LIVRE QUATRIÈME
Combat de Negapatnam. — Prise de Trinqnemalay.
Du 20 Avril au 2 Septembre 1782,
Pénurie
de l'escadre
française.
Pénurie de Tescadre française.— Relâche à Batacalo, le 30 avril 178î. — Suffren reste dans l'Inde malgré les ordres du ministre. — Duchemin s'empare de Goudeloure le 6 mai. — Succès d'Hyder- Aly. — Le commandeur retourne à Goudeloure. — Lâcheté de M. de Maurville.— Préparatifs contre Negapatnam, Retour inopiné de l'escadre anglaise. — Cîombat de Negapatnam , 6 juillet. — Honteuse conduite du commandant du Sévère. — Suffren, démonte quatre capitaines de vaissseau et les renvoie à 111e de France. — Le gouvernement français confie au marquis de Bussy le commandement d'une expédition sérieuse. — Entrevue de Suffren avec Hyder-Aly, le 26 juillet. — Combat de la Bellone et du Gowentry, 12 août. Malte envoie au commandeur les insignes de Bailli. — . Siège de Trinquemalay, 22 août. — Capitulation des forts, 30 août
Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis que reseadre française, obéissant à la vigoureuse impui* sion que lui avait innprimée de Suffren , avait ouvert les hostilités dans l'Océan indien, et déjà elle se trouvait dans une pénurie extrême. Equipages , argent , vivres, munitions^ rechanges, tout manquait à bord de nos vaisseaux maltraités dans leurs brillants faits d'armes.
Le brick le Chasseur fut expédié le 24 avril à M. de
Souillac, gouverneur de Tilede France, pour lui exposer les besoins de Tarmée. Le commandeur demandait surtout des frégates et des corvettes doublées en cuivre, « douze cents bommes et des munitions de guerre ; car nous n*avons plus que le tiers de nos munitions pour un seul combat )>•
« Envoyez le tout a la Pointe de GalleSi avec ordre qu'on y attende de nos nouvelles, et qu'on coopère à la défense de Geylan. Si j'étais obligé de quitter la côte, cette île me parait fort en danger b.
<c Je ne puis concevoir la fuite des Anglais pendant trois jours, étant vraiment aussi fort que nous. »
De Sufiren voulait aussi des transports pour envoyer au Pegou cbercber des bois pour rechange. — Et terminait par ces mots :
a Je ne puis faire encore aucun plan. Ce qui me chagrine le plus , c'est la diminution journalière du monde, et n'avoir aucun moyen de remplacement. J'en ai demandé à Colombo, j'eus pris des lascars, acheté des Cafres ; tout cela sont de pauvres ressources » .
^reîShf ^® mouillage de Batacalo, où l'escadre n'arriva que *8o*avriK^' ^^^^ ^^'^ ('^ ^^ avril), en raison des courants contraires, mettait nos vaisseaux au vent de l'ennemi et permettait de communiquer avec les deux ports de Ceylan . Villaret de Joyeuse y rejoignit l'amiral, apportant sur le brûlot le Pulvériseur le duplicata des dépèches ministérielles perdues par M. de Langle a Karikal, et de bonnes nouvelles de nos bâtiments mouillés à la Pointe de Galles.
NEGAPATNAM. - TRINQUEMALAY. - 1782. 109 Suffren reste «r i / i i i . . ^ . i . . . . ,
dans nnde Malgré les ordres du ministre qui lui enjoignaient ?rtires duf (îe rentrer à Tîle de France y rejoindre Bussy, le com-
Ministre. , . , • .. i
1» mai. mandeur, soucieux du mauvais état de ses vaisseaux ^ de Tépuisement de ses équipages, mécontent de plusieurs do ses capitaines , et comprenant que son absence livrerait à Tennemi nos alliés et leurs possessions, se détermina à rester dans Tlnde. Le 1^*^ mai, il écrivit à M. de Souillac, et lui démontra qu'obéir c'était donner six mois de répit aux Anglais qui ne manqueraient pas dlnterpréter ce départ comme une faite, compromettre les convois en route et perdre le bon résultat des avantages obtenus.
Souillac, doht la grande intelligence était à la hauteur des nobles intentions du commandeur, justifia cette résistance aux ordres du ministre. « Jugez, Mona seigneur^ de la tournure qu'auraient pris, nos aOai- « res dans Tlnde , pendant ce long intervallede temps « perdu (près de 6 mois) ; Hyder-AIy-Kan aurait a sûrement fait la paix avec les Anglais ; tous les « autres princes indiens, qui attendent Tissue des « choses pour se décider , se seraient montrés plus « soumis que jamais pour une nation qu*ils n'aiment « pas, mais qu'ils craignent ; nos troupes du contia nent auraient eu bien des hasards à courir, trop <( heureuses si elles auraient pu passer à Ceyian , a colonie contre laquelle tout l'efiort des Anglais se a serait porté. On peut donc dire que le parti coura- « geux qu'a pris M. de Suffren sauve Tlnde et pré- « pare les succès de M. le marquis de Bussy (1). ^
(\) Lettre de M. de Souillac au ministre, du 18 juin 4788 (Archives de la marine),
Le petit comptoir hollandais de Batacalo, favorable à une relâche, offrait peu de ressources pour alimenter nos équipages. Un fort bâti sur une langue de terre\ très rapprochée du rivage, défendait l'entrée de la rivière qui l'entourait, presque en entier, comme une ceinture.
Quelques bœufs livrés par le gouverneur, le gibier, et surtout la pèche, fournirent des vivres frais si nécessaires dans ce moment à nos marins. 1,S0O scorbutiques furent débarqués et logés, ainsi que les blessés, sous des tentes dressées sur les bords de la rivière.
 cette époque la fermeté et la patience du chef d'escadre, furent soumises à une pénible épreuve ; la vue de ses équipages exténués, insuffisants et décou* rages , les murmures de ses capitaines, aigris par les privations et les fatigues de la campagne , portaient de rudes coups à son inflexible volonté de rester dans l'Inde. Mais ce cœur de bronze se raidissait contre tant d'obstacles : a plutôt faire abîmer V escadre sous a les murs de Madras, disait-il^ que de me retirer « devant tamiral Hughes ! que ceux qui conçoivent « une telle lâcheté viennent donc m'en faire part et ils « sauront ma résolution^ » et nul n'osait affronter la sublime indignation de l'amiral ! et les capitaines qui déjà l'avaient lâchement abandonné devant les canons Anglais , tramaient dans l'ombre , sous l'inspiration d'une noire jalousie, les plus hideux complots , tout en courbant la tète sous les amers sarcasmes du grand homme.
NEGAPATNAM. -- TRINQUEMALAY. — 1782. 111
s^mmre^^de Pendant que M. de Suffren luttait ainsi avec éner- ^ 6 mah^' gîe contre des difficultés de toutes sortes, Ducbemin s'était avancé sur Goudeloup. Cet officier, étranger aux affaires de Tlnde, où Tart de l'intrigue devait aller de pair avec Tart de la guerre , découvrit bientôt son incapacité à Tœil clairvoyant du rusé nabab. Tout semblait pourtant favoriser nos troupes ; Ducbemin couvert par l'armée Mysoréenne , protégé par les récents exploits de Tippoo*Saëb aurait pu s'emparer facilement de Negapatnam , dont Suffren ne cessait de démontrer l'importance. Ce ^général préféra enlever Goudelour, qui se rendit le 6 mai, deux jours après son 4ïrrivée; laissant ensuite Pondicbéry à sa droite, l'armée opéra sa jonction avec les forces d'Hyder-Ali, et les alliés vinrent de concert, mettre le siège devant Permancoul qui capitula le 17 mai.
Succès Au trr^nd regret de nos soldats , Ducbemin, tombé
gravement malade, ne peut suivre, sur les montagnes rouges , les opérations du nabab contre le chevalier Coot, qui s'était dévoué pour couvrir Vandiwasb. Hyder surprit la grande garde ennemie près de Trivatoure, et le général anglais, qui cherchait à faire une diversion en se portant sur Ârnée, magasin général de Tarmée indienne, dut se replier précipitamment.
Devant de pareils revers, le conseil souverain de Madrai» trembla que les alliés ne vinssent assiéger la présidence , et renouvela auprès du nabab des offres de paix avantageuses. Mais Hyder-Aly, malgré les sujets de mécontentement quelui avait fournis Ducbemin , refusa de recevoir les députés anglais et leur fit
d*Hyder-Aly.
112 UVBE IV.
répondre qu*il s était lié avec les Français et qu'il tiendrait ses serments.
DuchemiD; abattu par ses douleurs physiques, lais-^ sait pendant ce temps ses troupes dans Tinaction, plutôt que de se démettre de son commandement ; et les Anglais profitaient avec ardeur de ce sursis pour réparer leurs pertes.
Heureusement pour nos intérêts, la nouvelle des exploits du commandeur arriva au camp d'Hyder- Aly.
a Enfin, dit Hyder à^es généraux, les Anglais ont « donc trouvé un maître. Voilà Thomme qui m'aidera « à les exterminer. Je veux qu'avant deux ans il n'en « reste plus un seul dans l'Inde et qu'ils n'y possèdent « pas un pouce de terrain. » Et s'adressant à M. Piveron de Morlat :
a Ecrivez, lui dit-*il, à cet homme extraordinaire , « que j'ai le plus grand désir de le voir, de Fembras- « ser et de lui témoigner toute mon admiration pour a son héroïque valeur, d
Obligé d'accorder, malgré lui, une trêve à cet en-* Demi qu'il avait juré de poursuivre sans relâche, M. de Sufiren montrait la plus admirable sollicitude envers les malades et les blessés , au milieu desquels son apparition causait une joie indicible. Chaque jour il descendait à terre et visitait les ambulances pour veiller de sa personne aux besoins de ces pauvres gens, dont il savait relever la constance et Ténergie par son mâle et bienveillant langage. Aussi est-il difficile de peindre l'affection et le dévouement que les équipages lui avaient voués.
NEGAPATNAM. — TRINOUEMALAY. — 1782. 113
Eq même temps^ son activité indomptable trouvait un aliment dans la réparation de Tescadre, dont il pressait les travaux pour rejoindre Hyder-AIy à Goudelour, point de rendez^vous désigné par le nabab lui-même.
Le 1 3 mai, la frégate la Fine signala cinq vaisseaux qui semblaient faire route sur lescadre. L'horizon était à peine éclairé par le crépuscule du matin, le général crut qu'il avait devant lui le convoi que M. de Beaulieu lui ramenait ; cependant un peu de doute lut - fit donner Tordre à cinq de ses vaisseaux , qu'un dou-
blage en cuivre rendaient plus rapides, de donner vigoureusement la chasse à ces navires. Mais la perte de temps qu'entraîna l'appareillage et la crainte de voir nos vaisseaux tomber sous le vent de Trinquemalay, oii se tenait sir Hughes, rendirent cette poursuite inutile. On sut plus tard que ces bâtiments étaient chargés de munitions, dont la perte aurait été irréparable pour la flotte anglaise très-mal traitée dans le dernier combat.
^ ^ , Les réparations de Tescadre, rapidement achevées.
Commandeur '' » r »
retourne au moyen des rechanges fournies par le convoi, arrivé 16 mai. * le 1 6 mai sous l'escorte de la Bellone, permirent au commandeur, impatient de son repos forcé, de lever Tancre et de s'éloigner du mouillage hospitalier de Batacalole l®*^ juin. Une correspondance, interceptée par les Hollandais , lui avait appris que sir Hughes cherchait à s* emparer des navires alliés chargés de vivres.
Le 3 juin, toute l'escadre à la voile sur deux colon-
ville.
nés, découvrait les quatre pyramides blanches de la mosquée de Naoûr qui semblent émerger des flots, tant est basse et noyée la pointe de Calymère.
Pendant qu'elle faisait voile sur Trinquebar, deux gros vaisseaux furent signalés à Thorizon ; aussitôt Y Artésien, le Sphinx, la Bellone et la Fine reçurent Tordre de les poursuivre.
M^^d^Mau^. I^'^^s ^^'^ marche supérieure de nos chasseurs, nos marins s'attendaient à les voir rentrer dans le port danois, traînant les deux prises à leur remorque. On apprit avec stupéfaction que le capitaine de V Artésien avait honteusement levé la chasse au moment de les capturer, sans que M. de Maurville, accablé par les amers reproches de l'amiral (1) et l'indignation de l'armée, put trouver un mot pour justifier sa lâche conduite,
En effet, du Chilleau , devancé par Y Artésien et les deux frégates, dont la marche était supérieure à celle du Sphinœ, avait ordonné à la BeWone de diriger la route : La proie qu'il fallait saisir était un vaisseau de 44 chargé d'approvisionnements , le San- Carlos ,
(1 ) Aux raisons que de Maurville alléguait pour couvrir sa défection, Suffren répondit que rien n'autorisait à abandonner un vaisseau ennemi approché à portée de canon ; « M'ex- « pliquerez-vous pourquoi vous vous êtes permis de lever la « chasse sans Tordre de votre chef (du Chilleau), lorsqu'il ne « cessait de répéter de la continuer, lorsqu'il prescrivait aux a frégates, avec lesquelles vous étiez, de l'éclairer ? »
A un argument aussi pressant, M. de Maurville se répandit en propos indécents, en reproches audacieux qui auraient dû déterminer le général à lui ôter son commandement. (Gh. Cunat, ouv. cité, p. 157).
NEGAPATNAM. — TRINQTJEMALAY. - 1782. A 15
échappé près de Bataealo à nos vaisseaux cuivrés. Sa mâture, couverte de toutes ses voiles, ployait en vain sous la pression de la brise ; nos frégates rapides le gagnaient de vitesse et, la nuit venue, dirigeaient la chasse avec leurs signaux de feu. Déjà le vaisseau était atteint, lorsque V Artésien leva la chasse et s'enfuit. Les frégates voulurent d'abord continuer leur course, en indiquant par des coups de canon les diffé* rentes manœuvres de Tennemi ; mais se voyant mal secondées, et craignant de tomber sous le vent deTescadre, elles rentrèrent à Trinquebar.
Deux navires chargés devin, et une corvette que la division ramassa, ne purent consoler le commandeur de la perte du San-Carlos, En vain quatre vaisseaux furent-ils détachés pour explorer les eaux de Madras et de Negapatnam , cette division ne ramena qu'un transport, doublé en cuivre, la Résolution , auquel se rattachait le souvenir du capitaine Cook qui Tavait monté.
De SufTren et le gouverneur danois Âbeste^ dont la partialité pour les Anglais se décelait en toute occa* sion, se traitèrent néanmoins avec les honneurs réciproquement usités. Le 20 juin, les négociants de Trinquebar ayant acheté les cargaisons des prises, le commandeur put mettre de nouveau 1^ cap sur Goudeloure, pour ravitailler cette place et se rapprocher du nabab, qui, dans des lettres flatteuses , lui faisait part des récents avantages qu'il venait de remporter.
Le 20 juin, le commandeur, secondé par Dubostel gouverneur de Goudelour, installa dans cette ville des
hôpitaux pour les malades et les blessés, auxquels il fit donner les plus grands soins ; en même temps, un de ses croiseurs lui amena le Yarmouth,i\e 24 canons, chargé de riz, d artillerie de campagne et de neuf officiers pour larmée anglaise du Tanjaour.
Il est difficile de peindre Télonnement, le chagrin,
la fureur même de Suffren, lorsqu'il apprit le peu
de part que la petite armée de Duchemin avait prise
aux événements qui avaient procuré tant de gloire à
Tarmée de Mysore.
i^ts II résolut aussitôt d'entreprendre seul la conquête
sur de Negapatnam , dont Timportance commerciale et
«min. ' militaire ne lui avait point échappé. De Moissac, son
chef d'état-major, fut député au nabab pour lui em^
prunter un bataillon de cipayes, 400 Européens, et lui
conduire les prisonniers anglais (1 ) dont le nombre
encombrait nos vaisseaux.
« C'est bien plus pour augmenter sa confiance en moi que pour répondre aux procédés de Marcar-^ tenay, Hughes et Goot, que je lui confie (au nabab) les prisonniers anglais, «c
« Le nabab me comble d'amitié et de compliments, peut-être pour pallier ses torts vis-à*vis de notre armée. M, Duchemin est hors de danger, mais sa tète est affaiblie (2^. d
Le nabab, rempli d'admiration pour les glorieux faits d'armes du commandeur, accueillit M. de Mois-
(^ ) Sîr Hughes n'avait pas voulu les échanger. (4) Lettre de Suffren à M. de Souillac, 2 juin 1782.— Archives de la marine.
NEGAPATNAM.-TRINQUEMALAY.-1782. 117
Retour
inopiné de
Tescadre
anglaise.
Juillet.
sac avec le plus vif empressement et chargea cet officier de s'entendre avec Duchemin^ dont il parut vou-^ loir oublier la froideur.
Joyeux de voir enfin ses désirs à la veille d'être accomplis, de Suffren embarque sur des transports tout un matériel de siège ; à bord des vaisseaux 1 ,200 hommes du régiment d'Âustrasie, 400 hommes tirés de l'Ile de France^de la légion do Lauzun.et des volontaires de Bourbon, deux compagnies d'artillerie et 800 cipayes. M. Despinay, excellent officier d'artillerie, devait diriger les travaux du siège. — Un incident d'un heureux présage vint encore augmenter l'ardeur de nos troupes. Le 29, la Fine s'empara , au grand bonheur de nos soldats dépourvus de vivres au milieu â*un pays sauvage^ d'une ancienne connaissance de la Praya, du vaisseau de la Compagnie la Fortilude, venant du Bengale avec des provisions de bouche. Tout semblait aller à merveille et l'expédition se dis* posait à l'appareillerage , quand le retour inopiné de l'escadre anglaise vint bouleverser les plans de l'amiral.
M. de Beaulieu , dont l'active surveillance ne se relâchait pas d'un instant , apprit que les Anglais avaient quitté Trinquemalay , et le % juillet signala leur présence à Trinquebar. — A cette nouvelle, de Suffren, sans perdre un instant de vue ses hardis projets sur Negapatnam, appareille pour aller au devant de sir Ëdwars Hughes lui présenter la bataille ; mais, inspiré par une sage prévoyance, il expédie à l'Ile de France six bâtiments légers pour se procurer des mâts, des munitions et des vivres.
« J'ai embarqué 700 Européens et 800 cipayes, en Yoiià bien assez pour attaquer les Anglais, prendre Negapatnam^ si nous les battons, et secourir Geylan au besoin. Je n*ai pas voulu embarquer un seul homme sans Tavis du nabab.
« Je laisse à terre 800 malades ; envoyez-moi du monde et de l'argent : avec cela tout ira bien, mais sans cela rien ne peut aller. La misère est telle dans ce pays que, même avec des marchandises, on trouve difficilement de l'argent. Mettez tout en usage pour en avoir ; ne comptez pas sur Ceylan, vous ne pouvez en avoir que de Batavia ; ils m'ont envoyé 200,000 florins; j'en ai donné 50,000 aux Hollandais, 1 00,000 à l'armée ; voyez dans quel état je suis.
«Les capitaines me désolent pour leurs tables;il faut payer Ghelingues, Lascars, Macouaïs, etc. C'est un espèce de miracle qu'avec si peu d'argent l'escadre ait pu subsister, personne ne donne de lettre de change : écrivez fortement à M. le maréchal de Castries.
a J'enibarque donc 400 hommes et 800 cipayes pour renforcer l'équipage de l'escadre, 300 hommes de plus pour le siège de Negapatnam, soit pour aider les Hollandais, en cas que la sortie des Anglais eût pour objet Ceylan.
a Je pars demain pour aller les attaquer; si je suis heureux, je ferai ensuite le siège de Negapatnam, mais quoiqu'il arrive, je gagnerai le vent de Ceylan (1). »
(1) Lettre de Suffren à M* de Souillac, 2 juillet 1782;
NEGAPATNAM. — TRINQUEMALAY. — 1 782. 119
Les brises de terre molles et variables conduisirent successivement Tescadre à Porto-Novo, à Tembouchure du Colram ; puis, enfin, à la hauteur de Negapatnam , devant laquelle les vaisseaux ennemis sô tenaient sur leurs ancres.
 l'aspect du pavillon britannique, le commandeur, décidé à combattre son adversaire dans toutes les positions, donne Tordre d'être prêt à mouiller et de faire branle-bas.
L'escadre s'avançait en bon ordre, le Héros en tête, lorsqu'à 3 heures un grain violent causa à VAjaœ la perte de son mât de hune et de son perroquet de fougue, faillit le faire engager et l'obligea de céder sa place au Vengeur. En outre, la brise passant au Sud mit les Anglais au vent de nos vaisseaux, et permit à l'amiral Hughes d'appareiller et d'éviter le combat malgré la supériorité que lui donnaient le vent et l'inaction forcée de YAjaœ.
(Combat de Après quelques bordées, les deux escadres rivales,
N^patnam. r ^ ^ »
6 )uuiet. décidées à s'observer, vinrent mouiller tout près l'une de l'autre. Mais le lendemain (6 juillet), aux premières lueurs de l'aurore, elles étaient sous voiles et prêtes pour la bataille : YAjaœ seul n'avait pas encore su réparer son avarie, malgré le secours de la Bellone et 15 heures de mouillage dans une mer magnifique.
Ce fut une tâche pour son commandant, M.Bouvet, qui jusque là avait déployé de l'énergie et un véritable talent. Mais ce qui fit bondir d'indignation le bouillant amiral, ce fut de voir ce capitaine demander à relâcher en présence de l'ennemi 1 ~ Le signal de mé^
contentement et celui d'un refus absolu furent la réponse de Suflfren, —
Sir Hughes avait formé sa ligne de bataille de front, les vents soufflant du S.-O. A 7 heures 40 minutes, il donna Tordre de porter sur notre armée.
Le commandeur, qui savait son adversaire peu entreprenant, vira de bord vent devant pour rétablir de Tordre dans sa ligne. Cette manœuvre hardie aurait pu lui être désavantageuse, mais Tennemi ne sut pas profiter du moment favorable et se contenta de prolonger notre ligne comme pour la reconnaître. Ce fut en ce moment que VAjaoOy voyant Tescadre française s'éloigner de lui dans une de ses évolutions, coupa son câble et se retira complètement, laissant de Sufiren avec des vaisseaux inférieurs en artillerie à ceux de Tennemi.
 9 heures 1 /4 , par suite d'une méprise, le Bizarre abandonna son poste pour se rapprocher du Héros, ce qui dérangea Tordre de bataille; le commandeur irrité contre le malheureux capitaine La Landelle , l'envoya à la queue prendre sa place entre le Vengeur etTOrtent. Ce futTinstant que choisit Tamiral Hugues pour faire porter sur notre ligne, en dépendant. Au grand mât du Héros , les deux armées voient aussitôt monter le pavillon blanc à croix rouge surmonté du pavillon mi-partie rouge ^t blanc ; c'est le signal d'ouvrir le feu. Nos batteries s'embrasent et les vaisseaux anglais y répondent en grondant et en reprenant leurs amures.
NEGAPATNAM. — TRINQUEMALAY. -• 1782. 121
De GuvervHIe, sur \e Flamand (1), avait profité du désordre qui régnait à bord du Héros (anglais) et de VEoDeteff par suite d'un abordage, pour ouvrir un feu très*vif sur ces deux formidables adversaires, sans remarquer que YAnnibal, resté en arrière par le travers de VhiSy ne continuait pas son aire. VIsis soutint vaillamment le choc de Tromelin qui compta bientôt dans son équipage 28 morts et 80 blessés , parmi lesquels M. deRigny, alors lieutenant de frégate et depuis amiral de France.
Au même instant le Sévère opposait à la puissante artillerie du Burfort une sérieuse résistance , tandis que le Brillant de 54^ par la vivacité de son feu, contrebalançait la supériorité du Sultan de 74.
(4) Vaisseau de tête par la retraite du Bizarre.
Les escadres combattaient dans Tordre de bataille suivant :