VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL SUPÉRIEUR DBS COLONIES
Cher et vénéré Collègue,
Vous avez dit beaucoup dans votre brochure la loi des Récidivistes et Us Colonies ^ mais il reste encore bien des choses à dire; voulez-vous me permettre d'apporter mon contingent? Je suis sûr que vous m'accueillerez avec votre bienveillance inépuisable, puisque je défends aussi les intérêts de ces colonies que vous aimez tant*
Je dois d'abord vous déclarer que ce qui me paraît le plus illogique dans cette malheureuse loi, c'est qu'elle prétend éteindre un mal organique en fustigeant la plaie, sans s'inquiéter d'extirper la cause ou les causes principales qui engendrent ce mal. Il est bien rare que Ton guérisse par la peur, et les bons médecins s attaquent au germe de la maladie pour ne pas avoir plus tard à en combattre les effets. Ici, on frappe le produit sans songer à démolir la fabrique 1
1° Au lieu de peupler nos colonies des hommes de bonne volonté qui manquent de travail iur le sol métropolitain , nous les abandonnons sur le pavé jusqu'à ce que la misère et la faim les entraînent à une fatale extrémité.
Voilà un des germes du mal;
2° Noiis faisons y à la Nouvelle-Calédonie^ une situation si agréable à nos plus grands criminels ^ aux forçats, que c'est à qui commettra le crime qui lui vaudra tant d'égards. On ne saurait appréhender un faux pas quand la chute est si douce !
Voilà un autre germe du mal;
3° Les condamnés libérés sont placés sous la surveillance de la haute police; chassés de tous les ateliers y ils sont bien obligés de retourner à la rue et au crime, qui seul peut leur donner du pain.
Voilà encore un germe du mal;
4° Au lieu de transporter nos ouvriers malheureux à la Calédonie pendant quils sont honnêtes^ on va transporter en relégalion ceux des bandits qui méritent le moins d'égards, substituant ainsi Vêlement dégradé à Vêlement honnête, continuant ainsi à favoriser le misérable et donnant à Vautre le temps de se dégrader.
Voilà le plus triste germe qui pût éclore pour compliquer le mal.
Cette loi, qui vous paraît draconienne, mon cher Collègue, me paraît si douce, à moi qui ai vu ce que Ton fait des condamnés aux colonies, que je supplie le Parlement de vouloir bien rappliquer, non aux récidivistes, mais à tous les ouvriers honnêtes sans position et qui en réclameront le bénéfice ! Mais jamais la France n*a favorisé l'émigration sur ses colonies comme elle se propose de favoriser la relégation des criminels... Comment! On les transporte, on les loge, on les nourrit, on les paie s'ils travaillent... est-ce que jamais on en a fait autant pour l'honorable père de famille sans ouvrage ? Mais c'est à croire que notre société attend qu'on lui nuise pour tendre la main à ceux qui la dévorent.
Vous vous alarmez pour la Guyane, Monsieur le Sénateur, mais permettez-moi de vous faire remarquer que la Guyane, bien que menacée, est moins exposée que la Nouvelle-Calédonie, qui a déjà joui du privilège de la débarrasser des forçats européens, par raison de santé, et qui la débarrassera encore des récidivistes par raison analogue. Il est bien évident qu'après avoir été pris de pitié pour les forçats, on se sentira ému de compassion pour les récidivistes et... en route pour l'Eldorado des criminels, la Nouvelle-Calédonie! On dépensera des sommes fabuleuses; mais peu importe.
Oui, c'est là, croyez-le bien, Monsieur le Sénateur et vénéré Collègue, qu'on finira par entasser toute la population pénale ;
c'est là que Ton déversera trente mille récidivistes entre douze mille forçats et vingt-cinq mille sauvages Canaques; et je me demande s'il faudra une dose de philosophie aux trois mille colons libres qui se trouveront condamnés à élever leurs enfants au milieu de ces soixante-sept mille brigands ! Les récidivistes en liberté s'allieront aux forçats évadés, aux libérés fainéants ; des bandes s'organiseront pour aller au pillage des indigènes et des colons ; les colons qui voudront défendre leur bien seront égorgés, et les Canaques exaspérés tueront tous les blancs qui leur tomberont sous la main (i).
Il en est temps encore; que la Chambre entende ce cri d'alarme qui est aussi le cri de la raison, qu'elle sache employer les millions de la France à peupler ses Colonies de gens honnêtes et à prévenir le crime en punissant sérieusement les coupables^ non en leur faisant faire une promenade autour du monde.
Cependant des obligations s'imposent; avant toute chose, il me semble, la sécurité des colons honnêtes doit préoccuper le gouvernement; il ne serait plus temps de s'alarmer et de prendre des mesures lorsqu'on apprendrait la nouvelle que tous ont été massacrés. Mais comment établir des moyens effectifs de défense et de protection sur une étendue de côtes atteignant mille à douze cents kilomètres ? Ce serait une nouvelle ruine pour
(i) Nos prévisions se sont réalisées à Ja lettre; la fièvre jaune de Cayenne a mis en émoi l'Administration ; comment aurait-on pu exposer sans cruauté tant de malheureux récidivistes au sort réservé à nos employés, à nos administrateurs, à nos soldats? Un millier va partir, annonce-t-on pour la Nouvelle-Calédonie pour l'île des Pins, qui est réputée comme le lieu le plus sain du globe entier... A la bonne heure ? Mais que feront ces hommes sur cette terre si maigre et si sèche où les déportés politiques se sont usé les ongles et n'ont laissé que des gourbis en ruine? Hélas I la France va encore manger là des millions à goberger des fainéants qui ne feraient rien sur une terre fertile, mais qui, au moins, auront, sur cette grève de corail et de fer, le prétexte de son aridité. Qu'arrivera-t-il ? Après une nouvelle expérience longue et ruineuse, on laissera passer ces messieurs sur la grande terre, où des agents de culture leur serineront les principes agricoles..., ils en profiteront pour s'unir aux évadés et aux libérés des bagnes et organiseront le pillage général de la colonie. Alors les malheureux colons gémiront et maudiront les négociants de Nouméa qui, dans l'espoir de vendre quelques denrées, demandent des bouches à nourrir, quelles qu'elles soient. Pauvre colonie!...
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la France obligée d'entretenir, à six mille lîiues, Uft véritable corps d'armée!
Eh bien! si Ton hésite encore à prendre le moyen le plUë sage, le moins coûteux et très certainement le plus efiectlf qui consisterait à augmenter la peine et à âppliquef sur plâCé la cellule dans toute sa rigueur, on peut encore et Ton doit épargner nos Colonies en expédiant la récidive sur des terfeS neuves, fertiles où elle ne gênera personne, les Hébrides^i leâ Sâlomoû.
J'ose encore espérer^ Monsieur le Sénateur, que le Parletiiènt aura pitié de ces Colonies si françaises, qu'il ne les sacrifiera pas aux récidivistes, qu'il reconnaîtra la nécessité de frapper d'abord le mal dans son germe et de l'étouffer dans la cellule j qu'ftU pis aller, il saura sacrifier les prétentions si peu motivées des Anglais aux intérêts si considérables de nos braves colons et invitera lé gouvernement à annexer immédiatement à la France les Nouvelles^ Hébrides et les Salomon.
Agréez, Monsieur le Sénateur et vénéré Collègue, Tassuràudd de mes sentiments distingués et respectueux.
Nous sommes bien persuadé que la transportation des récidivistes ne remplira pas le but que nos législateurs se proposent; en tout cas, nous la croyons moins effective que l'application surplace du régime cellulaire dans tout ce qu'il a de plus rigide, duant à la transportation des condamnés aux travaux forcés, elle nous paraît indispensable, et le but des créateurs de la loi est assurément très- sensé, très humanitaire, très digne d'être l'objectif du gouvernement républicain, qui a tout intérêt à l'atteindre.
Il s'agit de rétablir le bagne tel que l'a voulu k loi du 30 mai 1884 sur la transportation:
1° La peine, c'est-à-dire l'exécution des grands tfâ-
A Lk NOUVELLE-CALèDONIt tjt
VâUx publics et des travaux les plus pénibles de k colonisation;
2^ La colonisation pénale, c'est-à-dire rétablissement aux Colonies des condamnés qiii, pendant la peine, auront donné des preuves non équivoques de leUt* fepentir et de leur tetoUf vers le bien.
î^ LA PEINE
Après la peine capitale, le Juge qui prononcé une condamnation aux travaux forcés est persuadé qu'il applique la plus haute |)énalité de notre Code; il importe qu'il ne soit pas trompé.
Le condamné aux travaux forcés, « k forçat, » doit être conduit à la Guyane ou à la Nouvelle-Calédonie, selon la race à laquelle il appartient, et, là, immédia*» femertt contraint à l'exécution des travaux Utiles à la colonisation. Tout autre emploi du condamné, sous quelque prétexte que ce soit, nous paraît une violation de la loi, une tromperie envers la bonne foi du juge qui a appliqué cette loi, un attentat à la conscience publique qui demande l'exécution de la peine prononcée.
Les ports^ les quais, leâ warfs, les calles de radoub, les ateliers de constructions, les canaux, les rues, les places publiques, les égouts, les trottoirs, les routes, les chemins, etc., tels sont les travaux que doivent exécuter les condamnés pendant la période d'expia- * tion sans que rien puisse les en détourner, sinon la maladie Seule*
Cette période d'expiation qui est aujourd'hui fixée
à un minimum de quatre années, ne doit-elle pas être proportionnée à la durée de la peine totale? Paraît-il juste qu'un condamné à quarante ans de travaux forcés, ou à perpétuité, puisse n'exécuter que quatre années de travaux pénibles, alors qu un de ses collègues en subira tout autant avec condamnation de sept années seulement ?
On nous objectera, nous le savons bien, que cette période de quatre années à laquelle nous faisons allusion n'est que le minimum imposé à l'Administration pénitentiaire par les règlements administratifs qui ont tout simplement voulu prévenir certains abus, mais que ces règlements n'ont pas entendu limiter à quatre années seulement la période de travaux publics à laquelle peuvent être soumis les condamnés; et cela est exact; mais il n'en reste pas moins exact aussi que l'Administration pénitentiaire, après ce minimum réglementaire, a la faculté de détourner pour une raison ou une autre les forçats des travaux publics, et c'est ce que nous jugeons déplorable à tous les points de vue. Voilà pourquoi aussi, nous disons que la période minimum des travaux publics les plus pénibles doit être fixée proportionnellement à la condamnation, en tenant compte de l'attitude du condamné pendant l'exécution de ces travaux.
Nous croyons, par exemple, qu'un condamné à mort, dont la peine aurait été commuée en travaux à perpétuité, doit à la société vingt ans au moins de travaux publics les plus pénibles, et vingt-cinq ans au moins si sa conduite au bagne laisse à désirer;
Qu'un condamné à perpétuité doit quinze ans au minimum des mêmes travaux et vingt ans au moins s'il se conduit mal;
Qu'un condamné à vingt ans doit au moins dix ans et quinze ans;
Qu'un condamné à quinze ans doit au moins huit ans et douze ans;
Qii'un condamné à dix ou à sept ans doit au moins quatre et six ans.
Telles sont les proportions qui nous paraissent équitables et tel serait le minimum que nous voudrions voir imposer aux administrateurs du bagne. Et les travaux étant strictement exécutés, les condamnés auraient quelque raison d'hésiter à se placer dans le cas de faire augmenter la période fixée pour les travaux pénibles.
Qjiant aux moyens de coercition, pour obtenir le travail du condamné récalcitrant, nous n'en voyons pas d'autres, les peines corporelles étant abolies, que la cellule et la faim.
Nous pensons que la cellule bien appliquée suffirait, car le condamné qui s'y serait laissé prendre hésiterait à récidiver, surtout lorsqu'il saurait que la récidive entraînerait le jeûne forcé.
Mais nous ne parlons pas de la cellule telle qu'elle s'offre aujourd'hui aux condamnés en Nouvelle- Calédonie.
Lorsque nous réfléchissons que le surveillant militaire n'est plus muni des moyens qui, seuls autrefois, tenaient le forçat en respect: la corde et le bâton;
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lorsque nous voyons les tribunaux militaires mettre en jugement le surveillant de forçats qui, pour sauver son existence, tire sur le misérable en révolte, nous nous disons qu'aucun des moyeris tolérés par la civilisation ne sera trop sévère pour dompter la bête féroce qui tient à chaque instant dans ses griffes l'existence de l'un de nos honnêtes compatriotes, et nous deman^dons la construction de cellules telles que le séjour d'un mois dans l'une de ces tombes 4e pierre soit déjà pour le forçat insoumis un châtiment épouvantable.
Il ne s'agit plus, en face de la société en péril, dé faire du sentiment, de parler humanité et commiséra»tion. Quand une société veut vivre, elle doit d'abord à ses citoyens la sécurité, elle ne doit pas hésiter à se débarrasser des monstres qui la ruinent et la dévorent... Les tuer froidement par la guillotine? Pourquoi! Pourquoi la société se salirait-elle du sang d'un meurtrier, alors qu'elle peut l'anéantir entre les quatre murs d'une cellule, tombeau anticipé (i)?
Donc, c'est d'abord par la cellule que nous forcerions le condamné à exécuter sa peine, et voici ce que nous entendons par ce mot cellule : un espace de deux mètres cinquante de large, de trois mètres de long, de quatre mètres de hauteur, entouré de murs épais en pierre, sur les six faces et percés de quatre trous, l'un pour l'entrée du coupable, le second pour l'introduction de
(i) On ne songe pas assez que, si la Métropole a le droit légitimé de se débarrasser des misérables qui compromettent sa sécurité, elle ne saurait sô prévaloir de ce droit pour les imposer à ses Colonies dans des conditions telles qu'ils doiyent fatalement en entraîner la ruine complète- . ;
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la nourriture, l'autre pour l'air, le quatrième pour le reste.
Dans ce réduit un simple hamac de toile et une couverture de laine, rien autre.
La lumière n'y pénétre que par le trou étroit ménagé dans l'épaisseur du mur pour l'introduction de l'air extérieur,
La porte, de fer, ne s'ouvre que pour l'entrée et la sortie du condamné.
La nourriture, soupe au pain et à la graisse avec ration de biscuit, est introduite par un guichet double spécial qui ne permet pas au condamné d'apercevoir la main qui l'apporte.
Dans la cellule, aucun moyen de travail n'est laissé au condamné, aucune distraction d'aucun gençe ne lui est possible, il est complètement abandonné à luimême, face à face avec sa conscience,
La cellule est située de façon qu'aucun bruit extérieur, c'est-à-dire aucune distraction ne puisse interrompre la méditation sans fin du coupable.
Telle doit être, selon nous, la cellule destinée à la répression du forçat insoumis. Nous savons l'horreur qu'inspire au condamné lafFreuse solitude de la cellule et les natures les plus rebelles sont vite domptées par cet atroce supplice de l'inaction complète, supplice plus atroce cent fois encore que le travail incessant de la ppmpe imposé par les Anglais à leurs convicts qui voulaient éviter de se noyer, après avoir été placés dans une cuve continuellement envahie par un filet d'eau !
Toute injure, tout refus de service non motivé par
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la maladie seraient immédiatement punis par un mois de cellule, peine minimum. — Pour une faute de ce genre, nos braves soldats sont bien atteints de peines plus graves encore! — Pour la récidive, trois mois au moins avec retranchement de la soupe une fois par jour sur deux. Pour la troisième fois, un an et plus, selon le cas. A toute voie de fait, le surveillant est en droit de faire immédiatement usage de ses armes, mais s'il épargne le condamné, celui-ci est puni de cinq ans de cellule au moins.
Et, que l'on se rassure, ce régime tout épouvantable qu'il paraisse, serait en réalité bien moins meurtrier que celui dont on se sert actuellement à la Nouvelle- Calédonie. Il a été constaté, en eflFet, que c'est surtout depuis la période dite humanitaire, c'est-à-dire depuis que la corde a été abolie, que la surveillance s'est vue réduite à tuer le plus de forçats; et cela s'explique bien naturellement.
Selon nous, le régime cellulaire, dans la colonie pénitentiaire, ne saurait être assimilé en quoi que ce soit à celui de la maison centrale en France. On comprendra facilement qu'il ne peut y avoir aucune raison d'envoyer aux antipodes des forçats en maison centrale, puisqu'on peut les y mettre facilement en France et à beaucoup moins de frais. La cellule, telle que nous l'avons décrite, c'est-à-dire celle dans laquelle le forçat insoumis ne trouve même pas la distraction d'une occupation quelconque, est absolument nécessaire pour terrifier le misérable incorrigible par tout autre moyen, et le contraindre au travail. Nous restons convaincu.
du reste, que celui qui en aurait subi un mois ou deux hésiterait à s'y faire enfermer à nouveau.
Mais nous ne doutons pas que, si Ton était assez mal inspiré pour reconnaître officiellement le régime des maisons centrales comme une pénalité supérieure à celle des travaux forcés, si l'on avait la faiblesse d'instituer une de ces maisons dans la colonie pénitentiaire, on verrait immédiatement tous les forçats se mettre dans le cas d'y être admis par cette simple considération qu'il y aurait encore avantage pour eux à feindre de travailler à l'ombre au lieu de feindre de travailler au soleil.
Ce procédé supprimerait absolument les travaux forcés, les travaux d'utilité publique; dans ces maisons, on ferait fabriquer des boîtes à conserves ou des chaussons de lisières à ceux que la loi a désignés pour faire les routes et les ports. Tandis qu'avec la cellule rigoureuse, telle que nous l'indiquons plus haut, on aura retrouvé sous des formes plus humaines, l'équivalent de la corde, et les travaux forcés seront exécutés! Plus on sera sévère, moins on tuera de forçats, plus on fera de travail et de moralisation.
Nous avons eu pendant plus de six mois un campement de quarante à cinquante forçats sur les confins d'une propriété située en pleine brousse, à quatre heures de marche du poste militaire le plus voisin. Ces hommes appartenant tous aux dernières classes, 3% 4^ et 5^ étaient logés dans une grande paillote ouverte aux quatre vents où ils passaient la nuit dans une liberté absolue.
Deux surveillants militaires avaient la garde de ce troupeau et couchaient, eux, dans une seconde paillote de même construction, à travers laquelle il suffisait de passer le bras pour saisir les objets situés à Imtérieur, si bien que les deux sous-officiers avaient le soin d'écarter leurs lits de fer des parois pour éviter d'être étranglés ou transpercés du dehors pendant leur sommeil, Le matin, l'un des surveillants quittait ce singulier poste avec tous les hommes vaUdes pour aller reprendre les travaux où ils avaient été laissés la veille, et l'autre restait pour garder les fainéants qui, se prétendant malades, attendaient la visite hebdomadaire du médecin militaire.
Par cet exposé succinct, on peut se rendre compte de la situation faite à ces deux malheureux surveillants militaires campés, dans un isolement complet, au milieu des hommes les plus redoutables du bagne.
Sans leur énergie indomptable et sans leur revolver, que serait-il advenu? Cependant ils hésitaient toujours à se servir de leurs armes et cherchaient à dominer ces bêtes fauves par leur seule force morale. Une nuit, quatre de ces misérables prirent la fuite à «travers la campagne; une heure plus tard, l'un des surveillants, nommé Savery, s'aperçoit qu'ils manquent à l'appel et s'élance immédiatement à leur poursuite. Seul, ^cheval bien par hasard, il s'avance dans les ténèbres, au miUeu d'un désert immense, accidenté, hérissé de bois et d'obstacles de tous genres et, à une heure du campe-^ mept, il trouve les indices du passage de ses évadés. Il met pied à terre, traînant avec précaution son cheval
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par h bride; bientôt il entend un murmure de voix.,, ses forçats sont là qui discutent sur la direction à prendre; soudain il intervient et somme ces quatre bandits de le suivre. " ;
Situation dangereuse, n'est'^ce-pas, que celle du surveillant Savery ? Loin de tout secours, à deux heures du matin, dans la brousse calédonienne, en présence de quatre forçats évadés !
Le surveillant était là sur son champ de bataille à lui; s'il eût été assailli il se serait évidemment servi de son revolver... Eût-il été coupable? Il somma les forçats de se rendre et de le suivre, ils refusèrent,., Était-il en droit d'user de son arme? Assurément; cependant, malgré sa situation critique, une série de meurtres lui répugna, il renouvela son injonction deux fois et, comme il allait tirer à la troisième, les bandits se mirent à marcher paisiblement devant lui. Il les ramena ainsi au camp, à plus de six kilomètres de distance, leur mit les fers et rentra tranquillement à sa paillote où son compagnon ne s'était aperçu de rien !
On comprend facilement qu'à chaque instant d'une existence de ce genre le surveillant militaire fasse usage de ses arnies; le revolver est tout ce que peut redouter le condamné alors qu'en nombre il tient son surveillant à sa disposition complète au milieu du désert, et si le chef hésitait à tirer à un moment donné, il serait perdu sans ressource.
Si, au contraire, l'insoumis avait à redouter une peine effective, aussi terrible que la cellule rigoureuse, le revolver p^^rlerait moins souvent et l'éçok. çxtra-
humanitaire y trouverait son compte. Aujourd'hui, isolé avec sa bande hargneuse, le surveillant est absolument impuissant en face d'hommes qui considèrent comme une chance la mise aux fers qui les oblige simplement à dormir sur le sol, et qui comptent toujours sur les rapports mensongers qu'ils ont le droit défaire à leur Directeur contre leurs surveillants et que ces derniers sont, avons-nous dit déjà, contraints de remettre eux-mêmes au Directeur... Il n'a donc absolument que son pistolet, que l'on n'a pas encore osé lui enlever..., et il s'en sert.
Le rappel d'une discipline sévère au bagne, en inspirant au condamné le respect de ses chefs directs, éviterait tant de meurtres aujourd'hui inévitables avec toutes les condescendances actuelles.
Aussi, non seulement il faut modifier les dispositions architecturales des pénitenciers et y établir des séries de cellules sérieuses, mais il est indispensable en même temps d'aggraver toutes les peines disciplinaires et de les appliquer sans pitié, avec la dernière rigueur, à tous les insoumis.
Un ancien commandant de pénitencier à la Nouvelle- Calédonie s'exprime ainsi sur ce grave sujet :
...Si Ton veut réellement travailler à la régénération de Télément pénial il faut plus encore : l'aggravation des peines disciplinaires. Si Ton doit se montrer bienveillant envers ceux qui se repentent sincèrement, qui mènent une bonne conduite, qui cherchent dans le travail Toubli de leur position, on doit être inexorable pour les autres.
Le décret du 18 juin i88o ne saurait remédier aux lacunes
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qui existent. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, un condamné refuse de travailler. Il est puni de prison de nuit. Cet homme peut narguer le surveillant sur le chantier, le prétoir n'a le droit que de lui infliger de la prison de nuit. En cas de récidive, il y a la cellule, mais cette pénalité est loin d'être efficace.
Ne serait-il pas plus simple de mettre au pain sec un transporté qui ne veut pas travailler ? Et cela jusqu'à ce qu'il retourne à son chantier !
Et encore, si le refus se prolongeait au delà de huit jours, toute nourriture devrait lui être retirée . Avec un pareil système les refus de travail diminueraient dans de grandes proportions.
Combien d'honnêtes ouvriers, de braves paysans meurent de misère en France, parce qu'ils ne trouvent pas à employer leurs bras ou leur intelligence ?
Un rapport officiel de M. de Mun, sous l'Empire, fixait cette funèbre statistique à 365, une victime par jour! Et combien de morts manquent à cette martyrologie? Ceux qui s'éteignent faute desoins, faute d'aliments, sans qu'on le sache, sont très nombreux, hélas ! Il y a des souflrances cachées que la statistique officielle ne découvrira jamais.
Si la société n'est pas encore assez bien organisée pour empêcher de pareils malheurs, elle ne doit pas porter ses préférences sur des êtres qu'elle a rejetés de son sein. Elle ne pêche que par ignorance. Elle serait bien étonnée cette société, en efiet, si quelque écrivain ou quelque conférencier lui analysait la vie des pénitenciers prise sur le vif. Ce jour-là, les choses pourraient changer de face.
En attendant, les règlements en vigueur sont d'une inefficacité complète. Tout est à refondre si l'on veut regénérer.
On voit donc qu'il ne suffit pas d'une parole généreuse, d'une promesse éclatante pour atteindre le but désiré.
Non, cela demande des modifications radicales dans le régime pénitentiaire, des efforts soutenus, une grande expérience des hommeS;, de l'observation incessante, du jugement sain et l'appui
Î4à LA COLONISATION PENALE
d*uti p«îrsonnel éclairé, intelligent, rompu à toutes les roueries de rélément pénal . .
Impossible aujourd'hui de faire de la régénération. Ce mot, cjui résume tant d'idées grandioses ou sublimes, est tourné en dérision, parce qu'il exprime actuellement, dans la situation du jour, l'inverse de ce qu'il contient .
Des forçats ayant assassiné, pillé, volé, violé à maintes reprises aspirent à la régénération.
Des condamnés voués à la double chaîne pour dix, quinze^ vingt ans espèrent faire partie de la phalange des régénérés.
Des transportés affligés de cinquante, cent, cent cinquante années de travaux forcés ne désespèrent pas d'entrer dans la légion des régénérés.
Leur espérance est moins vaine qu'on ne le suppose. On voit des choses si extraordinaires qu^il ne faut plus doutet de rien! C*est pénible à avouer, mais c'est la vérité.
La régénération n'est donc pas prise au sérieux. Elle ne peut rétre. Elle le sera quand on aura adopté des mesures réellement efficaces.
Dâfts les instructions ministérielles adressées au Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie en date du 29 juin 1882 (notice 1882-83, page 354), le Département semble avoir compris la nécessité de l'application de la cellule et se rendre compte de son efficacité.
Pour la répression des infractions à la discipline, il pense que le décret du 18 juin 1880, critiqué plus haut par le commandant de pénitencier dont nous citons lopinion, suffira; mais il reconnaît être désarmé à l'égard du transporté condamné, pendant le cours de peine, pour une infraction à la loi pénale. ..^ et il ajoute :
M'inspirant de la loi du 25 décembre 1880, qui a puni d'une
A LA NOUVELLE-CALÉDONIE tJ^^
manière spéciale les crimes commis dans l'intérieur des prisons^ j'ai pensé que le régime cellulaire imposé dans la Colonie aux récidivistes aurait bientôt raison des condamnés les plus pervertis et les plus dangereux. Eti effets Texpérience a démontré 4^e les natures les plus rebelles ont une horreur profonde de Tisoie-* ment et de la solitude .
Mais le Ministre fait ici allusion au régime cellulaire anodin appliqué actuellement, et le commandant de pénitencier déjà cité est de notre avis en disant que cette pénalité, ainsi appliquée, est loin d'être efficace... Mais c'est déjà quelque chose que l'autorité supérieure veuille bien admettre le système cellulaire en principe ; il ne restera qu'à rendre son application effective»
Mais, hélas ! toujours une sensiblerie mal placée vient entraver Voéuvre humanitaire par excellence l celle de la protection de l'honnête citoyen contre les rebuts de la société ; la, pitîé ne s'adresse jamais à l'honnête homme, toujours au misérable qui s'ingénie à nuire à son pays* On oublie volontiers la sécurité générale pour assurer à ceux qui la compromettent un sort dont l'espoir leur enlève toute hésitation à faire le mail
Dans le principe, tous les forçats sans distinction avaient été expédiés à la Guyane^ vaste territoire où tous les genres de colonisation pouvaient être tentés.*. Mais bientôt les statistiques apprirent à la Métropole que certaines maladies décimaient les fauves qu'elle avait lancés dans les forêts du Maronij et, de là, émotion profonde à la rue Royale, émotion suivie bientôt d'une décision déclarant là Nouvelle-Calédonie colonie péni-
tentiaire, puis envois successifs de tous les forçats de race blanche sur cette île lointaine.
— Il ne faut pas que ces gens-là disparaissent comme des colons ordinaires. Le séjour de la Guyane ne paraît être sain que pour nos administrateurs, nos soldats, nos commerçants, nos agriculteurs libres..., mais la vie précieuse des condamnés ne saurait être exposée, sans des inconvénients bien plus graves, aux risques des fièvres paludéennes et du vomito-négrd qui viennent d'enlever en un mois les quatre enfants du gouverneur actuel et nombre d'officiers et de soldats français ! . . . Mais les forçats, qui étaient désignés par la loi de 54, pour exécuter tous les travaux les plus pénibles de la colonisation, c'est-à-dire ces travaux qui sont destinés à enrayer toutes les épidémies paludéennes, en opérant les premiers défrichements, en purgeant 'le territoire de ces marais qui l'infectent, etc. , en nivelant les rues des villes, en creusant des égouts, en perçant de routes les forêts qu'elles aèrent, en construisant des quais à la place des marécages, en formant des ports où sont actuellement des cloaques, etc. etc., les forçats laissent ces travaux pour les hommes libres et vont assurer leur conservation éternelle sous le climat charmant d'une colonie dont ils gaspillent le territoire et dont ils chassent peu à peu, fatalement, pour la ruine et la honte de la Métropole, l'élément libre et honnête!
Voilà, cependant, et sans aucun parti pris, sans exagération quelconque, où nous ont conduits ces théories imprudentes de fonctionnaires et d'amateurs qui exploitent l'émotion facile du cœur français en face de toutes les souffrances, pour se faire un piédestal de leurs grands sentiments humanitaires... Et Ton semble ne pas s'apercevoir du creux de ces boursouflures et du danger imminent, du péril que ces théories intéressées et malsaines font courir à la Société !
Et Ton hésite déjà à expédier à Cayenne les incorrigibles qui empoisonnent les cours d'assises; la fièvre jaune, qui a moissonné la famille Le Cardinal et nos braves soldats, n'aurait qu'à faire une hécatombe de nos récidivistes! Ce ne serait qu'un cri de réprobation dans le Parlement tout entier: c'est la guillotine sèche, etc. ; que les fonctionnaires et l'armée soient les victimes ordinaires, c'est bien naturel; ces gens-là sont faits pour obéir, et ces postes périlleux sont leurs postes d'honneur ; c'est leur devoir d'être là où la mort les attend... Mais des forçats, mais des récidivistes pires encore que des forçats, les exposer de gaieté de cœur à de pareils dangers? Pourquoi et quelle nécessité? Mais ce serait plus que de l'arbitraire, de l'inhumanité et de la barbarie! — Oui, ce qui se passe aujourd'hui équivaut absolument à Tétrange raisonnement qui précède et nous n'hésitons pas à dire que notre Société est en péril du fait même de la protection outrée qu'elle accorde à ses pires ennemis, à tous ses malfaiteurs. Aujourd'hui, le drame qui se joue sur la scène française n a plus pour dénouement la récompense de l'honnêteté et de la vertu, mais bien celle du crime, puisque le bagne offre en prime une propriété et des garanties d'existence à tous les grands coupables !
C'est là une erreur fatale à la société, erreur qu'il faut avoir le courage de reconnaître et de corriger par le retour immédiat à une pénaHté telle que, sur la pente fatale, le futur criminel hésite et ne soit plus rassuré, encouragé, par la perspective d'une situation qu'il n'atteindrait jamais en restant honnête.
146 LA COLONISATION t*ÈNALE
En demandant — avec preuves qu'elle est indispensable — la discipline, au bagne, nous marchons d*un pas ferme et assuré vers la régénération à laquelle âspite la loi de 1854, ^t i^ous prenons de la façon la plUs sérieuse, la plus effective, le parti du cotidanlné qui entretient en lui le sincère désir de revenir au biett;
Actuellement ce n'est pas toujouris le forçât repentant et travailleur qui arrive à l'atténuation dé sa pdhè et de ses misères; le système adopté laisse accèâ à l'arbitraire. Nous ne voulons accuser personne en citant certains exemples, mais il est hors de dôute^ il est Même constaté que rien n'empêche aujourd'hui un âdminiB^ trateur quelconque, auprès duquel une main influente ferait pression, de placer, au bout de quatre années seulement d'un bagne mignon, le plus Vil des scélérats dans une confortable situation. Et cet être prend évidemment la place d'un autre et d'un meilleur.
Si la peine prononcée par les tribunaux suit son cours, si les travaux forcés sont, à l'avenir^ réellement exécutés, toute la vermine du bagne apparaîtra rapidement faisant tache sur le fond des hommes résignés et dont la résolution est bien arrêtée de payer leur dette à la société. Dès lors, plus d'erreur possible ; à ceux-là les travaux les plus désagréables et les plus pénibles, â ceux-ci les faveurs proportionnées à leur situation et les bonnes notes conduisant à la remise des peines^ à la concession de terres qui, dans aucun cas, ne pourra avoir Heu qu'à la libération ou à l'affranchissement du reste de la peine.