CHAPITRE XIII
Aujourd'hui, la Nouvelle-Calédonie a définitivement constaté et reconnu qu'elle n'avait rien à espérer de la main-d'œuvre pénitentiaire pour ses travaux publics, pour ses travaux les plus pénibles de la colonisation. Elle considère exclusivement le bagne comme un établissement qui consomme ses denrées et jette chaque année un certain nombre de miUions dans son commerce et rien de plus.
Elle prendrait très certainement son parti de cette situation, tout anorrnale qu'elle puisse être, si, d'autre part, l'Administration qui régit cet établissement ne l'érigeait en véritable calamité pour la colonisation Hbre de l'île.
Nous avons parlé des dangers des évasions, de l'indiscipline, du vagabondage, des règlements inouïs du bagne, mais, ce qui touche de plus prés encore l'existence de la colonie, c'est l'envahissement incessant du territoire colonial par l'élément pénal auquel on livre inconsidérément les meilleures terres dans les conditions déplorables que nous avons énumérées dans le cours de ce travail.
l88 LA COLONISATION PÉNALE
Nous prétendons qu'il y va de la dignité et de la sécurité de la France de rappeler à Tordre TAdministration pénitentiaire de la transportation et de veiller à ce que le bagne redevienne ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être: une punition exemplaire pour les grands coupables.
A plusieurs repiises, et comme c'était du reste notre devoir, nous avons prévenu l'Administration centrale de la situation que nous exposons dans cet ouvrage. A plusieurs reprises, nous avons adressé des rapports à cet égard au Ministre de la Marine lui-même et nous ne saurions mieux faire, pour bien établir que cette situation étrange n'est pas inconnue du Département, de placer ici Tun des rapports en question.
Paris, 23 juillet 1884.
Le déléguéde la Nouvelle-Calédonie au Conseil supérieur des Colonies, à M. le Minisire de la Marine et des Colonies, Paris. .
Monsieur le Ministre,
Sur une proposition de l'Administration pénitentiaire, l'État serait disposé à agrandir le domaine de cette Administration en Nouvelle-Calédonie.
A l'heure actuelle, le bagne occupe 50,000 hectares des meilleures terres de l'île; il demande un agrandissement de 25,000 hectares et, de plus, il se propose d'occuper les forêts de la baie du Sud (dont il est aujourd'hui simple locataire), l'île Ouen, une partie du cap Goulvain, ce qui porterait la totalité de ses possessions à 100,000 hectares environ.
Cet agrandissement est proposé en vue des concessions de
terres accordées par TAdministration aux condamnés en cours de peine ainsi qu'aux libérés.
Permettez -moi, Monsieur le Ministre^ de rappeler ici que la loi du 30 mai 1854 sur la transportation pénale ne prescrit pas que des lots de terre seront accordés, elle dit tout simplement pourront être accordés aux condamnés se trouvant dans certaines conditions. Elle ne fait point très certainement de cette faveur une règle, mais bien une exception. La loi de 1854 ^'^ P^ vouloir faire des concessions de terre une prime au crime, en les accordant aux condamnés en cours fie peine; elle a voulu donner au condamné, qui a payé sa dette à la société, au libéréy des moyens d'existence honorables, des moyens de se régénérer, de se réhabiliter par le travail moralisateur de la terre.
Il est malheureusement à craindre que la méthode du jour, méthode qui consiste à mettre en concession le condamné en cours de peine et à lui faire un sort qu'envieraient la plupart de nos braves paysans, ne soit d'un effet déplorable sur les esprits faibles qui n'ont point le courage de combattre la misère par le travail et savent qu'en commettant un crime ils sont assurés d'une existence facile, sans soucis d'aucune sorte, sous un climat incomparable.
Cette interprétation toute particulière de la loi de 1854 a d'autres inconvénients : elle ouvre toutes les voies à l'arbitraire, elle permet de faire à de grands criminels, qu'une main puissante aurait encore le courage de protéger, une situation qui n'aurait rien de commun avec les travaux forcés imposés par la loi.
Le juge mesure la peine à la grandeur du crime, et le crime n^est expié que quand finit la peine. La loi de 1854 a suffisamment désigné le condamné, qui a purgé convenablement et entièrement sa peine, comme le seul digne de la faveur d'une concession et, de là, l'expression : pourra, portée par le texte de la loi.
Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de placer sous vos yeux
quelques chiffres qui précisent exactement la règle suivie au bagne, règle absolument contraire à l'esprit de la loi de 1854.
Au commencement de 1883, c'est-à-dire il y a dix-neuf mois à peine, il existait sur l'immense propriété pénitentiaire : 71 libérés concesionnaires seulement et 227 condamnés en cours de peine, soit
298 concessionnaires en tout.
Si, à cette époque, les libérés seuls eussent été admis en concession, l'Administration pénitentiaire aurait occupé environ 704 hectares par concessionnaire !!
Pour les 298, elle occupait donc 167 hectares par concessionnaire !
Pendant l'année 1883, M. le gouverneur Pallu de la Barrière fait placer 254 condamnés en cours de peine,
2 femmes condamnées, 108 libérés,
soit un total de 364 concessionnaires et, pour les deux années un total général de 662 concessionnaires, dont 483 condamnés en cours de peine !
Si les 179 libérés seuls eussent été pourvus de terres, T Administration pénitentiaire eût encore occupé à cette époque 279 hectare par colon pénal !
Mais, en admettant même que l'Administration se pense obligée de pourvoir les 662 condamnés, elle occuperait encore plus de 75 hectares par concessionnaire, c'est-à-dire un espace suffisant pour sept colons condamnés, y compris les emplacements réservés aux services.
Il n'y a donc, en réalité. Monsieur le Ministre, aucune nécessité d'agrandir le domaine pénitentiaire qui est plus que suffisant pour sa destination si les Administrateurs se voient enfin tenus à l'application stricte de la loi.
. Il serait d'autant plus inutile et regrettable d'agrandir le bagne que les résultats moraux aussi bien que les résultats physiques
sont déplorables. Les pénitenciers agricoles sont des sentines tellement immondes que les condamnés eux-mêmes y abandonnent leurs concessions aussitôt qu'ils en ont le droit, et que les libérés préfèrent rentrer au bagne même plutôt que d'y devenir concessionnaires! Sur plus de 3,000 libérés actuellement en Calédonîe, 179 seulement étaient en concession au commencement de 1884... Combien ces chiffres ont d'éloquence !
Quant aux terres qu/ils abandonnent et qui pourraient retourner à Télément libre, personne n'en veut, bien qu'elles soient les plus riches de la Colonie. On cite un seul cas, croyonsnous, de transaction de ce genre.
Aussi, Monsieur le Ministre, quand on considère qu'il ne reste plus, en Nouvelle-Calédonie, quQ cinquante mil le hectares dç terrain sur lesquels l'immigration libre puisse désormais s'installer, et que Ton voit l'Btat prêt à en sacrifier plus de la moitié (et la meilleure) à des expériences que le simple bon sens réprouve, que tous les témoins oculaires, colons libres et Administrateurs mêmes, ont depuis longtemps condamnées, on ne peut que gémir et déplorer une pareille décision.
La concession au condamné en cours de peine est immorale; elle est contraire à toutes nos lois; elle excite au crime en lui promettant une prime; elle pousse les administrations à l'arbitraire; elle envahira fatalement et rapidement la colonie qu'elle perdra; elle doit être supprimée immédiatement ou l'immigration libre n'est plus possible en Nouvelle-Calédonie t
On s'est beaucoup exagéré, en France, l'importance du territoire arable de la colonie'; les quatre cinquièmes du pays sont occupés par un massif montagneux qui fera certainement un jour, par la richesse minière qu'il recèle, la fortune générale, mais qui rejette à peu près toute culture. . . Aussi, quand, à la Chambre, on a parlé d'hectares disponibles par centaines de de ipilliers et d^habitants possibles par centaines de mille... tout le monde a été saisi d'étonnement à la Colonie, où depuis longtemps déjà, on ne pouvait plus faire face aux demandes de terres admises par les règlements domaniaux en vigueur.
Monsieur le Ministre,
c( Permettez-moi de conclure de ce qui précède :
1° Que ce serait une véritable calamité publique de sacrifier une belle colonie à la réalisation de projets qui nont aucune raison d*être, et contrarient l'esprit de la loi de 1834 que l'on prétend appliquer;'
2° Que le domaine pénitentiaire actuel est plus que suffisant pour un nombre vingt-cinq fois supérieur à celui des concessionnaires qui demandent à être pourvus ;
3° Quil n'y a pas lieu d'agrandir en quoi que ce soit le domaine pénitentiaire;
4" Que si l'agrandissement projeté est exécuté^ la colonisation libre est paralysée en Nouvelle-Calédonie;
5° Qu'une réorganisation immédiate de l'Administration des Bagnes est indispensable;
(>" Que si, en dehors de l'esprit de la loi, on maintient le système des concessions aux condamnés en cours de peine, on verra, suivant les administrateurs, les chiffres prendre de telles proportions que le territoire entier de la Colonie finira par être absorbé y cela est bien évident^ puisque '^0^000 hectares ne peuvent déjà plus suffire avec 662 concessionnaires seulement I
7° Quil y a nécessité absolue, aussi bien physique que morale, d'arrêter immédiatement l'abus qui consiste à mettre en concession les condafiinés en cours de peine, et de ne donner désormais des lots de terre qu'aux seuls libérés qui peuvent y avoir des droits.
Telles sont, Monsieur le Ministre, les appréciations que je crois devoir vous soumettre en ma qualité de Délégué de la Colonie et que je vous prie d'honorer de votre bienveillante attention.
Agréez, etc.
Pour attirer plus particulièrement l'attention du Ministre de la Marine sur ce rapport, nous avions prié
l'honorable M. de Mahy, ancien Ministre du Commerce et, par intérim, de la Marine, de vouloir bien remettre lui-même l'exemplaire destiné au chef du Département, M. Tamiral Peyron.
M. de Mahy se chargea de cette mission et, le 6 août suivant, nous lui adressions la lettre suivante :
A Monsieur de MAHY, député, à Paris.
Permettez-moi de vous présenter mes remerciements pour le service que vous avez bien voulu me rendre.
Je voudrais, Monsieur, pouvoir vous mettre bien au courant de cette triste question pénitentiaire, vous faire partager l'indignation que j'éprouve envoyant sacrifier une belle et riche Colonie aux utopies de la loi de 1854 sur la transport ation.
Cette loi qui permet, après quatre années de bagne, de faire au condamné à perpétuité une situation que peuvent envier les quatre cinquièmes de nos paysans et de nos braves ouvriers est une loi immorale qui provoque au crime en lui offrant une prime magnifique.
Je n^hésite pas à dire. Monsieur le Député, que cette loi trop fameuse est une honte pour notre cher grand pays ; elle doit être abrogée ou profondément modifiée dans son application.
Vous voyez, Monsieur, que cette loi laisse à l'arbitraire des administrateurs du bagne la voie la plus large, la plus commode.
M. le gouverneur Pallu a pu, à lui seul, en deux années à peine, porter le nombre des condamnés propriétaires de concessions rurales de 298 à plus d'un millier 1 Et le Directeur de l'Administration pénitentiaire en a passé par tout ce qu'a voulu M. Pallu... et le Département de la Marine approuve, et consacre, en se préparant à envahir le territoire étroit de la Colonie afin de pouvoir poursuivre à l'aise cet audacieux système !
Vous pouvez sentir. Monsieur, qu'il n'y a aucune raison pour
s'arrêter dans cette voie si l'Administration reste armée de cette loi funeste de 1854... et elle envahira fatalement la Colonie tout entière pour peu que Técole extra-humanitaire ne s'aperçoive pas bientôt qu'elle martyrise Thumanité en encourageant le vice et le crime, en encourageant le coupable au détriment de la société, et pour peu qu'on envoie encore en Calédonîe deux ou trois Gouverneurs de la force de M. Fallu.
Monsieur de Mahy, le Parlement dont vous faites si dignement partie a déjà élaboré une loi qui condamne celle de 1854; vous avez consacré par cette loi les principes, les idées que je viens d'émettre; mais elle est insuffisante en ce sens qu'elle ne vise que lés pensionnaires des maisons centrales qui manœuvrent en vue d'aller se faire propriétaires à la Nouvelle ; les malfaiteurs de profession, les habiles, ceux qui connaissent leur code et les subtilités de la procédure, ne se mettront plus dans le cas de condamnations à la réclusion, ils commettront du premier coup de bons gros crimes capables de les faire envoyer directement à /^ Nouvelle, manœuvre qui leur sera infiniment avantageuse.
Qjiant aux récidivistes, on ne leur promet pas (encore), à eux, de propriété aux Colonies; ils ne sont pas encore assez coupables pour que l'État leur octroie une récompense qu'il prodigue aux assassins émérites ; eh bien ! vous verrez qu'ils n'hésiteront plus à mettre le couteau à la main pour mériter cette faveur ! (Quelle pitié !
Pesez, examinez, serrez de près cette grave question, Monsieur le Député; elle est digne de l'intérêt de l'élu qui a su se rallier les sympathies générales, dont la parole est écoutée de tous. Portée devant le Parlement, par un membre de votre notoriété, elle ne peut manquer d'être appréciée et traitée d'une façon digne de la nation.
Agréez..., etc.
P. S. — On ne saurait perdre de vue que la transportation pénale a pour but l'exécution des grands travaux d'utilité publique
dans la Colonie qui la reçoit; puis de récompenser par une concession de terre le condamné qui aura fait preuve de courage pendant l'exécution de ces travaux... Or, les travaux de la Nouvelle-Calédonie sont à peine ébauchés que déjà plus de mille condamnés sont en concession I
On enlève ainsi à la Colonie une main-d'œuvre qu'on lui doit, et dont elle ne saurait se passer, pour l'anéantir dans des recoins qui se transforment rapidement en cloaques immondes.
Malgré tant d'efForts, le i6 août devait donner jour au décret prélevant sur le domaine non 25,000 hectares, comme le demandait l'Administration pénitentiaire, mais bien 110,000 hectares. Il ne nous restait plus qu'à élever vers le pouvoir central le cri de douleur et de protestation de la Colonie, blessée par une mesure tout au moins inopportune, sinon dangereuse, illégale peut-être.
Le 9 janvier suivant, alors qu'il n' y eût plus de doute possible sur l'intention du Département de poursuivre l'exécution du Décret, alors que le sous- Directeur des Colonies pressait le Service local pour qu'il prît des mesures en conséquence, nous revînmes encore à nouveau suppHer le Ministre de ne point consommer la ruine de la colonisation libre dans notre beau pays ; notre protestation, publiée à la Colonie, commençait en ces termes :
Monsieur le Ministre.
Le décret du mois d'août dernier, qui porte à 110,000 hectares le domaine pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie, a causé la plus vive émotion dans la Colonie. Moi-même^ Monsieur le Ministre^ j'avais
eu r})onnneur de vous faire retneitre une protestation motivée avant la promulgation du décret ; pertftette:;^-nioi, perfnette:^ au seul défenseur des intérêts de notre grande Colonie du Pacifique à Paris ^ de retnettrc sous vos yeux la situation faite à la Nouvelle-Calédonie par les dispositions de ce décret.,., etc.
Enfin, nommé par la troisième section du Conseil supérieur Rapporteur du projet de décret instituant un Conseil général en Nouvelle-Calédonie, nous saisîmes cette occasion de protester à nouveau — et très officiellement, cette fois — dans notre rapport même et malgré la désapprobation de la section tout entière qui ne voulut admettre le paragraphe relatif à cette affaire qu'à condition que nous nous en réserverions personnellement la responsabilité... Il nous fallut modifier Tarticle en ce sens, et ce fait établit encore mieux que tout le reste l'opinion bien arrêtée du Conseil au sujet du décret du lé août^ MM. F. Faure et Grodet pour le Ministère, et MM. Berlet, Peulevey, Blondeau, Dislère, sénateurs et conseillers d'État, furent les membres du Conseil supérieur qui insistèrent avec le plus de ténacité pour que le Conseil s'assurât, avant de discuter le projet à Tordre du jour, que les droits de VÈtat étaient préalablement établis sur le domaine, c'est-à-dire que l'exécution du décret du 16 août était assurée.
Voici le passage du rapport dont il est question plus haut :
...Ou il me soit permis, Messieurs^ avant de vous soumettre le résumé de ses travaux, d'exprimer ici, comme je l'ai fait à la section^ en ma qualité de Délégué de la Colonie, mes amers regrets de voir ce beau pays sacrifié par le décret du 16 août à l'élément pénal; et, en effet, si, d'une part, VEtat doit pourvoir aux nécessités créées par la loi dw 30 mai 1854, de l'autre, la Colonie, trop étroite pour servir de théâtre à une œuvre d^ausn vastes proportions, a légitimement lieu de craindre de voir, dans un jour prochain, Vêlement pénal dominer , che:<^elle Vêlement libre.
Le pouvoir métropolitain, qui donne une preuve si éclatante deT intérêt tout particulier qu'il prend au développement de nos établissements
(Toutre-mery en les dotant d'institutions qui consacrent les progris de la colonisation libre, le pouvoir métropolitain auquel je suis heureux d'avoir l'occasion de transmettre Vexpression de la reconnaissance de la Nouvelle-Calédonie à cet égards doit connaître aussi les appréhensions de sa population en apprenant ç'w^avant d'obtenir son Conseil général, elle doit voir prélever 110,000 hectares sur la meilleure portion de son territoire.
Si nous avons cru y Messieurs , deimr donner à la partie du rapport qui précède un certain développement ^ c'est quelle concerne une question préjudicielle et du plus haut intérêt, sans la solution de laquelle la majorité de votre troisième section hésitait à passer à l'examen du projet..., etc.
Enfin c'est à cette même session que M. le Président Félix Faure, sous-secrétaire d'Etat de la Marine et des Colonies, dans son discours d'ouverture, prononça les paroles suivantes qui montreront suffisamment l'opinion du Ministère sur l'opportunité du décret du 16 août et celle de l'honorable orateur sur le bien fondé de nos protestations :
Je ne terminerai pas cette rapide revue, dit M. Faure, sans dire un mot d'une question qui, à Nouméa, nous a valu de vives récriminations : je veux parler du décret du i6 août 1884, portant déli^ mitations du territoire pénitentiaire. Notre honorable collègue^ M, Mon* celonj ne nCen voudra pas de dire que les protestations que les colons ont adressées à ce sujet au Département sont empreintes d'une manifeste exagération, La loi du 30 mai 1854, sur l'application de la peine des travaux forcés, a fait de la Nouvelle-Calédonie une colonie pénitentiaire; elle a prévu que des concessions de terre pourraient être accordées au bout d'un certain temps aux transportés; il était donc de toute nécessité, sous peine d'être amené dans un temps donné à ne plus appliquer la loi,, de déterminer la
réserve du domaine dont TÉtat peut disposer pour la transportation..., etc.
Séance du 1 1 février.
CONSEIL supérieur; EXTRAIT DU PROCES-VERBAL DE LA SÉANCE DU 16 FÉVRIER :
« M. Moncelon ne conteste pas qtie la loi rf^ 1854 n'ait prévu les concessions de terre faites au profit des transportés ; mais la loi a laissé sur ce point une trop grande latitude à l'Administration, Par le fait y il ny a eu, dans les vingt premières années de l'application de la loi y que 179 ou 181 transportés mis en même temps en concession, et subitement, dans une période récente, ce chiffre s'est élevé à un millier. C'est contre cette invasion de Vêlement pénal que protestent les colons libres qui voient leur échapper les portions les plus fertiles du territoire de rUe. C'est pour ce motif quà maintes reprises la Colonie a exprimé le vœu de voir occuper les Nouvelles-Hébrides qui pourraient être colonisas par les libérés. Si la Colonie doit être exclusivement une colonie pénitentiaire, à quoi bon la doter des institutions d'un pays libre? Les colons seront sacrifiés à l'élément pénal. »
On remarquera tout particulièrement les paroles de l'honorable Sous-Secrétaire d'État, M. Félix Faure, au sujet de l'obligation, pour le Département, de déterminer la réserve du domaine dont l'État peut disposer en faveur de la transportation, sous peine d'être amené, dans un temps donné, à ne plus appliquer la loi du )0 mai 1 8^4.
Il semblerait ainsi, dans l'idée de M. Félix Faure, qu'appliquer la loi de 1854 c'est faire ce qui se pratique aujourd'hui si scandaleusement en Nouvelle-Calédonie, c'est-à-dire distribuer à tous les condamnés, aussi bien condamnés en cours de peine que libérés, aussi bien à ceux qui ont dix ans de condamnation qu'à ceux qui
A LA NOUVELU'CALÈDONIE 199
ont encouru une peine perpétuelle, les meilleures terres de Tîle, quitte à sacrifier l'avenir de la population libre I Nous savons bien que TÉtat a été prodigue et mal inspiré lorsqu'il a, dans le principe, partagé le domaine local entre quelques privilégiés seulement— Mais c'est une raison de plus pour être avare actuellement de ce qui reste et le conserver précieusement pour ceux qui, par des demandes antérieures, régulièrement inscrites selon la législation domaniale en vigueur, peuvent y avoir des droits, et pour la petite colonisation libre qui fera la richesse du pays. L' Administration actuelle voudra-t-elle se rendre à l'évidence?
Nous n'ignorons pas qu'au Ministère on est peu porté aux innovations ; on répugne à réviser les œuvres qut ont pris naissance dans ce laboratoire officiel dont tous les produits sont naturellement considérés comme excellents par les hommes dits spéciaux qui les ont fabriqués, et qui les imposent comme supérieurs à tout ce qu'on pourrait leur opposer d'autre provenance... Mais en regardant d'un peu prés au fond des bureaux, on n'aperçoit que d'honorables employés qui ont fait leur situation en usant une série respectable de fauteuils de cuir, sans jamais quitter ce trône hiérarchique pour aller voir aux Colonies l'effet produit par leurs ordonnances. Ils attendent leurs inspecteurs et sont toujours enchantés de les entendre faire l'éloge des résultats obtenus à la suite desdites ordonnances. Aussi les chefs de bureaux sonMls très satisfaits, les inspecteurs montent-ils en grade, les Colonies sont-elles ruinées I
On pourra nous demander ce que fait le Conseil supérieur des Colonies? Nous demander pourquoi nous ne portons pas devant une assemblée qui semble créée pour s'occuper des intérêts des Colonies cette question si grave de la colonisation pénale? pourquoi nous ne signalons pas à ce Conseil, qui doit être composé d'hommes tout spéciaux et connaissant bien les besoins des Colonies, les abus si lourds, si détestables, si dangereux pour la Nouvelle-Calédonie comme pour la France entière que nous venons de passer en revue dans cet ouvrage?
La réponse est facile : c'est que le Conseil supérieur des Colonies est purement consultatif et que, d'après l'avis de M. Félix Faure lui-même, qui en était le Président, un conseiller n'est pas appelé à donner son avis dans une question dont le Conseil n'est pas saisi; c'est que, aussi, les deux tiers des membres de l'assemblée sont à la nomination du Ministre et choisis parmi de hauts fonctionnaires dont beaucoup ne connaissent pas les Colonies. Le Conseil supérieur des Colonies est, du reste, peu consulté; en 1885, il ne s'est réuni qu'une seule fois.
Il n'est que trop évident aussi que, dans une question de cette sorte, en fût-il saisi par le Ministre lui-même, le Conseil, composé comme il Test, en grande partie, d'administrateurs métropolitains, conseillers d'État, directeurs d'administration, amiraux, généraux, etc., étudierait surtout la question au point de vue administratif et serait inévitablement séduit par un raisonnement du genre de celui de M. Félix Faure, à
savoir qu'étant donnée la loi du 30 mai 1854, qui autorise les cessions de terre aux condamnés, l'État est tenu de livrer les terres dont l'Administration qui applique cette loi a besoin. Ce Conseil, tout administratif, ne l'oublions pas, voudrait sans doute aussi, pour éclairer suffisamment sa religion et émettre un avis bien motivé, consulter les rapports des Inspecteurs et peut-être même les Inspecteurs eux-mêmes... On sait ce que vaut ce qu'ils liraient et ce qu'ils entendraient! Le Conseil supérieur des Colonies, ainsi constitué, n'est pas appelé à rendre les services qu'on pouvait en attendre.
' C'est avec ce système que les abus se perpétuent ainsi que les scandales, en Guyane comme en Calédonie; c'est pourquoi nous avons senti la nécessité d'établir un travail qui puisse parvenir à tous ceux que de pareilles questions intéressent, afin d'obtenir par les démonstrations de l'opinion publique ce que toutes les démarches administratives laisseraient éternellement en sommeil : la régénération de l'Administration pénitentiaire delà transportation elle-même ! Et, pour bien établir qu'avant de chercher à régénérer le forçat c'est l'Administration pénitentiaire qu'il importe de régénérer d'abord, en lui mettant en main des règlements mieux appropriés au but qu'on se propose, nous voulons citer un dernier fait bien topique et bien scandaleux.
. A Cayenne, les forçats ne manquent jamais d'approvisionnements, rien de plus juste; mais ce qui l'est moins, c'est que la garnison et la population libre soient beaucoup moins bien soignées, et l'on a vu ces der-
niéres à court de vivres, alors que les premiers pouvaient revendre en cachette leurs rations de viande, — nous tenons le fait d'un témoin oculaire... Or, ces forçais si régulièrement pourvus 7U font absolument rien et hissent aux soldats le soin d'exécuter leur besogne... Les règlements le veulent ainsi, parait-il, et l'on va voir comment.
Il arriva que la municipalité de Cayenne, ayant constaté que les immondices qui encombraient certains quartiers de la ville étaient susceptibles d'y entretenir des épidémies mortelles, s'adressa au Gouverneur pour qu'il voulût bien faire procéder à l'enlèvement desdites immondices par la main-d'œuvre pénitentiaire. Le Gouverneur s'adressa tout naturellement au Directeur de l'Administration pénitentiaire en lui ordonnant de faire faire le travail aux heures de la journée pendant lesquelles les rues restaient désertes, afin de ne pas gêner la population pendant les quelques instants de fraîcheur qui lui permettent de sortir et de changer d'air.
Le chef de l'Administration pénitentiaire consulta ses règlements et acquit la certitude qu'ils s'opposaient absolument à ce qu'on exposait les forçats au soleil pendant les heures dont il était question. Il crut donc de son devoir de refuser ses hommes pour une pareille besogne.
Mais la santé publique était menacée... La municipalité s'émut, insista, protesta, et le malheureux Gouverneur en fut réduit à requérir la troupe et ce furent les artilleurs de la Marine que l'on exposa au grand soleil (les règlements ne s'y opposent point pour
des hommes libres, des soldats) et auxquels on fit faire le travail désagréable qui revenait si naturellement aux forçats... Ces messieurs, forts de leurs règlements, faisaient la sieste réglementaire pendant que nos pauvres soldats enlevaient les immondices sous les ardeurs caniculaires !
Et Ton chasse les honnêtes gens de nos Colonies pour faire place aux colons pénitentiaires? Oui, c'est après avoir rendu des services comme ceux que nous venons de signaler, que les forçats ont, aux yeux de r Administration pénitentiaire, des droits acquis sur les terrains de nos colonies! On éloigne peu à peu, comme à la Nouvelle-Calédonie, les colons libres pour leur substituer des forçats en cours de peine... Cent dix mille hectares des meilleures terres, sur une grande partie desquelles des demandes ont été faites depuis plus de huit années par la colonisation libre, ont été, parle décret du i6 août 1884, définitivement sacrifiés au gaspillage de la Pénitentiaire: c est le royaume du Bagne.
De plus, par ce fameux décret dont les auteurs se retranchent derrière la loi de 1854 sans s'être préalablement assurés du véritable esprit de cette loi (bien défini cependant par la commission même qui en a présenté le rapport au Parlement), dont les auteurs ont pris la responsabilité sans s'arrêter à la destination que donne actuellement l'Administration du bagne colonial au domaine pénitentiaire, sans s'émouvoir de cette considération monstrueuse qu'une propriété accordée à un forçat en cours de peine avec trente mois de
vivres, dotation en argent, hospitalisation, facilités d'exploitation, etc. etc., n'est autre chose qu'une excitation au crime par l'appât d'une prime à laquelle ne peuvent prétendre les citoyens honnêtes, par ce fameux décret du 16 août 1884 l'État se déclare officiellement propriétaire du domaine de la Colonie et du domaine des indigènes Canaques au fur et à mesure de l'extinction de la race!
Quant à nous, ce décret nous apparaît non seulement comme une violation du droit des gens^ bien que l'Etat se déclare seul propriétaire et que le Conseil d'Etat l'ait confirmé dans cette prétention, mais aussi comme une extrême maladresse : pour les indigènes, il institue la rébellion en permanence ; pour la colonisation, il donne la prépondérance à l'élément pénal sur l'élément libre!
En ce qui concerne les indigènes: il ne reste aucun doute aujourd'hui sur les raisons qui ont poussé les Canaques à tuer trois cents Européens en i8y8 ; le chef du Domaine de ce temps rognait incessamment depuis 1876 la propriété indigène; il refoulait sans scrupule comme sans indemnité des tribus tout entières sur les tribus voisines; il livrait ces territoires, si facilement conquis et où les malheureux propriétaires laissaient les cases où ils étaient nés et les cimetières où reposaient leurs ancêtres, à certains colons qui les envahissaient immédiatement à l'aide de leur bétail, foulant sous les pieds de leurs bœufs les plantations et les ossements des générations vénérées par la race autochtone.,.
L'indigène ne pardonne jamais à l'envahisseur; mais le Canaque de la Nouvelle-Calédonie, qui nous connaît mieux aujourd'hui, resterait définitivement notre ami si nous savions lui assurer le respect du territoire qui lui reste et qu'il appréhende incessamment de voir à nouveau envahir.
Nous traitions récemment cet intéressant sujet dans une conférence faite à la Société de Géographie de Paris, au nom de la Société française de colonisation, et nous disions notamment après avoir exposé l'état tout primitif dans lequel se trouvent encore les Canaques de la Nouvelle-Calédonie :
Tel est l'état actuel des peuplades indigènes au milieu des quelles vivent nos compatriotes aux Nouvelles-Hébrides et en Calédonie.
Et cette situation doit être, pour beaucoup, un sujet de triste étonnement, car, depuis quarante ans et plus, les missionnaires catholiques - et protestants catéchisent, et, depuis trente ans passés, nos commerçants et nos colons fréquentent et peuplent CQS rivages.
Est-ce donc que la sauvagerie native soit indomptable ? Est-ce parce que les instincts féroces que nous connaissons à cette race ne sauraient être adoucis par le frottement de notre civilisation ? Est ce enfin, comme on se plaît à le répéter, parce que cette civilisation corruptrice achève de perdre ces malheureux?
Rien de tout cela, selon moi. J'ai passé près de douze années complètement isolé avec ma famille dans l'intérieur de la Nouvelle-Calédonie, complètement à la disposition des tribus nombreuses et remuantes qui m'entouraient; j'ai donc pu étudier leurs mœurs, et je crois aujourd'hui bien les connaître.
Eh bien l le Canaque respecte et écoute celui qui ne convoite pas son bien et respecte son territoire. Du jour où il sera garanti
contre tout envahissemement, ce grand enfant de la nature viendra franchement à nous et se civilisera rapidement.
Lorsque le UEstrées^ navire de TÉtat, vint me prendre au fond de la magnifique baie où j*avais passé tant d*années si calmes, au milieu des sauvages, les officiers purent voir, sur le rivage, des centaines de Canaques, leurs chefs en tête, se pressant pour me faire leurs adieux, me recommandant un prompt retour et me priant de ne pas oublier de demander pour eux, au grand Chef (Président de la République), des papiers qui leur assureraient comme aux Blancs la propriété de leurs terres.
Ce n*est pas sans émotion, que je vous parle aujourd'hui des démonstrations touchantes de ces pauvres diables au moment de mon départ; et, certes, leur prière pour moi était sacrée, et j y donnai suite dès mon arrivée en France .
Voici le rapport que j'adressai à ce sujet à Tamiral Peyron, Ministre de la Marine, et dont je vous demande l'autorisation de lire un court passage :
t Aujourd'hui, Monsieur le Ministre, ma longue expérience d'une race au milieu de laquelle j*ai vécu me permet de vous affirmer que nous n^aurions plus rien à redouter des Canaques de la Nouvelle-Calédonie si nous les garantissions contre toute tentative du genre de celle de M. B***; en un mot, si nous les rendions définitivement propriétaires des réserves qu'ils occupent actuellement au simple titre d'usufruitiers temporaires; et ce serait par un acte de pure justice que nous nous attacherions enfin cette race, qui, malgré tout, a des qualités et peut se perfectionner.
— Donner à chaque indigène, comme on le donne à chaque colon, un titre de propriété pour les immeubles dont il jouit sur le territoire commun, telle est, selon moi et beaucoup d'autres, Monsieur le Ministre, la meilleure solution de la question si grave qui nous occupe.
Les résultats d'une pareille détermination, si elle était exécutée avec conscience, avec impartialité, avec tact, par des agents
sérieux, connus et possédant la confiance des indigènes, seraient considérables; l'influence des chefs recevrait un coup fatal; chaque titulaire, sûr de son avenir et de celui de sa famille, s'attacherait à la main qui lui aurait fait cette sécurité ; et nous aurions des amis, des alliés dans ces hommes qui ne peuvent être actuellement qu'à Tétat de défiance perpétuelle à notre égard.
Chaque propriétaire, intéressé à tirer parti d un sol qu'on ne pourrait désormais lui enlever, mettrait ce sol en état de lui produire ce bien-être qu'il envie aux blancs, ses voisins, et la colonie en prendrait un nouvel essor; il en résulterait aussi, pour les indigènes, des habitudes de stabilité qui leur permettraient de se plier plus facilement à nos mœurs, aux exigences de notre législation.
Tout propriétaire pouvant disposer à sa guise de sa propriété, dans la mesure légale, il arriverait que les pères de famille, les hommes laborieux conserveraient avec soin les droits que TÊtat kur aurait cédés; les autres céderaient ces droits en tout ou partie à la colonisation, qui s'étendrait ainsi sur un excellent territoire et acquerrait du même coup la main-d'œuvre tout acclimatée des nouveaux prolétaires.
Ici se place la seule objection qui ait été faite contre ma proposition : certains Européens, dit-on, peu scrupuleux de leur nature, profiteront du caractère enfantin des Canaques pour leur enlever leurs propriétés à des conditions ridicules : à Taîde de Tivresse, on pourra les dépouiller de leur terre en échange d'un dollar ou d'une pipe de tabac! Il est à remarquer que ce sont les blancs qui jouissent le plus facilement du territoire indivis des indigènes, qui, seuls, ont formulé cette objection : ce sont les pères Maristes qui, toujours unis aux chefs, perdraient par conséquent comme ceux-ci à l'émancipation de la race!
Cette objection n'a qu'une valeur apparente et disparaît totalement devant un règlement d'administration locale qui établira les dispositions et conditions à respecter dans les contrats de l'espèce : un minimum versé devant Tautorité, des délais de réflexion entre la promesse de vente et Tépoque de la passation de l'acte, etc.
208 la colonisation penale
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous proposer, comme conséquence des considérations et observations qui précèdent, d'appliquer à tous les indigènes de la Nouvelle-Calédonie et dépendances la législation domaniale locale en vigueur, avec réserve que . des titres définitifs leur seront immédiatement accordés après délimitation, sans redevances d'aucune sorte, si ce n'est la prestation en nature pour les routes, et sans impôt foncier pendant une période d'années à déterminer.
C'est, Monsieur le Ministre, avec la conviction profonde que cet acte de justice produira les meilleurs résultats tant au point de vue de la civilisation de la race canaque qu'à celui de la sécurité définitive de la colonie qui m*a honoré de sa confiance, que je formule ma proposition et que je vous supplie de vouloir bien l'examiner avec tout l'intérêt qu'elle comporte.
Moyens administratifs
Classement des indigènes parmi les colons ; titres de propriété des terres dont ils ne sont actuellement considérés que comme usufruitiers temporaires; inscription des indigènes à l'état civil; instruction primaire gratuite et obligatoire ; prestations en nature sur les voies publiques comme unique impôt. »
Dans ces conditions, on conçoit combien le décret du i6 août 1884, qui laisse le domaine indigène à la disposition de l'État, peut nous être préjudiciable. D'un jour à l'autre il peut surgir un chef du domaine du tempérament de celui qui nous a valu les représailles épouvantables de 1878. Et si c'est dans l'intention de livrer peu à peu le territoire indigène — le meilleur de l'île — à l'élément pénal, que le décret réserve ce
territoire, le mal sera pire encore, car le Canaque aura les mêmes craintes et les mêmes griefs, et, de plus, les condamnés resteront maîtres de la situation car les terres en question occupent à peu prés toute la zone maritime qui fait ceinture à la iS[ouvelle-Calédonie.
Aussi, c'est bien pénétré des fâcheux inconvénients de ces tristes mesures que nous sommes revenu à la charge auprès du Ministère, en décembre 1885, et ^^^^ les termes suivants :
Monsieur le Ministre,
Par décision en date du 29 septembre 1885, ^^ service du domaine de l'État ayant été institué en Nouvelle-Calédonie, et le directeur de ce service ayant été installé, il ne saurait y avoir désormais aucun doute sur la détermination bien arrêtée, de la part du Département, de donner au décret du 16 août 1884 la suite qu'il comporte et de procéder à son application
Pour toutes les personnes qui connaissent la Nouvelle-Calédonie, l'exécution des dispositions du décret du 16 août doit consommer la ruine définitive de la colonisation libre dans cette colonie, dont le territoire arable, très limité, ne saurait servir de théâtre à l'application de la loi de 1854 sur la transportation, dans les conditions prescrites par cette loi.
Le décret du 16 août, en accaparant tout ce qui reste de terre cultivable en Nouvelle-Calédonie, au bénéfice de la colonisation pénale, arrête du même coup le développement de la colonisation libre, développement dont la loi de 1854 elle-même fait une nécessité inéluctable, puisqu'elle veut que le condamné^ régénéré par le travail moralisateur de la terre, puisse se retremper, se réhabiliter, se refaire homme par le contact d'une population libre, nombreuse, puissante.
Dès que j'eus connaissance des projets du Département
aïO LA COLONISATION PÉNALE
regard du Domaine de la Nouvelle-Calédonie, je m'empressai, Monsieur le Ministre, de remettre à M. l'amiral Peyron, votre prédécesseur, un rapport détaillé sur la situation du bagne à la Colonie et sur l'inopportunité d'augmenter encore par une mesure funeste, fatale pour l'avenir du Pays, le véritable gâchis où s'embourbait l'Administration pénitentiaire coloniale.
Je disais dans ce rapport, Monsieur le Ministre, que l'Administration pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie gaspillait les terres dont on prive la colonisation libre, au bénéfice surtout de forçats en cours de peine, qui tranforment rapidement les pénitenciers agricoles en cloaques immondes d'où fuit tout élément, non encore complètement avarié, aussitôt que les règlements le lui permettent! Je disais que l'accaparement des terres, au profit des condamnés en cours de peine, après quatre années de bagne seulement (fussent- ils condamnés à perpétuité pour les plus ignobles forfaits), est une honte pour l'humanité, car l'État ne peut offrir aux honnêtes cit05'ens malheureux la position de propriétaire-rentier que fait chaque jour aux plus tristes scélérats 1* Administration pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie !
Et si vous vouliez avoir des exemples, Monsieur le Ministre, je pourrais vous faire l'historique des quatre cinquièmes des concessionnaires des pénitenciers agricoles de la Nouvelle-Calédonie, je pourrais vous lire les abominables documents fournis par un procès (célèbre à la colonie), intenté par des condamnés mêmes, ou à leur instigation contre l'un des fonctionnaires de l'Administration pénitentiaire, l'inspecteur Bascans. . . Ce procès, à lui seul, prouve surabondamment la stérilité de l'action de TAdministration pénitentiaire, son danger même, puisqu'elle détient les meilleures terres de Tlle, puisqu'elle obtient encore de l'État un territoire immense où elle enfouit chaque année des millions et que, sous sa direction, ces domaines se transforment en vastes bourbiers malsains où tous les vices et tous les crimes surnagent, étouffant régulièrement tout effort, toute tentative honnête!
». . La Colonie avait donc quelque raison, Monsieur le Ministre, de s'émouvoir à l'occasion d'un décret qui vint subitement lui
A L\ NOUVELLE-CALEDONIE iU
arracher tout ce qui lui restait de bonne terre à la disposition de la petite colonisation libre — la seule qui travaille le sol et qui peuple — pour livrer ces terres à des monstres comme celui dont je viens de tracer la hideuse existence. Il n'est pas possible qu'une population honnête et patriote comme celle de la Nouvelle-Calédonie puisse voir sans une douleur amère l'Administration de la Mère-patrie fermer les portes du territoire aux colons libres pour les ouvrir à deux battants aux Devillepmx et aux Fenayrou des bagnes.
La Colonie a protesté et proteste encore, Monsieur le Ministre, contre un décret qui réserve nos meilleures terres et les seules qui nous restent, pour les donner en prime aux scélérats des cours d'assises, alors que le Français, honnête et malheureux, victime d'une situation économique déplorable, n'a point droit à la même faveyr; en un mot, les colons de la Nouvellù-CaUdonie ne comprennent point qu'on les dépouille pour un pareil usage I
Et non seulement cent dix mille hectares sont prélevés sur le domaine public pour l'usage que je viens de dire, mais ils sont prélevés, pour bien des parties, en violation de droits acquis et parfaitement justifiés.
En ce qui concerne les mines situées sur ce territoire, l'Administration va-t-elle exclure tous les découvreurs dont les droits n'auraient pas été parfaitement établis par des actes authentiques... alors que l'Administration du domaine n'a jamais été en mesure, par disette d'argent ou autrement, de délimiter et de régulariser les demandes ?
A't-elle la prétention de ne pas donner suite aux demandes de concessions faites régulièrement et selon la législation locale en vigueur, antérieurement au décret du i6 août 1885 — et datant de quatre, cinq et six années ?
A-t-elle la prétention de déposséder les indigènes qui ont là mauvaise fortune de se trouver entre les lignes tracées sur k carte de l'Administration pénitentiaire, quitte à les refouler sur les tribus voisines; comme si un homme, quel qu'il soit, peut être chassé de la terre où il est né et où est mort son père sans
nourrir dans son cœur la haine de la race qui le spolie et mettre un jour au service de cette haine, si motivée, les moyens de vengeance facile dont il dispose ? Souvenons-nous des massacres de 1878(1)!
J'ai chez moi, Monsieur le Ministre, un indigène qui, actuellement, est tout dévoué à la France; si, pendant son absence, l'Administration pénitentiaire lui prend sa terre et son village, que pcnsera-t-il de nous et que fera-t-il en rentrant sur le territoire de ses frères et de ses ancêtres, en le trouvant occupé par un détachement de forçats ?
C'est donc sous l'influence d'une véritable douleur. Monsieur le Ministre, que j'écris ces lignes dont je vous prie de me pardonner l'aigreur en considération du sentiment même qui me les dicte. Mais il me reste le ferme espoir que TAdministraiion centrale reconnaîtra les inconvénients de la mise en concession des condamnés en cours de peine et prononcera l'abrogation du décret du 16 août. La main-d'œuvre pénale doit, en effet, rester
(i) Le Décret du i6 août 1884, en outre des 110,000 hectares, réserve à l'État le droit de s'emparer des terres des indigènes au fur et à mesure de l'extinction de la race.
Faisons remarquer ici que l'on consacre officiellement, par ce décret, une double iniquité : il indique d'abord clairement qu'aucun effort ne sera tente pour arrêter cette extinction d'une race sur laquelle il compte ; puis, ensuite, il érige en principe, en loi, le dépouillement progressif des ayants droit de ceux qui vont s'éteindre.
Nous pensions que le droit de conquête, admis, paraît-il, par les nations civilisées, s'arrêtait à la période d'envahissement... mais ne pouvait humainement poursuivre la race conquise jusqu'à l'extinction de son dernier individu.
Le décret du 16 août est la preuve incontestable que notre raisonnement était une erreur :
M. A. a quatre enfants et une propriété de deux cents hectares; il laissera donc, selon les règles successorales généralement admises en France, cinquante hectares à chacun de ses successeurs. Mais l'un de ces derniers vient à mourir, et immédiatement l'État, armé d'un décret du 16 août quelconque intervient et dit ; — Vous n'avez plus que trois enfants et, par conséquent, cent cinquante hectares de terre vous suffiront, j'en enlève cinquante pour mes besoins particuliers!
On voit d'ici la figure du père et l'on comprend quelle serait l'attitude de la
nation dont l'Administration jouerait ainsi avec la propriété foncière Eh, mais
ce ne sont que des Canaques ! Des nègres océaniens, la belle affaire !...
L*État a, sans doute, des raisonnements qui étouffent ses scrupules ; quant à nous, nous avouons que ces procédés nous paraissent monstrueux au point de vue du droit et de la moralité et fort dangereux à celui de Ib prudence.
acquise aux travaux d'utilité publique, comme le veut la loi, et la mise en concession doit constituer une exception, non une règle qui en ferait une prime dangereuse.
Je crois donc exprimer ici, Monsieur le Ministre, l'opinion de la grande majorité des colons libres de la Nouvelle-Calédonie en demandant l'abrogation du décret du i6 août 1884, relatif à l'agrandissement du territoire pénitentiaire, ou tout au moins la discussion de ce décret devant le Conseil supérieur des Colonies ^
A propos de la création d'une Direction du Domaine de l'État à la Nouvelle-Calédonie, je dois également vous rappeler. Monsieur le Ministre, que le Gouvernement local a reçu du Département Tordre formel d^établir une classification des terres en friche de la Colonie ; Monsieur le Sous-Directeur des Colonies ayant émis incidemment l'avis, au cours de la discussion du projet de Conseil général de la Nouvelle-Calédonie qu'un impôt sur les terres en friche soit proposé prochainement, je ne saurais douter que cet ordre formel de classification ne soit relatif à cet avis de de M. le Sous-Directeur.
Or, Monsieur le Ministre, les terres en friche de la Nouvelle- Calédonie servent de pâturage au bétail, dont l'élève, jusqu'à ce jour, a constitué la ressource principale de la colonisation. Seraitil sage, serait-il prudent, au moment même où l'Administration centrale en ordonnant l'adjudication de la fourniture de viande dans des conditions nouvelles, vient d'obtenir cette fourniture à un prix tel que cette branche d'industrie se trouve, de ce fait seulement, déjà compromise, serait-il prudent et équitable de la frapper encore par une imposition sur les pâturages ?
Si, par cette mesure, on a seulement en vue de contraindre les colons à étendre leurs cultures, il faudrait alors. Monsieur le Ministre, leur créer préalablement des débouchés nouveaux et assurés; et, à ce sujet, je puis vous faire remarquer que TAdministration pénitentiaire elle-même, avec tous les moyens dont elle dispose, ne peut répondre de l'écoulement des produits de ses pénitenciers agricoles; les derniers et stériles efforts du célèbre
syndicat de Bourail pour placer ses maïs sur le marché de Nouméa en sont la preuve.
Un impôt sur la terre en friche, dans la situation actuelle de la Colonie, après toutes les calamités qu'elle a dû supporter, serait assurément un coup mortel que le Département, prévenu et bien renseigné, voudra lui éviter.
Tout au contraire, Monsieur le Ministre, loin de frapper à nouveau cette grande industrie de l^élevage à laquelle notre Colonie du Pacifique seule peut se livrer, parmi toutes les Colonies françaises, il nous semble que la Métropole aurait un intérêt direct à la ménager, car elle peut aujourd'hui contribuer pour une part à la fourniture des conserves dont ont besoin la Marine et TArmée, fournitures demandées jusqu'à ces derniers temps presque exclusivement à l'étranger.
Si, alors que nous avons les moyens sérieux de diminuer les importations de l'étranger, nous nous ingénions, par des taxes et des mesures inopportunes^ à rendre impuissantes les industries qui nous fournissent; ces moyens, il est bien certain, Monsieur le Ministre, que le commerce français ne pourra sortir de la crise qu'il traverse, et que nos colonies resteront indéfiniment dans l'état de sommeil et de souffrance dans lequel, et pour des causes diverses,, elles sont malheureusement plongées.
Je suis fondé à croire, Monsieur le Ministre, qu'au lieu de songer à imposer les pâturages de la Nouvelle-Calédonie, l'Administration centrale serait bien inspirée de favoriser, dans cette Colonie, l'établissement de fabriques de conserves en assurant à ces fabriques une part avantageuse dans les fournitures des services pubUcs .
Un dernier point sur lequel je désire appeler votre attention^ Monsieur le Ministre, est la nécessité^ pour la Métropole ellemême, de créer à Nouméa un port sérieux avec warfs pour faciUter l'accès à quai des navires de tout tonnage, avec bassin de radoub et chantiers de construction, ateUers, etc. Il n'est que trop certain qu'un navire ayant des avaries majeures dans les
A LA KOUVËLLE-CALËDOKIE âï5
parages de notre Colonie est perdu sâtià ressources, faute de l'outillage pour le réparer.
Je dois vous rappeler à ce sujet, Monsieur le Ministre, que la France entretient à la Colonie une main-d'œuvre forcée considérable dont on n'a jusqu'ici guère tiré parti, et qu'il serait tout au moins rationnel d'utiliser aux travaux publics, comme le veut Târticle 2 de la loi du 30 mai 1854.
La ville de Nouméa se dispose à contracter un emprunt de « un million dé francs » pour terminer ses travaux de voirie, etc., et le Conseil général vient de décider que la garantie de la Coloniô serait ôSerte pour cet emprunt; les pièces relatives à cette affaire ont été déposées au Ministère, et je vous prie. Monsieur le Ministre, de vouloir bien, le cas échéant, prêter aux négociateurs l'appui du Département.
La réalisation de cet emprunt par la ville de Nouméa, dont les ressources propres sont déjà considérables, donnerait une plus-value nouvelle à la localité, et les travaux de la municipalité, marchant de concert avec ceux du port lui-même effectuées par l'État, constitueraient un ensemble des plus utile et des plus avantageux pour l!État comme pour la Colonie .
La découverte du charbon à proximité même du port, assure d'ores et déjà le fonctionnement à bon compte de toutes les machines nécessaires à l'exécution des travaux projetés, et bientôt, croyons-nous, l'approvisionnement des paquebots et des navires stationnaires de TÉtat.
Veuillez, Monsieur le Ministre, me permettre de terminer ce rapport sur la situation de notre grande colonie du Pacifique par quelques appréciations au sujet de la sécurité des colons en présence des bagnes et des indigènes.
Dans un précédent rapport, adressé à votre prédécesseur, en date du mois de juillet 1884, j'avais l'honneur de lui proposer quelques mesures administratives et quelques dispositions militaires à regard de l'élément canaque, ces dernières en prévision aussi d'un mouvement possible de Télément pénal.
Les derniers courriers de la Nouvelle-Calédonie qui tous
2l6 LA COLONISATION PÉNALE
signalent l'attitude louche de certaines tribus, viennent affirmer la valeur des conclusions du rappon dont il vient d'être question; et je pense qu'il serait prudent tout au moins, Monsieur le Ministre, en présence d'une population rurale absolument à la disposition des tribus de l'intérieur, non seulement de maintenir les fortins déjà créés, mais aussi et surtout d'en doubler les eflfectifs de manière à disposer constamment de colonnes mobiles dont les tournées maintiendraient les Canaques en respect.
Les tournées militaires sérieuses et répétées, avec exercices à feu, etc., sont, selon nous, indispensables et produiraient un excellent effet, en rassurant les uns et en retenant les mauvais instincts des autres. Il serait bon et prudent également, de donner aux indigènes des titres de propriété les garantissant contre tout empiétement nouveau de notre part sans leur consentement formel, afin de leur donner cette confiance dont ils manquent à notre égard. Cette mesure, Monsieur le Ministre, serait le point de djépart de la civilisation de ces peuplades, qui ne demandent qu*à venir à nous lorsqu'on leur aura assuré la propriété de leurs terres et la participation au bénéfice de nos lois.
Veuillez agréer, etc.
Nous avons dit que, en ce qui touche les indigènes, le décret du i6 août 1884 instituait la rébellion en permanence, et nous venons d'établir pourquoi ; nous avons dit également que ce fatal décret assurait la prépondérance de l'élément pénal sur l'élément libre, et la chose n'est que trop évidente; en effet, quatorze mille condam-nés, en cours de peine ou libérés, sont actuellement fixés en Nouvelle-Calédonie où nous ne com ptons guère encore que quatre mille personnes libres d'origine européenne ; c'est-à-dire que déjà l'élément pénal est trois fois et demie aussi nombreux que celui
qui, d'après les principes de la loi de 1854, devrait le dominer... Mais, supposons maintenant l'établissement de milliers de ménages de condamnés sur les cent dix mille hectares de l'Administration pénitentiaire, et, bien que ces ménages soient généralement peu prolifiques, on reconnaîtra que la population libre ne pourra jamais arriver, sur cette terre restreinte, à tenir tête à l'autre par le nombre.
Non seulement cet élément pénal ne pourra se fondre dans l'élément libre comme il le faudrait pour que le forçat, corrigé et repenti, puisse espérer faire oublier son ancienne personnalité et créer souche nouvelle, mais encore l'élément libre tremblera constamment devant l'origine et le nombre des libérés! Est-ce donc là le but final que la loi se propose et que doit rechercher la société?
Eh bien! donc, il ne faut pas continuer dans une voie pernicieuse et dont nous connaissons le danger ; mais bien plutôt reconstituer sur d'autres bases cette Administration pénitentiaire qui s'est érigée en État dans ÏÉtat, et qui, loin de punir le crime, semble prendre à tâche de V encourager.
Est-il admissible, d'autre part, qu'avec une véritable armée de quatorze mille travailleurs forcés qui lui enlève chaque jour une portion de son territoire, la colonie reste sans ports, sans docks, sans bassins de radoub, sans v^arfs, sans quais, sans routes, sans ponts, etc. etc. ? Est-il tolérable qu'à la Guyane comme à la Nouvelle-Calédonie, les forçats passent leur temps à ne rien faire^ sinon à se moquer impudemment de la
société, assez folle pour sacrifier sa sécurité au bien-être de ses plus terribles ennemis? Verra-t-on plus longtemps le colon honnête succomber à la tâche à côté du forçat vivant paisiblement des rentes que lui vaut son crime?
Il faut d'abord se résigner, tout en restant humain, à ne plus faire de sensibleries ; il faut ensuite songer à protéger et à soutenir les honnêtes gens avant les criminels et surtout contre les criminels; il faut refaire des bagnes qui inspirent la terreur et maintiennent en respect le criminel au lieu d'exciter son envie; il faut que le pénitencier soit un étabhssement de répression et non upe maison de campagne où l'on place les plus grands scélérats en villégiature; il faut qu'un forçat estime sa situation comme inférieure à celle d'un soldat français et moins agréable que celle d'un bon fermier de Beauce ou de Normandie; il faut enfin que la répression redevienne effective et que le criminel, en entendant le Juge prononcer la condamnation aux travaux forcés ne soit plus tenté d'éclater de rire ! Puis, après, nous songerons à la colonisation pénale.