CHAPITRE m
Avant d'aller plus loin, il importe, selon nous, de rendre compte de ce que sont réellement les travaux forcés pendant ce que Ion appelle en Calédonie le cours de la peine, de la manière dont ils sont exécutés, des procédés employés, des moyens dont disposent l'Administration pénitentiaire et ses agents les surveillants militaires pour contraindre le condamné au travail.
Le bagne n a plus du tout, aux Colonies, cette physionomie lugubre que Rochefort et Toulon ont gravée dans notre mémoire; plus de ces cages hideuses dont Rochefort possède encore aujourd'hui des échantillons effrayants et où l'être humain devenait béte féroce; plus de coups, plus de fouet, plus de cris de douleur et de rage; le forçat n'est même plus cet objet de répulsion dont l'aspect terrorisait les enfants et faisait se signer les bonnes femmes; il jouit d'une situation, il jouit de privilèges, il a ses droits à lui, il s'en réfère à son règlement devant les ordres des chefs, il exige ce qui lui est dû par l'État, il a une paye comme un soldat, il peut faire des réclamations à son directeur et il peut obliger le surveillant militaire dont il relève à trans-
mettre à ce directeur les plaintes qu'il formule contre ce même surveillant militaire... En un mot, le forçat est aujourd'hui une personnalité, et un pensionnaire de l'État, absolument comme peut l'être un invalide auquel on passe le coucher, la ration et quatre sous pour le tabac, à condition qu'il donnera un coup de balai dans la cour ou un coup de râteau dans le jardin. — Seulement, comme l'invalide n'est pas redoutable, et comme on a le droit de le mettre à la porte pour une infraction au règlement, on est très exigeant à son égard, tandis que le forçat étant dangereux et ne pouvant être remercié, on le flatte et on l'engraisse pour avoir la paix, surtout depuis que Ton n'a plus en main les moyens de coercition, la corde qui le contraignait au travail... Loin de nous l'idée du rétablissement de ces ignominies, mais nous devons constater la situation actuelle, conséquence de leur suppression, de l'insuffisance des mesures admises pour les remplacer, et des attentions constantes et outrées de l'Administration à l'égard du forçat.
Sur les navires de l'État qui effectuent le transport des forçats et des passagers libres, civils et militaires à la Nouvelle-Calédonie, les premiers sont indiscutablement les moins malheureux. A bord de la Loire, transport de premier rang (voyage de 1873), les six cent cinquante forçats étaient exempts de toute corvée désagréable, mais le commandant Jacques, dit La Pierre, exigeait des passagers Hbres le service des pompes alimentant la distillerie, service excessivement pénible vu la disposition des appareils en face d'un fourneau
A LA KOUVELLE-CALÉDONIE ">
chauffé à blanc, et le service de certains cabinets c tout le monde avait affaire et où eux seuls étaient fore de passer le fauber. Les condamnés, en paix dans leu logements, écrivaient leurs impressions de voyage Craignait-on de leur laisser quelque liberté à bor qu'ils n'avaient point à mettre la main aux travai pénibles qu'on exigeait des passagers libres ? Nullemer car tous les jours les forçats étaient admis à prendre soleil sur la dunette même de l'arriére (promenai réservée aux seuls officiers et au commandant). Voii du reste, une dépêche ministérielle adressée au Goi verneur de la Nouvelle-Calédonie, en date du 28 ao 1882, qui établit parfaitement la situation et constï officiellement la sollicitude extraordinaire de l'Adm nistration centrale pourses passagers pénitentiaires:
(Page 374) Monsieur le Gouverneur,
Par une lectre du 22 juin dernier, vous avez cru devoir fa remarquer que les condamnés passagers à bord des bâtiments la flotte sont mieux traités sous le rapport des vivres que marins des équipages punis discipltnairement de la prison, cette situation vous a paru contraire à l'équité.
Les condamnés reçoivent, il est vrai, 23 centilitres de vin dîner, tandis que les marins punis de la prison n'ont droit à ce allocation qu'en cas de travail, mais cette disposition n'a ri d'anormal.
La peine de la prison est généralement de courte durée dans tous les cas, elle ne doit jamais se prolonger au delà deux mois. Dans ces conditions, la privation de vin est essenti lemenc accidentelle et temporaire, et les hommes peuvent la su
porter sans aucun inconvénient pour leur santé; cette mesure n'est d'ailleurs appliquée qu'à un petit nombre de marins.
Les dispositions concernant Talimentaiion des condamnés ont, au contraire, un caractère personnel et général. Or, il ne faut point perdre de vue que ces individus arrivent à l)ord affaiblis par une détention d'une certaine durée et souvent aussi par des excès antérieurs à leur arrestation. De tels hommes ne peuvent • évidemment être maintenus en bonne santé, pendant une longue et pénible traversée, qu'au moyen d'une nourriture substantielle.
Il s'agit, du reste, dans l'espèce, non seulement d'une question spéciale à cette catégorie de rationnaires, mais encore d'une question d^intérêt général, car les condamnés malades faute d'une alimentation suffisante pourraient devenir une cause de danger pour la santé des équipages des bâtiments.
D'un autre côté, TAdministration pénitentiaire, à laquelle incombent les frais de passage des condamnés, a grand intérêt à ce que ces hommes soient aussi sains et vigoureux que possible lors de leur arrivée à destination.
Par ces diverses considérations, j'ai l'honneur de vous faire connaître que la composition de la ration des condamnés passagers à bord des bâtiments de l'État ne me paraît comporter aucune modification.
Recevez, etc.
Pour le Ministre et par délégation:
Le Vice-Amiral directeur du matériel, E. DE JONaUIÈRES.
Cette lettre serait écrite en faveur des passagers libres, conduits en Calédonie sur les bateaux de TÉtat, qu'elle nous paraîtrait pleine de bon sens et d opportunité, car nous ne saurions dépeindre les souffrances physiques et morales imposées à ces malheureux que Ton persiste
à considérer à bord comme de véritables intrus, auxqui on refuse la moindre douceur; auxquels, sur la Loi on n'a pas accordé un seul quart d'eau pure (passagt hommes) pendant toute la traversée de 1873, aie qu'au risque de compromettre leur santé on les co traignait à entretenir d'eau la machine à distiller... No cette dépêche est transmise à un Gouverneur qui r pu maîtriser un mouvement de surprise indignée 1 constatant que toute la sollicitude ministérielle se co centrait sur le forçat, en oubli complet du marin et ( l'homme libre, et, on cherche à lui prouver que de t hommes (les forçats !) ne peuvent évidemment être mainten en bonne santé, pendant une longue et pénible traversée, qu moyen d'une nourriture substantielle... ! !! etc. etc.
... Et un vice-amiral trouve qu'il est équitable q' les condamnés aux bagnes aient du vin à dîner, tanc que ses marins punis seulement de la prison n'< reçoivent pas : Cette disposition, dit-il au Gouverneur, t rien d'anormal!
C'est à peine si l'on peut croire à de pareilles éno mités, mais le texte est officiel, il occupe les pages 3; et 375 de la notice de 1880-1881.
Arrivé à destination, la nourriture du forçat est saii et suffisante, comme on en peut juger par le table: suivant (notice 1880-1881, page 57).