CHAPITRE X
Nous sentons ici combien a d'importance le choix des personnalités appelées à administrer le bagne, et combien la valeur de l'homme placé à la tête de la transportation aura d'influence sur la bonne marche de cette administration. Il est nécessaire aussi de redonner au surveillant militaire le prestige qu'on lui a fait perdre par des dispositions maladroites et par cette méthode d'excitation à la délation qui démoralise encore le forçat et lui permet d'ourdir eii sécurité des machinations contre ses chefs, ainsi que le prouve le procès Bascans. L'affaire Monin et Borgey qui s'est déroulée devant le deuxième conseil de guerre de la Colonie montre à nu tout l'odieux de cette méthode.
L'Administratiort pénitentiaire n'hésite pas, sur la délation de forçats, à ordonner enquête sur enquête à l'égard même de fonctionnaires parfaitement corrects et qui jouissent d'une réputation sans tache; le procès sus-nommé en est la preuve. Il résulte de ces faits que cette Administration assume une responsabilité terrible, car elle ravale ainsi la surveillance aux yeux des condamnés. Voici un extrait du compte rendu de
cette affaire publié par le Néo-Calédonien du mardi 13 juin 1883 :
M. Monin est un garde-magasin principal de rAdministration pénitentiaire.
Un surveillant de première classe, M. Borgey, était par ricochet impliqué dans Taffaire Monin.
Tous les faits reposaient uniquement sur la délation d'un forçat, d'un criminel de la pire espèce, que ce premier avait fait arrêter dans son magasin en flagrant délit de vol et en état d'évasion.
Ce condamné, du nom de Mottet, avait été employé pendant plusieurs années en qualité de manœuvre dans le magasin géré par M. Monin et y avait certainement, soit seul, soit à l'aide de complices, commis de nombreux vols et caché un certain nombre d'objets. C'est en accusant M. Monin des déprédations consommées par lui et ses complices que ce forçat avait donné l'apparence de la vérité à ses délations calomnieuses. La légèreté, la précipitation de l'Administration pénitentiaire à ajouter foi aux dénonciations de ce forçat, et le peu de soin apporté à en contrôler la véracité ont créé, au début de cette affaire une confusion regrettable à la suite de laquelle des mesures rigoureuses et injustifiées furent prises.
Uerreur fut bien reconnue par la suite, mais le bruit et les exagérations qui s'étaient produits sur cet événement amenèrent à ce résultat qu'il fallait trouver Monin coupable sous peine de voir se déchaîner contre l'Administration pénitentaire un tollé général d'indignation.
Cette Administration n'a rien perdu, du reste, pour attendre, et le stigmate dont elle a été marquée parle jugement intervenu laissera des traces ineffaçables.
...Malgré sa bonne tenue, l'auditoire n'a pu, à certains moments de la plaidoirie de M. Vérignon, chef dé bureau de la Direction de l'intérieur qui présentait la défense de M. Monin,
contenir son indignation. Il n'y a eu aucun tapage, mais des murmures discrets marquèrent, suivant le cas, la réprobation de la foule pour les faits relevés à la charge de l'Administration pénitentiaire, et son approbation pour le langage ferme et élevé de la défense. L'acquittement à Tunanimité a été accueilli avec une véritable explosion de satisfaction et de joie.
Nous espérons que Tissue de ce procès mettra fin à jamais au crédit apporté aux dénonciations des hôtes de nos pénitenciers et aux nombreuses enquêtes qu'elles ont provoquées.
A la sortie de la salle d'audience, on émettait hautement l'avis qu'il n'était pas possible, après les faits dévoilés dans cette affaire, que le gouvernement pût dignement retarder plus longtemps Tépuration du personnel de l'Administration pénitentiaire.
Cependant les délations n'en sont pas moins encouragées par cette faculté reconnue au condamné de faire parvenir ses plaintes sous plis confiés aux soins de son surveillant lui-même ; et les habitudes de délation paraissent ne point déplaire à l'Administration centrale qui répond au Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, en date du 30 juin 1882 (notice 1882-83, page 364):
Par lettres des..., etc. etc., votre prédécesseur a soumis à mon approbation deux propositions qui lui ont paru de nature à restreindre le nombre des évasions parmi les transportés.
La première de ces propositions consisterait à rendre les condamnés solidaires les uns des autres, en faisant rembourser les frais de capture par tous les transportés présents sur les lieux où se produiront ces évasions.
Tout en reconnaissant que cette mesure pourra produire, dans certains cas, de bons effets, il m'a paru nécessaire de consulter M. le Garde des Sceaux sur sa légalité.
Le Ministre de la Justice pense que cette mesure sera sans doute efficace^ et que bien sauvent la crainte de payer pour un autre amènera les transportés à faire des dénonciations. Mais cette présomption de complicité sera rigoureuse pour les condamnés.,., etc,
Selon nous, aucun sentiment bas du genre de celui dont il est ici question ne saurait être officiellement encouragé parmi les forçats chez lesquels, au contraire, il importe d'implanter le respect de soi-même; la délation est le procédé démoralisateur par excellence. Dans nos écoles et dans nos lycées, le maître intelligent et bien inspiré punit l'élève qui a quelque propension à faire des rapports sur ses camarades. Au bagne, ce défaut a des conséquences ignobles; l'exploiter dans l'intérêt du service est inadmissible.
C'est au directeur d'un pénitencier à prendre les m^esures les plus convenables pour prévenir les mutineries et les évasions; c'est aux surveillants à appliquer à la lettre les prescriptions de ce directeur; c'est aux inspecteurs, par une activité incessante, à veiller à ce que ces prescriptions soient exactement et intelligemment exécutées... Jamais un chef quelconque ne doit recourir à un condamné ni le consulter pour savoir ce qui se passe, car cette démarche est toujours traitée de faiblesse par ce condamné qui peut s'en prévaloir ensuite et devenir exigeant.
Aucun rapport intime entre condamné et surveillant; le forçat est condamné aux travaux publics et non à la domesticité; il n'a pas été condamné à laver le Hnge du surveillant ou à lui faire sa cuisine ni à bercer ses
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enfants. La période des travaux publics doit s'effectuer d'une façon rigide; pendant cette période, le forçat n'est que l'esclave de la loi et rien ne saurait le soustraire aux obligations de la dette qu'il a contractée par son crime envers la société; voilà le principe que les administrateurs devraient avoir constamment inscrit sous leurs yeux en lettres majuscules.
Suppression immédiate et absolue de toutes ces fermes agricoles, de tous ces prétendus ateliers d'apprentissage, de toutes ces sinécures d'administrateurs inutiles, prétextes à places et refuges pour les protégés des bagnes! A bas toutes ces installations ruineuses, qui ont toujours fait l'étonnement des gens sensés qui habitent la colonie, et dont personne n'a jamais pu apprécier les résultats. Ce sont des retraites paisibles où se font admirablement servir des agents de culture ou de colonisation expédiés de France par des protecteurs qu'ils gênaient ou qu'ils obsédaient pour avoir une place. Ce que l'on fait là? Personne ne saurait s'en rendre un compte exact. Dans tous les cas, on y mange beaucoup d'argent :
Par lettre du 2 octobre 1883, n° 1437, 1^ Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie fait connaître au sous-secrétaire d'État que si le service local a accordé des concessions à cinq militaires libérés du service sur le • territoire de Canala, c'est que le Département avait approuvé (c la suppression de la ferme pénitentiaire comme Vunc des entreprises inutiles et railleuses du budget sur ressources ».
Ici, les auteurs se placent au point de vue budgétaire
seulement. Mais si ces exploitations sont une ruine, elles sont plus désastreuses encore au point de vue de la répression, car là, les condamnés, comme Tityre, passent leur vie couchés à l'ombre des bananiers, dans un calme absolu, loin des travaux forcés, effectuant à trente ou quarante la besogne d'un bon valet de ferme de France.
Un Gouverneur, déjà cité dans cet ouvrage et que nous n'avons pas hésité à blâmer sérieusement alors que, par une faiblesse sans précédent, il compromettait la discipline au bagne, a eu le mérite, et nous le reconnaissons avec empressement, de signaler le premier l'inutilité et le danger des fermes agricoles pénitentiaires. Il n'osa pas parler, évidemment, d'une suppression immédiate qui aurait soulevé contre lui toutes les influences pénitentiaires, autrement puissantes que la sienne, mais son langage ne laisse aucun doute sur ses intentions réelles. Il demande d'abord une heureuse modification.
Il s'exprime ainsi dans une lettre d'instructions au Directeur de l'Administration pénitentiaire en date du 28 novembre 1882 (notice 1882-83, page 403):
Les fermes agricoles se désintéresseront d'une manière absolue de toute culture usuelle et connue, et elles réserveront leur action pour les cultures nouvelles et incertaines où les particuliers ne peuvent s'engager sans courir le risque d'une perte totale (c'eût été déjà quelque chose). Il est assurément inutile et même nuisible de faire venir de France des agents spéciaux pour cultiver le maïs, des fayols ou même de la canne à sucre. Lorsque nous aurons des routes, l'initiative libre saura bien discerner, parmi
les productions connues, celles qu'elle sera sûre d'écouler. Il n'est pas bon^ en outre, que VÉtat se fasse industriel et commerçant ; il y a là un engrenage qui le conduit fatalement à se munir de tous les organes qui conviennent à une maison de commerce, et il faut bien dire que, quel que soit le dévouement du fonctionnaire pour les deniers de l'État, il lui manque, dans une opération semblable, l'aiguillon du risque de la perte individuelle.
Enfin, les meilleurs condamnés sont ainsi drainés pour le compte de l'opération entrepsise par l'Administration pénitentiaire; ce qui est la négation même du vœu de la loi sur la transportation, et rien n'est plus contraire à la base de la colonisation pénale que cette colonisation apparente.
Et plus bas, le Gouverneur ajoute :
Quelle que soit ma tendance, je ne trouve pas que la période d'expiation par le travail pénible ait été suffisamment observée dans tous les cas pour tous les condamnés.
Chose à remarquer, la bonne foi et la force de la vérité ont dicté cette dernière phrase à l'Administrateur qui, incontestablement, a réduit le plus possible cette période d'expiation en faveur de certains condamnés qui le méritaient le moins!
Enfin, le 20 février 1883, M. de Mahy, alors Ministre de la Marine par intérim, écrivait au Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie les lignes suivantes:
Quant à la suppression des fermes pénitentiaires de l'île Nou et de Canala et aux nouvelles mesures prises pour restreindre la culture de la canne à Bourail, je ne puis que les approuver, puisqu'il paraît démontré aujourd'hui que les produits réalisés n'étaient pas en rapport avec les sacrifices exigés par cette culture.
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Voilà qui est clair et qui est dit par un homme compétent; cependant, encore aujourd'hui, on détourne des travaux publics les meilleurs condamnés pour les utiliser au détriment du budget et de la colonisation dans des cultures insensées... et le Ministère prend des mesures et alloue des fonds pour la réparation de lusine à sucre de Bourail, laquelle, établie sur un système défectueux, ne saurait constituer qu'un amas de mauvaise ferraille qu'il faut remplacer, du premier boulon au dernier tube, si Ton veut arriver par la méthode nouvelle de la diffusion à rendre la canne suffisamment productive pour supporter la concurrence de la betterave française; dépense minimum, avec les nouveaux appareils indispensables, cent cinquante mille francs. Mais, nous le répéterons, malgré les efforts d'un ministre, fût-il aussi autorisé que M. de Mahy, l'Administration pénitentiaire tiendra bon, résistera toutes les fois qu'on touchera au prestige de son domaine agricole, parce que c'est là le prétexte de son immense personnel, de ses énormes dépenses, de toute son omnipotence!
C'est en février 1883 que le Député de la Réunion écrivait les lignes sensées que nous venons de citer; mais, le 6 septembre de la même année, le nouveau ministre, l'amiral Peyron, revient à lamarotte ordinaire et fatale de TAdministration pénitentiaire; il s'adresse au Gouverneur du moment qui voulait essayer, pour le futur concessionnaire du bagne, l'apprentissage chez les agriculteurs de la Colonie; il lui fait connaître (page 461, notice 1882-83) les motifs ^^î l'ont conduit.
pour le moment du moins, à ne pas approuver Tarrêté local du 20 mars précédent, relatif aux contrats à intervenir pour l'engagement des condamnés chez les colons propriétaires de terrains.
L'un des motifs est principalement fondé sur la crainte que l'enseignement agricole du condamné pourra être le plus ' souvent négligé ou incomplète?).
Et le Ministre rappelle également au Gouverneur que le décret du i8 juin, qui prévoit que les condamnés de la 2^ classe seront employés aux travaux agricoles du service pénitentiaire, a voulu indiquer la nécessité de préparer les futurs concessionnaires par des études pratiques indispensables; puis il' conclut au maintien et au perfectionnement des pénitenciers agricoles, bien persuadé — en apparence -— que le forçat doit mieux apprendre la culture coloniale sous la direction d'agents de culture arrivant directement de Grignon ou de toute autre école de France, qu'auprès d'un planteur habitué aux pays tropicaux et connaissant par état la culture de la canne et du café!
Mais, ce qui paraît le moins le frapper, c'est le détournement de la main-d'œuvre pénale des travaux d'utilité publique, c'est la non-exécution des travaux forcés; il ne tient aucun compte de l'expérience, des résultats obtenus, de l'attitude des condamnés arrivés à la libération, et qui, malgré toutes les fermes modèles et les pénitenciers agricoles, et tous les talents des agents de culture, restent les plus ignorants et les plus fainéants agriculteurs du monde, finissant rapidement
par aller se coucher dans les refuges administratifs, aux crochets de TÉtat !
Ce qui pourra paraître bizarre, c'est que Tamiral Peyron, qui recommande, le 6 septembre, le maintien d'une partie des condamnés aux travaux agricoles du service pénitentiaire, travaux dont les prétendus rendements sont 'encaissés par le budget sur ressources spéciales, disait au Gouverneur, le 28 août 1883, c'est-à-dire neuf jours avant:
Il ne faut pas oublier que la peine des travaux forcés ne doit pas perdre de son caractère. Je tiens à réagir contre la tendance, qui s'est manifestée depuis quelques années, à traiter les condamnés en oubliant presque les crimes commis par eux et les châtiments qu'ils ont encourus... Vous ne devez pas oublier que les transportés doivent être précisément employés aux travaux pénibles de la colonisation. (Notice 1882-83, P^g^ 4S8).
Étranges contradictions, ou ignorance absolue de ce que sont les travaux des pénitenciers agricoles ; car il n'est pas possible qu'avec la connaissance exacte de ce que valent les pénitenciers agricoles, le Ministre puisse insister pour la continuation d'un pareil système tout en rappelant qu'on oublie trop la véritable destination du transporté.
La seule chose bonne qui pût être faite ne l'a pas été ; on a oyblié de créer en Nouvelle-Calédonie, comme on a à peu prés, du reste, oublié tous les travaux utiles, de créer, disons-nous, un jardin public avec pépinière où les colons auraient trouvé les plants, les graines et les enseignements pratiques qui peu vent leur manquer.
Il n'existe rien de ce genre..., les condamnés alignent du maïs et des haricots... ou de la canne qui coûte des prix fabuleux et souvent reste inutilisée !
Nous voudrions rencontrer un Ministre assez bien inspiré et assez énergique pour mettre fin, par un ordre indéclinable, à toute cette mystification agricole qui n'est, en fin de compte, sous des apparences d'économie humanitaire, qu'un gaspillage de force et d'argent; — un Ministre qui, la loi de mai 1854 à la main, veillerait à ce qu'un condamné aux travaux forcés exécutât les travaux forcés et ne pût en être détourné sous aucun prétexte avant libération ou remise de sa peine !
Car ce n'est qu'après l'expiation, l'acquittement de la dette contractée envers la société, expiation et acquittement qui ne peuvent être suffisants qu'après un labeur dont la durée aura été proportionnée à la grandeur du crime et aura permis de constater suffisamment le repentir et le retour aux sentiments du bien, que la société, émue de pitié pour ce malheureux qui a tant souffert pour payer sa faute, a le droit et le devoir de pardonner et d'offrir au régénéré les moyens sérieux de se refaire une existence honorable; et c'est alors, mais alors seulement, selon nous, que commence l'œuvre de la colonisation pénale.