A. LE BOUCHER
Par le Gouverneur :
Le Directeur de Clntéricur^ Le Directeur de V Administration pénitentiaire p. /.,
T. Lacascade. Cahen.
Nous croyons absolument que toute régénération définitive et surtout toute réhabilitation est impossible avec le régime actuel imposé à la libération. Nous comprenons la nécessité de diviser les libérés en deux catégories: les bons et les mauvais. La vie au bagne doit être réglée de telle sorte, les dossiers de chaque individu si bien établis, qu'au jour de la libération ces deux catégories puissent être parfaitement désignées sans hésitation aucune. Les premiers doivent être traités comme nous venons de l'exposer plus haut; quant aux autres, la sécurité publique plus intéressante mille fois que la destinée d'êtres dangereux et méprisables, exige à leur égard des mesures particulières et tout au moins l'application stricte de la loi sur le vaga-
bondage qui atteint tout Français ne pouvant justifier de moyens d'existence avouables.
Cependant, comme la résidence sur un territoire désigné est prescrite par la loi, et qu'il peut arriver qu'en réalité le travail fasse défaut à un moment donné sur ce territoire, nous considérons comme une obligation pour rÉtat de reléguer la mauvaise libération sur des terres spéciales, de bonne qualité, où elle pourrait vivre en travaillant le sol, mais où elle serait, dans tous les cas, obligée de travailler pour vivre, absolument comme le fait sans déroger la grande masse des honnêtes gens. Nous avons déjà cité les Nouvelles-Hébrides comme lieu tout indiqué pour cet usage. Quant à ceux qui persisteraient à ne rien faire, l'État leur refusant tout subside en dehors d'une certaine période d'installation, ils seraient réduits à mourir de faim sur la terre même qui les aurait nourris s'ils avaient eu le courage de la cultiver, c'est-à-dire en reconnaissant qu'ils succombent exclusivement par leur faute... Or, qu'on en soit bien persuadé, lorsque le fainéant endurci en arriverait au moment psychologique où il n'aurait plus d'illusions à se faire sur la nécessité absolue de se servir de ses bras ou de mourir de faim, il se déciderait très certainement à demander à la terre fertile de ces contrées une existence toujours assurée, et toujours facile.
Ce qui fait surtout aujourd'hui que presque aucun libéré n'arrive à la réhabilitation, ni même à se faire une situation qui lui permette délivre avec ses propres ressources, ce sont les mille entraves réglementaires
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qui, SOUS prétexte de sécurité publique, maintiennent à perpétuité à Tégard de ce malheureux Tétat de défiance et de répulsion où il se trouvait fatalement sous la la livrée même du bagne. Obligé par ces règlements funestes à exhiber partout, à toute occasion, la preuve de son identité, le plus honnête se rebute, se dégoûte, perd tout reste d'énergie et revient au mal ou va se coucher dans les refuges qu'on lui ménage parce qu'on semble prévoir qu'il ne pourra pas mieux faire que de venir s'y échouer.
Le condamné doit expier son forfait d'une façon sévère..., mais il nous semble qu'il y aurait toute justice, sa peine terminée ou remise, à lui rendre, en dehors de la métropole où a eu lieu sa chute, liberté tout entière, et protection s'il le demande. Il nous semble même que le libéré de conduite réguHére, contre lequel la Colonie n'aurait aucun grief après un certain nombre d'années de résidence, devrait être réhabilité complètement et reprendre l'exercice de ses droits civils.
C'est là une des questions les plus intéressantes à étudier immédiatement et à résoudre de la façon la plus pratique, mais assurément dans le sens que nous indiquons.
Quoi qu'il en soit, personne ne saurait nier que la méthode actuelle n'ait donné que de pitoyables résultats ; que les libérés s'accumulent en Calédonie sans produire quoi que ce soit pour le pays dont leur inaction menace la sécurité; que tous les ans cinq ou six cents nouveaux libérés viennent grossir le noyau de trois à quatre mille existant déjà; que, dans quelques années, ce groupe
sera devenu une armée que l'État devra entretenir et nourrir sous peine de voir la Colonie devenir la proie de tant de vagabonds,.. Et, là encore, remarquons-le en passant, par le fait de notre ridicule façon d'administrer, nous arrivons à nous laisser acculer à une impasse fatale; nous nous laissons réduire à l'obligation d'héberger et d'entretenir, même de faire servir par les forçats en cours de peine, les hommes les moins dignes de notre pitiés alors que la loi française taxe de vagabondage l'état de l'honnête citoyen sans travail et loblige, au prix de la prison, à témoigner de moyens sérieux d'existence! A la Colonie, ce n'est plus la prison qui s'impose, c'est la mise en obligation de travailler si Ton veut exister!
L'Administration pénitentiaire semble avoir concentré toute son affectueuse solUcitude sur les forçats en cours de peine qu'elle a complètement sous sa dépendance ; elle ne fait absolument rien pour les libérés; il y a mieux, par le f^tit de la bizarrerie des règlements, partie des libérés restent ses administrés, les autres dépendent de l'Administration de l'Intérieur.
Nous pensons bien faire en donnant ici l'article d'un journal de Nouméa qui dépeint parfaitement la situation du libéré à la Nouvelle-Calédonie. Nous devons dire toutefois que les conclusions du journaUste ne sont pas absolument les nôtres, pour une partie du moins. Voici cet article :
La libération, coinme nous Tavons dit, est la partie essentielle de la transportation ; c'est le nœud du problème. — Le libéré.
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dans Tordre de choses établi par la loi du 30 mai 1854, ^^^ ^^ facteur le plus important; c'est Télément colonisateur par excellence . Cela paraîtra peut-être singulier à ceux qui ont pu apprécier, dans le pays, les singulières aptitudes des libérés pour la colonisation; mais le fait n'en est pas moins incontestable, et nous croyons l'avoir suffisamment démontré. Le transporté en cours de peine ne doit pas coloniser, au vrai sens du mot, et ce n'est que par un oubli complet des intentions du législateur, qu'il a pu être élevé au rang de colon. — Le vrai colon, d'après la loi, c'est le libéré. Il est curieux de voir comment la libération a répondu à ce vœu du législateur.
Il est clair d'abord que cet élément, en raison même de l'importance qui lui était donnée, aurait dû être, dès le principe, l'objet de mesures sérieuses, organisées en vue du résultat qu'on attendait de lui. Or, cette organisation a rencontré, dans la pratique, des obstacles si infranchissables qu'on n'est jamais arrivé, sous ce rapport, qu'à des expédients. On a eu beau légiférer sur la matière et défaire aujourd'hui par un arrêté ce qui avait été établi la veille, on est encore à chercher la solution qui fera du libéré un véritable colon. Ce qui prouve bien qu'en réalité la transportation n'est qu'une souveraine utopie.
Ainsi, dans le début, le libéré devait être un colon d'autant plus utile qu'il aurait mieux expié sa peine [Rapport sur la loi du 30 mai 1854.) Quelques années plus tard, ce colon d'un nouveau genre, cet élément colonisateur qui devait produire tant de merveilles, commençait à devenir si embarrassant que le gouvernement local prenait des dispositions pour empêcher le vagabondage dans le pays, et que l'on cherchait déjà les moyens d'imposer les Ubérés comme travailleurs aux colons libres. (Arrêtés des 2 juillet 1880 et 26 juillet 1881.) Enfin, depuis quelque temps on est réduit aux grands moyens : on nous les impose carrément comme travailleurs et pour leur faire de la place on nous supprime les terres.
Si maintenant nous examinons la situation du libéré en elle-
même, nous verrons qu'il n*y a pas de confusion plus grande. Ainsi, les uns sont soumis à la surveillance de la haute police, les autres en sont dispensés. Les uns dépendent de la justice ordinaire, les autres de la justice militaire. Ils sont transportés^ considérés comme étant en cours de peine, ils constituent Télément pénal, et cependant ils ont le bureau de la libération au service local, ils relèvent de la Direction de Tlntérieur, au même titre que les colons libres. Il y a mieux: ils sont à la fois soumis à la Direction de llntérieur et à l'Administration pénitentiaire. Ainsi, un concessionnaire vient-il à être libéré, il continue à relever de l'Administration pénitentiaire; tandis que le libéré qui n'était pas concessionnaire avant l'expiration de sa peine, n'est plus rien pour cette Administration ; on le remet au service local en lui disant: Débrouillez- vous !
De même encore, un libéré, concessionnaire à Bourail, s'adresse à la Direction de Tlntérieur pour avoir des terres, des mines, etc., de sorte que l'élément pénal fait concurrence à la colonisation libre de deux manières : par les concessions qu'on donne aux «condamnés, par les terres du domaine local, dont l'acquisition est accessible aux libérés. La situation ne serait plus tenable, l'élément libre serait anéanti depuis longtemps, si les libérés avaient réellement possédé la puissance colonisatrice qu'on leur attribuait.
Mais les faits nous ont démontré depuis longtemps quel cas il y avait à faire de ces concurrents . L'Administration pénitentiaire en a été si vite fatiguée ; elle a si bien reconnu l'impossibilité d'en tirer parti qu'elle s'est empressée de les laisser au service local . S'il lui est arrivé par hasard de donner des concessions à des libérés, on peut affirmer que ce sont de bien rares exceptions ; elle préfère les condamnés en cours de peine, qui sont naturellement plus dociles, et qui ne demandent qu'à aller en concession pour échapper aux travaux forcés. Il est juste de dire aussi que la plupart des libérés ne veulent pas prendre de terres et que beaucoup de concessionnaires, leur peine terminée, n'ont rien
de plus pressé que d'abandonner leur installation pour mener une vie plus aventureuse.
Le service local, de son côté, ne tient pas davantage à cette catégorie d'administrés. Il sait que son point d'appui est dans la colonisation libre, et que les libérés au contraire lui serviront toujours d'attache avec l'Administration pénitentiaire, par laquelle il craint de se laisser absorber.
Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, la législation sur les libérés soit encore à l'état d'enfance, duand un individu a terminé sa peine, on lui dit d'aller chercher du travail, on le lâche dans un pays qui n'a encore ni industrie, ni commerce, ni agriculture, et la police ferme les yeux sur lui.
Voici alors ce qui se passe : Un petit nombre de libérés se remet courageusement au travail. Ceux-là mènent généralement une bonne conduite et la population libre, loin de leur être hostile, les accueille volontiers. On en a la preuve tous les jours à Nouméa; on emploie ici des libérés dans tous les ateliers, dans beaucoup de bureaux et de magasins, et jamais il n'arrive à personne de leur reprocher leur situation.
Mais ceux-là encore ne sont pas aussi nombreux qu'on le croit. On compte actuellement dans la colonie 2,277 libérés de la première section seulement (le chiffre de la deuxième section n'a pas pu nous être communiqué). Ces libérés se répartissent ainsi: à Nouméa 448, île Nou 11, île des Pins 73, presqu'île Ducos 223, intérieur 1,522.
Sur ce nombre on peut établir qu'il y en a la moitié au moins qui exercent, soit à Nouméa, soit dans l'intérieur, des métiers purement problématiques; on se demande comment ils vivent,, ou plutôt on ne le sait que trop. L'Administration elle-même est si impuissante devant cette situation qu'elle est réduite à ne plus y faire attention.
Eh bien! cette tolérance avec laquelle on les laisse circuler dans la Colonie, ne suffit pas à beaucoup de libérés. Pour vivre ainsi, avec des moyens d'existence plus ou moins commodes, il
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faut encore se donner une certaine peine relative, il faut chercher les occasions, et il y en a qui trouvent plus simple de se faire nourrir indéfiniment par TÉtat. C'est pour ceux-là qu'on a établi le dépôt de la presqu'île Ducos. Il faut voir ce que c'est : on n'a pas idée d'une pareille immoralité ; c'est le remou dans lequel vient s'entasser toute l'écume du bagne.
Lorsqu'un libéré est fatigué de traîner dans la Colonie, il se retire dans cet asile champêtre et solitaire. Là, il est soi-disant en instance d'engagement : il se repose, il se fait héberger par l'Administration. Offrez-lui du travail, il n'en veut pas, il s'en garderait bien. Il y en a ainsi deux cents qui reçoivent de l'Administration leur pitance quotidienne, et si l'on faisait entrer à ce dépôt tous les vagabonds du pays, le nombre en serait triplé.
Et ces individus qui ne travaillent jamais, trouvent cependant le moyen d'avoir toujours de la boisson. La nuit, ce sont des orgies qui retentissent au loin; les surveillants ne pénètrent jamais dans le camp sans précautions sérieuses. Si un nouveau camarade arrive avec de l'argent, on l'enivre, on le dépouille. De temps à autre, on découvre un cadavre sur le bord du chemin, c'est ainsi que se règlent les comptes.
C'est là que s'épanouit dans toute sa beauté la fleur de la colonisation pénale. Voilà le résidu des rêves humanitaires poursuivant la régénération des criminels par le travail. Et maintenant qu'on est entré dans cette voie, on n'en sortira pas. Ce camp de la presqu'île Ducos est la plaie de la colonisation. Et le Gouvernement, qui ne sait plus comment se tirer de ce gâchis, en est réduit à tout rejeter sur les colons libres. C'est en effet pour ces individus qu'on a supprimé l'immigration; c'est pour eux qu'on nous enlève nos terres, et il n'y a pas bien longtemps qu'il avait été question d'envoyer ces deux cents gredins à Nouméa, en même temps, pour chercher du travail! La ville en aurait été inondée.
La conclusion à tirer de ces faits, c'est qu'il faudrait nous débarrasser à tout prix de la libération; l'expérience est faite
on ne coloniise pas avec un pareil élément. Malheureusement ici encore nous nous trouvons devant une volonté supérieure avec laquelle il nous faut entrer en composition. Il y a des faits dont il faut tenir compte, et si nous demandions la suppression pure et simple de la libération, nous ne serions pas écoutés. Le plus sage, dans ces sortes d'affaires, est de chercher des combinaisons qui puissent être exécutées sans trop brusquer l'ordre de choses existant.
Voici ce que nous proposerions. Il nous semble d'abord que la loi du 30 mai 1854, en ce qui concerne les libérés autorisés à rentrer en France, pourrait être moins rigoureuse. En principe, lorsqu'un individu a fini sa peine, il est libre et la société n'a plus rien à lui imposer, à moins qu'il ne soit reconnu encore comme dangereux. Combien y en a-t-il de ces malheureux qu'on a condamnés à un exil perpétuel, et qui pourtant n'avaient péché que dans un moment d'égarement! Étant donnée la difficulté que la plupart des libérés éprouvent à trouver du travail dans la Colonie, on pourrait peut-être sans inconvénient en autoriser un plus grand nombre à rentrer en France. Il suffirait, comme garanties, d'examiner leurs antécédents, leur conduite au bagne, voire même leurs ressources personnelles ou celles qu'ils trouveraient dans leur famille. Cette perspective serait un stimulant énergique pour les engager à se bien conduire. Mais nous présentons cette idée à un point de vue purement théorique. Ce n'est pas au moment où se traite la question des récidivistes, où Ton parle de développer plus que jamais la transportation lointaine des criminels, ce n'est pas à ce moment qu'on pourrait faire apporter une semblable modification à la loi de 1854.
Il faut donc prendre la libération telle qu'elle est aujourd'hui. Il n'y a, dans ces conditions, qu'une solution à adopter :
C'est que tout individu qui, à l'époque de sa libération, ne pourra pas justifier de moyens d^existence, soit mis en demeure de trouver du travail dans un délai déterminé. Et si, à l'époque prescrite, cet individu n'est pas employé dans des conditions
sûres et convenables, il ne peut pas rester ici, il ne faut pas qu'il y reste! Ce dépôt de la presqu'île Ducos est une immoralité que Ton devrait supprimer immédiatement, et si Ton n'y prend garde, c'est un mal qui est en train de s'infiltrer dans toute la colonie. Le jour où le nombre de ces libérés sera devenu trop grand, TAdministration débordée le laissera tout envahir; elle le fait déjà. Qu'on transporte ces individus ailleurs, aussi loin qu'on voudra, mais qu'on les place surtout dans un endroit réservé spécialement à la colonisation pénitentiaire; ici la colonisation libre sera sauvée.
Nous disons donc, pour nous résumer:
i^ Que la transportation, pour ce qui concerne les individus en cours de peine, n'offre pas de grands inconvénients; qu'elle est même utile à l'œuvre de la colonisation; qu'on doit par conséquent la maintenir.
Mais en même temps, nous demandons que Ton ne donne plus à ces individus des concessions qui doivent être réservées aux libérés.
Quant à ceux-ci, s'il n'est pas possible pour le moment d'en autoriser un plus grand nombre à rentrer en France, il est égalenient impossible de les laisser sans travail dans la Colonie.
Tous ceux qui ne justifieront pas de moyens d'existence sérieux doivent être relégués dans une autre contrée, spécialement affectée à la transportation et où l'État, débarrassé des inconvénients de la colonisation mixte, fera d'eux ce qu'il voudra.
Reportons-nous maintenant au programme du Gouverneur. Il nous semble que dans les conditions que nous venons d'exposer ce programme deviendrait d'une réalisation assez facile. On aurait ainsi plus de travailleurs pour les routes et moins de concessions à donner. La colonisation libre, mieux partagée, aurait plus de terres à sa disposition ; on verrait alors se rétablir l'immigration libre qui nous fait défaut et, l'élément pénal étant considérablement réduit par le départ d'un grand nombre de libérés, cette fusion que Ton poursuit inutilement aujourd'hui se ferait toute
seule . Nous ne voulons pas dire que cette solution soit par&ite, et il est certain que la G^mmission» qui comptait dans son sein tant de membres éclairési aurait pu en trouver une bien meilleure, si elle était partie d'un point de dépan analogue. H est malheureux qu'elle ne l'ait pas fait.
Il y a évidemment d'excellentes choses dans cet article; mais nous n'admettons pas, par exemple, le retour en plus grande quantité des libérés en France. Si nous trouvons un immense avantage à laisser en liberté complète, sur le territoire colonial qui lui est assigné, le condamné qui aura convenablement expié son crime, il nous parait toujours dangereux d'exposer cet homme aux tentations qui ont causé sa perte sur le sol de la patrie où il s*est fait condamner. Et voilà pourquoi, précisément, nous admettons la colonisation pénale et voudrions la voir appliquer sur des bases assez raisonnées et raisonnables pour qu'elle ait des chances de réussite. C'est à la colonisation qui utiliserait la libération que nous voudrions aussi voir appliquer les grosses ressources sacrifiées aujourd'hui en pure perte et au grand danger de la société, à sa honte même, à des essais monstrueux de colonisation dont le condamné en cours de peine est le facteur principal !
Jusqu'ici la colonisation pénale n'a donné que de mauvais résultats : en Australie comme à la Guyane,
comme en Calédonic; mais partout il nous semble
que Ton a marché d une erreur à l'autre, partout on a échafaudé des théories magnifiques, mais dont J
^ pratique était insenséej et point n'est encore prouvé, rien de sérieux n'est encore venu affirmer que l'on n*aurait rien à attendre d'un système mieux approprié au but que Ton se propose.
M. René deSemallé, dans une brochure intéressante, traite de l'établissement des colonies pénitentiaires; nous croyons bien faire d'en extraire les lignes suivantes :
Quant à la déportation, îl est inutile de développer ici ses avantages; ils sont depuis longtemps un lieu commun en théorie; la pratique est venue donner de rudes démentis à la théorie dans les colonies pénales de l'Angleterre.
Tous les voyageurs qui ont visité l'Australie et la Tasmanle sont unanimes sur ces points : que Tamélioration des convicts est nulle, que le mépris que les hommes d'origine honnête font peser sur eux et leurs descendants les irrite et contribue beaucoup à empêcher leur retour au bien> qu'un grand nombre parvient à échapper à la surveillance des gardiens, et épouvante la colonie par des déprédations et des massacres dont nous n'avons aucune idée en Europe, et qu'enfin, la déportation n'est pas, en réalité, un châtiment, c'est plutôt une prime accordée à Tinconduite. Quelle punition est-ce pour un indigent d'être transporté des brouillards de la Tamise dans une contrée délicieuse, dont le climat rappelle celui de la Sicile et de la Morée, d^y vivre confortablement, ayant droit à une certaine quantité de viande tous les jours, ne manquant de rien, ayant même la ration de thé et de sucre, et, enfin, d'avoir une concession en perspective, s*il ne se comporte pas trop mal dans sa nouvelle patrie ?
Le premier caractère d'une peine c'est de punir; le second, c'est d'améliorer ceux qui veulent bien — et ce ne sont pas tous les criminels — profiter des bonnes leçons qu'on leur donne, des bons exemples qu*ils peuvent recevoir.
Si la déportation anglaise manque de ces deux conditions, que lui reste-t-il donc? Elle est dérisoire pour Thomme de mauvaise volonté; pour le coupable repentant, c'est un supplice affreux que le préjugé qui flétrit les condamnés, même repentants, préjugé infiniment plus dur en Australie qu'en France et en Angleterre.
La colonie de Sidney n'a pris d'importance que par l'immigration de colons honnêtes, et c'est précisément cette immigration qui a détruit principalement le bon effet de la déportation.
La déportation doit. avoir pour effet: i® pour les déportés, de les punir sévèrement, de favoriser l'amélioration morale de ceux qui veulent revenir au bien, de donner aux condamnés repentants un lieu où ils puissent vivre, par un travail énergique, à l'abri des défiances et du mépris qui poursuivent le forçat libéré, et de rendre à ceux de ces infortunés qui en sont dignes la vie de famille et de travail, inséparable de la véritable réhabilitation.
M. de Semallé conclut à la transportation dans un lieu absolument désert où le condamné libéré ne pourrait nuire à personne et où personne ne pourrait entraver sa réhabilitation par le travail.
Sur un point, ces vues seraient absolument opposées à celles plus justes, selon nous, de la loi de 1854 qui voudrait arriver à fondre l'élément pénal définitivement régénéré dans une population libre, nombreuse, puissante. Et il n'est pas admissible en effet que cet élément, toujo.urs face à face avec lui-même, puisse arriver à retrouver cette force morale que provoque et entretient l'exemple du travailleur qui n'a jamais failli.
Mais, en citant M. de Semallé, nous avons voulu montrer que tous les écrivains qui se sont préoccupés de la question pénitentiaire sont pénétrés de la nécessité
d'une transportation pénale, reconnaissent le néant des résultats obtenus jusqu'ici par la méthode défectueuse de colonisation suivie par les administrateurs anglais et français, enfin déclarent 'qu'il y a mieux à faire, qu'une réforme s'impose et que, pour les libérés surtout, la sollicitude des Métropoles doit s'attacher à créer à ces hommes une situation nouvelle qui leur permette de reconquérir leur place dans la société sans être rebutés en route par mille entraves accablantes provenant de leur situation passée.
En Nouvelle-Calédonie comme à la Guyane, aux portes du bagne même, au milieu d'une population qui les a vus courbés sous la chaîne, les libérés pourront-ils jamais oublier et surtout faire oublier leur origine? Quel est l'administrateur assez mal inspiré pour faire ce calcul insensé et vouloir imposer à tous, comme vraisemblable, une impossibilité aussi énorme? Comment! C'est sur le Heu même de l'expiation, en vue de l'établissement maudit où l'homme n'était plus qu'un numéro et l'esclave de la loi, où, hier encore, on l'appelait /orf^/, c'est là, sur cette terre à travers laquelle circulent les bandes du bagne, où il verra chaque jour la livrée infâme qu'il a portée tant d'années, où les anciens camarades lui lanceront en passant leurs cyniques plaisanteries, c'est là que vous rêvez la régénération du libéré?
Vous entassez dans la même vallée des centaines de concessionnaires sortant du bagne, à côté du bagne même; vous rapprochez encore le vice du vice, le crime du crime, vous facilitez l'explosion des haines
Iji LA COLONISATION PÉNALE
contenues et des mauvaises passions, domptées en apparence mais qui ne résistent pas à l'occasion oflFerte.,. A ces hommes, qui ont besoin de l'isolement d'abord et du recueillement toujours, vous imposez une promiscuité détestée, un voisinage irritant, fatal, qu'ils doivent fuir comme une peste mortelle s'ils sont vraiment corrigés, ou qui les repoussent au bagne s'ils ont encore un levain de leurs mauvais instincts !
Voilà comment se fait l'application des théories conçues en chambre, dans le cabinet du chef de bureau, et l'on a vu ce que valent les résultats obtenus! Nous pensons donc qu'à la sortie du bagne, le libéré doit être appelé à se prononcer dans un délai de quelques mois sur la destination qu'il désire donner à son existence» Pendant la période de réflexion, des chantiers lui seraient ouverts où, en travaillant d'après ses aptitudes, il serait nourri et recevrait une rétribution suffisante pour ses besoins courants. Dans ces chantiers, les colons libres pourraient voir les Hbérés à l'oeuvre, et auraient la faculté de traiter avec eux dans le cas où une entente commune viendrait à se produire... Et c'est ainsi que ceux qui le désireraient pourraient rester sur place puisqu'ils y auraient rencontré des moyens assurés d'existence. Mais la rentrée dans les ateliers dont nous parlons leur serait absolument interdite après un premier engagement chez l'habitant, car on retomberait immédiatement dans le système actuel qui n'est qu'un encouragement à la paresse et au vice. Tout libéré engagé chez un colon et qui viendrait à quitter son employeur sans s'être assuré d'un autre poste ou
sans avoir une avance suffisante pour vivre de ses propres ressources, retomberait immédiatement sous le coup de la loi de vagabondage, et devrait être expédié aux Nouvelles-Hébrides sur un lot de terre choisi et délimité, avec l'outillage et les moyens pour en tirer son existence.
Quant aux libérés qui, pendant le délai de réflexion accordé, demanderaient les moyens de s'établir à leur compte dans une des professions qu'ils auraient exercées avant leur condamnation, ces moyens devraient leur être facilités dans la mesure du possible et, pécuniairement parlant, jusqu'à l'équivalence de la valeur du lot de terre accordé aux autres libérés; et, ces ouvriers de bonne volonté pourraient aussi bien exercer leur état sur la colonie pénitentiaire même qu'aux Nouvelles- Hébrides s'ils pensaient avoir avantage à s'y fixer.
Enfin, tout libéré propre au travail de la terre et qui aurait les moyens d'acquérir une propriété dans la Colonie serait libre de le faire, et la valeur du lot qui lui serait alloué aux Hébrides devrait lui être remise pour l'aider dans son achat.
Pour les autres, c'est-à-dire pour tous ceux qui, dans les chantiers administratifs, ne se décideraient à rien avant le terme du délai accordé, ou qui refuseraient le travail pouvant faire face à la valeur de leur nourriture et de leur entretien, ils seraient inscrits d'office au nombre des concessionnaires de terrains et expédiés aux Hébrides, où les attendrait le régime commun à tous les citoyens français soumis à la loi française, c'est-à-dire à la nécessité de travailler pour vivre... Et
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ils auraient encore, sur les citoyens honnête s, cet immense avantage d'une dotation d'excellente terre faite par l'État.
Il est temps d'en finir avec les incorrigibles fainéants qui, bien portants, se font nourrir par l'État et exploitent ainsi aux dépens de la société dont ils se moquent leur situation d'hommes tarés par une condamnation aux travaux forcés. Ils savent que l'Administration locale doit, autant qu'elle le peut, assurer la sécurité du colon libre ; ils savent que cette Administration redoute leurs déprédations chez l'habitant et a le devoir de ne leur laisser aucun prétexte à pillage... Ils la mettent donc ainsi constamment en nécessité ou de les laisser piller — l'ouvrage faisant toujours défaut d'après eux — ou de leur donner du pain dans les refuges qu'elle a eu la faiblesse de leur ouvrir!
Mais il n'est pas admissible que ce que Ton refuse à l'homme libre et honnête on l'accorde au misérable qui, après avoir commis un crime, prétend encore faire nourrir sa paresse à la société; c'est ce qui se passe, à la vérité, mais c'est absolument le monde renversé, et il n'y a pas de raison pour que, alléchés par un pareil état de choses, tous les fainéants de France et de Navarre ne s'empressent de commettre un crime qui les rende dignes d'une pareille félicité!
La méthode que nous indiquons aurait pour résultat la sélection raisonnée de l'élément pénal et l'établissement, sur le territoire pénitentiaire, de la seule portion susceptible de parvenir à s'y fixer et y prospérer sans entraver l'élément libre qui ne ferait que gagner à
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cette sélection, puisqu'elle ne lui laisserait que la maind'œuvre sérieuse, — d'autant plus sérieuse qu'elle ne serait plus paralysée par la présence des mauvais camarades, par leur entraînement et leurs tristes exemples. Pour tous les libérés qui, de bonne grâce, accepteraient des moyens d'établissement quelconques, soit en outillage, soit en terre, soit en argent, comme aussi pour ceux que l'on obligerait à devenir propriétaires d'un excellent lot de terre afin de les guérir de leur paresse invétérée en leur enlevant tout prétexte à fainéantise, l'Administration a le devoir de faciliter la constitution de la famille.