‹ Le Bailli de Suffren dans l'IndeChapitre 13 sur 29 · CORPS DE BATAILLE · texte numérisé non relu

CORPS DE BATAILLE

Petit-Aïubal ... 50, De Galles.

Sphinx 64, Du Chilleau.

(DeS«flr<i,|éiéral.

' j De Moissac.

Illustre 74, De Bruyères.

Flamand. , . 5^, De Salvert.

ABRIERE-GARDE.

Ajax 64, De Beaumont

Consolation. 40, De Péan.

Annibal 74, De trowlia, €•■■«.

Vengeur 64, De CuYerville

Bizarre 64, La Landelle.

Fine, 36. Sellone, 36. Pùrtuné^ 4 8.

Héros.

1782-TRINQUEMALAY.-ACHEM.-1783. 151

qu'à portée de pistolet. Puis, impatienté de la lenteur de ses vaisseaux, il fait appuyer cet ordre d'un coup de canon.

Cette détonation fut mal interprétée et toutes les batteries françaises (même celles du Héros) s'embrasèrent au même instant. De Suffren se vit donc forcé de combattre avant que sa ligne ne fut formée comme il le désirait. Hughes répondit à son agression par le signal de bataille et l'engagement devint général.

Le Vengeur et la Consolante essayèrent de doubler, par dessous le vent, les vaisseaux de l'arrière-garde anglaise, pour la mettre entre deux feux ; mais Alms et Wood devinant cette intention, la prévinrent par une manœuvre habile. Cuverville et Péan, contraints de combattre les ennemis au vent, attaquèrent avec fureur le Worcester et le Montmouih.

Au centre, le Héros, V Illustre et VAjaœ avaient à soutenir seuls un feu terrible; abandonnés par le Sphinx et le Petit^Annibalf ils ne se voyaient point secourus. Le Bizarre était resté en arrière sans se placer par le travers d'aucun vaisseau ennemi ; quant à YAnnibalet au Flamand , ils se tenaient à l'abri dans la hanche de tribord des trois vaisseaux engagés, ne tirant qu'à longue portée.

Nos cinq vaisseaux d'avant-garde , renforcés par VAnnibal et le Flamand, s'embarrassaient mutuellement, et alourdis par un mauvais vouloir évident, ne cherchaient pas à réformer leur ligne. Pourtant, au milieu de ce désordre, VEœeter désemparé fut con-

traint de se retirer, et Ylsis^ qui le remplaça à la tête

de la colonne, perdit son jeune et brave commandant,

Lumley.

Pendant cette première heure de la bataille , le

Défection BailU engagé , contre sa volonté et ses calculs, dans

de plusieurs" o o ' »

commandants une lutte inégale, appelait en vain d'Aymar et Tromelin auprès de lui. Le premier (1) avait une voie d*eau par son inadvertance ; quant à la trahison du second, elle était flagrante. De Kersauson fut le seul qui accourut à l'appel de son général, sans pourtant passer entre nos trois vaisseaux compromis et l'ennemi, auquel il aurait pu envoyer ses bordées bien nourries.

À l'arrière de notre Ugne, le vaillant capitaine de la Consolante, Péan, est tué par une grenade tombée de la hune d'artimon^ au moment où le capitaine du Worcester quittait son banc de quart mortellement blessé. Quant à Guverville, il venait de se retirer du combat au grand étonnement de toute l'escadre, qui ignorait que le Vengeur avait épuisé ses munitions» Un violent incendie, en éclatant à bord de ce navire, vint encore augmenter le désordre de notre arrièregarde.

L'escadre continuait à combattre ainsi sans ordre. VAnnibal, gêné par la Comolante, quitta son poste dans l'intention de venir se placer en avant du Héros,

(1) Le commandant du St-Michel avait fait ouvrir les sabords sous le vent de sa batterie basse, sans assez remarquer la forte inclinaison de son vaisg^au qui eut bientôt trois pieds d'eau dans la calÇé

1782 -TRINQUEMAUY. ^ AGHEM. - 1783. 153

laissant, par cette manœuvre, un grand vide que vinrent remplir V Illustre puis YAjaœ. En vain le général conservat-il à son grand mât Tordre d arriver à portée de pistolet de l'ennemi (1); les capitaines n'obéirent pas.

A 4 heures, les six vaisseaux d'avant-garde honteux de leur inaction, voulurent virer vent devant, mais la brise qui mollissait ne leur permit pas d'arriver à portée. Le Héro$ et Y Illustre restés seuls (2) en face de Tennemi pour soutenir l'honneur du pavillon français , couraient risque d'être enveloppés si l'avant-garde de sir Hughes venait à virer de bord. En vain, les frégates essayèrent -elles dé venir les prendre à la remorque, surprises en calme plat, elles ne purent arriver jusques à eux,

Alors St-Félix, dont le vaisseau Y Artésien jouissait d'une marche supérieure, sent son cœur s'émouvoir à la vue du danger de l'amiral, le remord d'avoir trahi le grand homme auquel il devait son avancement, et qui l'avait sauvé en pareille circonstance, lui rend sa fougueuse énergie ; il porte son vaisseau contre ceux de l'avant-garde ennemie. Une canonnade terrible

(4) Suffren commençait à dédaigner la routine professée par les amiraux de son époque, consistant à ranger l'escadre sur une seule ligne de bataille ; il ne tenait non plus aucun compte des traditions de combat à moyenne distance préconisées depuis deux siècles. C'est à portéa de pistolet qu'il engageait l'action ; c'est en plein bois, comme Duguay-Trouin, qu'il faisait diriger le tir de ses bouches ^ feu ; V. Batailles de terre et ck mer , pat M; le vice-amiral comte Bouët-Willaume»»

(2) VAjax avait pu se retirer,

éclate, VIsis et le Héros anglais sont obligés de dévier de leur ligne.

Malgré la puissante diversion derArtënen, Suffren, au désespoir et se croyant abandonné par son escadre entière, veut s'ensevelir sous les flots avec les débris de son glorieux navire. L'équipage aussi héroïque que son chef vomit des torrents de fer et de feu contrôles vaisseaux qui le pressent. En vain le Brillant et Y Artésien prennent-ils au combat une part magnifique quoique tardive, la position de l'amiral est des plus critiques ; le grand mât, le perroquet de fougue et le petit hunier du Héros, s'abattent à la fois avec fracas entraînant dans leur chute la grande enseigne et le guidon du chef d'escadre. Sufiren, averti par les hurrah des Anglais , bondit sur la dunette, l'œil étincelant de fureur. Sa voix tonnante domine la grande voix de la bataille : « des pavillons ! qu'on apporte des « pavillons, tous les pavillons blancs qui sont à bord « et qu'on en couvre tout mon vaisseau ! »— - A ces cris de rage, l'équipage enivré d'enthousiasme transforme le Héros en un volcan terrible. Le Burford, le Sultan et le Super b, maltraités dans leurs œuvres mortes, sont forcés de ralentir leur feu, après avoir perdu beaucoup de monde. (1)Mais l'amiral a tiré

(<) Les Français se trouvaient au vent; par Tinclinaison de leurs vaisseaux , ils avaient tiré en plein bois et tué beaucoup de monde aux Anglais ; le contraire avait eu lieu chez ces derniers , leurs vaisseaux placés sous le vent , se trouvant avoir le côté qui combattait très-élevé, leurs coups portaient haut dans la mâture et dans le gréement des vaisseaux engagés.

1782-TRINQUEMALAY.--ACHEM.-1783. 155

4 ,800 coups ; les boulets manquent, et les canonniers tirent quelque temps à poudre pour ne pas laisser apercevoir à l'ennemi leur horrible détresse.

Un moment le Bailli fut sur le point de mettre les pinces dans les canons, de se laisser ensuite serrer par les vaisseaux ennemis pour se faire sauter au milieu d'eux. Heureusement la nuit arrivait, l'escadre anglaise désemparée par les coups de ces terribles jouteurs commençait à se fatiguer de la lutte.

Du Ghilleau n'avait consenti qu'avec peine aux lâches intrigues qui livraient le Bailli à Tennemi, il voulut prendre part au combat à la tète des six vaisseaux d'avant-garde, honteux de leur immobilité volontaire. Â 5 heures 35\ sir Hughes prévenu de ce mouvement, fit virer son escadre vent-arriëre dès que la brise d'Est -Sud-Est se fit sentir (il y avait eu jusque là lutte de vents). Pendant cette manœuvre, la division d'Aymar orientée 'vint enfin couvrir nos trois vaisseaux compromis ; le feu s'ouvrit alors avec vigueur, et la bataille s'engagea telle qu'elle aurait dû l'être dès le commencement de l'action ; mais la nuit qui enveloppa les combattants permit aux douze vaisseaux anglais, dont la majorité abîmée par nos boulets coulaient bas, de se retirer lentement et avec grand peine sur Madras, devant nos onze vaisseaux en bon état, grâce à leur honteuse inaction.

a Les Anglais avaient pris chasse , grand largue sur une ligne ; Sufi^ren signale de les poursuivre sans ordre pour les arrêter tous ; mais il ne peut réaliser son projet avant la nuit et Hughes, dont les vaisseaux

continuent à fuir, échappe sans pertes des mains de son terrible adversaire (1). »

Suffren, qui avait eu à combattre seul six bâtiments anglais, était d'un mécontentement extrême à la vue de ses trois vaisseaux presque rasés. Convaincu, malgré leurs excuses, que ses capitaines l'avaient aban^ donné par une basse jalousie, (2) il s'en plaignit amèrement à M. de Souillac :

a Je commençai le combat, lui écrivait-il, quinze a contre douze, car j'avais mis en ligne la Consolante. « Ce que vous ne croirez pas, c'est qu'il n'y a eu que « le Héros, V Illustre et YAjaœ qui aient combattu de « prës.Cependant tous,oui, tous, ont eu la plus grande « facilité de s'approcher, et vous , qui êtes marin, «r comment pourra-t-on vous persuader qu'ayant gat gné la tête d'une ligne qui court largue, on n'a pu a s'en approcher et qu'il en a été de même pour les « vaisseaux qui marchent bien ? Enfin, ce qui fait leur « condamnation, c'est que le Héros et VIllustre\ l'un « marchant très bien, l'autre très mal ne se sont point a quittés, ont été écrasés et ont perdu chacun leur a grand mât. » (23 septembre).

Les Anglais même firent justice de la défection de ces officiers indignes de servir sous unsi grand homnie^ et la gazette de Calcutta reconnut qu'il avait été très mal secondé.

(1) Comte Bouët-Willaumez, vice-amiral; ouvrage cité, p. 89.

(2) Le bailli était moins ancien que plusieurs de ses capitaines issus de familles considérables. M. Tromelin fomentait ces misérables intrigues et s'était mis à la tête de la coterie d'officiers qui demandaient à quitter Tescadre.

1782 ~ TRINQUEMALAY. - ACHEM. - 1783. 157

Le Bailli demeura mattre du champ de bataille oii il avait espéré ensevelir sir Hughes et son escadre ; mais ce stérile honneur ne le consola pas des graves avaries éprouvées par ses trois vaillants vaisseaux.

ce Le Héros a perdu son grand mât , son petit de « hune , le perroquet de fougue et 1 20 hommes , « dont 50 morts sur place. Vlllustre, commandé « par M. de Bruyères de Ghalabre, a partagé tous « mes périls, ne m'a point quitté et s'est fort distina gué. 'On ne peut mieux se conduire qu'il Ta fait, oc si tous eussent fait de même , nous étions maîtres « de rinde à jamais. Je suis revenu; à force de traa vail je me réparerai. Dieu veuille nous faire joindre a bientôt M. de Bussy (i). >\

L'escadre resta en panne toute la nuit et le lende^ main mit le cap sur Trinquemalay, traînant après elle ses navires si glorieusement mutilés.

vorient se Le 7, OU aperçut le mât de pavillon et on s'appré-

perd près de / r ^ r rr

Trinque- tait à entrer dans la baie, lorsque T Orient (2) s'échoua 7 septeii]i}re sur hPointe^Sak par suite de l'orgueilleuse ignorance d'un officier de quart qui avait dédaigné les avis de son pilote. Un instant on espéra le renflouer, mais il talonna sur des rochers et cet accident joint à sa vétusté consomma son naufrage.

L'armée, retenue par les brises de Nord-Ouest au mouillage de la Pointe^-Sale, et attristée de la perte

(1) Lettre de M. de SufTren à un de ses amis, du 4 4 septembre \1S%, publiée dans la Gazette de Francele 31 mars 4783.

(2) Pendant que l'on établissait des mâtereaux à bord du Héros, le bailli avait hissé son pavillon à bord de VOrienty mais il venait de le quitter au moment du sinistre.

d'un de ses gros vaisseaux de 74, fui se réparer le 17 au fond de la baie, au moyen des débris du bâtiment naufragé et de divers échanges que les navires firent entre eux. Pendant ce temps, la Bellone allait reconnaître la position de Goudeloure qui donnait de Tin* quiétude au Bailli.

Cependant , la situation générale n'avait point empiré ; malgré Tinsuccès du dernier combat, l'amiral était parvenu en fin de compte à empêcher la combinaison de Goote avec Hughes et forcé celui-ci à rentrer à Madras.

t Si la réunion des deux divisions s'effectue avec mon escadre , nous pourrons entamer de grandes choses ; mais d'ici là, il y a de terribles moments à passer. Si je pouvais tout dire quoique je n'aie pas détruit l'escadre anglaise, on m'estimerait comme militaire, surtout si l'on savait quel courage il a fallu pour rester ici, malgré la disette de tout et les sollicitations et les ruses qu'on a employées pour me faire retourner à l'Ile de France. Je ne sais ce qui en arrivera, mais je sais bien que si j'eusse quitté la côte tout était perdu.

« Yoici cependant le résultat depuis que je suis dans l'Inde : j'ai pris cinq bâtiments appartenant au roi d'Angleterre, trois à la Compagnie et plus de soixante bâtiments particuliers ; j'ai soutenu notre armée , je lui ai fourni des vivres et de Targent. Tout ce que je désire c'est de bien faire, de mériter l'estime du Roi, celle des ministres et du public (1). »

{<) Lettre à M. de Souillac, U septembre 4782.

1782 - TRINQUEMAUY. - ACHEM. - 1783. 159

a J'ai été quelques jours dans les peines les plus cruelles : je savais M. Goote près de Goudeloure et je ne pouvais aller au secours de cette place. L'arrivée delà Belhne qui m'apprend la retraite de ce général me tranquillise. J'irai cependant y faire un tour. Envoyez, je vous prie, à Trinquemalay tout ce qu'il faut pour monter un port en petit et suppléez à tout ce que j'ai pu oublier dans la lettre commune. Je n'écris pas à M. de Bussy, parce que je le crois parti. Je partirai d'ici le 28 , j'irai à la côte ; j'y serai peu de temps et de là je prendrai un parti pour l'hivernage. »

« L'escadre anglaise a souffert , il y a eu deux capitaines tués, un troisième a perdu un bras. On assure aussi qu'un vaisseau a perdu son grand mât. Le combat a empêché la combinaison avec M. Coote et l'a fait rentrer à Madras. Je ne puis savoir où j'hivernerai, mais envoyez toujours tout ce que vous pourrez à Trinquemalay (1). »

Quatre capi- Le 13 septembre, MM. de Tromelin, de St.-Félix, donnent leurs de la Landelle et de Galles demandèrent et obtinrent pourserendre de se rendre dans la colonie de l'Ile de France , sur le

à TDe-de-

France. Pulvériseur, Gette démarche rendit évidente la ca- ^782. ^ baie fomentée par la jalousie de Tromelin, qui n'avait jamais pris part à aucune action. Son départ, ainsi que celui de la Landelle, ne laissa aucun regret. Mais il n'en fut pas de même de celui de M. de St. -Félix, dont on avait su apprécier le bouillant courage en

(1) Archives de la marine.— Lettres à M. de Souillac, 43 septembre 4782.

môme temps que les emportements et la vanité; quant à M. de Galles, ce brillant officier qui devait à Suffren son grade de capitaine de vaisseau, il était d'une santé délicate et n'aspirait qu'au moment de quitter la mer pour ne plus y reparaître.

Quand les mutations (1), que nécessitaient le dé« part de ces capitaines, dans le personnel de Tescadre furent opérées, l'amiral expédia le cotre le Lézard k Trinquebar pour faire passer à Piveron l'avis de sa prochaine arrivée devant Goudeloure.

Le 30 septembre, l'escadre réparée et approvisionnée mit sous voile pour la côte de Goromandel (2), laissant la place de Trinquemalay pourvue d'une nombreuse garnison.

Mort de Douze jours après le départ de la flotte française Le comte de Goudcloure , Duchemin avait succombé à la longue remplace, et cruelle maladie qui le minait. L'armée fut loin de ^782. regretter un général inhabile qui n'avait pas su s'attirer la considération des alliés et l'estime d'Hyder-

(4) Ces changements ne pouvaienr avoir que des effets déplorables, en amenant au commandement des officiers étrangers à leurs vaisseaux et à leurs équipages.

(2) Au moment de son départ, le bailli écrivait à M. de Souillac :

« J'irai au rendez-vous (Achem) ; je ne sais pas si je pourrai « le gagner ; ma position est des plus embarrassantes. — Il « serait long et superflu d'entrer dans des détails, mais je me « vois dans une situation où il faut deviner et où il est impos- « sible de le faire. Envoyez-moi, à Trinquemalay, des munia tions, des vivres, des articles de marin et de port, le plus que « vous pourrez. Je pars aujourd'hui. » 4*' octobre 4782. (Archives de la marine).

1782 — TRINQUEMALAY. - ACHEM. - 1783. 161.

Aly. Le comte d'Offelize, colonel d'Auslrasie , prit le commandement ; il joignait à un caractère très-froid un jugement sain et une instruction supérieure. Resté étranger à la politique indienne, la mort de Ducbemin le trouva ignorant de toutes les intrigues qui Tentouraient; mais il eut l'heureuse pensée de s'ad« joindre un excellent officier , M. de Boissieux , esprit ardent, ambitieux, dont les qualités contrastaient avec les siennes et leur servaient de complément. Le na* bab, plus satisfait de ses rapports avec le nouveau commandant, partit le 15 août pour empêcher l'armée anglaise de ravitailler Velloure. Mais , malgré sa diligencci Eyre-Goote le prévint , fit 200 milles en 1 4 jours et se retira après avoir pourvu la garnison de vivres abondants.

Notre petite armée, délaissée par Hyder^Aly qui de son séjour d'Ârcate dirigeait le siège de Yelloure, ne se vit pas sans inquiétude éloignée du nabab et de Tippoo-Saëb, occupé au loin, dans le Tanjaour, dans le sud de la presqu'île indienne. Goote instruit decet isolement , quitte Madras , s'avance le long de la côte vers Pondichéry et vient camper sur le coteau de Perimbé d'où il menace nos soldats en attendant l'appui que doit lui fournir l'escadre britannique.

Au moment où le général anglais se disposait à at*taquer nos avant-postes, retranchés dans les environs de Goudeloure, il apprend le retour à Madras des vaisseanx délabrés de sir Edwards qui avait perdu le tiers de ses équipages (1). Inquiet de ces nouvelles, il re-

(\) Les vaisseaux de Sir Hughes de 650 hommes étaient réduits à 400.

nonce à son attaque et court reprendre ses cantonnements de Madras que la cavalerie mysoréenne commençait à affamer.

M. de Suffren , rassuré sur le sort de notre armée par le retour de la Bellonet avait quitté Trinquemalay le 1*^ octobre et faisait route sur Goudeloure, lorsqu'il aperçut sous la forteresse de Négapatnam un navire anglais cherchant à s'échouer' pour éviter d'être pris. M. de Latour du Pin, oflScier du Héros, chargé de s'en emparer, aurait pu le renflouer au moyen des nombreuses embarcations qu'il avait à sa disposition ; mais , impatient de quitter le dangereux voisinage des batteries anglaises, il incendia ce joli navire chargé de munitions, au grand regret de Tamiral. Devant Trinquebar, un message du gouverneur avertit le Bailli que sir Hughes avait envoyé le Sultan s'emparer , au mépris du droit des neutres , de tous les navires français et hollandais mouillés sous la protection du pavillon danois , et que la mouche de l'escadre (le Lézard) était une des victimes.

Perte Suffren fut courroucé de cette déloyale manœuvre,

le 5^^^ iii^îs s^s ennuis ne touchaient point encore à leur GouS^ure. terme. Au moment de l'arrivée de l'escadre à Goude^ * ^f^^ loure, le 4 octobre, le Bizarre voulant éviter un abordage avec le Sphinœ, longea de trop près la terre et fut s'échouer par le plus beau temps du monde. La bravoure et le dévouement bien connus de son commandant , Tréhouret de Pennelé , firent attribuer sa fausse manœuvre à un défaut de jugement. Malgré les efforts de toutes les embarcations de Tescadre , le

1782 — TRINQUEMALAY. — ACHEM. — 1783. 163

Suffren

va hiverner

à Achem.

15 octobre

vaisseau balloté sur la barre par le renflement des flots qui y déferlaient ne put être sauvé.

Ce nouveau désastre causa au Bailli des regrets d*autant plus vifs , qu'il apprit presque en même temps l'arrivée à Bombay de Robert Bikerton avec cinq vaisseaux et un convoi très important. La réunion de ces forces à celles de sir Hughes rendait la lutte trop inégale ; la grandeur d'âme et le génie de Suffren pouvaient seuls suppléera cette infériorité, — Partir, c'était abandonner aux Anglais tous les avantages que sa seule valeur avait conquis ; malgré le mauvais état de sa flotte , le découragement de ses officiers , il resta sur cet océan théâtre de ses exploits.

Chassé de la côte de Coromandel par les mauvais temps qu'amène toujours la mousson de N.-E., et considérant, d'autre part, l'insalubrité et le peu de ressources (I) de la rade de Trinquemalay, le Bailli résolut d'aller passer le temps de l'hivernage dans la vaste baie d'Âchem, située a la pointe nord de Sumatra (2).

Donnant habilement le change aux Anglais et à ses équipages, il annonce hautement son intention d'hiverner à Trinquemalay (3) et met à la voile, le 15 octobre; au début d'un ouragan épouvantable. Ce

(i) Sous le rapport des vivres.

(2) Nul autre point n'était plus convenable pOui* y radoubei' et caréner ses vaisseaux.

(3) Pour mieux tromper les Indiens, colporteurs de nouvelles, il prit même des officiers et des effets destinés à la garnison dé trinquemalay;

Tempête sur coup de vent , auquel noire escadre échappa grâce à de Madras; l'à-propos de son départ , surprit l'escadre anglaise

cette ville en .„ , » ^.. »» , . .

proie à une au mouillage^ au moment ou bit Hughes donnait à famine, bord du Superb^ une fête magnifique aux damés de 1782. ^^ Madras, Les vaisseaux eurent à peine le temps de couper leurs cables, de dérader ; plusieurs d'entre eux, non encore réparés des avaries éprouvées dans l'engagement du 3 septembre^ coururent de grands dan«« . gers. Le Superb et YEœeter démâtèrent, d'autres furent tellement maltraités qu'ils ne purent désormais ' naviguer; en outre, un grand nombre de bâtiments de la Compagnie coulèrent ou furent jetés à la côte dans cette nuit d'épouvantable tempête.

Lorsque le jour vint éclairer ce sinistre, on vit la côte, dans une étendue de plusieurs milles, couverte d'épaves et de cadavres.

Pour comble de malheur, une horrible famine décimait la population de Madras qui , le 28 octobre, avait déjà perdu 10,000 personnes. À cette lamentable nouvelle, la présidence du Bengale s'empressa d'envoyer des secours abondants, mais quelque diligence qu'y mit le gouverneur Hastings, ces vivres ne purent arriver qu'en décembre.

Quatre jours après le départ de l'amiral Hughes, le Commodore Bikerton mouilla avec sa division navale sur la rade de Madras. Doué d'une activité infatigable, il résolut de se mettre à la recherche de l'escadre anglaise et de retourner à Bombay où il parvint le 28 novembre, tandis que les vaisseaux de Sir Hughes, dispersés par la tempête, n'arrivèrent que du 1 4 au 21 décembre dans ce port.

1782 — TRINQUEMAUY. — AGHEM. -• 1783. 165

Les désastres éprouvés par les Anglais dans cet ou* ragan, sauvèrent nos vaisseaux délabrés que le prudent chef de l'escadre holIandaisOi Schryver, laissait exposés aux hasard de la guerre, sans leur apporter le concours de ses huits vaisseaux mouillés paisible* ment à Batavia.

7 novembre L'île de SuHiatra, choisie par l'amiral français pour hiverner^ est la plus occidentale du groupe auquel on aâecte le nom de Malaisie, mais aussi une des plus riches. Au N.-O. , au-dessus de la partie habitée par lesBattas, s'étendait le royaume d'Achem, dont les luttes opiniâtres avec les Portugais remontaient au temps d'Albuquerque et de Georgio de Brito,

La ville d'Achem, située à l'extrémité d'un territoire fertile, était presque enveloppée d'une forêt de cocotiers, de bambous, d'ananas, de bananiers, traversée par une rivière couverte de bateaux. Dans cette forêt étaient semées plus de 8,000 maisons, tantôt éparses, tantôt groupées pittoresquement par petits quartiers; le tout tellement voilé par de grands massifs d'arbres, que de la rade on n'y aurait jamais soupçonné l'existence d'une ville.

Le roi d'Achem, effrayé de voir arriver (1®"^ novembre) dans sa rade une escadre aussi considérable, refusa d'abord de laisser élever des tentes pour les malades. Sufifren aurait pu s'établir de force sur le rivage, il préféra garder ses marins à bord, sur la considération des maladies qu'ils pouvaient contracter à terre et des collisions que la jalousie des Malais n'aurait pas manqué de faire naître : Plus tard, le roi^

rassuré par la conduite sage et réservée des Français, leur permit de faire du bois et de dresser quelques tentes sur une des iles qui ferment la baie.

. ^i^?K \ Pendant cette relâche, le Bailli s'efforça de mettre

du bailh à

Acbem. la flotte en état de reprendre la mer des les premiers beaux jours, son désir le plus ardent étant de reparaître dans le golfe du Bengale et sur la côte de Goromandel avant le retour de Tamiral anglais. Le 18 novembre, la Pourvoyeuse , qu'il avait expédié? au comptoir hollandais de Malac pour chercher des mâts de rechange, laissa tomber Tancre dans la rade malaise. Mais son commandant, M. de Lanuguy-Tromelin, avait eu la faiblesse de laisser passer sans s'en emparer cinq bâtiments de commerce de la Compagnie chargés de plusieurs millions. Il eut beau chercher à se disculper par Texhibition de son journal, le Bailli mécontent lui répondit, après en avoir pris connaissance : « Eh bien ! M. de Lanuguy, je persiste à dire « que vous avez entaché le pavillon, » Cet officier s'estima heureux, pour fuir les regards courroucés de l'amiral , d'avoir à remorquer à Trinquemalay le Vengeur qui coulait bas.

Suffren, dont le génie entreprenant était constam-^ ment tenu en éveil par son animosîté envers l'Angleterre et la position d'infériorité numérique de son escadre, avait conçu le hardi projet d'attaquer et dd détruire la riche présidence de Madras. Il comptait pour atteindre ce but, sur la réunion des forces de Bussy , sur l'alliance d'Hyder-Aly et sur la présence à Bombay de Sir Edward Hughes. Son esprit secom-

Pigitized by

1782 — TRINQUEMALAY. ^ ACHEM. — 1783. 167

plaisait dans la conception de cette audacieuse entre* prise, lorsque la corvette le Duc de Chartres, aux ordres de M. de Kersaint, \int lui apprendre le malheureux sort des convois confiés à MM. de Guichen et de Soulanges, Tépidémie qui régnait dans les équipages de M. de Peynier et les revers du comte de Grasse. Ce qui désola surtout le Bailli , ce fut la nouvelle de la condamnation du vaisseau Y Alexandre, que Ton brûla à cause de Tépidémie terrible qui régnait à bord, le mauvais état du Hardi et de plusieurs autres navires de Peynier (1 ).

Cependant notre amiral, sans se laisser décourager, se raidissait contre les obstacles qu'une fortune jalouse opposait à ses énergiques efforts. Il brûlait de venger nos revers d'Amérique et Tinsuccès de Gibraltar par une victoire éclatante.

Comprenant qu'il devait se borner pour le moment à observer les forces de l'ennemi et à troubler son commerce, il détacha de son escadre deux fins voiliers, VAnnibal {mghis) et la Bellone, avec ordre de croiser sur les brasses du Gange, pour intercepter les navires

(\) A Madame de Seillans. « Je me porte fort bien, ma chère « amie, c'est la seule bonne nouvelle pour vous que j'aie à « vous mander. Il est à craindre que les malheurs d'Europe et flt d'Amérique îi'influent prodigieusement sur notre position. « Une malheureuse épidémie, qu*a eue la division de M. de « Peynier, a fait tout manquer. Si je me retire bien de l'Inde, « ce sera un grand bonheur. J'étais ici en attendant huit vais- « seaux et autant de mille hommes : arrive un aviso qui « m'apprend qu'un convoi pour l'Inde est pris et que l'autre « est arrêté par la maladie. En vérité, c'est trop de malheurs « à la fois. » (Rade d'Achem. — 30 novembre 4782.)

Insuccès de l'attaque de Ganjam.

qui descendaient de Calcutta. Ce fut inutilement , la présence de nos croiseurs ayant été signalée à cette présidence, l'embargo fut mis sur tous les bâtiments mouillés dans la rivière.

Le reste de Tescadre avait mis le cap sur la côte d'Orixa, pour y ruiner le comptoir de Ganjam et les nombreux entrepôts de produits anglais qu'on savait sansdéfeni$e. Dans ce but, des compagnies de marins bien exercées devaient agir à terre, de concert avec les troupes de débarquement Le bailli vint attaquer la côte d'Orixa auvent de Ganjam, près la montagne de Carapar, dont la forme simule un long tombeau couché sur le rivage. Non loin de là, au sud d'une jolie rivière , s'élève le fort Montereole qui sert de limite au royaume de Golconde. Mais le débarque* ment ne put jamais être opéré ; la barre, très-élevée dans ces parages, formait un obstacle infranchissable pour les canots de nos navires , et l'on ne put se procurer les chelingues nécessaires.

Pendant ces tentatives infructueuses , l'escadre opéra plusieurs captures importantes , entre autres, la frégate de 30 canons le Cotoentry, qui vint étourdiment mouiller de nuit au milieu de nos vaisseaux. M. d'Herly, heureux d'en recevoir le commandement, s'empara le même jour d'un beau navire de la Compagnie chargé de draps.

Par ces dernières prises on eut connaissance de la 7 lécembrê' moit d'Hyder-Aly . Cette perte était irréparable: « Quoique Tippoo- Sultan semble vouloir poursuivre les projets de son père et demeurer notre allié , il n'a ni

Mort

1782 — TRINQUEMALAY. — AGHEM. — 1783. 169

la capacité , ni le génie , ni les talents militaires du feu nabab. Ce sont des vérités dont on a eu occasion de se convaincre. Hyder-Aly-Kan était le prince le plus étonnant qui ait jamais paru en Asie. De rien, il a formé ses vastes états par la force de son bras; il a su, par son génie, les conserver jusqu'à la fin, et est mort la terreur de l'Inde entière et de la nation anglaise, au milieu des conquêtes qu'il a faites sur cette nation belliqueuse et puissante. Tippoo-Sultan a hérité subitement de ces grandes possessions , de trésors immenses , d'une nombreuse armée ; il en est trop orgueilleux. Dieu veuille qu'il sache se maintenir dans ces beaux avantages tant que nous aurons besoin de lui. Le feu nabab était , d'ailleurs , sincère ami des Français ( et je mets de côté , en disant cela , l'intérêt qui pouvait lui faire rechercher notre alliance) ; il en a donné des preuves convaincantes jusques dans ses derniers moments. Il avait pris beaucoup de confiance en moi et me donnait journellement des marques publiques de ses bontés, ce qui me facilitait son accès et m'a souvent aplani beaucoup de difficultés dans les objets que j'ai eu à traiter avec lui* Je le regrette infiniment et pour la nation et pour moi-même. »

« Tippoo-Sultan connaissait d'abord la manière dont je me suis comporté avec le feu nabab et sa bienveillance pour moi, de sorte qu'il me traite avec beaucoup d'honneur et de bonté; mais, quant aux affaires, quelle différence de génie, de lumières, d'action, de manière de gouverner de lui au grand homme qui n'est plus(1 ). x>

(4) Piveron de Morlat au bailli de Suffren, 9 février 1783»

Cette mort pouvait donc devenir funeste aux intérêts de la France , aussi l'inquiétude qu elle fit naître chez le Bailli , le fit renoncer à ses projets sur la côte d'Orixa. En conséquence , le 15 janvier, il se détermina à faire route directement pour Goudeloure. Heureusement pour la France , Tippoo avait hérité de son père, et de son attachement pour elle ^ et de sa haine pour TAngleterre.

Pendant que Tescadre française se reposait à Achem de ses rudes fatigues , le gouverneur général Hastings , pressait de lentes et mystérieuses négociations avec les MahrattesXes préliminaires de la paix avaient été arrêtés entre Mahdea-Scindia et David Andersen , et TAngleterre qui avait hâte d'en finir avec ces peu* plades belliqueuses dont ses présidences étaient constamment menacées , leur abandonnait presque toutes ses conquêtes. Ces négociations^ tenues très-secrètes, ne purent être pénétrées par Montigny et Piveron de Morlat ; cependant le premier prévoyait que les dispositions de la cour de Poonah à notre égard sesaient soumises dans la suite au développement des évène^ ments lors de l'arrivée de Bussy ; et le second , instruisit le Bailli des soupçons qu'il avait conçus sur les dispositions du Peshwa à notre égard , malgré les protestations de son premier ministre. Le retard apporté à la venue du général de Bussy par le besoin de rallier ses troupes, par l'épidémie qui les décima lors* qu'elles furent réunies à Port-Louis, par les réparations qu'exigeait le mauvais état des vaisseaux et surtout la mort d'Hyder-Aly , firent enfin pencher

1782 -TRINQUEMALAY.-^ACHEM.- 1783. 171

la balance en faveur deâ Anglais , et amenèrent la conclusion de la paix.

Qu'il nous soit permis de retracer en quelques lignes la mort de ce puissant allié. Hyder-AIy, atteint d'une tumeur charbonneuse entre les épaules , fit demander des médecins à M. d'Offelize qui s'empressa de lui envoyer MM. Rochard , médecin en chef, et Noël , chirurgien major. Une opération était impérieusement réclamée par son état ; mais , malgré Tur- ^ gence de la situation et les instances de son entourage

européen, il fallut attendre le jour fixé par les devins. Ce ne fut que 72 heures après la visite des médecins que le nabab consentit à être opéré. « Est-ce à un a grand homme comme toi , lui dit M. Noël , de « rester soumis à une telle superstition ?» Le prince resta inébranlable ; le mal fit des progrès et l'opération , tardivement pratiquée , ne put empêcher la mort de ce monarque , alors âgé de 63 ans.

L'histoire de ce prince de génie, un des plus grands politiques de l'Orient, a été retracée par plusieurs officiers français qui servirent dans ses armées. Bornonsnous à répéter que ^îette perte fut une calamité pour les intérêts de la France qu'il aimait , et un grand soulagement pour les Anglais qui commencèrent à respirer.

Avènement A la nouvelle de la mort de son père, Tippoo- Tippoo-Saëb. Saêb abandonna l'armée anglaise de M'Leod , qu'il tenait assiégée dans une place du Tanjaour (Panamy), et se hâta de venir prendre possession de l'héritage d'Hyder-Aly. Grâce au corps d'élite français de MM.

Boutenot et Poulet , et au' dévoûment de quelques chefs de Farmée du Garnate , il put triompher de quelques traîtres qui avaient tenté de partager avec les Anglais les dépouilles du vieux lion.

D'Offelize avait appris la mort du nabab ; voulant appuyer le parti français et seconder l'armée Mysoréenne qui bloquait Velloure, cet officier se mit en marche. Le colonel de Cossigny vint de sa part complimenter Tippoo sur son avènement , et le nouveau souverain , dans une longue audience ,. arrêta avec cet envoyé les opérations ultérieures.

Tippoo-Saêb , d'une taille élégante , d'une figure admirable et le meilleur écuyer de son armée , avait le désir le plus ardent d'inaugurer son règne par une victoire éclatante (1). Il prit si bien ses dis* positions , que sir James Stuart n'osa point accepter la bataille et se retira sur Madras à la faveur d'un brouillard épais , non toutefois sans être harcelé par la cavalerie du célèbre partisan Lallée.

Arrivée Le Bailli en arrivant à Goudeloure dans les premiers

du BaïUi 1 i» . 1 t

à Goudeloure. jours de février 1 783, était fort inquiet sur le sort de

6 février ^ ^

1783. YAnnibal et de la Bellone , détachés sur l'embouchure et les brasses du Gange. Il s'empressa d'écrire au nabab, pour le complimenter sur son avènement ; mais il n'osait prononcer le nom de M. de Bussy , dont il ne savait comment expliquer le retard (2).

(4) Les Anglais, à l'approche des forces alliées, firent sauter

Vandavachy et Garangouli.

(2) Il mandait le même jour à M"' de Seillans : a Sir Hughes est encore à la coste de Malabar, et nous, à

« celle de Goromandel ; ainsi, nous voilà en paix pour quel-

1782 — TRINQUEMALAY. - ACHEM. - 1783. 173

Tippoo-Saêb apprit Tarivée du Bailli avec une vive satisfaction et fît expédier de Harny, devenu le grand magasin de larmée du Garnate, d'abondantes provisions pour ses équipages.

Goudeloure présentait en ce moment un affligeant spectacle : les hôpitaux et les ambulances, qu'on y avait improvisés, étaient encombrés de malades et de blessés dont les souffrances étaient aggravées par des privations de toutes sortes. M. deSuffren, obéissant à un impérieux devoir, bien conforme, du reste, à ses sentiments d'humanité, passa une inspection attentive de ces malheureux dont il avait le secret de relever Ténergie tout en les consolant. Contrarié de n'avoir pas trouvé M. Rochard, médecin en chef de l'armée, à son poste, il lui adressa la lettre suivante où nous trouvons l'expression d'une paternelle sollicitude unie a un grand jugement :

40 Février 1783.

« J'ai été ce matin, Monsieur, voir notre hôpital, j'aurais bien désiré vous y trouver ; j'ai remarqué que les malades étaient assez bien ; j'ai même vu que leur ration était plutôt plus forte que trop faible ; mais je vous avouerai que votre chirurgien-major m'a paru aimer un peu trop à couper ; et comme la plupart de ce qu'ils appellent blessures ne sont que des ulcères dépendant d'un vice scorbutique ou autre, il me sem-

« que temps» D'ici au temps où il viendra, je serai joint par « de puissants renforts. Si la paix ne se fait pas, nous aurons « plusieurs affaires cette année. Si l'on se bat mal ce n'est « pas faute d'être exercé . »

ble que ces malades ne devraient être traités que par vous et le chirurgien ne panser et n'opérer que selon vos ordonnances. Je crois que vous êtes trop bien intentionné pour ne pas faire céder ces petits égards d état au bien des malades. Je désirerais aussi que nos malades fussent plus séparés selon leurs maladies. Un scorbutique, qui n'a point la fièvre, . est très mal entre deux malades qui, non seulement l'ont, mais de plus ont une dyssenterie épidémique. Au reste, comme vous avez plus d'expérience que moi dans ces sortes de choses, je soumets mes vues aux vôtres.» a J'ai rhonneur d'être très respectueusement , Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

a Le chevalier de Suffren.»

Après avoir ainsi pourvu au besoin de la place , le Bailli détacha le Si-Michel, excellent voilier de 64, et le Cowentry qui avait conservé son nom anglais, pour aller intercepter devant Madras un convoi important, et fit voile pour Trinquemalay avec le reste de son escadre (1773).

28 février II trouva dans cette rade, le 23 février, le Vengeur que Ton armait d'un doublage en cuivre , un navire portugais, dont le chargement, en contravention avec les ordonnances, amena la saisie, plus un petit bâtiment (1) qui annonça l'arrivée prochaine de M. de Bussy sur un convoi conduit par M. de Peynier.

(i) La corvette le Chasseur, qui portait leprimata des dépêches, avait été capturée sur les rives d'Orixa, par la frégate la Médéa, après un combat très-inégal.

1782 ^ TRINQUEMALAY. ^ ACHEM. -- 1783. 175

L'amiral, que les vaisseaux croiseurs avaient rejoint, fit alors suspendre les travaux et se tint prêt à escorter à Goudelour ce convoi si ardemment désiré.

M. de Peynier était , en effet , parti le 24 décembre,

pour Achem oii il comptait joindre l'escadre, mais n'y

trouvant plus la Fortune, qui avait appareillé depuis

huit jours, il se décida, par une heureuse inspiration,

à se diriger sur Trinquemalay.

* ' ^^Q^ Le 10 mars on signala, à la grande joie de tout le

à^rin^S- "^^°^®» '® convoi composé de trois vaisseaux de ligne,

Jay,iomars une frégate et 32 navires. Le Bailli, qui craignait de

voir poindre à chaque instant à Thorizon les nombreux

vaisseaux de sir Hughes (tous carénés et doublés en

cuivre neuf), engagea le général à passer à bord du

HéroSf et prenant avec lui ses vaisseaux doublés en

cuivre se hâta de transporter les troupes à Porto-

Novo (1).

Malheureusement les retards apportés à leur arrivée, avaient décidé les Mahrattes à ratifier le traité de paix depuis si longtemps attendu par les Anglais (24 février 1783); et le gouvernement do Bombay , sur les vives instances de lord Macartenay, s'était décidé à envahir les vastes états de Tippoo, du côté du Malabar. Les formidables renforts amenés parBikerton, le 3 septembre 1 782, permettaient une puissante

(\) Ces troupes consistaient dans le régiment de La Mark, un bataillon d'Aquitaine, commandé par le chevalier de Damas, un bataillon de Royal-Roussillon, conduit par M. de Vaugirard, et 300 hommes d'artillerie.

Mathews.

diversion de ce côté,si les Mabrattes fidèles au traité (1 ) ne venaient point inquiéter JBombay.

dif général ^^ générai Mathews embarque , le 1:2 décembre, ses forces sur les transports de Bickerton et se dirige sur Galicut. — ^AGoa, il apprend l'heureuse délivrance de l'armée de Mac-Léod, le mouvement rétrograde de Tippoo et le retard de Bussy. Modifiant aussitôt son plan de campagne, ce général débarque sur la rivière Mirjy, et marche sur Onore, qu'il emporte d'assaut le 5 janvier 1783. Rejoint par les troupes devenues inutiles à la défense des possessions méridionales , Mathews, continuant sa marche victorieuse réduit Gowdapore, Hayder, Nagur, Bedanore et Mangalore. Quatre vaisseaux que Hyder-Ali faisait construire dans ce port tombèrent en son pouvoir. — Mais à Bedanore , le général anglais, qui avait promis à ses soldats le partage des trésors montant à 14 laks de Pagodes (2), refusa de tenir ses engagements. Les troupes mécontentes de n'avoir pu obtenir qu'un demi lak, laissèrent éclater des murmures, des signes d'in-* subordination , et plusieurs officiers supérieurs Mac Léod, Humberston et Shaw quittèrent l'armée. Malgré cette défection, Mathews poursuivit encore quelque temps ses avantages et parvint à soulever contre Tip* poo-Saëb, les partisans de l'ancien Rajah qui s'empa-

(1) C'est contrairement à deux articles de ce traité qui donnaient six mois à Hyder-Ali, allié du Peswah], pour rendre ses conquêtes, que les Anglais, sans donner connaissance au Nabab de ces conventions, envahirent ses frontières orientales.

(2) Environ douze millions.

1782 — TRINQUEMALAY. — ACHEM. — 1783. 177

rërent de Seringapatnam (1), où ils délivrèrent et s'adjoignirent les prisonniers anglais.

Tippoo-Saêb un moment surpris de cette brusque agression, laisse 3,000 Cipayes et 7,000 chevaux pour seconder les Français et rôle , avec sa formidable armée, au secours de*ses états , suivi de Cossigny à la tète du bataillon de llle de France. Quant à M. d'Offelize, qui n'avait pu résister à cette demande de Tippoo, il opéra habilement sa retraite sur Goudeloure , malgré les forces supérieures du général Stuart qui avait repris l'offensive.

M. de Bussy se trouva à son arrivée dans une position plus difficile qu'il ne l'aurait cru. Le temps et les événements avaient changé la face du pays ; son nom, sur lequel on avait tant compté, avait perdu tout prestige. L'ancien gouverneur du Deckan, le génie militaire de Salabet , l'illustre lieutenant de Dupleix , n'était plus qu'un veillard goutteux et inquiet, ignorant la politique nouvelle et la véritable situation des puissances belligérantes ; ses talents et son activité pro<^ verbiale s'étaient perdus pendant un long repos de 22 années au sein de ses immenses richesses. — Ce n'était plus Bussy l'Indien, mais bien Bussy-Butin.

La vanité de ce général, plein de préventions contre M. d'Offelize, dont il affectait de mépriser les talents réels, devait avoir de graves conséquences, auxquelles le génie de Suffren ne parvint pas toujours à remédier.

(1) Capitale des états d'Hyder-Aly.

Malgré la rapidité imprimée au débarquement des troupes, de leurs effets et de leurs armes, le Bailli, qui craignait une surprise , ne put appareiller que le 23 mars (4783). Tandis que Peynier, avec le Fendant Y Illustre, la Cléopâtre et le Cowentry allait croiser au vent de Madras pour intercepter un convoi que Ton y savait attendu, de Suffren se traînant le long de la côte, où le retenaient les vents et les courants contraires , arrivait , après une lutte pénible , en vue de Trinquemalay, le \ 1 avril.

Le BaiUi Prcsquc aussitôt la Bellone, envoyée à la décou- Trinquemalay vcrtc, signala Tescadro anglaise forte de 24 voiles, desnomb^ dout 17 vaissoaux de ligne. La partie était trop inéde^irl^^es. gale ; le signal de forcer de voiles fut hissé à bord du Héros , et tous les bâtiments gagnèrent l'entrée du port avant que Tennemi put s'y opposer, en ne laissant entre ses mains que deux transports de peu de valeur.

Nous trouvons dans une lettre confidentielle de l'Amiral à M"^® de Seillans , datée de cette époque critique, l'exposé de la véritable situation de nos forces navales, Tétat de l'opinion dans l'Inde et un jugement empreint d'une noble fierté sur ses propres actes.

(( M. de Bussy est débarqué avec une petite armée se portant bien , mais lui fort malade, n

a Les Anglais sont arrivés à la coste ; il faudra bien les aller chercher. Gomme je rentrais ici, n'ayant que cinq vaisseaux, je les aperçus de loin, ou du moins ma frégate les vit. C'est un grand bonheur. J'ai en-

1782 — TRINQUEMALAY. -- ACHEM. - 1783. 179

core deux vaisseaux dehors ; s'ils arrivent sans malencontre , je serai assez fort pour ne pas me cacher. »

« Je puis te dire qu'il est incroyable la considéra^ tion que j'ai dans l'Inde : des vers, des chansons, des lettres, etc. Mais gare les revers !.le moindre suffirait pour que les claquements de mains se changent en sifflets. Je ne puis te dire ce que nous ferons. »

a Je jouis, ma chère amie, du plaisir que tu auras eu en apprenant, au mois de mars S% que je suis chef d'escadre et, en mars 83 , que je suis lieutenant général. En lisant la Gazette , car c'est par là que tu l'auras appris, tu auras fait un beau cri de joye. présent, je te le dis dans toute la sincérité de mon cœur et pour toy seule, ce que j'ai fait depuis vaut infiniment mieux que ce que j'avais fait précédemment. Tu sçais la prise et le combat de Trinquemalay, mais la fin de la campagne et ce qui s'est passé du mois de mars jusqu'à la fin de juin est fort au-dessus de tout ce qui .s'est fait dans la marine depuis que j'y suis : peut-être y a-t-il eu plus de bonheur que de bien joué, mais le résultat est agréable pour moy et mes amis et très-avantageux pour l'Etat, car l'escadre était bazardée et l'armée perdue. Ainsi, je crois que M. le marquis de Gastries ne se repentira pas de m'avoir accordé une grâce inouïe. »

a Je ne sais pas, car, personne ne m'a écrit, les lettres du ministère étant perdues, en quelle considération je suis en France , et comment le public a pris mon avancement prématuré; mais dans l'Inde, à Madras surtout et dans nos Isles de France et de

11 avril 1788.

180 LIVBE Y.

Bourbon , je suis înâniment plus considéré que je ne le mérite. Je suis accablé de vers, de compliments, de chansons, etc. Si je passe à l'Isle de France , ils feront des folies , si leur enthousiasme n'est pas refroidi. » (13 septembre.)

Le Bailli , alarmé pour ses croiseurs du voisinage des forces si imposantes de sir Edwards Hughes , et voulant prévenir M. de Bussy de leur arrivée , jeta les yeux, pour cette mission difficile et périlleuse, sur un jeune officier plein d'un brillant avenir , M. Villaret de Joyeuse. Celui-ci prit le commandement de la iVaj/a(2esans se faire illusion sur le danger qu'il allait courir, et se contenta de demander, en riant, à l'amiral : S'il avait joint à ses instructions des lettres de recommandation pour lord Macartenay et sir Edwards Hughes ?

^I^f^ « Je commandais la Bellone ( 1783 ) lorsque nous de Ijamirai rencontrâmes Tamiral Hughes remontant de Bombay de Joyeuse, à Madras. Le Bailli voulant annoncer cette nouvelle au chevalier de Peynier qu'il avait laissé en croisière sur la rade de Madras , me ât passer sur la Nayade pour lui porter cet avis. »

« Puisque vous me mettez sur une charrette pour ce une mission aussi épineuse, donnez-moi donc, gé- « néral, des lettres de recommandation pour le lord « Macartenay et pour l'amiral Hughes, i)

<x Je sens comme vous, me dit-il, le danger qui « vous menace» mais je ne veux pas compromettre a une aussi belle frégate que la Bellone ; je veux me <K mettre en règle en cas qu'il en mésarrive à M. de

1782 — TRINQUEMALAY. — ACHEM. - 1783. 181

« Peynier , et si quelqu'un peut réussir dans ce a projet, c'est vous. »

« Le seigneur Jupiter, comme vous savez, mon cher Trublet, savait dorer la pilule (1), »

Dès le lendemain, à l'entrée de la nuit, la Nayade se voyait poursuivie par le Sceptre, resté en observation au vent de notre établissement militaire. La lune qui vint dissiper les ténèbres , obligea Villaret d'accepter un combat inégal qui dura cinq heures avec un acharnement sans exemple.

de k^S%ade Favorisés par une nuit admirablement étoilée et im^vai^au P^^ une brisc légère qui ridait à peine la surface de ^12 avrfi.^** la mer, ces vaillants adversaires combattirent presque constamment vergues à vergues. Mais la Nayade criblée de boulets et horriblement mutilée par son puissant ennemi, se vit forcée d'amener après avoir glorieuselnent soutenu l'honneur du pavillon. Le vaisseau anglais fut très-maltraité dans cette lutte inégaie , et son capitaine , Graves , en allant recevoir /Villaret de Joyeuse, lui dit : « Vous nous livrez, Mon- (c sieur, un beaub âtiment de guerre, mais vous nous a l'avez vendu bien cher. » Il fut en effet obligé de lever la croisière. — Quant à M. de Peynier, qui bloquait étroitement Madras , il eut l'heureuse inspiration de quitter la côte la veille de l'arrivée de l'escadre anglaise (12 avril], après avoir enlevé un trèsgrand nombre de navires. Bikerton voulut en vain s'élancer à sa poursuite ; il ne put parvenir à rejoindre nos heureux vaisseaux.

(i) En rade de Brest, à bord du vaisseau amiral ï Océan» 7 frimaire, an X de la République (28 novembre 4801).

Pendant ce temps, M. de Suffren; dont Tabsence de la côte de Coromandel pouvait être mal interprétée, hâtait de toute son active impulsion le radoub de son escadre dans la J)aie deTrinquemalay. L'arrivée de la division de M. de Peynier vint calmer ses inquiétudes et le tirer des transes terribles oii l'avait jeté Tabsence de cet habile officier et de ses quatre vaisseaux.

Mais la Nayade ne revenait point. Le Bailli expédia le Cowentry à Goudeloure pour savoir des nouvelles de Tarmée et prendre les ordres du général. Le 12 mai la frégate fut de retour , rapportant Tordre pressant de rallier Goudeloure, et la nouvelle du beau combat soutenu par Yiilaret de Joyeuse.

« M. le marquis de Bussy m'a écrit et donné ordre d'aller le rejoindre. Son ordre était motivé par trois raisons : le manque de vivres, le manque de munitions de guerre, et le mauvais effet que ferait dans l'Inde mon inaction. Cet ordre n'a pu me faire accélélérer mes travaux ; mais il m'a fait soutenir l'activité que j'y avais mise autant que le climat, l'épuisement des hommes , qui en est une suite , et nos travaux multipliés l'ont permis. 7>

Nous verrons bientôt que, grâce au zèle et à l'ardeur du Bailli, son escadre fut prête au jour du danger, pour sauver d'une destruction complète l'armée de ce marquis vaniteux et indolent qui semblait vou-^ loir gourmander la lenteur d'un chef d'escadre tel que Suffren.

Délivrance de Goudeloure. — Retour du Bailli de Sufiren en France.

Avril 1783. — Mars 1784.

Le marquis de Bussy. — Organisation de l'année. — Elle reste sur la défensive. — L'amiral Hughes passe devant Trinquemalay sans oser attaquer Sufifren. — L'armée anglaise marche siu* Goudeloure. — Combat du 13 juin 1788, sous les murs de cette ville. — Détresse de l'armée de Bussy. — Victoire de Suffren sur les Anglais , le 20 juin. — D délivre l'armée. — La Médéa frégate anglaise vient annoncer la paix. — Rappel de M. de Suffren. — Il est élevé au grade de lieutenant général. — H quitte l'Inde, le 5 octobre 1783.— Son séjour au Gap. — Il arrive à Toulon, le 26 mars 1784.

Le marquis ^^^ hostilités n'étaient point encore commencées A^rU^ms. ^^^ '^ ^^*® ^^ Coromandel et déjà, au sein de notre petite armée, des ferments destructeurs faisaient naître chez les esprits clairvoyants les plus tristes pressentiments. Le personnel composant Tétat-major choisi par le ministre, M. de GastrieS; présentait les plus fâcheux contrastes : A côté d*officiers d'un rare mérite, tels que MM. d'Offelize et deBoissieux, s'agir taient une foule d'intrigants , qui, chassés de Versailles, étaient venus porter la désorganisation dans la troupe^ donner le spectacle hideux de leurs vices

et s'exposer au mépris des Indiens, au milieu desqu&s ils vivaient. Les soldats eux-mêmes étaient d'origines et de provenances très-variées; et le camp tout bigarré d'uniformes différents.

dettte!'' M. de Bussy avait partagé tous ces éléments hétérogènes en deux brigades et un corps de réserve, a La première brigade, sous les ordres du baron d'Âlbigeac, se composait des régiments d'Âustrasie et Royal-Roussillon ; la seconde, commandée par le comte de La Mark, était formée des régiments d'Aquitaine et de La Mark ; dans le corps de réserve, qui avait pour chef le comte d'Houdetot, on avait réuni aux artilleurs des détachements de File de France, des volontaires étrangers de la marine, des volontaires de Bourbon et quelques compagnies d* élite prises parmi les cipayes (1). » Le général avait en outre avec lui 3,000 hommes d'infanterie et 7,000 chevaux détachés de l'armée de Tippoo-Saëb ; quant à Goudeloure, Dubostel la défendait à la tête d'une forte garnison.

Le Marquis Au Hcu de suivrc les avis du bailli de Suffren et

reste sur la .

défensive, des ofiBciers expérimentés qui lui conseillaient de prendre hardiment l'offensive, et d'occuper la forte position de Permancoul avant que le général Stuart ne s'en emparât, Bussy, reprenant les anciens usages orientaux, se tenait invisible dans sa tente comme un riche nabab. — Quel contraste, aux yeux de nos soldats, entre cette conduite indolente du marquis et

(\) Ch. Cunat. Ouv» çîté, p. 280*

Tindomptable activité de Suffren, que le ministre avait placé très-maladroitement sous ses ordres, et surtout avec la rapidité d'action de Tippoo-Saêb, dont les triomphes ne purent réveiller une émulation endormie pour toujours !

Le l^^mai, pendant que les dix-huit vaisseaux de

Tescadre britannique, dirigeant leur course vers le

Sud) défilaient en vue du camp français; le général,

sans prendre aucun souci de ce menaçant voisinage,

perdait son temps à ordonner des réjouissances pour

célébrer les prodiges accomplis par le régiment de

rile de France et les autres nationaux attachés à Far-

mée mysoréenne victorieuse.

Hu^h^'^se Lorsque le 24 mai, Sir Hughes arriva devant Trin-

Trin^^^aia Q^^^^^^^J ^^^^ ^^ formidable flotte, le Bailli n'avait

^^ que cinq vaisseaux prêts à combattre, les autres

oser attaquer ^ * r

Suffren. étaient encore à se radouber dans le port . Mais raudace

24 mai 1788, , * , ,

de l'illustre capitaine grandit avec te danger , il fait hisser son pavillon sur Tun d'eux et va les embosser à l'entrée de la rade. — L'ennemi, sans faire aucune démonstration d'attaque, continua sa route vers le Sud. Cette direction prise par l'escadre anglaise laissait libres les communications avecGoudeloure, l'amiral en profita pour expédier à l'armée de terre des munitions réclamées par Bussy. Les bâtiments que Peynier lui enlevait forcément pour protéger ce convoi, afiPaiblissaient encore son escadre déjà bien inférieure en nombre, mais il fallait nécessairement secourir le général en chef et garder, avec les autres vaisseaux, Trinquemalay que convoitait l'ennemi*

Cette course de Tamirat anglais dans le sud de Geylan intriguait au plus haut point le Bailli : « Je ne puis deviner, écrivait-il à M. de Souillac, quel est le plan de M. Hughes. Est-il là pour attendre des renforts ou intercepter ceux que nous attendons ? Epiet-il le moment ou j'irai au secours de Goudeloure, pour attaquer Trinquemalay qu'il prendrait aisément, étant obligé pour que mes vaisseaux soient, je ne dis pas armés, mais en état de sortir, d'enlever 500 hommes de la garnison? Voici donc le parti que j'ai pris : Croyant qu'avec 1 5 vaisseaux , dont 8 seulement sont doublés, je ne pouvais pas en attaquer 17 qui sont tous doublés en cuivre et plus forts que les miens, qui ont l'avantage du vent, que je ne puis leur disputer vu la supériorité de leur marche; persuadé qu'ils ont laissé le 1 8°^^ avec quelques frégates pour bloquer Goudeloure, j'ai envoyé deux transports chargés de vivres et d'artillerie, sous les ordres du Fendant, de la Cléopâtre et du Cowentry. J'ai cru que c'était le moyen le plus sûr pour secourir Goudeloure et ne pas risquer la place de Trinquemalay, d'où dépend notre existence dans les mers de 1 Inde. J'ai cru qu'en n'obéissant pas a l'ordre de M. de Bussy, donné dans des circonstances différentes, j'en remplissais les vues. Si nous n'avions pas eu Trinquemalay, nous n'aurions pas le Vengeur ni le Brillant ; nous n'aurions pu refaire toutes nos ferrures de gouvernail. »

Le 31 mai, l'escadre anglaise reparut, précédée d'un de nos transport fuyant a toutes voiles ; et Suffren dut trembler de nouveau pour le sort du brave Peynier,

GOUDELOURE.- BETOUR EN FRANCE.-'1784. 187

qu'il essaya de faire avertir par un de ses officiers qui se jeta dans un canot pour longer la c^té.

Pendant deux jours sir Hughes montra le dessein d'attaquer, mais rexcellente^ position de nos quatorze vaisseaux , embossés sous les batteries de la montagne de la Découverte , le fit renoncer à son entreprise et le décida à laisser porter vers le nord.

M. dé Peynier, toujours favorisé par la fortune, revenait avec sa faible division de ravitailler Goudedeloure; il put heureusement éviter celte fois encore Tescadre anglaise avant d'en avoir été reconnu et rallier Trinquemalay où le Bailli l'attendait, plongé dans les plus vives inquiétudes. Mais ce commandant était porteur de lettres du marquis qui faisaient pressentir la situation critique à laquelle il allait bientôt être réduit. L'Amiral se trouva donc dans un cruel souci sur le sort d une armée confiée à un général qui lui paraissait dépourvu de talent militaire , et de l'énergie devenue indispensable pour se tirer de la fâcheuse extrémité oii l'avaient conduit ses fautes sans nombre.

IS^ ^P^^^ '^ ^^P^^* ^^ Tippoo-Saëb, Stuart, sûr d'être GoudeioiS^^ ^PP"y^ P^^ '^ redoutable escadre de sir Hughes, prit l'ofiensive et vint s'emparer de Permancoul, excellente position que Bussy avait refusé d'occuper. Le Marquis fit alors replier sa première brigade , campée près de Vilnour, sur Mangicoupan, occupé par la brigade de La Mark, et décela, par ce mouvement rétrograde, son intention de s'en tenir à une guerre de défense ; ce qui donna plus de hardiesse à Tennemi

devenu mattre de la campagne. Malgré le bon état des troupes et leur valeur, Bussy, cloué dans son palanquin par un accès de goutte, se sentait incapable d'une guerre active et restait sourd aux instances de M. d'Offelize et de quelques officiers de mérite.

 la vue des vaisseaux de sir Hughes qui venaient de mouiller près de Porto-Novo pour appuyer ses opérations, Stuart quitte Permancoul et s'avance au sud de Goudeloure. Le Marquis se voit alors forcé de reconnaître que l'intention de Tennemi n'était point de l'attaquer dans son camp admirablement retranché.

L*armée se portant dans l'ouest , du côté de Bahour, vint s'établir dans une position si heureuse, que les Anglais déconcertés cherchèrent aussitôt à battre en retraite (6 juin). Ils avaient à traverser dans leur marche rétrograde un étroit défilé dans lequel ils auraient pu parfaitement être écrasés. De Boissieux , major d'Âustrasie, en rendit compte en ces termes : a Une brigade suffit, Général, et jamais les Anglais ne reverront Madras. » Les lenteurs de Tindolent Marquis sauvèrent Tarmée ennemie d'une destruction complète.

Les Français découragés revinrent se retrancher sous les glacis de Goudeloure , oii Stuart, dégagé par une habile manœuvre, les suivit. Les deux armées se trouvèrent alors en présence, entre la mer et un coteau boisé auquel elles appuyaient une de leurs ailes, et séparées par un espace couvert de cocotiers et de palmiers. — L'armée française, établie entre

deux buttes de sable, sur lesquelles on s'empressa d'élever des batteries, comptait 2,200 Européens et 7,000 Indiens ; celle du général Stuart. 4,000 Européens et 12,000 Gipayes.

C!omkat Le 13 juin, un combat très vif s'engagea sur l'aile sous îes^mm^ droite Commandée par le lieutenant-colonel Bint ; les Goudeîoure. Anglais avaient construit, de ce côté, deux batteries dont les premiers coups firent disparaître les 3,000 Gipayes laissés par le nabab. Mais la brigade d'Àus* trasie et les batteries du poste de Bint parvinrent à éteindre le feu de cette artillerie.

 9 heures 1/2, le général Stuart lança, à travers le bois de cocotiers , deux fortes colonnes pour s'emparer de la butte occupée parle colonel Bint. -^Aussitôt la brigade d'Austrasie, qui venait de rentrer dans les retranchements , court aux armes , se forme en deux colonnes sous la conduite du baron d'Âlbigeac , charge avec impétuosité et ramène rudement les Anglais jusque dans les bois d'oii ils venaient de déboucher.

Pendant que le bataillon d'Aquitaine s*opposait à une diversion sur notre aile droite , et que la brigade d'Austrasie s'enfonçait imprudemment dans le bois à la poursuite des premiers agresseurs, deux autres colonnes, aux ordres de lord Gathcart et du colonel Kelly, parvenaient à surprendre le poste de Bint livré à ses propres forces et s'en emparaient, ainsi que des retranchements dégarnis* Un bataillon de La Mark essaya en vain de les déloger; D'Albigeac, averti de cet échec, rallie la brigade d'Austrasie, et après un

combat furieux et opiniâtre finit par refouler lès Anglais.

Bussy, pendant l'action, avait payé de sa personne, en faisant porter son palanquin au milieu du feu le plus vif, mais il aurait mieux fait de laisser tout diriger par d^Offelize qui montra dans cette affaire les talents d'un militaire consommé.

Ce combat, dont le résultat semblait presque douteux ffrâce à la vaillance de nos troupes, fut considéré comme une défaite par suite de la f&cheuse décision que prit le Marquis de se renfermer dans une place aussi mal fortifiée que Goudeloure. — L'admirable bravoure déployée par la brigade d'Âùstrasie et l'habileté supérieure des artilleurs de Sénarmont méritaient une meilleure fortune.

d?r£^^ L'armée renfermée dans une enceinte de murs bicmSTdans ^a^s défenses, dépourvue d'eau , de vivres , de mu- Goudeioure. nîtions, se voyait à la merci d'un simple blocus : les troupes, n'accordant aucune confiance à leur général, étaient en proie à un sombre découragement ; tous les yeux se tournèrent alors vers la mer et les plus braves n'eurent bientôt plus d'espoir que dans Théroïsme et le génie de Suffren.

Mais notre escadre était bien inférieure à celle d'Angleterre, par le nombre et par le matériel : aussi le Marquis, en appelant de ses vœux le secours du Bailli , se garda de lui donner un ordre qui pût lui être reproché en cas de malheur. Averti de la situation déplorable de l'armée par un petit bateau, qui , à la faveur des ombres de la nuit , traversa l'escadre an-

gkise, de Suffren, sent son grand cœur s'émouvoir au récit de la détresse de ses malheureux compatriotes. II promène un instant son regard sur ses vaisseaux, dont les vaillants équipages sont résolus à conserver intacte la gloire qu'ils ont acquise , il assemble autour de lui ses capitaines et leur fait partager son magna* nime dessein par cette chaleureuse allocution :

<c L'état critique oh se trouvent les affaires du Roi « exige que nous travaillions tous de concert. Loin de a nous toute mésintelligence capable de nuire au bien a de la chose, montrons que l'honneur d'être Français « vaut bien l'avantage dont se prévaut Tennemi. a L'armée sous les murs de Goudeloure est perdue si a nous n*allons à son secours. La gloire delà sauver a nous est peut être réservée ; nous devons du moins a le tenter. Vous connaissez, Messieurs, les nouveaux a ordres du Roi ; croyez qu'il ne faut pas moins que a cela pour m'empécher de partager vos périls. »

Il faisait par ces derniers mots allusion à l'ordre qui enjoignait à tous les commandants en chef de passer à bord d une frégate au moment d'un combat (1).

Un enthousiasme général répondit à l'appel de l'amiral, chacun aspirant au moment de se trouver en présence de l'ennemi : les équipages, affaiblis par les pertes et les maladies, furent augmentés par ceux des frégates et des bâtiments de transports ; on ne laissa armés que la CléopâPre, le Cowentry et la Consolante.

(1) Le malheureux sort du comte de Grasse avait provoqué cette mesure.

Ce renfort néanmoins laissait encore bien des vides ; mais le Eèle et Tardeur doublaient les forces (1).

IjO 1 1 juin , les vaisseaux appareillent de Trinque* malay à Taide de brises molles et inconstantes , et mettent le cap sur Goudeloure. Â la vue de leurs voiles qui commencent à poindre dans le sud , la ville assiégée sort de son morne silence : a Voilà le Commandeur!» s'écrient les soldats en interrogeant du regard le vaste horizon sur lequel se dessinent nos vaisseaux d'avant-garde , et Tespoir de la délivrance vient épanouir tous les visages.

L'escadre anglaise, qui, de son mouillage de Porto- Novo, bloquait Goudeloure , s'apprêtait à débarquer des vivres pour l'armée de Stuart ; au signal que lui firent ses bâtiments légers de nos premières voiles , elle se rapprocha de la place, pour couper les communications.

Le 16, l'escadre française poussée par la mousson, qui avait repris son cours , s'avança fièrement vers l'ennemi immobile sur ses ancres, au sud de Goudeloure. De Suffren passé sur la Cléopâtre, devançait ses vaisseaux , et, par l'effet de l'habitude , chassait une frégate ennemie envoyée en reconnaissance.

Manœuvre L'amiral anglais voyant notre armée continuer son deux escadres aire, donne l'ordre d'appareiller et de porter au large, le yenL pour éviter de combattre sous le vent qui soufflait du ^""^ * Sud ou du S.-S.-E. Il espérait que les brises du large, fréquentes dans cette saison, lui donneraient bientôt

(1) Relation de Trublet de Villejègu.

GOUDELOURE.— RETOUR EN rRANCE.-1784. 198

l'avantage do vent. Mais ce mouvement découvrit Goudeloure et fut une faute.

Le plan du Bailli était d'une audace inouie : Inférieur en force, il arrêta son ordre de bataille comme s'il avait eu la supériorité du nombre. — Il résolut de faire doubler Tarrière-garde ennemie sous le vent par deux vaisseaux et une frégate, tandis que cinq vaisseaux de 7 4 Tattaqueraient de très près de l'autre bord. Quand au reste de la ligne anglaise elle devait être tenue en respect par nos huit vaisseaux de 64 canons.

L'heure était trop avancée pour permettre d'enga* ger le combat, et toute la nuit les deux escadres coururent des bordées. Malgré la supérioritéde marche des Anglais, Peynier joignit leur convoi, le dispersa, et se serait emparé , dans son ardeur , de plusieurs grands bâtiments, sans les ordres exprès du Bailli que la gravité de la situation ramenait aux lois d'une prudente circonspection.

Sir Edwards en prenant le large commit, avons nous dit, une première faute dont son adversaire s'empressa de profiter pour communiquer avec l'armée assiégée. — A 8 heures 1/2 nos vaisseaux laissèrent tomber un ancre dans la rade, et, sur la demande de Suffren, 1 ,200 hommes de l'armée de terre furent rapidement embarqués pour combler les vides de nos équipages (1).

(1) Le général fit d'autant moins de difficulté d'envoyer ce renfort au Bailli que Tescadre était le dernier espoir de l'armée et qu'il savait que les ennemis n'avaient pas eu le temps de débarquer les munitions de guerre dont ils avaient besoin pour ouvrir la tranchée.

Le 1 8, les veDts qui soufflaient de Touest donnaient davantage au Bailli ; mais Pamiral anglais, dont les vaisseaux cuivrés avaient une marche plus rapide , n*accepta pas la bataille, et lutta encore pendant deux jours pour gagner le vent.

La journée du 20 trouvâtes deux escadres à portée; sir Hughes, cessant de compter sur les brises du large , et confiant dans le nombre et la supériorité de ses forces, se décida à accepter la bataille dans la position défavorable qu'on lui imposait, car un plus long retard de sa part aurait ressemblé a de la peur. Après plusieurs évolutions accomplies avec une précision remarquable par l'escadre anglaise, Suffren, qui, suivant les ordres du roi, avait mis son pavillon à bord de la Cléopâtre , eut le bonheur de voir la sienne rangée sur une belle ligne de bataille dans Tordre naturel, les amures à bâbord comme l'ennemi. Nos vaisseaux étaient certainement inférieurs aux vaisseaux anglais pour l'habileté des manœuvres , mais cette fois l'amiral était sûr du courage et de la bonne volonté de ses capitaines.

L'armée anglaise sous les huniers serrait sa ligne, tandis que celle de France arrivait avec le vent et la houle par la hanche de bâbord de l'ennemi.

A 4 heures 1/4 , les escadres étant à portée de fusil, Suffren fait arborer au grand mât de la Cléopâtre le signal de commencer le feu. Aux cris de Vive le Dot poussés par tous les équipages, les deux lignes s'embrasent en même temps et les sabords vomissent de part et d'autre un ouragan de fer.

«o «o ir*

aoco

Page 1