‹ Le bagne et la colonisation pénale à la Nouvelle-CalédonieChapitre 27 sur 29 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Actuellement, dés leur arrivée à la Colonie, les forçats, débarquant du transport qui les amène de France, sont immédiatement expédiés sur les travaux, en pleine campagne, loin des établissements pénitentiaires. C'est ainsi que vingt-cinq forçats débarqués du Navarin le mercredi 6 janvier 1886, étaient dirigés sur le mont d'Or le lundi suivant 1 1 janvier. Selon nous, ce système est déplorable.

Les surveillants qui ont fait la traversée avec les convois de forçats ne sauraient les connaître ni les apprécier; le faible temps écoulé, pas plus que la vie du bord, n'ont pu permettre aux chefs d'étudier suffisam^ ment le tempérament de ces hommes, et nous n admettons pas, du reste, que ce puisse être simplement sur les renseignements fournis par un surveillant militaire, quelle que soit d'ailleurs sa valeur, mais souvent tout nouveau dans le service, qu'il soit possible de les juger et de les classer dés leur arrivée. Or, il importe que le triage s'opère^ et sérieusement, avant la mise sur les travaux.

Nous n'avons pas besoin de répéter ici ce que chacun

sait, c'est-à-dire que parmi tous ces malheureux il en est qui, frappés par la loi à la suite d un mauvais coup, ne sont cependant pas foncièrement pervertis et restent susceptibles de revenir au bien par le repentir et le travail... A ceux-là, il importe de ne pas enlever toute possibilité de régénération, et il est de toute nécessité de les placer — dés le début — dans un milieu où ils puissent conserveries bons sentiments qui leur restent. Aussi, envoyer dés leur débarquement une bande de vinq-cinq hommes sur un point donné pour y travailler et y cohabiter définitivement ensemble, c'est exposer dix de ces malheureux peut-être à la corruption des quinze^ autres, c'est-à-dire à une perte définitive.

La corruption au bagne est irrésistible ; il faut devenir mauvais ou mourir. Le Sous-Directeur de l'Administration pénitentiaire que nous avons déjà cité parle d'un vieillard qui voulut résister et qui, à moitié fou de douleur, succomba à la peine. Dans une chambrée ou dans un camp, vingt ou trente misérables accablent perpétuellement de quolibets infâmes le pauvre être qui se sent faible et isolé au milieu de ces forcenés; s'il travaille, il est couvert d'injures, car il sert de repoussoir à la paresse des autres— On lui vole ou on lui déchire ses bardes, on lui vole ou on lui souille sa pâture, on lui cache ou on lui perd l'outil dont il est responsable et on lui joue, à chaque instant, sous les yeux, les scènes d'immoralité les plus révoltantes! Voilà l'existence réservée à celui qui s'obstine à ne pas faire cotnme les camarades... La grande partie ne peut résister et se laisse entraîner; pour les autres, le bagne est pire

que l'enfer; leurs facultés ne tardent pas à s'émousser et ils succombent lentement dans des souffrances morales atroces !

Ah ! quel rôle magnifique est réservé à l'Administrateur qui comprendra toute la grandeur de sa mission et aura la force d'âme suffisante pour vouer son existence à la réforme du bagne... On a beaucoup admiré l'abnégation des Missionnaires s'aventurant au milieu de peuplades sauvages et s'estimant heureux de pouvoir sauver un indien de l'enfer au prix de leur vie même ! Mais que ne devrait pas l'humanité à l'homme assez habile et assez dévoué pour se sacrifier à l'œuvre difficile, ardue, mais sublime de la régénération du criminel! Nous avons eu le saint Vincent de ï^aul de la pauvre enfance, aurons -nous jamais celui des malheureux coupables ?

C'est assurément des débuts dans la vie du bagne que dépend l'avenir du condamné; ce point de départ mérite donc à tous égards de fixer l'attention de nos administrateurs. C'est au début que le forçat doit être l'objet de la plus sérieuse surveillance et d une observation de chaque instant; pour cela il est indispensable qu'il reste à la portée d'observation du Directeur et des principaux fonctionnaires de TAdministration pénitentiaire. Classé, dés le jour de la condamnation, d'après la nature du crime et la gravité de la peine prononcée, il devra n'avoir aucune communication avec les forçats d'une autre catégorie et être employé, dés son arrivée à la Colonie et pendant une année au moins, à des travaux spéciaux, dans des établissements parti-

culiers, situés à proximité du pénitencier de Tîle Nou, dans les conditions les plus favorables aune surveillance incessante, de jour et de nuit.

A lire les rapports officiels, on serait tenté de croire que rien n'est négligé en vue d'un triage judicieux des condamnés; mais lorsqu'on a vu de prés la vie du bagne, on est fort surpris des mesures puériles, naïves, ridicules, dont se contentent les règlements. Nous ne voulons citer qu'un trait qui pourra montrer ce que l'on entend par isolement dans l'Administration pénitentiaire et permettre d'entrevoir ce que valent d'autre part les divisions par catégories. (Voir notice 1882-1883, page 203.)

Le titre P% § 4, du décret du 18 juin 1880, porté que les condamnés de la 4*" classe sont astreints au silence et isolés la nuit.

Le silence est imposé aux condamnés de la 4® classe toutes les fois que l'observation de cette prescription est rendue possible par leur concentration sur un même point.

En ce qui concerne l'isolement de nuit, il doit être appliqué aux condamnés de la 4^ classe de la manière suivante :

Les couchettes des transportés seront isolées les unes des autres par des cloisons placées de chaque côté, à demi-hauteur de la salle, entre le plancher et le plafond, mais non reliées entre elles.

N'est-ce pas admirable ?

Un passage sera réservé entre les deux rangées de lits, de manière à faciliter la surveillance qui doit être faite pendant toute la nuit par les surveillants de garde.

Cette disposition bizarre n'est même pas appliquée;

nous avons vu des compartiments de 4® classe absolument ouverts, où les forçats étaient absolument maîtres de leurs actions.

Lorsque h disposition dea locaux ne permettra pas d'isoler les transportés de la 4* classe, ainsi qu'il a été indiqué plus haut

(on appelle cela isoler ?) les condamnés de cette catégorie

devront être enfermés à part pendant la nuit. (Signé : ROUVIER, )

Tout cela est absolument illusoire et ne pourrait, du reste, se pratiquer avec quelque efficacité que dans des constructions solides et disposées ad è^^, comme à l'île Nou, mais non dans des campements toujours provisoires composés de baraques légères ou sirpplement de paillottes qui se renouvellent au fur et à mesure de l'avancement des travaux, surtout s'il s'agit de routes.

L'Administration supérieure, en se contentant de semblants de ce genre qui paraissent donner satisfaction à ses règlements, fait assurément de mauvaise besogne et ne peut obtenir que de tristes résultats. Nous prétendons que tout doit être sérieux au bagne et n'admettons pas comme sérieux des règlements qui parlent de cloisons à demi-hauteur mais non reliées entre elles etc., pour isoler des forçats de la dernière classe! Nous voulons simplement montrer par ce détail combien sont peu effectifs tous ces décrets et arrêtés qui remplissent les feuilles officielles et ne sont, en réalité, que des cloisons à demi-hauteur et non reliées entre elles !

Et pourquoi 9 Parce que ceux qui sont appelés à

dresser ces arrêtés, ces décrets, ne sont jamais sortis du fond de leurs bureaux et cherchent à mettre des rêves, de purs rêves, en apphcation. Les trois quarts de ces décrets ne sont pas praticables et, lorsque, de la Colonie, le Gouverneur adresse quelque observation, on lui renvoîe une dépêche ordonnant d'appliquer qmnd même, et l'Administration pénitentiaire, afin de séparer ses condamnés, leur fait gravement tendre des nattes pour isoler leurs hamacs !

Des puérilités de ce genre sont indignes d'une bonne Administration, et lorsque des condamnés aux travaux forcés, par suite d'actes bien établis, ont prouvé qu'ils étaient dangereux, il n'y a pas à faire dresser des demi-cloisons avec couloir central pour la surveillance, mesures coûteuses si elles sont bien exécutées, et toujours ridicules parce qu'elles ne peuvent rien garantir, on doit ferrer ces bêtes fauves pendant la nuit comme cela se pratiquait jadis pour toutes les classes.,. Et qu'on ne vienne pas crier encore à l'inhumanité ! L'inhumanité consiste à laisser assassiner les honnêtes gens par les bandits ! Et il est temps de mettre un terme à cette inhumanité-là qui n'a que trop duré. Du reste, la boucle peut permettre au condamnédese retourner et de se reposer sans souffrance, elle peut être disposée de façon à n'être qu'une simple mesure de sécurité.

Il est impossible d'admettre (et c'est ce qui existe aujourd'hui) que trente à cinquante forçats des dernières classes, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus méprisable et dangereux, soient laissés la nuit en pleine liberté, au milieu des stations isolées des colons, sous la

garde d'un ou de deux surveillants au plus! Et Von avouera que s'il se commet des critnes, on fait tout ce qu'il faut pour en faciliter les tentatives.

Ainsi, à leur arrivée à la Colonie, les condamnés devraient, selon nous, subir une période d'observation consciencieuse et suivie, de jour et de nuit, avec le plus grand soin, d'une année au moins. Dés les premiers mois, tous les récalcitrants seraient éliminés et immédiatement livrés aux travaux les plus durs, avec application du régime cellulaire, s'il y avait lieu. Chaque mois, les éliminations de ce genre reconnues nécessaires seraient opérées, et les meilleures natures seules resteraient sur les chantiers d'observation à la fin de la première année; c'est alors qu'il conviendrait de procéder au classement.

Nous ne voyons pas la nécessité d'une division en quatre ou cinq classes; c'est une complication inutile; trois classes peuvent suffire pour le bon fonctionnement des services. Dans la troisième, nous placerions tous les insoumis, les récalcitrants, les incorrigibles; dans la seconde, les tempéraments douteux; dans la premiére, tous les hommes de bonne volonté.

Entre les trois classes, jamais la moindre communication, le plus petit rapport; les chantiers seraient assez éloignés pour que les condamnés des différents groupes ne puissent jamais se voir ni s'entendre, afin d'éviter toute entente et tout embauchage d'aucune sorte; les hôpitaux eux-mêmes auraient des dispositions spéciales. Sur les points où les travaux nécessiteraient la

présence de plus de trente forçats de la troisième classe,

OU de cinquante de la seconde, ou de cent de la première, un poste volant de gendarmerie ou d'infanterie de marine serait établi pour soutenir la surveillance ordinaire, qui ne devrait jamais elle-même être inférieure à un surveillant pour vingt forçats au maximum dans les deux dernières classes et pour trente dans la première.

Les campenients nécessités par les travaux de routes et autres travaux ruraux seraient toujours entourés d'un fossé formant limite, sur le bord duquel des sentinelles feraient bonne garde chaque nuit, avec ordres les plus sévères; tout condamné constaté hors des limites pendant la nuit encourrait un mois de cellule.

Les transports, service des vivres et matériel ne pourraient jamais s'effectuer en dehors des camps qu'à l'aide de la main-d'œuvre libre de façon qu'il ne puisse jamais s'établir de correspondance entre les condamnés des divers campements, et surtout afin que jamais un condamné quelconque, sous quelque prétexte que ce soit, ne puisse être rencontré sur les routes, sinon escorté par surveillant, gendarme ou soldats.

Aucun condamné d'aucune des trois classes ne serait détourné des travaux publics que pour cause d'insuffisance physique ou morale bien établie. Un forçat doit faire des travaux forcés, et non promener ses vices et ses turpitudes dans les bureaux, dans les jardins et cuisines des employés, dans les demeures des surveillants militaires^ etc. La situation et les émoluments de tous les fonctionnaires doivent être

calculés de façon à ce que tous puissent vivre honorablement sans être pour ainsi dire contraints d'avoir recours aux services dangereux des forçats en cours de peine. Il n'est pas possible non plus, en présence de milliers de libérés sans travail, d'hommes libres ne trouvant pas à s'employer, que l'on place chez les particuliers, des forçats en cours de peine; cet abus doit être supprimé : un condamné aux travaux forcés n'est plus aux travaux forcés, répétons-le à satiété, lorsqu'il remplit chez un particulier quelconque les fonctions de cuisinier, de palefrenier, de jardinier ou de bonne d'enfants. Quant à l'agriculture, il serait bon qu'un colon puisse, à un moment donnée obtenir une corvée pour l'exécution d'un travail pénible de défrichement, de déblaiement ou de dessèchement; mais, toujours en considération de la concurrence faite à la main-d'œuvre des Hbérés et hommes Hbres, toujours en considération de la stricte exécution des travaux publics et travaux les plus pénibles de la colonisation^ nous ne pouvons admettre qu'un colon puisse avoir chez lui, à demeure, un forçat en cours de peine... C'est un détournement illégal d'une peine que le condamné a méritée et doit subir. Quant aux grands travaux d'agriculture que nous indiquons plus haut, ils conservent ce cachet de travaux les plus pénibles de la colonisation et susceptibles d'être exécutés par groupes de forçais, sous la surveillance habituelle et avec application des règlements du bagne ; ils peuvent être l'exception à une règle qui n'en peut souffrir d'autres. Tous les pénitenciers agricoles, toutes les fermes ^

l28 La Colonisation pénale

modèles ou autres, doivent être supprimés et interdits à l'Administration pénitentiaire, qui doit rester exclusivement en face des travaux publics. Nous ne faisons exception que pour un vaste parc ou jardin public dans lequel seraient cultivées toutes les plantes susceptibles de végéter sous le climat de la Colonie et qui aurait pour annexes des pépinières où les colons trouveraient des spécimens soignés de toutes les cultures tropicales, des pépinières toujours pourvues de tous les plants qui pourraient leur être utiles.

Les transportés de première classe seuls entretiendraient cet établissement d'utilité publique, sous la direction supérieure d'un fonctionnaire spécial et d'agents coloniaux connaissant les cultures tropicales et capables d'en démontrer la pratique dans des cours ouverts aux colons de l'île.

Le budget sur ressources spéciales serait aboli comme itne immoralité. La transportation a pour but d'abord d'éloigner les condamnés de la Métropole ; ensuite d'exécuter les travaux publics dans la Colonie. Il n'y a rien de conditionnel dans les termes de la loi; la transportation n'a pas la faculté d'exécuter ou de ne pas exécuter les travaux; elle y est forcée par l'article 2 de la loi du 30 mal 1854, qui n'a rien d'ambigu. 11 n'estdonc pas admissible que la transportation prétende n'exécuter ces travaux que moyennant salaire; ce serait une condition qui permettrait de refuser la maisd'oeuvre pénale à la Colonie dans l'impossibilité de la payer. (C'est ce qui se passe actuellement, et c'est la principale raison de l'inaction de la transportation;

c'est le prétexte à ne rien faire, et c'est pourquoi, après vingt ans et plus de transportation, rien n'a encore été fait de sérieux en Nouvelle-Calédonie ni à Cayenne.)

Ce ne sont plus des travaux forcés puisqu'on est libre de ne pas les exécuter lorsque les services publics ne sont pas en état de verser la somme fixée par l' Ad • ministration pénitentiaire. Cette condition de payement est donc une immoralité puisqu'elle rend l'exécution, des travaux forcés conditionnelle, alors que la loi les impose comme une obligation.

L'État, qui veut débarrasser la Métropole de la présence dangereuse des condamnés, doit pourvoir à l'entretien de ses pensionnaires forcés qu'il est obligé de consacrer aux travaux d'utilité publique, tel est le principe; et il est bien évident que l'État sort de son rôle et s'expose à éluder la loi en cherchant à rentrer dans cette dépense obligatoire par une mesure qui aboutit fatalement à la non-exécution des travaux.

En supprimant tout l'appareil stérile, inutile des agences de colonisation et de culture, tous les centres pénitentiaires agricoles, on réalisera une économie considérable qui vaudra plus à l'État que le triste budget sur ressources spéciales de la transportation.

Les travaux publics de la Colonie doivent être exécutés par l'Administration pénitentiaire, de conserve avec les divers services coloniaux, sans condition pécuniaire, et rien ne saurait détourner la main-d'œuvre pénale tout entière de ce but prescrit par la loi jusqu'à la confection intégrale de ces travaux.

Nous voudrions voir d'abord l'armée pénitentiaire

ajO LA COLOXISATIOX PÉNALE

construire le port de Nouméa, ses bassins de radoub, ses docks, ses quais et ses warfs, ses chantiers de construction, ses magasins, etc., puis la voirie de la ville, SCS places publiques, ses égouts, ses promenades, etc., puis les routes des centres principaux à la mer et de Nouméa à ces centres, enfin, des ports de refuge sur les points principaux, des jetées de débarquement à tous les points d'atterrissage des paquebots et des caboteurs, etc.. les monuments publics, les plantations, etc. etc. Car tout reste à peu près à faire. Voilà pour ce qui concerne la période des travaux.

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