l'application de la théorie douteuse de la moralisation et de la régénération.
A ceux qui consentent à s'expatrier (et il en est beaucoup qui ne sont retenus que par les mille entraves administratives qu'on leur oppose), l'État devrait pouvoir dire : Vous voulez aller vous installer sur les territoires encore libres dont la France dispose sur ses Colonies? Oui, c'est une bonne détermination, courageuse et patriotique en même temps, je vous remercie de votre énergie et je veux la seconder; je vais, moi aussi, faire preuve de bonne volonté; voici un billet à la présentation duquel le chemin de fer vous transportera, vous et vos bagages, jusqu'au port d'embarquement où le navire X... vous prendra pour vous déposer à la colonie même ; là, le Gouverneur vous assurera un abri provisoire et les moyens de subsistance jusqu'à votre transport sur le lot de terrain qui vous sera assigné et dans des conditions telles que vous pourrez vous y installer et y pourvoir à votre existence ; sur cette terre choisie pour vous, vous vivrez selon votre labeur (i)!
On paraît croire généralement en France, — et c'est une erreur profonde, — que fort peu de gens se soucient d'aller aux Colonies se faire une situation meilleure. Nous pouvons répondre à cette sorte de dicton si
(i) C'est ainsi qu'agissent presque tous les autres peuples.
peu fondé qu'en 1885 seulement, la Société française de colonisation a reçu plus de vingt mille demandes de passages pour certaines colonies; et ces demandes provenaient en grande partie de familles ayant encore quelques ressources, décidées à émigrer avec tous leurs membres: père, mère et enfants, et possédant les qualités nécessaires pour faire souche dans les pays où elles se seraient fixées. La Société, qui avait à sa disposition dix mille hectares de terrains choisis, pouvait souscrire à une grande partie des demandes... Mais l'État exige une certaine somme pour le transport par ses navires jusqu'au lieu d'établissement, et cette somme, toute minime qu'elle paraisse quand il s'agit de quelques émigrants, constitue un empêchement absolu, alors qu'elle doit être répétée des milHers de fois.
Il y a là un vice radical dans notre organisation sociale : nous n'avons pas les moyens de transporter nos nationaux honnêtes pour en peupler nos colonies; nous les laissons dans la triste nécessité de mourir de faim ou de commettre un acte qui nous oblige à les transporter comme malfaiteurs... et tout cela sans paraître nous apercevoir que s'il existe tant de récidivistes sur le territoire métropolitain, la constitution de notre société en est bien un peu la cause.
Ce que nous écrivions, au moment de la discussion de la loi sur les récidivistes, à l'honorable sénateur Schœlcher, dans une lettre qui fut distribuée à la Chambre des députés, peut tout aussi bien s'appHquer à toute la catégorie des gens tombés que nous sommes
forcés d'expédier aux colonies. Nous croyons qu'il n'est pas inutile de mettre ce document sous les yeux du lecteur. Voici cette lettre :
A Monsieur V. SCHŒLCHER, sénateur,