LIVRE SEPTIÈME
M. de Siiffren , vice-amiral. — Sa mort.
Du 26 Mars 1784 au 10 Décembre 1788.
Réception faite au Bailli par la famille royale. — Il est nommé viceamiral , le 18 avril 1784. — Son retour en Provence. — Les États de cette province lui décernent une médaille d'honneur à son efiBgie. — Lettre et médaille d'or adressées par les États généraux de Hollande. — Suffren demande le grade de maréchal, 1787.—
. Sa mort le 8 décembre 1788. — Ses obsèques dans l'église de Ste- Marie du temple. — Appréciation de son caractère et de son génie militaire.
Au moment oii le bailli de Suffren posait le pied sur le sol de sa chère Provence, après une campagne si féconde pour lui en gloire et en rudes labeurs , la majesté du trône, déjà cruellement déconsidérée par les turpitudes du règne de Louis XY, croulait sous les pieds d'un prince vertueux mais dépourvu d'éner* gie. La vieille monarchie Française, si impuissante au-dedans, était encore l'arbitre le plus respecté entre les nations et s'éteignait entourée d'une splendeur militaire qu'elle devait à notre marine. Pourtant l'esprit de dénigrement était tel, qu'on reprochait déjà au roi de n'ayoir pas su profiter des victoires de
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Sufiren, pour substituer dans Tlnde la domination française, à celle de la Grande-Bretagne.
Le marquis de Gastries, jaloux de conserver sa réputation d'activité, faisait travailler à une refonte de l'organisation maritime. Dès qu'il eût connaissance de l'arrivée du Bailli , il s'empressa de le mander auprès de lui. Après de courts instants accordés aux joies et aux épanchements de la famille, SufTren recommande à ses officiers les cinquante Indiens, qu'il avait engagés pour enseigner à Malte la culture du coton, et part en poste pour Paris.
fa^^u^^^m ^® i^^^ même de son arrivée, il se présenta à VereFS^ftS^uie ^^^''^^ ^^^^ M* ^® Gastries qui lui fit l'accueil le plus royale, honorable, et voulut l'accompagner chez le roi. En traversant la salle des gardes : « Messieurs, c'est M. de Suffren, dit à haute voix le ministre. » À ce nom, les gardes clu corps se lèvent avec respect et forment à l'héroïque marin un cortège jusqu'à la chambre du roi.
Louis ' XYI reçut le Bailli de la manière la plus flatteuse et le retint deux heures dans son cabinet à Tentretenir de ses opérations dans l'Inde. La gracieuse reine Marie Antoinette le présenta en ces termes au dauphin : « Voilà M. de Suffren, c'est un des <r hommes qui ont le mieux servi le roi. » Et comme ^ l'enfant royal répétait mal le nom de Suffren: a mon fils, « dit-elle, apprenez de bonne heure à entendre pro- « noncer et à prononcer vous même le nom des a héros défenseurs de leurs pays. » Monsieur, frère du roi, (Louis XVIII) , philosophe et encyclopédiste , lui dit en l'embrassant avec effusion : a je veux que a vous m'aimiez autant que je vous aime. »
Tous ces témoignages de haute estime^ ces accueils chaleureux furent spontanés, mais je ne sais s'il faut ajouter foi aux paroles que Ton prête au duc d'ÀngouIéme, au moment ou le Bailli entra chez la comtesse d'Artois : « je lisais en ce moment l'histoire « des hommes illustres , je quitte avec plaisir mon « livre, puisque j'en vois un, »
De retour à Paris, Suffren se vit fêté partout avec enthousiasme ; bien des cœurs nobles ou roturiers s'étaient émus du retour du héros de l'Inde, bien des mains blanches ou calleuses applaudissaient sur son I passage ; il ne pouvait paraître dans un lieu public,
! sans que la foule empressée ne lui fit une flatteuse
ovation, récompense bien méritée de ses magnifiques services. M. de Gastries réunit à sa table, pour lui faire honneur , les illustrations militaires du temps ; pendant le repas un des convives ayant appelé le comte d'Estaing général : « Monsieur, dit le comte , en désia gnant de Suffren , voici le seul général qu'il y ait a ici.
^vict^M^ Peu de temps après, S. M. accorda au Bailli les entrées de sa chambre et créa pour lui une quatrième charge de vice-amiral. L'ordonnance portait qu'étant uniquement érigée en sa faveur, elle serait supprimée à son décès.
Le 27 avril, l'amiral entrait dans la salle de l'opéra au milieu des acclamations d'un public enthousiaste de son héroïsme; mais à la même heure un autre triomphe (éclatait au théâtre de la comédie française. Le vainqueur de l'Inde avait un concurrent : c'était M. Caron
18 avril 1784.
de Beaumarchais, auteur du mariage de Figaro, t Dans cette comédie, on prouvait qu'en 1784 la noblesse, le clergé, la magistrature étaient avilis et que la vertu s'était réfugiée chez les soubrettes et la noblesse chez les perruquiers , ainsi le Bailli de Suffren, le comte d'Estaing, de Bellecombe etc. , en leur qualité de nobles, descendaient le même soir sous les pieds de Tencyclopédiste Figaro 1 a (Méry.)
Le lendemain au petit lever du roi, pendant que S. M. relisait une lettre de Tippo*Saëb, il n'était ques^ tion dans la foule des courtiâans empressé» que du triomphant barbier et de Bridoison. Dans cette cour affolée, personne ne prenait plus garde au Bailli; hormis le roi qui, serrant sa main avec émotion, lui parlait de Mysore et de ses projets sur Cherbourg .
Avant l'arrivée de Suffren à Paris , le bruit avait couru que son état religieux Tempêchait d'aspirer au grade d'officier-général ; pour démentir cette opinion» l'ordre de Malte, qui s'enorgueillissait des succès de son Bailli, fit présenter au roi, par son ambassadeur, un mémoire tendant à prouver que ses membres pouvaient prétendre à tous les grades militaires et à la décoration de tous les ordres. Le 9 mai, Louis XVI ne voulant pas retenir plus longtemps le Bailli à la cour, tint un chapitre extraordinaire de l'ordre du Saint-* E^rit dans son cabinet et Tarma chevalier (1 )é
(4) Ce jour là môme, le comte d'Estaîng fit présent à M. de Suffren d'un trophée de bronze doré et d'or moulu , dont la pendule n'était que Taccessoire. Ce trophée était analogue aux belles actions de M. de Suffren, (Gazette de France),
Nos plus grands généraux au retour de leurs campagnes n'avaient jamais été reçus avec autant de témoignages de satisfaction.
Mais où nous trouvons la joie et Tadmiration popu-* laires dans toute leur spontanéité, c'est en Provence, à son retour de Paris. Son jeune frère (1), qui s'était distingué au siège d'Alger , sous Tamiral espagnol Barcelo> avait profité de quelques réparations à faire à ses frégates, pour relâcher le 3 septembre à : Marseille, licourutà Àix, à la rencontre de son illustre frère, grossir la foule qui se pressait sur son passage.
(c Le bailli de Suffren fut reçu princièrement à Marseille.
(( Arrivé le 1 septembre, dans la matinée, il reçut d'abord la visite des autorités et de tout ce que la ville comptait d'hommes notables.
« Vers midi, il se rendit à FHôtel-de-Ville, oii il fut salué par Texplosion des boites. Les négociants, qui tenaient bourse en ce moment même, l'accueillirent avec un enthousiasme dont l'expression toucha visiblement l'illustre amiral.
« Des démonstrations de même nature eurent lieu au théâtre, oii le baiHi de Suffren voulut bien se montrer. Connaissant son intention de s'y rendre, les actionnaires avaient prié le directeur Bonnet-Bonneville, qui rimait volontiers , de composer quelques couplets
(1) Le plus jeune des Suffren devint commandeur dans Tordre de Malte et se trouvait à la tête de lescadre, lors de la capitulation par la quelle l'ile de Malte se rendit au général Bonaparte,
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analogues à la circonstance et de les intercaler daiis le charmant opéra comique Biaise et Babet, qu'on jouait ce soir-là. Le Bailli refusa une première fois de se prêter à cet hommage et s'y déroba modestement en se retirant avant la fin du spectacle^ mais il ne put refuser, le lendemain, d'assister à une autre repré* sentation dans laquelle une actrice, alors l'idole des Marseillais, jouant dans/pAt^^me, saisit l'a propos du vers :
Achille est couronné des mains de la victoire;
pour offrir à l'Achille de la marine française une magnifique couronne, en même temps que l'assistance tout entière éclatait en transports de joie et d'amiration.
« On chanta de plus les couplets préparés pour la soirée précédente. M"^® Ponteuil, agréable cantatrice autant qu'elle était excellente tragédienne, chanta ceux qui étaient composés en français, et Bonnet- Bonneville, les couplets provençaux. Le dernier était en français patoisé :
Pardon, si dé mon homazo, Votre esprit est affecté; Mais zé mé sers du langazo Dont parlo la vérité Et zénérusement Escusez mon verbiazo Au grand ravissement Dé Marseillo en ce moment.
a Les acclamations et les bravos qui couvraient par moment la voix de M""® Ponteuil et de Bonneville
1784 — SDFFBEN VICE-AMIRAL. — 1788. 215
empêchaient qu'on ne prit garde à la platitude des vers qu'ils chantaient.
Le Journal de Provence du 1 3 septembre, disait de plus :
a Partout où M. le bailli de Suffren s'est présenté, a il a vu le même enthousiasme et le même empres- « sèment; partout il a vu la douce satisfaction que fait « naître la présencedes hommes raresqui^commelui, a joignent les vertus sociales aux vertus militaires. Il « est Provençal et Ton peut dire qu'en récompense de <K ses exploits, il a trouvé dans sa patrie le même a amour, le même zèle dont il avait été lui-même « animé en combattant si dignement pour elle (1 ). » Provence. ^^ ^^^"^ voulait rcvoir les lieux où il avait passé son ^^m^^ enfance (2) ; il prit joyeusement la route de St-Cannat, accompagné des nègres et des Indiens qu'il avait amenés pour la culture du coton. A cette nouvelle, la population du village, le curé en tête, se porta en entier à la rencontre du grand homme qui s'était arrêté à l'auberge , autrefois si connue , de la Pi7e, pour y dîner. Quelle joie pour le Bailli d'entendre parler autour de lui cette langue provençale si harmonieuse pour ses oreilles; de revoir ces bonnes figures de paysans sur lesquelles il cherchait à reconnaître les compagnons de son enfance! La population ne se las-
(1) Extrait d'un ouvrage inédit sur le Théâtre à Marseille, par M. Gauvière.
(2) Suffren avait passé sa jeunesse partie à St-Cannat partie à St-Tropez ^ où la vue du golfe si poétique lui avait inspiré de bonne heure le goût de la vie maritime.
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çaitpas de contempler avec un orgueil mélangé d'un certain étonnement, le noble visage de cet enfant de la Provence, dont la renommée éclatante contrastait avec la simplicité de la personne. Sur son épaule se tenait perché un perroquet fort irrespectueux pour Thabit de r Amiral, et rongeant sans façon le fameux feutre gris à larges bords qui avait vu tant de combats (1). Suffren, d'un embonpoint excessif, était, en effet, peu soigneux et même très*négligé dans sa toilette; dans rinde il se tenait ordinairement en corps de chemise; revêtu d'une simple veste de colon blanc, à cause de la chaleur du climat. Toujours bon pour sesinférieurS; il donna des témoignages de son affabilité à tous ceux qui Tescortèrent jusqu'au village, à l'entrée duquel il demanda un verre pour aller boire à sa bonne fontaine.
Là, reconnaissant son frère de lait, qui se tenait timidement à l'écart , il lui serra les mains avec ten-* dresse et le combla de ses bienfaits.
À Salon, berceau de ses aïeux, il fut complimenté cérémonieusement, à la porte de la ville, par M. Tronc de Godolet (2). Dans ce jour solennel, la tradition lo« cale rapporte que le bon Bailli ayant reconnu, dans la
(1) Ce chapeau lui avait été donné par son flrère, éi^que de Ne vers et Sisteron. Les matelots lui attribuaient, dans leur superstition, une vertu protectrice, c'était le gage assuré de la victoire et l'égide qui protégeait l'amiral.
(2) Le discours de cérémonie que lui adressa M, Tronc de Codolet, pour le féliciter sur ses glorieux services, est la seule pièce qui se rapporte particulièrement au bailli de Suffren dans les archives de la ville de Salon (communiqué par M. Bo^ay^ ancien maire de Salon).
foule qui l'entourait, sa mëre nourricei se serait approché decette paysanne, Taurait prise sous son bras, disant: t Qu'il ne voulait avoir personne de plus a proche de lui en ce jour heureux, que celle qui a l'avait nourri de son lait. » Cette circonstance est peut*étre ce qui a fait donné à M. de Suffren le titre d'enfant de Salon. Quoiqu'il en soit, les Salonais, enthousiastes de la gloire de leur compatriote, firent placer dans la salle d'honneur de THôtel-de-YiHe un buste en marbre de l'Amiral.
Les États de Dans le courant des premiers jours d'octobre, les lui T^ernent Etats de Proveuce décernèrent au Bailli une médaille ^^hra^r^ d'honneur à son effigie. Le côté de la face portait : Octobrefi%\'. Pierre-André de Suffiren St-Tropez, chevalier des ordres du roi , grand croix de Saint-Jean-de-Jéru* jsalem , vice-amiral de France. Au revers : Une couronne de laurier fermée avec les armes de Provence et cette inscription :
— Le Cap protégé ;
— Trinquemalay pris ;
— Goudeloure délivré ;
— Llnde défendue ;
— - Six combats glorieux ;
— Les Etats de Provence ont décerné cette mé* daille(1784).
Lettre et La même année, les États Généraux de Hollande
médaille d*or , , , . . i u m »»i
adressées lui envoyèrent aussi une grande médaille en or qu ils
Étate Gêné- avaient fait frapper en son honneur pour les services
deibiiande. qu'il leur avait rendus dans la mer des Indes. Cette
médaille est précieusonent conservée au Musée de la
marine du Louvre ; nous y avons lu Tinscription suivante :
« Inelyto viro de Suffren, régis Galliœ ircW- « thalasso fortissimo ob colonias defensas et servatas u MDCGLXxxiv societùs Indiana Orientalis fœd. Belg.r^
Voici la lettre des États Généraux de Hollande :
a La Compagnie générale des Indes-Orientales Hollandaise a des obligations essentielles envers vous. Elle est persuadée que c'est uniquement à votre courage, à votre prudence, à votre constance à surmonter les obstacles qui semblaient devoir faire échouer nécessairement vos opérations, enfin, à la supériorité de vos savantes manœuvres qu'elle est redevable non seulement du salut de ses plus précieuses possessions, qui sans vous seraient devenues la proie des ennemis, mais encore de la reprise d*un établissement, dont la perte entraînait après elle les suites les plus funestes pour son commerce et sa navigation ; qu'elle ne sait quels termes employer pour vous exprimer, comme elle le désirerait, toute l'étendue et toute la vivacité de sa reconnaissance » (1).
La haute position de M. de Soifiren, ses liaisons avec la Cour, à laquelle ses conseils étaient nécessaires, lui faisaient une loi de demeurer à Versailles ou à Parisi ; c'est là efiectivement que nous le verrons passer ses dernières années. Mais il faisait souvent de courtes absences pour aller séjourner dans les com^ manderies du Nivernais et de Troyes ; visiter ses bons
(4) V. le dossier de M. de Suffîren, Arohé de la Marinei
1784 - SUFPREN VICE-AMIKAL. - 1788. 219
vieux amis de Borigaille , avec lesquels il ne cessait d'échanger de fréquents témoignages d'affection, comme nous le voyons par la lettre suivante, à M""® de Seillans :
« Je t'envoie, ma chère amie, une médaille, puis je t'enverrai mon buste, "mon portrait , tu m'auras de toutes les façons , excepté de celle que je désirerais que tu m'eusses.
« Je me porte au mieux. J'ai aujourd'huy à dîner chez moy le prince Henri, frère du roy de Prusse. Quand il ne serait pas frère d'un grand roy , le plus grand général de l'Europe , il serait encore à rechercher pour son amabilité. »
Paris, le 7 octobre 1784.
Durant l'année 1785, il y eut un grand mouvement dans les ports du royaume; des bruits de guerre continuaient à régner par suite des querelles de la Hollande avec le Stathoud^r et l'empereur d'Allemagne. Tandis que la Russie et TAngleterre offraient leurs secours à Joseph H contre la nationalité hollandaise, le maréchal de Maillebois se faisait fort de la défendre avec soixante mille hommes contre cent mille ; dans les ports on se disposait à mettre 70 vaisseaux de ligne en état de tenir la mer et de protéger les colonies, malgré le Stathouder lui-même. Bientôt les travaux, poussés avec ardeur, permirent à nos escadres d'évolution de promener fièrement leurs pavillons autour de la Grande-Bretagne, qui ne put dissimuler ses inquiétudes pour sa propre sûreté.
t Au commencement de l'année (février) 1786,
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M. de Saffren reçut les lettres de erëftnce qui Tac* créditaient à la cour de Versailles comme ambassadeur de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. Il n'attachait pas une grande importance à cette ambassade, mais elle lui donnait occasion de s'occuper de Tordre qulil aimait) quoiqu'il en vit bien la décadence et qu'il en présageât la fin prochaine. Le commerce et môme la culture de Malte attirèrent son attention et ses soins. C'est k lui qu'est due l'importation et l'acclimatation dans cette tie des oranges appelées mandarines ; il les avait apportées de l'Inde. » Ortolan. -^ ouv. cité.
Le roi avait ordonné que des tableaux de maîtres vinssent retracer les faits d armes de la dernière guerre, si honorables pour la marine française. Le 18 juillet 1787, M. deCastries fit connaître à Sa Majesté et en même temps à M. de Suffren l'exécution du premier tableau représentant le combat de la Praya.
Retenu à Paris (1 787), où ]e réclamaient ses fono* tiens de vice-amiral et celles d'ambassadeur de la re-^ ligion, il mandait à M°^® de Seillans :
« Je t'écris, ma chère amie, malgré les affaires que j'ai. Tu ne saurais croire combien cette ambas-» sade est fatigante par les petits et ennuyeux détails qu'elle entraîne, car il n'y a rien de sérieux et d'essentiel. 9
« L'ordonnance de la marine va enfin paraître ; je crois qu'elle réussira, mais qu'elle réussisse ou non, tu peux assurer que je n'y ai aucune part. j>
Elle parut en effet, fut accueillie avec faveur, et Lapérouse, des bords glacés du Kamtschatka, en ex-
1784 - SUFFREN VICE-AMIML. -- 1788. 22t
primait eu ces termes sa satisfaction à son illastre compagnon d'armes ;
« J'ai lU| mon cher ami, l'ordonnance nouvelle ; a je te jure que je la trouve parfaite, et je voudrais « que,comme à l'arche du Seigneur,il fut défendu par a une loi d y toucher au moins de deux siècles^ etc. »
Ce n*est qu'avec une impatience qu'il avait peine à réprimer que Suffren se voyait condamné au repos ; sa pensée était sans cesse tournée vers cet Océan oh son imagination ardente lui montrait de nouveaux faits d'armes à accomplir. Il sentit renaître son am«bition à l'annonce des nouvelles difficultés survenues entre la France et l'Angleterre. Son génie militaire, dégagé des entraves qui avaient trop souvent gêné Taccomplissement de ses conceptions hardies , allait jouir d'une entière liberté.
Aux premiers bruits de guerre, le Bailli comprit que la cour de Versailles allait avoir besoin de son épée ; mais il avait trop souffert dans sa dernière campagne de l'incapacité du chef qui le primait, pour ne pas chercher à s'affranchir, désormais, d'une pareille sujétion. En conséquence, il adressa au roi un mé^ moire pour lui demander le grade de maréchal de le gradè"^ France. Je n'ai point à redire ici les considérations
de maréchal.
1787. sur lesquelles il étayait sa demande. Devant les éven* tualités d'une prise d'armes , le roi ordonna l'armement d'une escadre au port de Brest, il appela Suffren à son commandement, et nul doute que le grade de maréchal ne lui eût été accordé, pour lui donner la supériorité de rang sur les amiraux de TEs-
n demande
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pagne, notre alliée, si la mort ne fut venue enlever à la France son plus illustre défenseur.
Le Bailli nommé au commandement d*une armée navale composée de plusieurs escadres, était une menace terrible pour FÂngleterre. Louis XVI, sachant combien Tindiscipline des officiers de vaisseau avait été préjudiciable aux succès de ses armes, dans les combats de Tlnde, laissa au vice-amiral le choix des capitaines qui devaient servir sous ses ordres. Après s'être entendu avec M. de Montmorin qui venait de succéder à M. de Gastries au ministère de la marine, Suffren se disposa à se rendre à Brest pour y organiser sa flotte.
Sur ces entrefaites, il reçut la nouvelle bien douloureuse de la mort d'un neveu auquel il était tendrement attaché.
Paris, 4"may 4787.
 Madame de Seillans.
<c Je suis dans la douleur, ma tendre amie ; un de mes neveux, celui peut-être de tous qui méritait le plus d'estre aimé, vient de se noyer. Il estait dans la division de M. de la Pérouse. De trois de ses canots envoyés pour sonder (à l'entrée de la baie nommée Port-deS'Français, côte N.-O. d'Amérique), deux ont péri et le chevalier Ferdinand de Pierrevert y estait. Ce jeune homme avait des qualités très-brillantes, méritait d'estre distingué ; bon, honnête ^ sensible et reconnaissant, d'une valeur aussi froide quQ distinguée^ estimable à tous ^ards.
« Il périt de la manière qui faillit me faire périr
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en 1764. Je ne connais pas les détails, mais qu'importe, j'en ai la certitude affreuse. Je me reproche amèrement de T avoir fait embarquer là. '
a Plains nfoi, ma chère amie, d
De tous les travaux maritimes entrepris à cette époque, les plus importants étaient ceux de Cherbourg. Depuis le désastre de la Hogue, tout le monde sentait la nécessité d'avoir un port de guerre sur la Manche, et Cherbourg avait été choisi d'après le rapport du commandant La Bretonnière et de l'ingénieur Méchain. Une digue gigantesque devait en fermer la rade dans la direction de l'ile Pelée à la pointe de Querqueville. Pour établir de solides constructions dans une mer extrêmement houleuse et profonde, sur un fond bouleversé par des marées d'une violence prodigieuse , Cessart avait proposé un système d'énormes caisses coniques en charpente, ou cônes tronqués , remplis de maçonnerie et échoués en pleine mer. Ces caisses devaient servir de point d'appui aux pierres que Ton jetterait entre-deux pour les relier et mettre en contact, jusqu'à ce qu'on eut atteint partout la surface des plus hautes eaux.
Le Bailli de Suffren se rendit à Cherbourg pour inspecter ces gigantesques travaux et en parut trèssatisfait. Il y fut reçu avec les plus grands honneurs.
47 juillet 1787.
A Madame de Seillans.
a Me voicy, ma chère amie, arrivé de Cherbourg, oh j'ai esté voir les travaux faits et l'immersion d'un cône. Ce voyage, de pure curiosité, a esté interprété
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par le 8ot pnblic comme relatif aux bruits de guerre; mes amis auront vu avec plaisir que je fais quelque sensation dans le monde. Le parlement a refusé d'euf registrer l'impôt du timbre ; ils denftndent à voir Temploy de plusieurs millions dont on ne connaît que la disparition. M. de Galonné est parti de sa terre d'Âllonville dans un cabriolet avec l'air de la fuite. On dit qu'il y est revenu. Le parlement demande aussi les estats de dépense et de recette. Voilà sur quoy il se fonde : il dit qu'il n'a point le droit de consentir les impôts, que ce sont les estats généraux, mais que si on les force à se mêler d'une chose qui ne les regarde pas, au moins faut-il qu'ils puissent se rendre compte des motifs. Les affaires d'Europe sont toujours plus embrouillées ; personne ne peut savoir comment cela finira. Ce qu'il y a de bien assuré, c'est que nous ne voulons ni ne pouvons faire la guerre. »
Bientôt le roi résolut d'aller en personne examiner l'état des travaux , accompagné du ministre de la marine et d'autres personnages de distinction. Une belle escadre d'évolution composée de 23 bâtiments de guerre, sous les ordres d'Albert de Rioms, l'attendait dans la nouvelle rade qui présentait un coup d'œil magnifique* Suffren semble, dans la lettre suivante ; marquer quelque dépit de ne pas avoir été convié à suivre le roi.
a Le roy part pour Cherbourg le 81 (juin) et je ne suis pas du voyage» Si j'en suis fâché d'une part, j'en suis bien aise d'une autre. Le roy a refusé tout le monde. Je n'ai pas voulu augmenter le^ nombre des
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refudés. Le roy ne mène que quatre personnes à son service, point de courtisans. Je suis enchanté pour mon ami d'Albert qui aura le roy à son bord. »
« On vient de me donner la eommanderie de Troyes, c'est de Pargent déboursé pour Tannate. »
« On ne parle que de Cherbourg, le roy y sera le 82, il y restera le 23, le 24, le 26, et le 29 sera de retour à Versailles. »
Mais bientôt tous les'^bruits de guerre qui avaient valu au Bailli le commandement de Tarmée navale , s'éteignirent; et Ton acquit la certitude que la paix ne serait point troublée.
ff On a signé le 2S du mois passé la convention de désarmement ; ainsi voilà la paix assurée par Tabandon le plus lâche, de nostre part, envers nos amis les Hollandais qui seront nos plus terribles ennemis» Mais comme on est moins sensible à la honte qu'au manque d'argent et à la crainte des événements, au grand scandale des gens de bien, la joye est universelle. Me voicy d'un homme d'importance sur qui toute l'Europe allait avoir les yeux , tombé dans rhumble état de bourgeois de Paris, cela vaut mieux pour la santé et pour la tranquillité.»
On devine aisément , à la lecture de ces lignes , qu'elles furent tracées sous l'impression d'un cruel désappointement.
Depuis quelque temps l'illustre Amiral voyait surgir les signes précurseurs de la tempête qui devait bientôt faire écrouler le vieil édifice social miné et sa|)é de toutes parts ; cependant il affectait de ne pas
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croire à la gravité de la situation , comme nous le verrons dans les lettres suivantes :
a L'orage grossit, le tonnerre gronde, mais cela ne regarde que les parlements. L'on ne sçait Je coup d'autorité que Ton médite^ mais les commandants des provinces et intendants ayant ordre d'être rendus le 3 may^ on croit qu'ils recevront tous le lendemain des courriers, des ordres, etc. Mais on ne sçait rien. Je crois que cela doit t'estre assez égal ; quant à la paix extérieure elle pai*ait estrebien assurée. »
25 avril 1788.
«: Nous sommes toujours, dans l'attente de grandes nouvelles. Celles du dehors doivent encore plus inquiéter que celles du dedans, qui peuvent toujours s'arranger par des arrêts du conseil , des édits , des lettres patentes etc. Tous ces expédients sont inutiles au dehors. L'armement inattendu de la Suède a étonné ; on ne doute pas que ce soit l'Angleterre qui ne la fasse agir et joue notre jeu ; il est fâcheux que ce ne soit pas avec nos cartes. Il n'est point de notre intérêt que les Turcs soient détruits, mais nos liaisons politiques et sentimentales nous mettent contre eux. Ce qu'il y a d'effrayant, c'est que les Anglais sont armés et nous ne le sommes point. >
Paris, 27 juin 1788.
a II y a un vent de révolte à Paris, mais on va toujours son train. L'extérieur va encore bien plus mal, car cela est indépendant des édits et lettres-patentes. La Suède , qui depuis des siècles reçoit des subsides ,
arme contre les Russes que nous protégeons en secret. Notre ambassadeur est insulté en Hollande et n*ose sortir. Voilà ce qui fait gémir : Les Anglais arment et nous restons immobiles. »
Paris, 8 août 1788.
d Ma chère amie , l'on se bat par mer , on se livre des batailles navales sur la Baltique et sur la Mer noire ; partout on acquiert de la gloire et je végète icy, entendant chaque jour parler de quelque nouvelle sotise. »
« Les Suédois et les Russes se sont battus sur la coste de Finlande : seize vaisseaux russes contre douze suédois. Ces derniers ont pris un vaisseau ; coulé bas un autre et ils ont relâché, pour se radouber, à la coste de Finlande. On ne sçait ob ont relâché les Russes. »
Au milieu des préoccupations que faisaient naître dans son esprit les embarras intérieurs et les événements du nord de l'Europe, l'Amiral songeait souvent aux affaires de l'Inde. Il contribua, par son influence, à Taccueil qui fut fait aux ambassadeurs de Tippoo- Saëb, auquel il écrivit sa satisfaction de le voir continuer d'affectueuses relations avec la Cour de Versailles :
a Si jamais la guerre revenait, votre puissance étant unie à la nôtre, avec les connaissances que nous avons acquises dans l'Inde, je ne doute pas que les Anglais n'en seraient chassés, et je me chargerais avec plaisir du commandement des forces navales. »
« Je serais au comble de mes vœux si , étant uni
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avec vous, je pouvais continuer à rendre la liberté aux peuples de llnde en les délivrant des Anglais, »
a Après vous avoir parlé du désir que j'aurais d'abaisser cette nation » je dois vous écrire en faveur
de ceux qui sont détenus dans vos états. »
Et de Suffren terminait en priant le nabab de
rendre à la liberté les prisonniers anglais.
c J'ai donné une petite fête aux Indiens quia bien réussi. Il y avait dans ma maisoUi qui est grande comme la main, soixante-dix personnes, trebte jolies femmes , illumination , musique guerrière » concert, etc. »
a Après le départ des ambassadeurs deTippoo* Sultan , k qui on a servi un grand souper, un homme d'esprit a dit : « qu'ayant fait dand Tlnde l'honneur « de la France , il était juste que j'en fisse les bon** <( neurs. » Lettre à M°^® de Seillans.
Une lutte imprudente était engagée entre les par* lements et la royauté singulièrement compromise » et le cardinal Loménie de Brienne venait de remplacer M« de Galonné. Entraîné par la pusillanimité de ce ministre, Louis XYI évita d'entrer plus avant dans la querelle du Stadioudérat et abandonna peu à peu les États généraux, qu'une saine politique aurait dû cou* vrir d'une protection avouée. Les deux cabinets de Versailles et de Londres convinrent de désarmer, quand jamais il n'y avait eu autour de la France autant d'éléments de conflagration générale. M. de Brienne fut le seul à profiter de son passage au mi* nistère quHl quitta, le 314 août 4788, pourvu de
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800,000 francs de bénéfices, de rarchevècbé de Sens et du chapeau de cardinal.
Nous allons voir dans une dernière lettre du Bailli, son opinion sur ce prélat.
(( Si tout le monde voyait et sentait les circonstan* ces présentes avec la même chaleur, la cour se trouverait arrêtée. Il parait, quant à présent, qu'elle a suspendu les actes de rigueur. Dans les désordres de la joie effrénée où la populace brûlait le garde des sceaux et l'archevêque (en effigie), il y a eu des actes d'imprudence et de cruauté de la part de la garde de Paris. Il y a eu, dans les différents quartiers, plus de 4 50 personnes tuées ou blessées : il est à remarquer qu'il n'y avait pas un homme armé. Le parlement in-** forme. On croit qu'il ne donnera pas suite à la dé* nonciation contre le Principal (M. de Brienne) ; il a eu l'adresse de trop identifier sa besogne avec le roy pour qu'il puisse être attaqué. Il n^est pas possible de sortir de place plus deshonoré. On luy refuse même de l'esprit. Il avait assuré qu'il avait des fonds pour le rœte de l'année. Il estait ignorant , présomp* tueux , despote. »
Il est difficile de présumer ce qu'aurait fait Suffren s'il eut traversé les phases de la grande révolu^ tion. À quel parti politique eut-il apporté son con<» cours? Le grand homme se fut certainemmt rnain^ tenu à la hauteur de son beau caractère et n'eut jamais failli à ses devoirs de citoyen. Mais sa belle renommée^ la gloire qu'il s'était acquise en Orient, son patriotisme et sa popularité auti'aient'Us été une
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sauvegarde au milieu des drames sanglants de ces temps ?
Le comte de Las-Cases, qui tout jeune avait été garde de la marine, s'exprimait un jour en ces termes :
« J'ai entendu des gens très-sensés et trës-forts, dire que la mort de M. de Suffren pouvait avoir été une calamité nationale ; qu'admis aux conseils du roi dans la crise du moment, il eut été de taille à donner une autre issue aux affaires. »
« Il aurait su, dit M. Ortolan^ rallier autour de soi et contenir dans le devoir ces nombreux officiers de Tancienne moHarchie, braves, instruits et expérim^* tés dans leur art ; quelques-uns savants distingués ; mais qui , entraînés par des préjugés de caste , désertèrent le sol national et vinrent, pour la plupart, se £aire|tuer sous la bannière anglaise sur la plage de Quiberon(l). »
de îtoirai ^ ^ décembre 1 788 fut un jour de deuil pour la g^déce^re "^^^*^^ française , Tamiral de Suffren venait d'expirer 1788. sans qu'aucun signe eût fait présager une mort aussi prochaine.
Presque tous les biographes , d'accord avec la tradition de la maison de Suffren, ont affirmé que le Bailli avait succombé à une courte maladie ; il avait , en effet la conformation apoplectique au plus haut degré, et l'on put facilement répandre le bruit qu'il avait succombé à une hémorrhagie cérébrale. Mais les re-
(4) Ortolan. Ouv. cité.
cherches de M. Jal (1), historiographe de ;la marine , prouvent que Suffren fut tué en duel par le prince de Mirepoix.
Le prince avait deux neveux qui avaient mécontenté r Amiral dans une affaire ; il pria ce dernier d'employer son crédit pour obtenir leur grâce ou d'adoucir les termi^s de son rapport. Sur un refus sévèrement motivé, M. de Mirepoix s'emporte, soutient l'honneur de ses neveux et provoque le Bailli qui, entraîné par son bouillant courage, accepte le cartel. Une rencontre eut lieu à Versailles de grand matin, derrière le groupe de marbre du cavalier Bernin , en haut de la pièce d'eau des Suisses. L'obésité de lÂmiral rendait ce duel absurde, il reçut un coup d'épée au-dessous de l'estomac. Transporté à Paris, dans son domicile de la Ghaùssée-d'Antin , ce grand homme donna l'ordre de cacher à tous là cause de sa mort, et malgré les soins d'un chirurgien habile, il expira, trois jours après, dans les bras de M. Gérard, son intendant (2).
Une autre version, rapportée par M. Léon Guérin, donne une cause différente au duel. Da^is un bal, Suffren aurait accroché avec son épée les dentelles d'une danseuse ; le personnage qui donnait le bras à cette dame s'y serait pris peu poliment pour avertir l'Amiral et lui aurait dit : « Prenez donc garde, a Monsieur, vous embarrassez avec votre épée les « dentelles de Madame U A quoi le Bailli , qui avait
(1) V. Scènes de la vie maritime de M. Jal.
(2) Père du baron Gérard, Inhabile peintre.
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conservé toute la vivacité de la jeunesse, aurait « répondu : Mon épée , Monsieur , elle en a embar^^ a rassé bien d'autres. i» Quelques autres paroles très-vives auraient été échangées , et le lendemain , au point du jour, un duel aurait eu lieu à l'épée : Suffren qui , à la fougue de son caractère , ne pouvait joindre la prestesse nécessaire , à cause de sa corpu* lence , encore plus que de son âge , se serait enferré lui-même (1).
Ses obsèques Le 10 décembre 1788 , l'éfflise de Saînte-Marie-
dansTéglise j rn i i tw • i i
de ste-Marie du-lemple, à Paris, reçut dans ses caveaux le corps 10 décembre du très-illustre religieux , seigneur frère , Pierre- André de Suffren-Saint-Tropez , bailli , grand' croix de Tordre de Saint-Jean-de-Jérusalem , vice-amiral de France , chevalier des ordres du Roi , ambassadeur extraordinaire de la Religion auprès de la Majesté trés-chrétienne^ ancien capitaine et général des galères de son ordre, commandeur des commanderies de Trinquetaille et Puimoisson , au grand prieuré de Saint-Gilles , et de Troyes , au grand prieuré de France, à l'âge de cinquante-neuf ans et quatre mois. Le bailli de Suffren , malgré son obésité prodigieuse, avait les traits réguliers , un aspect noble et imposant. On avait peine à concevoir l'activité infatigable de ce gros homme qui, malgré son sourire moqueur et dédaigneux , savait enlever ses équipages et leur communiquer, avec sa haine pour les Anglais, sa
(\) M. Léon Guérin dit tenir ces détails de l'amiral Linois qui les avait entendus souvent raconter dans sa jeunesse par le se* eond des Latouche^Tréville»
bravoure et son audace. Ses lettres sont en quelques endroits admirables par la précision et Ténergique simplicité du style ; plus admirables encore de pensées et d'expression de sentiments ; on y voit pour ainsi dire en relief sa passion dominante, l'ambition de s'illustrer par de hauts faits utiles à la patrie. C'est vers ce but que tendaient uniquement tous les actes de Suffren ; avant tout , il voulait acquérir une belle renommée, et s'il désirait les grades élevés et le commandement suprême , c'est qu'il les lui fallait pour pouvoir agir^avec une libre initiative.
Les rapports de Suffren avec ses capitaines étaient pénibles ; tous admiraient son génie , mais peu aimaient ce caractère inquiet et grondeur, qui blâmait durement leurs actions lorsqu'il y soupçonnait la moindre couardise. Comme amiral (1 ), il fut le plus sou-
(\) On dit qu'il aimait beaucoup la table et que le comte d'Estaing le voyant un jour embarquer force volailles et autres provisions de table, lui dit : « Commandant, pourquoi tant de volailles , embarquez plutôt de la poudre et des boulets.» — « Général, répondit Suffren, j'aime bien à me battre, mais aussi à bien manger.» — Cette particularité est confirmée par Berchoux , dans sa Gastronomie^ car c'est à propos de Suffren qu'il dit :
« Rien , ne doit déranger l'honnête homme qui dîne. »
Le Bailli était à Achem , une députatîon des habitants de la ville lui fit demander audience au moment où il était à table. Commeil n'aimait pas à être troublé dans ses repas, il imagina plaisamment pour se débarrasser de la députation de lui faire « dire i qu'un article de la religion chrétienne défendait expres- « sèment à tout chrétien à table, de s'occuper d'autres choses « que de manger , cette fonction elle même étant de la plus « grande importance.»
La députation se retira très respectueusement, en admirant l'extrême dévotion du général français. — V. Berchoux, Gas* tronomie.
vent mal secondé, et Ton ne peut , à cause de cela, critiquer les fautes de ses premières batailles. Son jugement rapide lui permettait de saisir toutes les chances favorables qui s'offraient dans un combat; nous avons déjà démontré , dans le cours de ce récit, combien sa haute intelligence savait prévoir de loin les événements.
Comme tacticien, l'amiral français fut le précur* seur de Nelson et nous trouvons , dans le beau livre de M. le comte Bouêt-Wiilaumez (1), une parfaite appréciation des progrès que son génie avait imprimés, sur ce point important, à la science des combats.
a Le 12 avril, à la tète d*une escadre de 42 vaisseaux, de Suffren attaquait devant Provediern l'amiral anglais Hughes , qui lui opposait une escadre de même force, et l'avantage restait à l'amiral français, comme il lui était resté devant Madras le 1 7 février précédent, comme il lui resta le 2 septembre suivant devant Trincomalé ; et si, dans ces combats, l^fTren ne captura pas de vaisseaux ennemis, du moins il les força à fuir après les avoir mis dans un état tel que l'amiral Hughes écrivait à l'amirauté : « h' Aigle, le « Monlmouth, le Beaufort et le Superb^ faisant beau- « coup d'eau par suite des boulets qu'ils ont reçus à • « la flottaison, et l'escadre anglaise tout entière ayant « de fortes avaries, je me suis déterminé à faire « route pour Madras , ne pouvant mouiller à Trinco^ . (( malé. jo
{\) Batailles de terre et de mer^
« Uû historien anglais, John Glerk , ^ui, après la guerre de 1778, exposa des méthodes nouvelles de tombât dont Nelson fit l'application quelques années plus tard, parle dans les termes suivants de l'habileté de l'amiral Suffren et de la hardiesse de ses plans d'attaque : a Quoique M. de Suffren n'ait pas eu tout à le succès qu'il s'était promis de son attaque bien a concertée sur l'arrière-garde de l'escadre anglaise» « dans l'affaire du 1 7 février, cette affaire et l'attaque « également bien concertée qu'il exécuta, le 1 2 avril, « sur l'avant-garde anglaise prouvent avec évidence a son génie, sa bravoure et ses talents militaires.
« Si M. de Suffren put d'abord amener, vent ar- « rière, son avant*garde sur Tavant-garde anglaise « pour l'attaquer ; s'il a pu ensuite, après s'être mis a en bataille, à portée de pistolet du corps de bataille et anglais, faire rallier à lui son arrière-garde pour le « soutenir; si, dans cette occasion, les vaisseaux de H l'arrière-garde anglaise n'ont pas pu venir à temps « pour prendre part au copabat et pour harasser un <c ennemi déjà bien mal traité , on y trouve la preuve a très-marquée de la convenance et de la possibilité a qu'il y a d'amener la totalité , ou une partie seulea ment d'une armée navale contre une moindre par- « tie des forces d'une armée ennemie: et l'effet de a cette disposition doit avoir des suites infiniment « importantes dans les combats de mer^ aussi bien « que dans les batailles de terre. »
a Gomme on le voit, et de l'aveu même de l'historien anglais, dont l'ouvrage fit grande sensation en Angle-
terre et commença k se répandre en France en 1791 , l'attaque de Rodney, le 12 avril 1782, avait porté une rude atteinte, à cette espèce de fétichisme que les amiraux professaient depuis si longtemps pour la longue ligne de bataille. Suffren en avait également secoué le joug, non^seulement le même jour, mais plusieurs fois avant et après dans la mer des Indes ; ainsi, le 1 7 février 1782, il arrive grand largue sur deux colonnes pour envelopper Tarrière-garde ennemie avec toutes ses forces, l'attaque, la désempare, et n'est empêché de poursuivre ses avantages que par le manque absolu de brise ; le 12 avril, c'est sur le centre et Tavantgarde ennemis, au contraire, qu'il masse ses forces, et les maltraite de telle sorte , que l'amiral Hughes laisse porter et quitte le champ de bataille ; enfin , le 2 septembre de la même année , le seul jour où il se trouve plus fort en nombre que l'escadre anglaise, son audace et son génie apparaissent encore plus grands et achèvent de lui donner une grande analogie avec la célébrité maritime qui va paraître en scène, avec Nelson.
« Non-seulement Suffren se montra dédaigneux des règles absolues de tactique navale de son époque, mais il ne tint pas plus de compte de ces traditions de combat à moyenne distance que nous venons de voir prédominer depuis deux siècles, désireuses qu'étaient sans doute les nations maritimes d'épargner un matériel si coûteux et souvent d'un renouvellement fort difficile ; c'est à portée de pistolet qu'il engageait Tennemî, c'est en plein bois, comme Duguay-Trouin,
qu*il faisait diriger h tir de ses bouches à feu : aussi, rhistorien anglais Glerk ajoute-t-il, aprës avoir commenté les combats de Hughes et de Suffren : a En se (f rappelant le peu d'effet produit d'ordinaire par des « canonnades de plus de trois heures, je ne puis a m'empècher de faire remarquer que, dans cette ocft casion, la canonnade, qui ne dura que neuf minutes, . tt si elle maltraita le vaisseau le Héros de M. de Sufa fren, tua 59 personnes et en blessa 96 à bord du a Superbe que montait l'amiral anglais, et que le « Uontmouth eut 45 morts et 1 02 blessés. » ( Comte Bouët-Willaumez, Vice-amiral).
C'est donc avec regret que nous avons vu un officier général de la marine, écrivain distingué, élever Nelson sur un magnifique piédestal, en oubliant d'attribuer au bailli de Suffren la priorité d'une tactique que l'amiral anglais ne fit qu'imiter à Trafalgar, au grand préjudice de la flotte française. Malgré les leçons du passé, et par suite de l'inexpérience avouée de ses capitaines, Villeneuve , fidèle dans ce jour néfaste à des traditions surannées, maintint sur une longue ligne ses vaisseaux trop éloignés les uns des autres pour s'assister mutuellement : Ligne pleine de trouées où les vaisseaux anglais purent pénétrer pour envelopper les nôtres avec des forces supérieures. En outre c'est dans la mâture , sur quelques cordes et mâts , se balançant dans les airs, que les capitaines français (et les meilleurs encore) commandèrent à leurs canonniers de diriger leurs coups.
Certes, ce n'est point ainsi que nous avons vu dans
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ce récit, Suffren traiter les vaisseaux de sir Hughes ; c'est comme lui en plein bois que Nelson et Golling* wood ordonnaient leur tir ; c'est d'après les traditions de Rodney et du Bailli qu'ils parvinrent avec autant d'habileté que d'audace à mettre une notable partie de la queue de notre ligne entre deux feux.
Supposez à la place de Villeneuve, trop esclave de la vieille tactique, Suffren livré aux inspirations de son génie, et qui oserait affirmer que la bataille de Trafalgar eût abouti à une pareille défaite ?