CHAPITRE II
Nous ne saurions guère concevoir comment l'idée des pénitenciers agricoles, c'est-à-dire de centres ruraux dans lesquels sont agglomérés les concessionnaires du bagne, ait pu germer dans le cerveau d'administrateurs sérieux et qui devraient, après tant d'années de promiscuité avec l'élément pénal, connaître les inconvénients multiplesdepareillesconcentrationssurunpointdonné; inconvénients tellement graves qu'ils s'opposent absolument, par leur essence même, à toute réussite!
En date du 29 juin 1882, dans les instructions envoyées au gouverneur de la Nouvelle-Calédonie par M. Jauréguiberry, Ministre de la Marine et des Colonies^ nous remarquons le passage suivant:
A ne consulter que la lettre de la loi du 30 mai 1854, latransportation semblait avoir pour objectif unique d'éloigner de la Métropole une population dangereuse pour sa sécurité.
La loi ne parlait donc pas de pénitenciers agricoles, quant à la lettre, quant à l'esprit, on a trouvé moyen de l'interpréter de façon à lui arracher l'autorisation de cette création et :
8 LA COLOXISATIOX PENALE
Un décret du 31 août 1878 a réglé la condition des transportés concessionnaires de terrains dans les colonies pénitentiaires, et le décret disciplinaire du 18 juin 1880 a autorisé la mise en concession des condamnés aux travaux forcés parvenus à la pre^ mière classe (Condamnés en cours de peine}.
C'est armée de ces deux décrets du 3 1 août 1878 et du 18 juin 1880, que Y Administration pénitentiaire a pu se laisser entraîner à peupler des vallées entières de libérés et de condamnés en cours de peine, et c'est grâce à eux aussi que les fonctionnaires de YAdministration centrale ont pu lui en envoyer l'autorisation.
Procédons avec ordre pour que le lecteur puisse se rendre un compte exact et juger en parfaite connaissance de cause. Avant de dépeindre le concessionnaire lui-même, voyons un peu comment ont été créés les centres agricoles dans lesquels on lui accorde sa concession de terre. Nous ne saurions mieux faire dans la circonstance, et pour donner à ces lignes un cachet de vérité qui en constituera la valeur, que de citer un extrait de l'ouvrage important écrit sur la transportation à la Nouvelle-Calédonie par un sous-directeur de cette administration.
La création du centre est décidée. Des centaines de condamnés de toutes les classes sont dirigés sur les lieux pour les premiers travaux d'installation. Mais quelles installations !
Comme cette administration ne peut marcher sans un formidable état-major, il faut un commandant de pénitencier, un commandant en sous-ordre, un officier d'administration, un magasinier avec des distributeurs, un agent de colonisation avec des agents
de culture, des surveillants principaux, des surveillants chefs, des surveillants ordinaires et un nombre considérable d'écrivains qui, en réalité, vont faire le service de tous ces fonctionnaires.
Mais les installations ? Nous y sommes. Les constructions commencent; c'est la maison du commandant du pénitencier avec ses dépenses luxueuses: kiosque pour prendre Tabsinthe, square pour les promenades après dîner, jardin de fleurs et jardin potager; calèche à deux chevaux pour voyager dans les niaoulis ; chevaux de selle ; domesticité immense !
Mais on ne s'arrête pas là : chacun de ces colonisateurs étranges veut sa part. Le champ est vaste, c'est l'État qui paye : main-d'œuvre, ouvriers d'art, bois de charpente et d'ébénisterie matières ouvrées. — Et pour que rien ne manque au tableau, TAdminisiration décide qu'il faut compléter le centre par l'adjonction d'un troupeau de vaches, d'un troupeau de chèvres et d'un troupeau de porcs, d'un grand matériel d'attelage, et de transport, le tout entretenu à grands frais, détournant les condamnés des travaux d'utilité publique, et ne produisant rien. — C'est l'ignoble budget sur ressources. — Ainsi est constitué, à coup de centaines de mille francs, le pénitencier agricole^ c'est-à-dire le gouffre, inutile qui demandera tous les jours de l'argent pour entretenir les parasites que choie et que couve de l'œil la Direction de r Administration centrale.
Et la colonisation ? Il n'y en a pas.
Il n'y a pas de barrières pour défendre les concessions contre les divagations du bétail qui tond une récolte en une nuit, pas de routes d'accès pour aller à la mer, pas de débarcadères pour charger les produits. Tout l'argent a passé en kiosques pour l'absinthe.
Et telle a bien été, en effet, la façon de procéder ; aujourd'hui les centres pénitentiaires principaux sont traversés d'un chemin conduisant à la rivière qui, ellemême, sert de voie de communication avec la mer,
mais les installations laissent néanmoins grandement à désirer, surtout si l'on considère les sommes considérables qu'elles ont absorbées.
Pour donner une idée des frais énormes occasionnés par ces singulières installations, nous ne voulons parler que des seuls agents de culture ou de colonisation dont on persiste à ne pas reconnaître l'absolue inutilité, et dont le rôle jusqu'à présent consiste tout bonnement à employer un grand nombre de condamnés à des cultures de maïs et de haricots qui reviennent à des prix fabuleux (quelque chose comme i franc le pied assurément) et dont l'écoulement est incertain et ne peut se faire qu'à des prix beaucoup inférieurs à celui de revient.
En 1883, il existait à la Nouvelle-Calédonie:
Un agent général des cultures avec appointe- \
mentS de 7,000 francs; I et indemnité de
Deux agents de colonisation de 2^ classe à / logement de
5,500 francs Tun, soit 11,000 francs.
Un agent de colonisation de 3'' classe, 5,000 fr. Deux agents de culture de i'"*' classe, à 4,500 fr.,
soit 9,000 francs.
Un agent de culture de 2^ classe, 4,000 francs. [. avec logement ou Trois agents de culture de 3® classe à 3,500 fr., ) indemnité de
soit 10,500 francs. ( logement,
duatre agents de culture de 4* classe à 3,000,
soit 12,000 francs.
A cette époque, un quinzième agent venait d'arriver, et d'autres l'ont encore suivi; bref, le budget colonial, exercice 1883, portait un total de 67,500 francs pour le
i,20<5 fr.
A JUA NOUVELLE-CALÉDONÏE II
service «r agents de cultures»; mais nous arriverions à une somme bien supérieure, prés de 100,000 francs, pensons-nous, si tous les avantages faits à ces agents comme domesticité, jardins, chevaux, voitures, etc., venaient se joindre à l'estimation.
On s'est toujours élevé, à la colonie, contre un gaspillage évident des fonds publics, car l'inutilité de ce personnel a été si bien constatée qu'il a été maintes fois répété que les fermes pénitentiaires ont été créées pour les agents et non ceux-ci pour les fermes.
Maintenant que l'on a une idée de ce que peuvent être ces centres agricoles, voyons un peu le personnel qui est admis à y jouir des concessions de terre. Nous avons constaté, d'après l'amiral Jauréguiberry, que la loi de 1854 ne parlait aucunement des pénitenciers agricoles ; à plus forte raison, elle ne parlait pas des colons pénitentiaires à y introduire, et, certes, jamais les créateurs de la loi n'auraient pu admettre qu'un jour on détournerait des travaux publics — prescrits par l'article 2 de cette loi — des condamnés aux travaux forcés en cours de peine^ après quatre annéçs de bagne seulement!
L'esprit de la loi interprétée par ses législateurs euxmêmes n'est pas douteux ; le texte du rapport de la commission-chargée d'en examiner le projet ne laisse rien de vague dans l'interprétation de la loi par cette commission au point de vue colonisateur. Il constate formellement que la loi a un rôle colonisateur, mais qui reste au second plan et ne s'exerce qu'après la peine
subie; en un mot, le libéré seul qui a subi sa peine dans certaines conditions devrait être admis à la colonisation. Voici la partie de ce rapport à laquelle nous faisons allusion :
La nouvelle loi n'est pas non plus dépourvue de tout avantage au point de vue colonisateur. Ce nest là, suivant nous, que son rôle accessoire; il ne doit jamais faire fléchir la sévérité de la discipline, ni diminuer l'exemplarité de la peine ; mais il mérite pourtant d'être pris en considération. C'est une erreur de croire que, dans l'exécution de la loi, il y ait antagonisme entre l'intérêt pénal et l'intérêt colonisateur; si ces deux intérêts ne coexistent pas d'une manière complète, ils st succèdent avec avantage; le libéré est un colon d'autant plus utile quil a mieux expié sa peine et acquitté le châtiment,,. Le projet n'a pas commis la faute de subordonner l'élément pénal à l'élément colonisateur ; la peine d'abord, la colonisation ensuite^ sur le second plan seulement ; telle est \2i pensée manifeste de la loi, telle est aussi la conviction très énergique de votre commission.
Les intentions du législateur sont manifestes, n'estce pas? Rien d'ambigu dans cette déclaration si nette de la commission elle-même. Et pourtant aujourd'hui, c'est l'intérêt colonisateur qui domine et son facteur principal est le condamné en cours de peine! Partout, dans le gros livre de notices du ministère, nous trouvons cette idée principale : hâter la mise en concession des condamnés en cours de peine, c'est-à-dire les détourner des travaux publics.
Page 416. — Je ne saurais trop insister, Monsieur le Gouverneur, sur la nécessité de hâter la mise en concession des transportés parvenus à la i*"^ classe... etc.
Et Ton cite des condamnés qui, dans ce but, ont passé, en V espace de quelques mois, de la dernière à la première classe.
Page 401. — ...Le même rapport constate qu'il y a eu seulement deux mariages en 1881 et vingt-cinq nouveaux concessionnaires. Ces chiffres témoignent du peu de souci que l'Administration pénitentiaire prend de la colonisation pénale. Je vous prie d'appeler sur ce point l'attention du nouveau chef de cette administration... Je vous prie de veiller à ce que les femmes arrivées par VErnestine en 1881 soient promptement mariées...
Cest ainsi que le Ministre poussait encore l'Administration pénitentiaire, — déjà bien trop portée d'ellemême à mettre en concession les condamnés en cours de peine, parce qu'elle a sur eux un empire absolu et parce que ce système lui procure un prétexte pour placer toutes ses créatures, — à persister dans cette voie déplorable.
Page 338. — (C'est M. Berlet, sous-secrétaire d'État qui parle.) Je ne saurais trop vous recommander, Monsieur le Gouverneur, de tenir la main à ce que la colonisation pénale soit encouragée et soutenue par tous les moyens possibles, et je vous serai obligé, en conséquence, de donner des ordres précis aux fonctionnaires placés sous vos ordres.
La mise en concession des transportés qui remplissent les conditions exigées par le décret disciplinaire du 18 juin 1880 doit faire l'objet de tous vos efforts; c'est en facilitant f essor de la colonisation pénale que vous seconderez utilement les intentions du gouvernement, qui s'impose les plus lourds sacrifices pour parvenir à ce but. (!)
Page 397. — ...Présenter un travail tendant à faciliter le développement de la colonisation pénale... etc.
Page 414. — UAmiral-Ministre fait au gouvernement des reproches sérieux sur sa négligence à ne point assez seconder la colonisation pénale^ et blâme les décisions de la commission de délimitation et dit : Je ne saurais approuver un acte dans lequel il n'a pas été tenu compte des instructions du Département insérées dans' une dépêche du 19 février i88i, et qui restreint les ressources de la colonisation pénale dans des proportions vraiment dérisoires .
Page 359. — // faut que l'administration multiplie les mises en concession pendant que les individus sont encore en cours de peine,., etc.
Aussi qu'arriva-t-il ? C'est que l'Administration pénitentiaire, encouragée dans une méthode qui avait déjà ses faveurs, multiplia les concessionnaires du bagne, et en arriva à placer comme colons des monstres qui sont la honte de l'humanité, alors que des malheureux très honnêtes ne peuvent obtenir une semblable faveur. Dans un rapport adressé à M. le Ministre de la Marine et des Colonies, nous avons cherché à démontrer au chef du Département le danger de ce système et nous avons pris au hasard, parmi les condamnés en cours de peine concessionnaires, un spécimen susceptible d'attirer toute son attention sur les choix faits par l'Administration pénitentiaire.
Dans ce rapport nous disons ceci :
Je prends au hasard, Monsieur le Ministre, un condamné concessionnaire au milieu d'un pénitencier agricole ; le voici: c'est le nommé Devillepoix; il porte le numéro 981; il a été condamné à Rouen, le 22 décembre 1866, aux travaux forcés à perpétuité pour avoir :
 LA NOUVELLE ÇALÈDONIE I5
i** Commis un attentat à la pudeur avec violence sur sa cfomestique âgée de moins de quinze ans ;
:i* Commis un homicide, volontaire ayant suivi Tattentat cidessus spécifié;
3° Un deuxième homicide ayant immédiatement suivi le premier ci-dessus indiqué ;
4° Commis à diverses époques des attentats à la pudeur tentés ou consommés avec violence !
L'imagination se refuse à croire qu'il peut exister de pareils monstres parmi l'espèce humaine; cependant, Monsieur le Ministre, voilà un être pour lequel l'Administration pénitentiaire a des égards ; elle le met en concession de terre ! Elle donne à cette honte de notre race un magnifique recoin de terre et trente mois de vivres en attendant ' que le concessionnaire puisse facilement en tirer son existence; elle va jusqu'à mettre à sa disposition une femme, une incendiaire ou une infanticide, qui arrondira pour lui les angles de la vie champêtre et assurera la propagation de son espèce ; elle lui fournit les vivres pour cette femme, et de trois à cinq cents francs pour élever une case.
Eh bien! que fait en son domaine le numéro 981, ce privilégié deTAdministfation pénitentiaire? Il bénit sans doute la main qui lui fait ces loisirs? reconnaissant à l'humanité pour le bien qu'il en reçoit après lui avoir fait tant de mal, il travaille sans doute sa terre et slngénie par sa conduite à faire oubher son épouvantable origine ? Hélas !
Doué d'une intelligence peu ordinaire, ce monstre emploie ses facultés au raffinement des maux qu'il pourra causer à ceux qui l'entourent : lorsque ses voisins sont aux champs, il met le feu à leurs demeures et se fait condamner à la peine de mort le 6 octobre 1884.
A la Nouvelle-Calédonie, Monsieur le Ministre, on cite et on honore les condamnés qui ont eu Ténergie et la force morale de se tirer du bagne sans y laisser ce qui en eux restait sain, qui
l6 LA COLONISATION PÉNALE
ont traversé cette épreuve comme une expiation et sont revenus à notre société avec les sentiments si respectables d'un sincère repentir... Mais combien est restreint leur nombre, et combien est effrayant celui des malheureux qui rechutent et des libérés qui ne veulent pas revenir complètement au bien ?
Et ce n'est pas, certes, que tous soient réellement, foncièrement mauvais ; chez l'homme, tant que le cœur bat, il y a de la ressource, car, en parlant à ce cœur un certain langage, on peut Témouvoir, c'est le propre du cœur humain ! Non, la vraie raison est que l'on persiste à mal s'y prendre, et qu'à l'abri de la loi humanitaire par excellence on commet les plus graves erreurs.
En face de cette colonisation ainsi organisée, les meilleurs esprits ont pu conclure que la colonisation pénale était une utopie. Nous croyons, nous, que cette colonisation est possible, qu'elle peut donner de bons fruits, mais ce dont nous restons persuadés, après une observation sur place de plus de onze années, c'est que l'Administration pénitentiaire actuelle et les règlements qui la régissent font absolument fausse route. L'Administration actuelle exploite l'institution de la Transportation et, de là, les pitoyables résultats que nous signalons.
Pour bien éclaircir la question afin que nos concitoyens de la Métropole puissent en rester juges, nous croyons utile de citer l'opinion d'un homme qui fut bien placé pour observer les condamnés et l'Administration qui les domine, qui fut administrateur à la Guyane, croyons-nous, et qui résida plusieurs années
à la Nouvelle-Calédonie en qualité de Gouverneur: M. E. Gautier de laRicherie.
On ne saurait trop engager nos concitoyens à se mettre en garde contre ce préjugé si répandu : V Australie a été fondée par des convicts, Non^ le convict n'a pas fondé l'Australie, pas plus que les forçats ne fonderont la Nouvelle-Calédonie. Après des vicissitudes sans nombre, la Nouvelle-Galles du Sud n'a commencé à sortir d'un régime de misères, pour marcher à une prospérité toujours croissante, qu'après Tintroduciion d'immigrants libres .
Nous ne pouvons comprendre ce que certains esprits appellent « colonisation pénale », en voulant scinder le pays en deux zones distinctes. L'une, libre et honnête, renfermerait des citoyens exerçant .leurs devoirs et jouissant de leurs droits. L'autre, placée sous la tutelle de l'Administration pénitentiaire, renfermerait les criminels que la Mére-patrie redoute, à ce point de ne pouvoir les garder chez elle. Le rôle d'une administration ne nous paraît pas être de se mettre à la tête d'entreprises agricoles, industrielles, commerciales, dont les agents sont des criminels de tout âge expédiés de France sans aucune préparation préalable. Aussi, dans la pratique, depuis trente-trois ans (1852), la transportation à la Guyane et à la Nouvelle-Calédonie n'a-t-elle été que la translation des bagnes, sans profit pour la moraUsation des condamnés, sans profit pour les territoires que leurs bras devaient féconder.
Il est évident que l'avenir de la Nouvelle-Calédonie est lié à celui de la transportation. Tant que le gou-
l8 LA COLONISATION PÉNALE
vernement persistera dans l'envoi des criminels, tant que chaque année il entrera seulement 20 colons libres contre 550 criminels, on ne peut dire que la colonie existe; ce n'est, ce ne peut être, dans ces conditions, qu'un vaste établissement pénal.
Le but des auteurs de la transportation était:
1° Punition plus efficace que celle des bagnes;
2° Emploi des bras des forçats aux travaux les plus pénibles de la colonisation ;
3° Etablissement définitif des libérés dans le pays;
4° Absorption de ces libérés par une population honnête.
La pratique de ce qui se passe depuis vingt années montre à tout observateur impartial :
1° Que la nouvelle pénalité est beaucoup moins redoutée des criminels que la réclusion, peine d*un degré inférieur ;
2° Que si l'emploi des condamnés aux travaux publics est fort utile, aussitôt que le Gouvernement off're aux colons la maind'œuvre pénitentiaire les colons la rejettent à cause de la paresse et de l'insubordination de ce genre de travailleurs;
3° Que, jusqu'à ce jour, les Hbérés restent à charge au service pénitentiaire, qui lesrg:ueille dans des asiles;
4° Qu'enfin les colons, malgré leur petit nombre, malgré les profits immenses qu'ils retirent des dépenses de la transportation, proclament que les réduire au concours des transportés, c'est la ruine de la colonie.
Et, cela dit, M. Gautier de la Richerie conclut ainsi :
Nous pensons qu'il était sage et urgent de renoncer le plus tôt possible au système actuel de la transportation, qui n'est, qu'on nous permette de le dire, qu^un expédient grossier! {Atlas colonial de Bayle.)
Voilà qui est topique. L'ancien Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie donne ses conclusions sur ce qu'il a vu, sur ce que fait le service actuel de la transportation, mais nous ne croyons pas que, dans son esprit, il se soit arrêté à l'impossibilité complète de la colonisation pénale; et nous reviendrons plus loin sur ce sujet si intéressant pour notre société.
Actuellement, c'est d'après les dispositions du décret du 31 août 1878, complété par une décision ministérielle en date du i6 juin 1882, que l'Administration centrale des colonies règle ce qu'elle appelle « la colonisation pénale y> .
L'Administration pénitentiaire pose d'abord ce principe : Que la loi du 3 o m ai 1 8 5 4 a eu deux buts : éloigner de la Métropole Viïvt population dangereuse pour l'employer aux travaux les plus pénibles de la colonisation et d'utilité publique, et faciliter aux condamnés qui veulent racheter leur faute et se réhabiliter par le travail les moyens de se créer une nouvelle existence.
Le transporté dans la colonie pénitentiaire, sur lequel on opère, doit passer par trois périodes bien distinctes : la première, celle de la répression^ pendant laquelle il est soumis aux obligations les plus pénibles du décret disciplinaire du 18 juin 1880; la seconde, celle de Yamendement, durant laquelle il doit donner des gages certains d'un repentir sincère ; la troisième enfin, celle de la récompense au cours de laquelle il peut obtenir, avec une liberté relative, une concession provisoire qui devient définitive après sa libération.
Telle est la théorie ; en pratique, — > et bien que la loi de
mai 1854 ne parle de la mise en concession de terrain pendant le cours de la peine que comme une exception, — l'Administration pénitentiaire a jugé qu'il y aurait intérêt pourelleàformer des concessionnairespendant le cours de la peine, persuadée qu'il lui serait alors plus facile de dresser les condamnés surlesquels ellepossédeencore toute autorité. Dans cette disposition et poussée d'autre part par les injonctions incessantes du Département, elle a plus que triplé le nombre des concessionnaires de terrain depuis la fin de 1882, et elle a largement usé de la faculté que lui accordent les règlements postérieurs à la loi de mai 1854 pour retirer des travaux publics et placer comme fermiers, avec appui et garantie de l'État, une masse de condamnés qui pouvaient justifier d'un minimum de quatre ans de bagne.
On voit déjà où conduit fatalement cette funeste méthode; on voit déjà ce que vaut l'expérience obligatoire des périodes de répression et d'amendement qui, selon le bon plaisir d'un administrateur quelconque, peut être bornée à un laps de quatre années de travaux publics, même au bénéfice d'un scélérat condamné à mort et dont la peine aura été commuée en celle des travaux forcés à perpétuité ! On entrevoit aussi (et cela soit posé d une façon générale, sans aucune arriére-pensée au sujet du personnel) ce que pourrait l'arbitraire à Taide de règlements qui pernpettent si facilement de soustraire le condamné à la peine que le Juge, en son âme et conscience, a cru prononcer avec Tintime conviction qu'elle serait appliquée. Et comment, avec les antécédents du numéro 981, le condamné à perpétuité
Devillepoix, a-t-on eu la faiblesse d'accorder la mise en concession, sinon parce que les règlements pénitentiaires, que les (c Notices » du ministère nous présentent sous un jour vraiment séduisant, sont en réalité insuffisants et même dangereux ?
Voyons, maintenant, quels sont les avantages offerts par l'administration pénitentiaire à ses pensionnaires agricoles, pour en examiner ensuite les conséquences inévitables.
1° Une concession de terre arable qui deviendra définitive à la libération ;
2° La ration de vivres pendant trente mois;
3° Un lot d'outils aratoires;
4° Le droit de choisir une épouse au couvent de Bourail;
3° La ration de vivres pour la femme, un trousseau de ménage, un secours pécuniaire de 150 francs.
6° Le droit au traitement gratuit à l'hôpital pour l'homme et pour sa famille pendant trente mois ;
7° Une indemnité de 100 à 300 francs pour la construction de la case d'habitation.
8° Le concessionnaire [encours de peine) peut se faire aider dans son exploitation par des personnes étrangères à sa famille, sans que le nombre de ses ouvriers soit déterminé {Dépêche ministérielle en date du 28 septembre 1882.)
Nous appellerons tout particulièrement l'attention sur le dernier paragraphe qui permet à un forçat en cours de peine, après un minimum de quatre années de bagne, et sous le plus charmant climat de la terre, ne l'oublions pas, de se créer au détriment de la colonisation libre qui n'a plus de terre en Nouvelle-Calédonie, une fort
jolie propriété sur laquelle (s'il a quelque argent de son patrimoine) il pourra vivre en véritable bourgeois n'ayant absolument qu'à donner ses ordres aux ouvriers et domestiques qu'il peut solder!
Est-ce bien là ce qu'à voulu la loi de 1854?
Est-ce ainsi que le Juge, qui condamne, comprend les travaux forcés ?
Et nous ajouterons à tous les avantages officiellement octroyés aux condamnés concessionnaires Imtervention immédiate de l'Administration dans le cas de calalamités physiques, comme inondations, coups de vent, etc., la préoccupation constante de cette Administration d'assurer l'écoulement des denrées de ses concessionnaires, la faculté de former des syndicats, le tout sans égards aucuns pour la concurrence insoutenable ainsi faite au commerce libre local, au colon honnête qui ne peut compter que sur ses bras.
Si nous jetons un coup d œil sur le colon libre, sur le colon honnête et travailleur, et si nous nous demandons quels sont les avantages que l'Etat fait à celui-là, quelle différence, et quelle pitié !
On imagine facilement l'effet pénible que produit sur la population honnête cette situation anormale. Le colon libre est obligé de peiner pour vivre; il faut qu'il use ses bras et casse ses reins à cultiver le sol et, près de lui, il voit le condamné, étendu nonchalamment à l'ombre des bananiers^ filant le parfait amour avec une belle faiseuse d'anges^ sans souci du lendemain, sûr de ne jamais manquer de rien !
« N'y a-t-il pas là une tentation lointaine pour le travailleur métropolitain que nourrit maigrement son salaire et qui songe
aux paresses heureuses des rentiers de la Nouvelle? Le crim procurera sans peine une oisiveté pareille. Pourquoi héstterait-i
N'y a-t-il pas là encore un encouragement pouj malfaiteurs, habitués des maisons centrales, pour récidivistes auxquels une dernière faute laisse entre une pdne sévère, tandis qu'wn crime sérieux leur pro et leur garantit une place de propriétaire, avec protec de l'État, dans un pays au climat admirable, où la r talité est une rareté!
Jusqu'à ces dernières années pourtant, malgré de précautions, malgré toutes les avances faites condamnés concessionnaires en cours de peine l'Administration, il n'y a eu qu'un nombre fort lii de ces singuliers colons qui soient restés sur les c cessions à l'époque de leur libération, c'est-à-din moment où ils ont la faculté de devenir propriét: définitifs du sol ou de renoncer à ce privilège.
C'est ainsi que le condamné en cours de peine demande pas mieux que d'entrer en concession, c' à-dire de devenir à peu près son maître au lieu de re astreint aux règlements mêmes des travaux forcés, r se hâte généralement de remercier l'Administration un abandon précipité aussitôt l'heure de la libérât Et pourquoi ? Nous allons être bientôt édifiés.
En citant plus haut les lignes écrites par un ex-S( directeur de l'Administraiion pénitentiaire, nous av voulu laisser entrevoir au lecteur une partie des a qui président à l'organisation des centres agrio pénitentiaires. Abus de toutes sortes, dont le moir
est l'arbitraire dont disposent ou que s'octroient les cinquante administrateurs de tous genres qui dominent • les destinées de l'endroit. Le commandant veut ceci, le sous-commandant cela ; chaque agent et sous-agent de colonisation et de culture commande à son tour et à sa manière, etc. etc. Tout ce personnel change et rechange une fois ou deux par an de destination et de localité, et toute mutation entraîne une perturbation nouvelle... Voilà, quant au personnel supérieur; mais cela n'est rien à côté des mille inconvénients, des mille empêchements qui existent du fait de la disposition même des concessions dans les pénitenciers.
La promiscuité qui régne dans le bagne, pendant l'exécution des travaux forcés, régne encore à la mise en concession.
La promiscuité au bagne aussi bien qu'à la maison de détention a définitivement perdu plus de condamnés que l'instinct du crime lui-même.
On parle bien de catégories, déclasses; oui, tout cela existe sur le papier des règlements et dans le gros livre des ce Notices ^^ de la marine, mais sur place? Il en est de cela comme du reste, belles théories, mauvaise application. Nous avons vu, nous, toutes les classes du bagne mélangées, employées aux mêmes travaux, sur les mêmes chantiers. Nous avons vu certains forçats, appuyés sur l'outil, la cigarette à la bouche, invectiver les hommes de bonne volonté cherchant à faire plus consciencieusement leur besogne.
C'est qu'il faudrait un grand travail, un labeur de toutes les heures, une grande patience, un grand tact.
une véritable habileté, un sérieux amour de l'humanité, une abnégation absolue pour étudier chacun de ces êtres, pour le classer d'après ses instincts, d'après son caractère, d'après ses aptitudes, et l'empêcher ensuite d'avoir aucun contact avec des éléments corrompus et perdus à jamais pour la société. 11 est toujours plus facile de feindre que tout est mauvais, de jeter tout au même tas et de laisser aux seuls registres le soin d'indiquer les classes et les catégories aux inspecteurs généraux, auxquels on ne montre jamais que ce que l'on veut qu'ils voient, et qui, du reste, ne sauraient tout voir par eux-mêmes.
Là, cependant, est la cause première, la cause capitale de l'insuccès : dans la masse des condamnés aux travaux forcés il se rencontre des malheureux qui, sans être d'essence mauvaise, ont été entraînés par un coup de tête ou ont cédé au mauvais exemple; ils ont commis un crime dans un moment de surexcitation ou de folie passagère, mais ils redeviennent hommes après réflexion et déplorent l'acte coupable... Eh bien! ces malheureux sont, au bagne, plongés dans un milieu tel qu'ils s'y perdent définitivement ou qu'ils y meurent fatalement de chagrin et de dégoût s'ils ont assez de force d'âme pour résister à l'exemple et aux mauvais traitements de ceux qu'ils ne veulent imiter!
Le livre des « Notices » nous dit bien que l'on veille attentivement à la division raisonnée, au partage immédiat des convois, à leur arrivée à la colonie, selon le genre des crimes qui ont motivé les condamnations, etc. C'est une excellente précaution sans doute; mais, hélas!
la sous-direction des colonies est-elle bien certaine que ses ordres soient exécutés à la lettre; est-elle bien assurée seulement que les dispositions locales se prêtent à ce triage si nécessaire? Non, malheureusement en effet, tout cela n'est pas.
Au pénitencier agricole, nous retrouvons cette promiscuité infernale, ce mélange monstreux qui constitue un élément d'insuccès par excellence. Les pénitenciers agricoles sont concentrés sur des points donnés; les concessionnaires y sont délimités les uns à côté des autres; pendant des lieues se succèdent les lots occupés par les condamnés; ce sont des bagnes ruraux installés à proximité de la maison-mère, et, pas plus dans ceux-là que dans celle-ci, il n'est loisible au condamné de se recueillir, de se repentir, de se régénérer par le travail..., car, à ses côtés, les Devillepoix s'agitent, le vice etle crime sont encore là qui le narguent, quil'excitent, qui l'entraînent. Veut-il résister? Oh! alors, toutes les tracasseries, toutes les misères, toutes les calamités pleuvent sur son bien et sur sa personne, les Devillepoix incendient son toit et sa récolte; aussi, fou de douleur et de rage, il maudit la société et fuit sa concession aussitôt que les règlements le lui permettent.
Voilà ce que sont en réalité ces magnifiques pénitenciers agricoles du trop fameux Bourail et d'autres Heux,ses dépendances, et voilà comment on y pratique la régénération rêvée par la grande loi philanthropique de 1854.
Eh bien ! dans le livre du ministère, M. l'inspecteur
A LA NOUVEU.B-CALÉtX)NIE 27
Leclos est ravi de ce qu'on lui a laissé voir dans ces centres agricoles :
J'ai visité plusieurs concessionnaires dans les différents centres... Ce sont des gens établis, de véritables propriétaires ! J'ai vu notamment deux condamnésà perpétuité, mariés à des femmes libres, qui ont constitué une véritable ferme... A ceux-là, à coup sûr, on peut donner leur grâce, la liberté, etc.
" Pascite hoves, suhmittite tauros. »
Puis il cite cinq concessionnaires qui paraissent dans une voie excellente et il conclut ainsi :
Eii thèse générale, je suis content des concessionnaires.
Mais si nous feuilletons le livre, nous trouvons (page44) une appréciation de l'inspecteur qui ressemble à un sanglot au milieu de transports d'allégresse:
Dans les pénitenciers agricoles, dit M. Leclos, il ne faudrait pas que l'externat permît aux enfants de retourner chaque soir chez leurs parents et d'y perdre tout le bien moral qui leur aura été fait pendant le jour!
Combien est éloquent ce membre de phrase arraché au fonctionnaire par la force irrésistible de la vérité, et comme l'inspecteur Leclos a bien senti, malgré toutes les précautions qu'on a dû prendre pendant sa promenade dans les centres agricoles, qu'il ne peut rien sortir de bon d'une société exclusivement composée d'éléments vicieux... Aussi pense-t-il à y soustraire les enfants ; mais l'idée qu'il faudrait en tirer les parents
eux-mêmes ne paraît pas lui être venue. Il n'a point été frappé de Vimmoralité de la mise en concession du condamné en cours de peine et, marchant dans la voie tracée et choyée par ceux qui le dirigent lui-même, il fait l'éloge des deux condamnés à perpétuité qui ont préféré au séjour du bagne la création et la direction d'une bonne ferme de produit... Parbleu ! Monsieur Imspecteur, nous connaissons des miUiers d'honnêtes Français qui cassent des pierres sur les routes, au grand soleil, à la pluie ou à la neige, qui préféreraient bien aussi une petite installation comme celle que l'État fait à vos deux malfaiteurs condamnés à perpétuité ! C'est tm vrai bonheur que vos travaux forcés !
On ne parle, on n'agit, au ministère, que d'après les rapports des inspecteurs. Les Représentants, eux, ne sont pas gens assez désintéressés dans les questions qui touchent à leurs pays respectifs ! ils en font des questions de clocher! et leurs appréciations sont suspectes! etc. Le rapport de Yinspecteur, lui, ne trompe jamais; on peut assurément se fier à ses appréciations et à ses chiffres. Pourquoi irait-on douter un seul instant de ce qu'écrit un fonctionnaire aussi honorable et aussi impartial? Assurément, l'inspecteur est de bonne foi, il est animé toujours du meilleur désir de dire la vérité et de ne blesser personne, ses rapports sont rédigés toujours dans le meilleur esprit.,. Mais qui ne sait ce que valent ces sortes de documents? Est-il possible qu'à six mille lieues de distance, dans une colonie où il passe trois mois, un inspecteur puisse voir autre chose que ce que l'autorité locale, qui le reçoit et l'héberge, a décidé de
lui montrer? duels que soient sa perspicacité et son zèle, il n'ira qu^où on le mènera et Vautorité locale, intéressée y saura toujours lui masquer les points noirs.
Pour donner une faible idée de l'exactitude des renseignements pris sur place par les inspecteurs, nous citerons les chiffres attribués à la population agricole de la Nouvelle-Calédonie par M. Ledos (chiflFres reproduits par M. le sous-directeur des colonies dans une communication que fit ce fonctionnaire au Conseil supérieur des colonies). M. l'inspecteur annonce : cent cinquante colons dont cent éleveurs et cinquante agriculteurs ! En réalité, il y en a plusieurs milliers ; on peut juger du reste!
Le véritable juge dans la question si grave qui nous occupe, le rapporteur le plus sérieux, c'est le peuple colonial^ qui voit tous les jours, observe à toutes les heures et souffre continuellement. Cet inspecteur-là ne se trompe pas. Il connaît le fort, le faible, et, n'ayant ni places, ni faveurs, ni influences à ménager,' il met carrément et franchement le doigt sur la plaie.
II sait, lui, que l'article 2 de la loi du 30 mai 1854 dit en propres termes :
Les condamnés seront employés aux travaux les plus pénibles de la coloQÎsation et à tous les autres travaux d'utilité publique.
Il ne trouve rien, absolument rien dans la loi qui puisse autoriser les administrateurs des bagnes à retirer, à détourner de ces travaux les forçats en cours de peine pour leur faire une situation telle que nos honnêtes
paysans et nos braves ouvriers de France, après une vie de travail acharné ne sauraient en acquérir une semblable. (Le terme conditionnel de l'article 1 1 de la loi établit clairement que la mise en concession pendant le cours de la peine doit être une rare exception.)
Il constate, ce bon peuple colonial, que les travaux forcés ne s'exécutent pas, que l'Administration pénitentiaire non seulement met en concession déterre jusqu'à des condamnés à perpétuité, après un minimum de quatre ans de bagne, mais encore place les condamnés qui n'ont même pas terminé ces quatre années de travaux forcés comme écrivains, garçons de bureau, dessinateurs, domestiques, jardiniers, etc. etc.
Il constate que ce qui se fait le moins dans une colonie encombrée de forçats, ce sont les travaux pénibles de la colonisation, les travaux publics, en un mot les travaux forcés.
Il constate... et personne ne peut le contredire, qu'après trente ans de transportation pénitentiaire, la Nouvelle-Calédonie en est encore à désirer la confection de ses travaux publics; qu'elle ne possède à peu près pas de routes; qu'elle n'a pas de ponts, pas de jardins, pas de pépinières publiques; que les places et les rues de Nouméa sont des cloaques, la ville n'a pas d'égouts, sa caserne d'infanterie laisse aller ses déchets sur la voie publique; qu'il n'y a ni docks, ni bassins, ni chantiers, ni ateliers de construction ou de réparation ; tout bâtiment marchand ou de TÉtat qui subirait des avaries majeures dans les environs de la colonie et ne pourrait
gagner l'Australie, serait irrévocablement perdu, faute d'un outillage capable de le réparer.
Et la colonie possède de douze à quatorze mille travailleurs forcés!
Il sait aussi, le peuple calédonien, à quoi l'Administration pénitentiaire emploie lesterres que l'État arrache à la colonisation libre pour les livrer à ce minotaure exotique; et il ne peut, malgré tout son amour et tout son respect, retenir un cri de protestation vers la Mèrepatrie. Il sait ce que valent ces centres, ces pénitenciers agricoles où des terres si précieuses, les meilleures de l'île, l'espoir de la petite colonisation libre, sont distribuées aux Devillepoix de la Métropole; il connaît la régénération qui s'y opère ; il a vu se dérouler sous ses yeux le célèbre procès intenté par des concessionnaires de Bourail, ou à leur instigation, contre l'un des fonctionnairesde l'Administration pénitentiaire, l'inspecteur Bascours et quelques employés subalternes. Ce procès, àlui seul, prouve surabondamment la stérilité de l'action colonisatrice de cette Administration, son danger même ainsi qu'elleest conçue, puisqu'elle prive la colonisation honnête d'un territoire immense et que, sous sa direction, ces beaux domaines se transforment en bourbiers malsains où tous les vices et tous les crimes surnagent, étouffant régulièrement tout effort, toute tentative honnête... où, selon l'inspecteur Leclos, les propres enfants des concessionnaires ne devraient jamais rentrer le soir, en sortant de Vàoïe, sous peine de perdre le fond de moralité qu'Us ont acquis pendant le jour!
Et non seulement l'Administration de la transporta-
tion distribue le domaine colonial à ses Devillepoix, mais encore elle accapare à titre onéreux les propriétés les mieux situées de Tîle pour y immobiliser, dans des cultures insensées de canne, de maïs et de haricots, plusieurs centaines de forçats qui, là, vivent en paix loin des travaux publics et entretiennent luxueusement plusieurs fonctionnaires que l'on nomme, des agents de colonisation. Mais, au moins, trouve-t-on dans CCS exploitations des pépinières où peuvent se munir les colons de l'intérieur? Il n'en est absolument rien; les plants, quand on songe à en faire venir, sont tirés à grands frais de la Réunion et d'ailleurs, et apportés dans des serres spéciales par les navires de TÉtat qui viennent faire ces voyages.
L'Administration pénitentiaire n'est pas sans doute sans avoir compris l'inconvénient capital de sa méthode et de ses concentrations de condamnés. La loi, si elle est prudente, ne peut pas les y autoriser; et si elle les y autorisait, il importerait de la reviser de suite sur ce point. Mais nous supposons comme toujours que celui qui agit est intéressé à agir; c'est l'éternel axiome (( fecit oui prodest ». On tient à cette méthode parce qu'elle a, pour ceux qui l'exploitent, de nombreux avantages. Supprimer à T Administration pénitentiaire coloniale toute sa partie agricole, cest absolument enlever à un roi son royaume et, quand on sait ce quun roi fait de son royaume et ce qu'il en tire, on comprend combien F Administration pénitentiaire doit tenir à son domaine agricole. L'Administration pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie bornée à l'île Nou, par exemple, ne coûterait
plus à l'État que trois ou quatre millions au lieu de dix ou douze qu'elle absorbe actuellement — elle perdrait, du coup, moitié de son importance et les trois quarts du personnel qui compose son armée. Elle n'aurait plus de places à distribuer, elle ne pourrait plus exploiter ces domaines qui la posent au rang des gros propriétaires du monde, qui ruinent l'État, c'est vrai, mais qui procurent à ses divers membres tant de petites jouissances... Elle ne pourrait plus enfin prendre la parole et dicter ses conditions aux assemblées locales, et conduire la colonie en lisière.
La concentration de condamnés concessionnaires, pendant qu'ils sont en cours de peine, est une immoralité, un danger, une atteinte à l'esprit de la loi, qui laisse parfaitement entendre, par les commentaires de la commission que nous avons cités plus haut, que c'est surtout au libéré qu'elle s'adresse et non au forçat proprement dit. Cela ne saurait être douteux pour personne, et l'on comprend parfaitement aussi que c'est, en réalité, proposer pour les condamnés en cours de peine vraiment méritants la remise du reste de cette peine, que de les inscrire au nombre des concessionnaires. En d'autres termes : les libérés seuls devraient être admis en concession de terre, et tout condamné de première classe qui, par ses efforts et son repentir avéré, mériterait cette haute récompense, devrait préalablement être gracié; voilà, selon nous, la seule véritable interprétation de l'esprit de la loi sur la réhabilitation par le travail.
Dans ces conditions, l'application des principes de
régénération et de réhabilitation redevient possible; le libéré digne d'une concession, n'offrant plus de danger pour leâ colons libres, peut être placé en concession sur n'importe quel point de l'île, au milieu de la population libre, et loin du lieu où il aura subi son châtiment ; il peut être dirigé même, ce qui vaudrait beaucoup mieux encore, sur des terres nouvelles comme les Hébrides et les Salomon.
Mais alors, si Ton n'opère plus sur les brebis galeuses du bagne que l'on se donne ainsi prétexte à parquer dans des centres spéciaux comme Bourail, la Fonwari, le Diahot, comment TAdministratibn pénitentiaire pourra-t-elle motiver son action dans ces magnifiques vallées, les plus belles, les plus riches de la Nouvelle-Calédonie ? Gomment pourra-t-elle justifier la nécessité où elle a placé TÉtat de lui livrer, par décret du i6 août 1884, cent dix mille hectares de terre pour y continuer ses tentatives de colonisation pénale avec les éléments que Ton connaît} Làestlenœud de la question. Si l'on applique la loi comme elle doit l'être, comme elle le sera très certainement un jour, alors que nos gouvernants auront touché du doigt l'immoraUté de l'exploitation actuelle, le libéré devient un colon ordinaire, auquel on pourra faire la faveur d'une cession de terre s'il l'a méritée par sa bonne conduite pendant Texécution de sa peine, et TAdministration pénitentiaire est, de ce jour même, réduite aux rivages de son île Nou, en face de Nouméa, ce qui est, du reste, déjà quelque chose.
A partir de ce jour, le chef de l'Administration de la transportation, qui est actuellement un personnage, ne
sera plus qu'un simple fonctionnaire, et toute l'Administration perdra une grande partie de Timportance qu'elle se donne dés qu'on lui supprimera cette faculté choquante et immorale de placer en concession de terre un forçat en cours de peine.
Le principal argument de l'Administration pénitentiaire de la transportation en faveur du maintien de la mise en concession pendant le cours de la peine, est la nécessité de dresser le futur colon libre au travail de la terre, de le plier à ce labeur pendant qu'on a tout pouvoir sur lui et de façon que, à sa libération, il puisse se subvenir à lui-même, nourrir sa famille, sans être plus longtemps à charge à l'État.
C'est, en effet, un raisonnement fort bien imaginé et fait pour être particulièrement agréable aux oreilles de l'Administration centrale, à laquelle la commission du budget ne fait pas toujours compliment sur son économie. Mais les chiffres opposent un démenti formel aux prévisions que laisse entrevoir cette combinaison ; les trois quarts des condamnés concessionnaires en cours de peine abandonnent leurs concessions à Theure de la libération, et l'État héberge et nourrit dans certains refuges des masses délibérés qui ne veulent absolument faire quoi que ce soit... Bien mieux, chose fort curieuse, mais éminemment triste, des escouades de condamnés sont cantonnées à proximité de ces refuges de fainéants pour en faire le service! Tout cela est presque incroyable !
Si, du reste, il y avait un intérêt réel à ce que les condamnés méritants soient initiés au labeur agricole quelque temps avant leur libération, l'Administration
ïi.«»
pénitentiaire n'a-t-elle pas actuellement les plus larges moyens d'essais ? N'a-t-elle pas toutes ses fermes particulières qui servent de sinécures à son escouade d'agents de culture et de colonisation? N'a-t-elle pas en outre affermé les vastes propriétés de Koutio- Koueta, Nimba, etc. etc., où tous ces agents sont, paraît-il, occupés à dresser des centaines de condamnés à ce même labeur agricole ? Avec tant de moyens d'entraînement et de dressage, est-il donc réellement encore besoin d'ériger en bons fermiers, ne courant ni risques ni périls, dotés et nourris, mariés et pourvus par l'État, des Devillepoix et des Fenayrou ? Ce qui est patent, c'est Tinsuccés absolu de tous ces tristes essais.