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Le Ministre de la Marine et des Colonies vient de publier un gros volume sous ce titre : Notice sur la transportation à la Guyane française et à la Nouvelle-Calédonie pour les années 1882-188).
Ce livre, intéressant à plus d'un point de vue, s'ouvre par un rapport au Ministre signé par le sous-directeur des Colonies chargé de la 2* sous-direction, M. Albert Grodet. Les premiers paragraphes font connaître le but dç l'ouvrage :
Monsieur le Ministre, Pour faire suite aux notices que, depuis 1867, le Département de la Marine et des Colonies a publiées jusqu'ici à intervalles irréguliers, j'ai l'honneur de vous présenter ci-après, en ce qui concerne les années 1882- 1883, les rensei-
gnements statistiques relatifs aux établissements de travaux forcés créés à la Guyane et à la Nouvelle-Calédonie en vertu de rarticle I" de la loi du 30 mai 1854.
Je pense que, pour donner à ces documents plus d^actualité, il conviendra désormais de publier chaque année un rapport sur le même objet, et les administrations pénitentiaires de ces colonies ont été invitées à transmettre régulièrement au Département, dans le trimestre qui suivra la fin de chaque exercice, les éléments de cette publication.
Nous avons tenu à citer les lignes précédentes pour pouvoir féliciter l'Administration centrale d'une décision qui lui permettra d'être un peu mieux renseignée à l'avenir et de publier des notices plus nourries de faits et plus intéressantes.
Quant à l'ensemble du rapport lui-même, il paraît viser tout particulièrement à établir les qualités du système de colonisation pénale suivi par l'Administration pénitentiaire, à la Nouvelle-Calédonie plus particulièrement.
Une pareille tendance s'explique par les attaques multiples dont cette colonisation a été l'objet, dans les derniers temps, de la part de quelques personnalités qui n'ont pas craint, après avoir vu de prés les choses, de critiquer amèrement et les administrateurs, et la loi elle-même qui peut les laisser maîtres de tous les essais, de toutes les méthodes qui les rendent blâmables aux yeux de ces personnalités.
duant à nous, après un séjour de plus de onze années à la Nouvelle-Calédonie, nous restons persuadé — et cela sans douter aucunement de la bonne
foi ni de la bonne volonté de l'Administration supérieure des Colonies — qu'il est bien difficile pour cette Administration, quelque habile qu'elle soit, du reste, de diriger, dans toute l'acception du mot, une entreprise aussi colossale que celle de l'exploitation de la colonie pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie, du fond des bureaux de la rue Royale. Et nous trouvons dans l'analyse de la notice que vient de publier le Ministre la confirmation complète de cette opinion : partout des contradictions bizarres, des ordres qui ne peuvent être obéis, des résistances inattendues, des étonnements stupéfiants , des constatations décourageantes , des menaces qui tombent dans le vide ou devant des impossibilités qu'on n'a pas su prévoir!
Ce livre est puissamment instructif parce que, tout embrouillé et tout confus qu'il apparaisse dés l'abord à celui qui connaît la question et qui a constaté de visu l'état de ceite colonisation pénale, il n'en constitue pas moins la meilleure preuve, la preuve palpable et indéniable, fournie par l'Administration des bagnes même, dans des documents officiels, que l'on en est encore à la période des tâtonnements, et que la méthode suivie jusqu'à ce jour n'a pu complètement satisfaire les bons esprits qui ont cherché la meilleure application de la loi du 30 mai 1854.
Comme théorie, la loi sur la transportation des condamnés est admirable; nous aurons toujours, en France, des législateurs honnêtes et convaincus qui sauront revêtir nos lois de ce vernis humanitaire et de cette grandeur de principes qui leur valent l'admiration de
tous ceux qui ne sont pas chargés de les appliquer. Quant à la loi de 1854, qu'on a pu souvent traiter de sublime, et qui Test en effet si Ton ne considère que les principes qui l'ont inspirée et le but qu'elle se propose, elle s'est montrée, paraît-il, si rebelle dans la pratique, qu'on a cru devoir la transformer, la torturer par une série de décrets et d'arrêtés pour aboutir à la situation pénible que nous allons préciser tout à rheure et que constate indirectement — tout en cherchant à l'atténuer peut-être — la notice du ministère.
En 1854, autour du berceau de cette loi fameuse de la transportation des condamnés aux colonies, chacun, enthousiasmé, criait au miracle; aujourd'hui, après trente ans d'essais, en face du néant des résultats, chacun se dit : N'était-ce donc qu'une utopie?
Nous nous sommes demandé souvent si, en réalité, cette loi ne doit point tout simplement son origine à une erreur très répandue, mais bien reconnue comme telle par la majeure partie des Australiens et des Anglais, à savoir que l'Australie doit exclusivement ce qu'elle esta la présence des convicts sur son sol? S'élançant de ce point de départ que le forçat est le premier facteur de la prospérité australienne, il n'y aurait rien que de très naturel à ce que le législateur de 1854 eût rêvé les mêmes destinées pour nos colonies de la Guyane et de la Nouvelle-Calédonie.
Or, il n'est point douteux, pour ceux-là même qui ont assisté aux derniers spasmes de la fièvre de l'or en AustraHe(et nous en connaissons beaucoup), que, si les convicts ont servi à l'exécution d'une partie des grands
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travaux publics, c'est la présence de l'or qui a surtout attiré sur cette terre les flots de population qui s'y sont fixés et qui ont ensuite chassé devant eux les convicts et le bagne lui-même jusqu'à le reléguer à l'extrémité ouest du continent austral ! Les condamnés n'auraient jamais pu créer l'Australie ; la raison en est bien simple, c'est que ces gens-là, pour des causes particulières mais connues, ne peuplent pas et que, partout où on les rencontre en groupe on constate le vide autour d'eux..., et cela est si vrai qu'après les avoir chassés du continent australien, les vrais colons, les fils des chercheurs d or, les balayèrent aussi de la Tasmanie, où on les avait installés. Nous ne parlons pas, bien entendu, des quelques centaines d'hommes énergiques qui ont pu se régénérer a u contact de la population libre et ont été parfaitement accueillis dans ses rangs.
Nous ignorons si les Anglais, habiles en l'art de coloniser, nous dit-on de toute part, eussent réussi à former l'Australie avec leurs seuls forçats; nous constatons un fait positif, c'est que l'or a peuplé cette colonie pour ainsi dire en un clin d'œil et que sa fortune rapide date de la découverte de ce métal dans les placers de Bendigo, de Ballarat et autres localités. Les convicts, en exécutant pour partie les travaux publics, ont pu aider à la prospérité générale, mais ils ne sauraient en être la cause unique ni même la principale!
On voit donc, d'après nous, combien se serait illusionné le législateur qui, prenant par erreur l'Australie pour exemple, aurait édifié la loi du 30 mai 1854 avec Tintime conviction qu'à l'aide de cet instrument ma-
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gique il allait faire sortir du sang vicieux, épuisé des forçats une colonisation puissante susceptible de doter la Métropole française, à son tour, de quelque merveilleuse Australie!
Nous croyons, et sincèrement, en mettant de côté toute théorie préconçue, en ne nous basant que sur ce que nous avons vu et bien vu, quil est matériellement impossible de coloniser avec Vêlement pénal pur; et nous restons bien persuadé que pour arriver à un mélange qui puisse laisser espérer le succès les moyens employés jusqu'ici sont défectueux et s'opposent même directement au but qu'il faudrait viser. Nous ne proclamons pas que la chose soit impossible, bien loin de là^ et nous croyons même qu'elle aurait une certaine efficacité; mais, pour arriver à rendre cet élément pénal — presque toujours, hélas! si avili et si dégénéré — propre à une fusion avec l'élément libre, il faudrait absolument, à notre avis, reprendre l'institution de la base au sommet, et, pour ainsi dire, la bouleverser de fond en comble.
Dans ce travail rapide, nous ne prétendons pas traiter plus particuHérement ce côté delaquestion. Nos législateurs spéciaux pourront l'étudier aussi soigneusement qu'il le mérite et avec toute la compétence qu'ils possèdent; nous donnerons simplement nos appréciations. Notre but est surtout d'examiner — le livre des notices du ministère à la main — ce que l'on a fait de la colonisation pénitentiaire autorisée, />amf^z7, par la loi de 1854 et réglée par les différents décrets qui ont suivi cette loi.