‹ Le Bailli de Suffren dans l'IndeChapitre 16 sur 29 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

Résultats des yictoires de H. de Soffren. — Situation de l'Inde après Iç traité de Versailles.

Des craintes qu'inspirèrent en Angleterre les victoires du Bailli. — Obstacles qu'il eût à vaincre dans ses opérations. — Fautes du cabinet de Versailles.^ La Hollande se décide trop tard à prendre une part active à la guerre. — Préliminaires du traité de Versailles , 20 janvier 1783. — Articles relatifs aux colonies indiennes. — Tippoo-Saëb est abandonné par la France. — Conséquences et utilité des victoires |de M. de Suffren. — Rétablissement de la Compagnie des Indes. — Commerce de nos colonies orientales. — Cossigny. — Conway. — Du Christianisme dans rinde. — Que serait devenue Flnde sous une administration française ?

Des craintes Avant de faire connaître les résultats de la mémora-

rS^nt^en ^'® Campagne dont nous venons de retracer Thistoire,

^^cto^du^ son influence sur les relations ultérieures d^ la France

de^ffi^n s^vec le monde Indien et d'exposer les conséquences

des victoires de notre illustre amiral , qu*il nous

soit permis de peindre la panique que produisit en

Angleterre la nouvelle de ses premiers exploits.

Au cri d'alarme des feuilles anglaises, divers orateurs du parlement, organes des négociants de la cité, joignirent leurs clameurs de détresse, ce Les revenus de Madras étaient insuffisants ; le Bengale/ la plus riche

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et la plus fertile des possessions britanniques , épuisé par la guerre des Mahrattes , ne pouvait même acquitter ses dettes; et le commerce entravé ne cessait d^indiquer par ses plaintes le point vulnérable de la puissance de TAngleterre. »

Au lieu de donner une attention sérieuse au malaise que trahissait le peuple anglais , le cabinet de Versailles fit si bien que les efforts de nos marins dans rinde n'eurent pas les résultats qu'ils auraient dû obtenir; que les cinq batailles nSvales de Suffren n'aboutirent qu'à venger la défaite du comte de Grasse, et au rachat des honteux traités de 1763 , sans accroître en rien la puissance de la France dans l'Hindoustao.

On est étonnéy en lisant la relation de cette campagne, de voir les vigoureux et opiniâtres efforts du Bailli rester longtemps infructueux , et le gouvernement tirer plus tard une aussi mince parti de ses avantages.

t>es obstacles Outre lof&cheux état des vaisseaux, qui donnaient

(jue le Bailli ' ^

eut à vaincre après chaque engagement de graves inquiétudes à opérations, l'illustre amiral, il faut placer en première ligne des causes qui enrayèrent le succès de nos armes, le malheureux choix de ses capitaines , indisciplinés ou sans bravoure militaire. Il semblait qu'un génie malfaisant, eût placé sur notre escadre de l'Océan Indien les plus mauvais officiers du corps de la marine. Sur onze commandants que Suffren trouva autour de lui , à la mort du comte d'Orves , quatre furent démontés et quatre autres demandèrent à quitter, l'escadre à la

veille de nouveaux combats. Quant au ministère, il ne commit que des fautes, et ses combinaisons inhabiles firent échouer les projets de Louis XVI sur Tlnde.

On avait reconnu bien tard, il est vrai, la grande importance d'une diversion en Asie; mais il était encore temps d*agtr en faisant smwe les cinq vaisseaux de Suffren par de puissants renforts: au contraire, huit mois s'écoulèrent sans qu'il fut expédié un seul bâtiment de haut bord au-delà du Cap. Les manœuvres de quelques intrigants avaient d'abord fait conférer à Duchemin un grade égal à celui de Suffren ; le cabinet de Versailles crut faire taire le conflit des deux autorités rivales, en plaçant Bussy à la tète des opéra-* tiens.

Faute du La France vit avec surprise, pour une guerre ou de Verèauies. l'activité la pIus infatigable était nécessaire, réunir des troupes et des vaisseaux sous les ordres d'un vieillard podagre. Mais ce qui prouve encore d'avan* tage rineapacité du ministère, dont la bonne volonté était pourtant inattaquable, ce fut la décision qu'il prit d'expédier les convois isolément, au lieu de les réunir en une masse compacte et imposante. Il espé* rait, par cette disposition, les voir échapper plus facilement à la surveillance des escadres anglaises ; nous avons dit l'insuccès de cet armement.

L'Angleterre comprenant cette faute et la menace faite à ses colonies^ au lieu de risquer partiellement ses renforts, eut soin de placer son expédition sous Pescorte de six gros vaisseaux et de deux belles frégates. Cette mesure et la perte de deux de nos con-*

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vois lui sauvèrent ses précieux établissements : car à cette époque, la position de la Compagnie était très critique , de Taveu même des journaux anglais , et si « l'amiral Hughes eut éprouvé un échec avant l'arrivée de Bikerton, un miracle seul pouvait sauver Madras: tous les souverains du pays étaient intéressés à la chute de la Compagnie. »

LHnquiétude du peuple anglais fut à son comble à Toccasion de nos succès devant Négapatnam ; et le cabinet de Saint-James se trouva un moment très embarrassé des suites de cette guerre désastreuse.

Il est certain que les Anglais ne nous auraient jamais enlevé la domination de l'Inde sans les fautes qui rendirent les victoires de Suffren presque stériles et surtout sans la conclusion d*une paix intempestive pour nos intérêts. Au moment oh l'on voyait Ja Grande-Bretagne frappée dans ses intérêts les plus chers et qu'on s'attendait à l'envoi de nouvelles forces françaises, le ministère, préoccupé delà défaite du comte de Grasse, abandonna le Bailli et son escadre délabrée, pour se livrer tout entier à ses projets sur Gibraltar.

Nous ne devons pas, avant d'aller plus loin, passer

sous silence une cause importante qui contribua en^

core à sauver la colossale puissance de la compagnie

^^ôcîde^ anglaise. Tandis que les Etats-Unis d'Amérique cou-

trop tard à yraieut de leurs croiseurs la surface de TAtlantique et

prendre une i i i

part acuve venaient porter la perturbation la plus grande dans le commerce de la métropole , les États Généraux de Hollande oubliant, au milieu de leurs dissenssions in-

testines, les intérêts de leurs possessions compromises, ne mettaient pas un seul bâtiment à la mer. Ce ne fut que le? juillet 1783, que l'amiral Hasting sortit du Texel avec quelques vaisseaux escortant, dans la mer du Nord, 8 navires armés de là compagnie et 2 frégates. Mais ces renforts arrivèrent trop tard, la guerre était terminée.

En brusquant les préliminaires de la paix, le cabinet de Versailles commit une autre faute. Les dispositions pacifiques dans lesquelles se maintenaient les ministres anglais, après la victoire de Rodney, disaient assez combien était onéreuse pour leur pays, cette guerre maritime. La Hollande se disposait, quoique lentement, à prendre une part active à la guerre, et TEspagne venait de réunir ses vaisseaux à nos escadres. Devant ce péril, que pouvaient aggraver les victoires de Suffren, le cabinet de Saint-James s^estima très-heureux de voir accepter ses propositions de paix ; et le gouvernement de Louis XYI comprit trop tard que l'Angleterre s'épuisait en hommes, en vaisseaux et en argent, dans cette guerre compliquée, comme l'appelait Georges III.

La révolution faisait déjà retentir sa grande voix à l'horizon des événements, et les ministres pressés d'en finir avec la guerre extérieure et les embarras finan-* ciers toujours croissants , restèrent indifi^érents aux destinées de l'Inde. Au moment oh l'on aurait pu exiger de grandes concessions, on se tint pour satisfait dés articles du traité qui nous donnaient rigoureusement ce qui nous revenait , et à nos alliés ce

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qu'ils avaient le droit de réclamer. On verra surtout que cette paix fut conclue trop tôt» si Ton considère qu'elle affermit la puissance britannique, au moment oii le bailli de Suffren venait de Tébranler jusque dans ses fondements et qu'il allait en consommer la ruine*

Au lieu de l'empressement que Ton mit à envoyer M. de Reyneval à Londres^ pour s'assurer plus positivement des dispositions pacifiques du cabinet de Saint-James, il aurait mieux valu continuer la guerre* Malgré le mauvais vouloir du Stathouder et le manque d'énergie des Etats généraux, dix vaisseaux de guerre bataves devaient se rendre à Brest pour se réunir à ceux qui y étaient en armement, et profiter de l'absence des forces britanniques employées à se^ courir Gibraltar, pour agir vigoureusement. L'amiral Hughes, forcé de réfugier son escadresous les canons de Madras, n'avait plus que des bâtiments délabrés et des équipages hors d'état de tenir la mer. Suffren, qu'allaient rejoindre plusieurs vaisseaux français et hollandais, n*attendait qu*un moment favorable pour chasser Stuart de ses positions ; tandis que Tippoo^ Saëb , secondé par les troupes de Gossigny et de Lallée^ revenait dans leGoromandel nous tendre la main, après avoir recouvré ses provinces du Malabar et détruit l'armée de Mathews. Le fameux traité de Versailles fut donc signé dans un moment inop* portun.

*'''S^i^'^^ Les préliminaires en furent arrêtés le 20 janvier 20 j^rim! 1783. Undes articles de ces préliminaires (article 20)

portait . a La France sera remise en possession des villes et des comptoirs qui lui sont restitués aux Indes^ Orientales et des territoires qui lui sont procurés pour servir d'arrondissement à Pondicbéry et à Karikal, six mois après la ratification ou plus tôt, si faire se peut. La France remettra au bout du même terme de six mois, les villes et territoires dont ses armes se seraient emparés, sur les Anglais ou sur leurs alliés ^ dans les Indes-Orientales, en conséquence de quoi les ordres nécessaires seront envoyés par chacune des parties contractantes, avec des passeports réciproques pour les vaisseaux qui les porteront immédiatement après la ratification du traité définitif. »

La politique du ministre Yergennes, contente du strict nécessaire qu'on lui accordait, crut avoir fait merveille et avoir effacé la honte de 1763, en obtenant rafiranchissement de Dunkerque et File de Tago , sans s^apercevoir que TAngleterre gardait le Canada; que, si nous rentrions en possession de quelques comptoirs de Tlnde, elle gardait les vastes possessions qu'elle y avait conquises sur les princes

du pays- Articles du Ënefiet» qu'obtint la France par l'article 13 du de Versailles traité définitif (3 septembre 1783) : la restitution de

relatifs aux 1,11. . , .

colonies tous Ics établissements qui lui appartenaient au com*^

indiennes. , -L t ^ m

8 septembre menccment de cette guerre, au Bengale, sur les côtes du Goromandel, d'Orixa et de Malabar. La liberté d^entourer Giandèmagor d'un fossé pour l'écoulo^ ment des eaux. L'assurance d'un commerce sûr, libre ou indépendant dans le Bengale, comme sur les côtes

d'Orixa, Coromandel et Malabar, que ce commerce fut entrepris par une Compagnie ou qu'il fut fait par des particuliers. — L'article 1 i portait la reddition de Pondicbéry et de Karikal. — Le roi d'Angleterre s'engageait à procurer les districts de Yélanour et de Bahour pour servir d'arrondissement à Pondicbéry , et les quatre Mayans ou territoires qui avoisinent Karikal.

La paix nous valut encore la restitution du canton d'Arcbivouac, dont les produits presque nuls ne pouvaient être d'aucun secours pour Pondicbéry ; quant aux cantons de Yaldaour et de Yélanour, c'étaient les seuls qui pouvaient assurer la subsistance de ses babitants , aussi, malgré le traité, furent-ils retenus par les Anglais. Quels pauvres résultats pour tant de sang versé !

Par l'article 15, Mabé et Surate furent restituées aux. Français \ et le négoce qu'ils devaient y faire fut garanti d*après les principes de Uberté, de sûreté et d'indépendance de l'article 13. Une clause permet^ tait aussi à notre commerce de transporter du sel au Bengale, et de le vendre aux natui:e]s du pays, dans les provinces d'Orixa , de Babour , etc. Malgré cette stipulation formelle, la faculté de l'introduction fut réduite quatre ans après à la quantité de 150,000 quintaux, et encore y mit-on pour condition que cette denrée serait livrée à un prix fixe aux préposés de la gabelle anglaise. Quant à l'exportation de l'opium, il fut pareillement réglé, par dérogation au traité, que les Anglais en fourniraient tous les ans SOO caisses à

Chandernagor ou qu'ils paieraient une somme en représentation du bénéfice présumé de celte marchandise.

Le môme jour où la France, l'Espagne et les Etats- Unis signaient les préliminaires de la paix, la Hol*lande convenait aussi d*une armistice. Elle refusa d'abord à l'Angleterre la cession de Négapatnam, en raison de l'importance de ses dépendances ; mais la république batave avait mis tant de mauvais vouloir à nous seconder dans cette guerre, que la France la laissa en présence de ces difficultés. Il fallut souscrire aux exigences de l'Angleterre qui lui rendit ses autres possessions. La perte de Négapatnam fut la conséquence de la déloyale partialité du prince d'Orange pour les Anglais, de la conduite inqualifiable de Plet* tembergau Gap et de la régence de Batavia aux Indes. JtaS^Snô ^^"^ '^ discussion du traité , Tippoo-Saëb fut évipar la France, demment abandonné à la merci de ses ennemis qui devaient lui dicter leurs conditions de paix (article 1 6). Aidé de Cossigny , Tippoo-Saêb avait rapidemment reconquis toutes ses possessions, toutes ses villes, sur les Anglais saisis d'une terreur inconcevable. Bientôt l'on vit^Mathews, chassé ou plutôt traqué par les troupes mysoréennes , être réduit à s'enfermer dans Bédanore et à se rendre à la merci de son ennemi, qui vengea sur lui les atrocités commises au siège d'Anampore (1). Onore venait d'être pris, et Manga-

{\) En février 4783, cette ville fut prise d'assaut par les Anglais, la garnison passée au fil de Tépée et 400 des plus belles femmes de THindoustan offrirent en vain de racheter leur honneur et leur vie au prix de leurs richesses.

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lore allait subir le môme sort, lorsque la nouvelle de la paix vint arrêter ses succès. Le 21 juillet, Gossigny eut ordre de quitter l'armée mysoréenne et de rame^ ner son contingent. Cependant, malgré le départ de nos troupes, les Anglais étaient encore dans une situation des plus critiques • leur armée était perdue, lorsque à la sollicitation de Bussy, le sultan consentit à faire la paix avec Thonorable compagnie.

Les diflScultés, qui compromirent un instant le succès des négociations, furent abrégées grâce à Tinter* vention d'un missionnaire allemand , fort adroit , nommé Swarz ; et les puissances belligérantes se rendirent réciproquement les conquêtes qu'elles avaient faites. Cette clause était bien absurde puisque le nabab venait de reconquérir -toutes ses possessions par la force des armes. Mais TÂngleterre y gagna pour toujours la nababie d'Ârcate et les royaumes de Tanjaour et de Travancor.

Cest donc avec raison que Ton a reproché à Louis XVI de n'avoir pas su profiter des victoires du bailli de Suffren pour abattre dans l'Inde la puissance anglaise et y rétablir celle de la France dans son ai^ cienne splendeur. Tout ce que l'on peut dire«n faveur de son gouvernement, c'est que le traité de 1783 fut signé sous l'influence de grands embarras intérieurs, sous la préoccupation de la défaite dû comte de Châsse aux Saintes, avant que l'on eut reçu avis des dernier res victoires du Bailli.

On ne pouvait, disait-on à la cour , se flatter de remporter sur l'Angleterre en raison de la faible m*

cadre mise à la disposition d'un général dont on ne connaissait point la valeur. On vit plus tard, avec un étonnement et une admiration extrêmes, le parti que son génie sut tirer de ses faibles ressources.

On a encore allégué, pour excuser cet oubli de nos intérêts coloniaux, que ce n'était pas pour Tlnde, mais pour l'indépendance des Etats-Unis que Tonavait à combattre. Ce sont là de bien mauvais arguments qui ne peuvent être pris en sérieuse considération. Quant au vaillant successeur d'Hyder-AIi, ce fidèle alFié dont le concours nous avait été si utile pendant les dernières phases de la guerre, il fut indignement sacrifié. L'abandon de Tippoo-Saêb dans ce traité, dont Tarticle \ 6 lui était même hostile, fut un sujet de honte pour la France, et sa fin tragique un remords pour l'Angleterre.

Conséquences Cependant si les victoires de SufTren et la politique v*ictok^^^ de Vergennes ne purent rétablir dans tout son éclat notre puissance dans Tlnde, il est impossible de ne pas leur attribuer l'isolement ou l'Europe entière laissa la Grande-Bretagne, le maintien de la neutralité armée des puissances du Nord, et Dunkerque affranchie de la présence d*un commissaire anglais.

Pendant quelque temps le commerce français put lancer ses navires sur cet océan que SufTren venait de délivrer. Les Indiens» dont nos exploits maritimes nous avaient concilié l'estime, échangeaient volontiers avec nos bâtiments les produits de leur industrie, lorsque le 14 août 1785, sur la proposition de M. de Galonné, qui cherchait à relever le crédit, un arrêt du

M, deSuffren.

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conseil d'Etat rétablit la compagnie des Indes au capi* tal de 20 millions. Exempte de soucis politiques et militaires, Lorient fut désigné pour être son port d*armementy et les importations de llnde ne purent s'effectuer que par ce port jusqu'au 49 juillet 4790, époque ou l'assemblée constituante étendit cette faculté au port de Toulon. Dans Tlnde, on lui abandonna les comptoirs qui ne permettaient en aucune Rétablisse- ^lanière le déploiement de forces militaires. Le roi compamie gardait Pondichéry , Karikal, Mahé, Chandemagor , des Indes, jau^on en réserve; on céda à la compagnie Moka, Balaçor, Gassimbazar, Patna, Daka, Jougdia, Ghonpour, Monnepour, Siranpour^ Kirpaye, Ghatigham , Malde sur les côtes de Goromandel , de Malabar , d'Orixa.

dœ°^on1es ^^ comptoir le plus important de la côte orientale était Pondichéry. Dupleix avait conçu le projet de doter cette ville d'un port, en creusant le lit de l'Âriancoupan , en établissant des quais sur ses bords, et en les prolongeant dans la mer sous forme de jetées. L'exécution de ce plan aurait produit pour cette colonie d'immenses avantages ; le rappel de Dupleix le fit avorter.

Le premier et le principal article de commerce sur cette côte consistait en guinées , toiles d'un grand aunage. On en exportait beaucoup pour l'Afrique oii elles étaient destinées à la traite des noirs et de la gomme. On y trafiquait aussi de percales tissées avec le coton maipangi qui croit abondamment dans les plaines du Garnatique. Ges toiles i peintes en couleur sur la

côte de Coromandeli portaient le nom de Perses, tandis que celles de Mazulipatam présentaient des fleurs d'or et d'argent imprimées sur leur tissu.

 Rarikal , situé à 25 lieues au sud dePondichéry, la France avait un comptoir florissant au milieu d'une plaine fertile qui produisait quelquefois jusqu'il quatre récoltes dans une année. On y fabriquait, en quantité considérable, des toiles peintes qui s'exportaient aux ties voisines, et des mouchoirs aussi beaux pour la couleur , mais moins fins, que ceux de Mazyilipataih : ces mouchoirs (dits Madras) portaient le nom de vetépaléons et sasserganti, suivant les lieux de leur provenance. Les premiers étaient tous à grands carreaux ; le dessin des seconds variait. Les perses ou chites de ces pays, brochés d'or et d'argent , étaient d'un prix très-élevé et très recherchées.

Les mousselines rayées que Ton tissait sur la côte de Goromandel, dans le voisinage des Chattes, portaient le nom de bétilles ou dorias. Nos pères en faisaient , pendant le xvui^ siècle , un article essentiel d*exportation, d'une consommation considérable dans le Levant. Les organdis brochés, à fleurs blanches ou decouleurs, qui nous venaient des environs d'Ârcot et des manufactures deCondavir, étaient aussi, pour les Français , un article de spéculation très-important qu'ils envoyaient à la Gochinchine , d'où ils tiraient en échange des lingots d'or, des porcelaines, du thé et d'excellente cannelle.

hts guinguams et les princesses formaient des articles moins importants pour nos colonies de cette

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côte ; mais , en revanche , Tancienne Compagnie des Indes exportait , dans son temps , pour une valeur de six millions de demi-guinées bleues.

Dans le nombre des riches substances colorantes que rinde produit, se trouve en première ligne Tindigo, dont le commerce de Pondichéry exportait pour une valeur de 200,000 francs.

Sur la côte de Malabar» la plus précieuse» la plus importante production était le poivre. Les plantes pi** périnées croissent en abondance dans cette riche con« trée ; mais la meilleure qualité de grains venait de Mahé et des environs de cette ville, conquise en 1 727 par Labourdonnais. L'établissement de Surate, le plus ancien de ceux que les Français avaient formés dans l'Inde, fut effacé dans la deuxième moitié du siècle par Topulente Bombay. Pourtant les draps et les dorures de Lyon y trouvèrent longtemps un débouché facile et s*y échangèrent avantageusement contre les cotons du Guzzerat.

Les Mahrattes nous avaient cédé , en 1770, la ville et le port de Chaoûl , au milieu de la côte de Canara, à 50 lieues environ de Poônah leur capitale, mais le voisinage de Bombay écrasa encore cet établissement. Cette côte fournissait aussi à nos commerçants le cardamone, baie aromatique que les Hindous mêlent au bétel , la canelle et le bois de sandal.

Quant à Surate, admirablement située au confluent des transactions entre Bagdad , Bassorah , Moka^ et Ormuitz, d'une part; la presqu'île et le Bengale de l'autre , elle se soutint longtemps , malgré

le voisinage de sêfi fières rivjales, Goa et Bombay < Mais lorsque Lyon commença à imiter , avec le plus grand succès, les étoffes brochées de Surate, les Fran^ çais cessèrent de spéculer sur cet article, et les importations de cette ville diminuèrent.

La factorerie dlanaon , au nord de Mazulipatnami avait de Timportance à cause des nombreuses manu* factures des environs, où se fabriquaient les guinées et les organdis; malheureusement les Anglais ne cessèrent de nous nuire en obligeant les ouvriers à rom-* pre leurs marchés avec nos traitants, pour travailler pour leur propre compte.

Dans le Bengale , la France possédait Balassor, au dessous de Tembouchure de THoogly ; c'était uu point de communication entre Pondichéry et Ghan^ dernagor. Gette dernière ville^ autour de laquelle s* élevaient nos plus belles fabriques , était surtout le théâtre de vexations sans nombre de la part des agents anglais. Non loin de ce comptoir, Dacca servait d'entrepôt aux belles mousselines du Bengale et aux toiles de coton : cette ville par sa proximité du Gange et de Brahmapoutre, fut toujours très commerçante. Dans la loge de Patna se faisait le commerce de Topium ; le meilleur pavot blanc était recueilli dans ses environs. Celles de Jougdia et de Gassimbazar, sur THoogly , étaient connues par leurs belles casses et leurs taffetas. Cette dernière ville servait d*entrepôt pour les soieries de tout le Bengale.

De tous les articles d*exportation de ce beau pays le plus important était celui des mousselines nommées

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nensouques (de Noyangsouk), Dacca en possédait d'excellentes fabriques (1); les Mallemoles y étaient brochées en or et en argent ; on y fabriquait , ainsi qu'à Jouddia, des amames, des boffetas, desgarats et des doréas, espèces de mousselines qui tiennent de la mallemole de Tlnde et de Torgandidu Goromandel.

Vers le milieu du siècle M. Bnrgos, agent principal du comptoir de Chandernagor , entreprit de faire fabriquer dans ses ateliers des mouchoirs rouges comme ceux de Paliacate ; il y réussit complètement et leur donna son nom.

Quant aux soieries nous avons déjà dit que les plus belles venaient de Gassiinbazar. Les autres produits exportés de Tlnde, par le commerce français étaient du sucre, du café, des çauris, du coton laine, du séné, du quinquina, du thé, du salpêtre dont le bas prix fit

(4) M. Legoux-Deflaix rapporte que, se trouvant dans cette ville^ il commanda à un fabricant une pièce de mousseline nansouque. Cette pièce lui fut envoyée à Chandemagor, en 1777, dans une très petite boîte. La pièce était de 16 aunes> sa largeur de cinq quarts pleins ; elle était blanchie, gommée et brodée sur un dessein qu'il avait donné lui-même. A travers six doubles de cette mousseline on distinguait la couleur de la peau ; tout à fait dépliée elle produisait , devant les yeux , Teffet d'une légère vapeur. Cette pièce fut présentée à M"* de Condé qui la fit voir comme un phénomène à plusieurs manufacturiers et ceux-ci déclarèrent tous qu'ils n'auraient pas cru possible de donner au fil de coton un tel degré de finesse.

« Quand M. de Bussy revint en France, après les désastres de nos colonies, en 1 761 , il présenta à la marquise de Pompadour, douze petites tabatières renfermant chacune une chemise de femme de Guinée.»

(Histoire générale de l'Inde ancienne et moderne par M. de Mariés).

toujours un objet de fret très avantageux ; enfin le commerce du sel. En échange, nous portions dans rinde des ustensiles de cuivre rouge , dont les Hin^ dous manquent souvent. Les draps et les velours, qui semblent, au premier abord, ne convenir qu'aux habitants des pays froids, étaient et sont encore recherchés ; surtout lorsqu'ils ont des couleurs vives et éclatantes. Les londuns, que Tancienne compagnie française faisait fabriquer à Garcassonne, étaient très désirés ainsi que nos velours, par les riches Rayabs. Les vins de France trouvaient à cette époque peu de débouchés, dans un pays peuplé de Mahométans et de sectateurs de Brahma. Cependant on y opérait quelques transactions avec les Anglais.

Pour compléter les notions qui précèdent sur le commerce de la France avec l'Inde, nous devons indiquer les principaux obstacles qui entravaient journellement nos rapports avec ces riches contrées. Pour traiter convenablement avec les peuples de Tlnde, il fallait savoir au moins neuf langues ayant des alpha* bets particuliers, sans parler des jargons ou idiomes. L'esprit est effrayé à la vue du travail que demande tant de connaissances. « Ce sont , dit Ânquetil du Perron , des montagnes bien autrement difficiles à franchir que les Ghâttes. » Les Portugais , qui les premiers s'établirent dans Tlnde, ne s*étant point donné là peine d'apprendre les idiomes du pays , il fallut que les Indiens qui voulaient trafiquer parlassent le portugais, qui servit bientôt aux marchands Indous, Maures , Arabes, Persans, Parsis, Juifs, Arméniens

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à communiquer avec les comptoirs européens. Ce fut pendant le xyiii® siècle , la langue commune dans rinde , et ce fut aussi au moyen de ce jargon , de ce portugais paria , que dans nos établissements Ton traita généralement les affaires avec les naturels du pays et même avec les nations européennes.

Cependant, dès 1778, Tinterprète en chef de Pon** dichéry , chrétien malabar élevé par les jésuites , sa^ vait le Français ; c'était un vice de moins dans Tadministration.

Les inconvénients de cette manière de' procéder sautent aux yeux ; les naturels du pays que Ton était obligé d'employer dans les négociations étaient sou« .vent infidèles ou comprenaient mal. Dupleix dut une partie de ses succès à sa femme qui, sachant la langue du pays, écoutait tout le monde, entretenait des intelligences dans Tintérieur à Tinsu des interprètes indiens. Les Anglais de leur côté encouragèrent» par de fortes gratifications, l'étude du Persan moderne et YHindoustani , appris dans les livres écrits en carac* tères Nagris. €'est pour parer à cet inconvénient que Antiuetil du Perron proposa, vers 1779, de préparer en France des sujets destinés à servir d'in« terprètes, d'aides de langues, dans nos comptoirs de l'Hindoustan. Le commerce, les négociations avec les puissances et Tadministration civile étaient les trois objets sur lesquels devait porter cet enseignement.

L'époque de la prise de possession par la nouvelle compagnie, fut fixée en 1 787 à cause de l'éloigné** ment et de quelques différents que souleva Tinter*^

prétation du traité de paix. Cette compagnie fut exemptée du droit dlnduït (5 p. Vo) que payaient les marchandises.

Les provenances de Tlnde étaient soumises, en ou*' tre, à un droit de traite de 24 livres par quintal^ plus 10 sous pour livre de ce droit. Ces mêmes marchandises importées de l'étranger autrement que par des navires nationaux , payaient par quintal un nouveau droit de S6 livres et les 1 sous pour livre.

ce La compagnie fut exemptée du second de ces droits. Le roi s'engagea à Tindemnber de toutes les pertes qui excéderaient 10 p. ®/o* »

t Malgré tant de privilèges, elle fut loin de prooU'« rer à la France autant d'avantages que le commerce libre dont on avait déjà fait Tessai. Elle exportait beaucoup moins de marchandises manufacturières et beaucoup plus de piastres. »

ck>ssigny. Cossigny, qui dirigea les affaires après Bussy, eut à lutter contre le mauvais vouloir des Anglais et le caractère aigri et devenu soupçonneux de Tippoo mécontent de Tabandon de la France.

Mais Conway acheva de perdre cette alliance et nos intérêts, en faisant arrêter de sa propre autorité les personnes qui témoignaient lé désir daller servir sous les drapeaux de Mysore. Il agit de même à l'égard des troupes que Ton envoya de plusieurs parties de TEurope |M)ur cet Qbjet, tandis qu'il autorisa des officiers anglais à enrôler de force un grand nombre de Fran« çais. Sa honteuse défection était déjà évidente pour tous ; bientôt il a'cheva de se couvrir d'opprobre. En

Conway 1792.

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1792, sous Tuniforme fràncaisi des Anglais vinrent enlever des magasins» les provisions qu'ils contenaient, sous prétexte de les envoyer à Tippoo-Saëb. Ils pouvaient ainsi affamer Pondichéry qui s'aperçut trop tard du larcin.

1798, L'année suivante, nos établissements tombèrent

encore une fois entre les mains des Anglais, dont la colossale puissance ne connut plus de rivale en Orient. Que devint le commerce particulier de nos ports pendant ces dernières années du siècle? La création malheureuse de la nouvelle compagnie obligea nos négociants à recourir à des pavillons étrangers, et Marseille particulièrement continua son commerce sous le pavillon italien. « Mais ce mode entretenait des frais considérables d'assurance, car le pavillon italien n'était pas, comme le français, respecté par les pirates. U fallait aussi payer un droit de commission au négociant étranger qui prétait son nom, plus un droit aux bureaux du souverain oii se faisait l'expédition. Il fallait aussi que les navires fussent armés en guerre contre les pirates, et eussent un double équipage. Qu'on ajoute à ces pertes celles qui résultaient des retours forcés dans les ports de l'Italie, et l'on aura une idée de la richesse de ce commerce qui, malgré tant d'entraves procurait des bénéfices considérables.» (JuUiany, Essai sur le commerce de Marseille.)

L'assemblée constituante supprima ^heureu^^ent le privilège de la Compagnie (2 mai 1790) ; le commerce au delà du Gap redevint libre pour tous les Français.

D'après la tradition du royaume de Maduré et du Garnate , l'Evangile fut prêché dans ces contrées par St-Thomas ; et St-Jérôme assure que cet apôtre souffrit le martyre à Calamine. Mais c'est surtout au zèle et aux travaux de St-François-Xavier, que l'église dut de véritables conquêtes.

Avant d'examiner la part que prit la France à la propagation du christianisme dans l'Inde , pendant la période de temps que nous venons d'étudier, jetons un coup d'œil rapide sur les principaux obstacles que rencontrèrent nos missionnaires dans leur apostolat , et qu'ils ne parvinrent pas toujours à surmonter. Nous trouvons, en premier lieu, la tournure d'esprit des Indiens , fortement attachés à la religion pantheistique de leurs pères eu opposition avec le monothéisme sémitique. Cette fidélité aux croyances anciennes était encore telle au xvin® siècle , que les serviteurs de l'évêque de Pondichéry n'étaient pas chrétiens. Les peuples orientaux , entourés d'une admirable création , vivant sous un soleil éclatant , se laissent aisément entraîner aux séductions des sens, et la magnificence de leurs pagodes, enrichies, depuis une série de siècles par les offrandes des souverains et des riches particuliers , contrastait trop avec la pauvreté des églises chrétiennes. L'Évangile, qui prêchait l'égalité , devait choquer naturellement les Choutter (1) , dont les Parias ne s'approchaient qu'en

(\) Les adorateurs du Lingam (priape) et les prêtresses de là Vénus impudique; les Devadassi, étaient surtout les plus difficiles à amener à la religion chrétiennoi

rampant et la main sur la bouche. II fallut transiger dans les premiers temps avec ces préjugés inattaquables, et aussi forts que la nature. II y eut des missionnaires pour les nobles (Ghoutter), d'autres pour les Parias , et dans les localités où ne se trouvait ^u'un seul missionnaire, les Parias durent assister à des cérémonies de nuit ou se cacher dans un coin retiré et obscur de la chapelle.

D^autres causes contribuèrent encore à éloigner les Indiens du catholicisme , ce furent Thorreur de ces peuples pour la salive , dont ils ne prononcent le nom itchi qu'avec dégoût (1) , les^carts de quelques mis*sionnaires , les discussions déplorables qui surgirent au milieu d'ordres religieux trop nombreux et trop variés (8), enfin la conduite de plusieurs Européens, dont les mœurs dissolues contrastaient avec la morale du christianisme prêchée par les missionnaires. L%s prêtres français , suivant le chanoine Perrin , eurent surtout à se plaindre de l'opposition qu'ils rencontrèrent i^ouvent parmi les membres de l'autorité en proie à la fièvre d'irréligion , d'immoralité et de doute qui caractérisait cette époque (xvni® siède).

Dans les commencements il n'y avait que des Jésuites portugaîSi mais bientôt la plupart dés nations de l'Europe ayant formé des établissements com^

(1). Benoit XIV fut obligé de dispenser pendant 20 ans de la cérémonie de la salive dans le sacrement de baptême.

{%) On connaît assez Taffaire des rites Malabars sous Clément XIV et Grégoire XV.

BÉSULTAT8 ET CONCLUSIONS. 261

meroiaux dans THindoustan, les missionnaires acoou* furent de tous les pays , et les Jésuites français se piquant d'émulation, vinrent associer leurs efforts et payer leur contingent de zèle.

Pendant le xthi^ siècle , les missionnaires de Tlnde étaient de deux sortes : ceux qui exerçaient leur ministère dans les comptoirs Européens (à la côte de Malabar, les Carmes^ les Capucins, les Gordeliers, sans parler des nombreux couvents de Goa ; à la côte de Coromandel , les Capucins , les Jésuites et les Âugustins); quant à ceux qui se répandaient dans les terres, c'étaient d'abord les Jésuites aux deux côtes et dans le nord de Tlndoustan ; les Carmes à la côte de Malabar; les Capucins dans le Thibet.

Lorsque, après le bref de i 773, les Jésuites furent obligés de remettre leurs fonctions à des successeurs pris au hasard, il y eut quelques scandales, surtout de la part des aumôniers de vaisseaux, mais ils furent bientôt réprimés (I).

Dans la dernière moitié du aiècle, la France envoya dans rinde, les pères des missions étrangères ; ils y trouvèrent un champ déjà fécondé par les Jésuites ; car depuis François-Xavier, tous les membres de

(\) Les religieux qui servaient d'aumôniers à bord des vaisseaux, honnis quelques rares exceptions, donnèrent lieu à des plaintes fréquentes. Aussi le ministre de la marine, de Sartines, fatigué de la conduite de ces religieux, avait formé le projet de confier ces fonctions à une congrégation séculière qui aurait répondu des sujets qu'eUe aurait fournis et qui aurait pu les rappeler s'ils se fussent écartés du devoir. M. de Sartines avait choisi la congrégation du St^'Esprit pour cet objet.

cette compagDÎe , envoyés dans la mission française de THindoustan, avaient fait honneur au catholicisme par un zèle et un talent peu communs.

Pendant les guerres contré les Anglais, après la prise de Pondicbéry (1778), Hyder-AIy compta jusqu'à 20,000 chrétiens à sa suite , parmi lesquels plusieurs milliers de femmes et de filles occupées à couper Therbe pour les chevaux et à piler du riz. Ces femmes étaient, dit-on, les plus sages de Tarmée.

Quelques couvents forent fondés pendant le cours de ce siècle, entr*autres celui des Carmélites, destiné à recueillir les jeunes veuves obligées de garder toute leur vie le célibat ; on vit aussi s'élever sous la direction des Jésuites plusieurs filatures de coton où une jeunesse nombreuse travaillait en s'instruisant des vérités de l'Évangile. Une particularité digne d'être notée, c'est que les missionnaires firent longtemps fonctions de Juges-correctionnels. Un des prêtres les plus distingués du temps , a écrit à ce sujet. « Je m'abstins pendant plusieurs années de remplir cet emploi odieux, je disputai le terrain ; mais enfin je fus obligé de céder et je demeurai convaincu que la morale se prêchait aux Indiens d'une manière plus efficace par la main qu'avec la langue et des phrases ». Je laisse mes lecteurs juges de la force de ces arguments de conversion. Mais ce qui arrivait souvent à cette époque , c'est que le missionnaire était délégué par le nabab pour punir les fautes de ses disciples ; son pouvoir au reste se bornait à la simple bastonnade.

Quant aux fêtes religieuses des chrétiens dans nos

colonies, elles avaient lieu cinq ou six fois par an, et chacune durant neuf jours, soit à Pondichéry,soit dans les aidées voisines. La cérémonie de la fête des Rois ou Epiphanie se célébrait surtout à Pondichéry avec une pompe extraordinaire. — L'acte principal de ces solennités était une procession aux flambeaux qui se formait chaque nuit et durait quelquefois jusqu'aux premières lueurs de Taurore. Toute l'Inde y accourait et on y voyait autant de sectateurs de Brahma que de chrétiens. On y chantait , on y dansait , et on rentrait chez-soi excédé de fatigue ; peu importait : point de fêtes sans processions et point de chrétien à prétentions qui ne voulut faire les frais d'une ou de plusieurs , afin de faire parler de lui. La croix et le clergé n'étaient pas ce qui brillait le plus dans ces fêtes religieuses, c'étaient surtout les ter s ou pavillons de bois peints et dorés dans lesquels étaient placées les statues des Saints-patrons que les fidèles avaient choisis. Aux processions particulières, on né portait que le ter du Saint dont on célébrait la fête ; mais dans les grandes cérémonies , tous les ters étaient en marche suivant un certain cang établi par la dévotion des processionnaires.

La plupart des curés des établissements européens ne savaient guère que le portugais ; les pères Jésuites employés aux missions furent les seuls qui travaillèrent solidement 11 Tétude des langues et des sciences de rinde. Les R. P. Nobili , Beski, Martin, Galmette de la Lane , Pons , le Caron , Bouchot , composèrent des ouvrages remarquables. Mais plus tard cette ému-^

lation s'appaisa et les missionnaires^aidés de quelques catéchistes indiens, se contentèrent d*un jargon formé de portugais, de malabare et de bengali. Quelques-* uns pourtant se rendirent très habiles dans les langues indiennes et orientales ; Le P. Goueurdoux dans la langue malabare , et TÂllemand Tieffenthaler dans le persan , à Mysore , à Âgra et à Oude. Les difii* cultes éprouvées par les missionnaires à s'initier aux lettres et aux sciences orientales , sont dues évidem* ment à la multitude des fonctions du ministère évangélique , à leur âge déjà trop mûr pour la culture des langues, à leur vie agitée, à leurs voyages. L'éloignément systématique oii ils se tinrent longtemps des Brahmanes et des savants Indiens, joint aux querelles de religion et autres entre les missionnaires euxmêmes, doivent encore être ajoutées aux causes de la pénurie de leurs travaux.

Nous avons dit précédemment que les missionnaires étaient souvent délégués par les Rayahs pour rendre la justice à leurs disciples. Dans les établissements de la côte, les Français venus seulement pour des affaires commerciales n'avaient presque de biens fonds qu'en maisons. Les discussions en matière de commerce étaient jugées par le greffier du comptoir, le second du poste , ou portées au conseil. Les affaires criminelles étaient soumises au conseil civil ou au conseil de guerre suivant la nature du délit et l'état du coupable. Tout s'expédiait sans frais et promptement, le conseiller payé par l'état jugeait sans épiées^ comme le médecin appointé par le gouvernement

guérissait sans honoraires. Pendant presque tout le xvni® siècle les colonies furent affranchies des procureurs et des avocats.

Que serait Le plan de cet ouvrajre nous impose Tobligation de

devenue ^ o r o

l'Inde sans ne point franchir le seuil du xix® siècle ; cependant ,

une adminis- '• ' r »

tration en préseuce des graves événements qui, dans ces der-

française. ^ ^ ^

nières années, sont venus mettre en question la suprématie de TÀngleterre et sa domination sur le monde indien, nous nous sommes posé la question suivante : que serait devenue l'Inde sous une administration française?

Le génie et le caractère du peuple français n'auraient-ils abouti , après un demi-siècle d'autorité absolue, qu'à faire éclater chez les vaincus cette haine terrible et sauvage que les peuples de THindoustan ont cherché à éteindre dans des flots de sang? Nous avons de la peine à le croire, en considérant ce qui s'est passé dans divers autres pays, pendant une occupation temporaire ou prolongée.

Tant que la puissance britannique se vit dominée par rinfluence de Dupleix, ou tenue en échec par les victoires de Suffren et de Hyder-Ali, elle comprit la nécessité de se concilier la sympathie du peuple indien. Ce n'était que par ce moyen que les Anglais pouvaient espérer de soutenir, sans trop de désavantage, les luttes dans lesquelles ils se trouvaient engagés contre Mysore et la France. Ils dépendaient alors complètement des indigènes pour l'alimentation de leurs armées ; c'était à eux qu'ils avaient recours pour la perception de leurs revenus. Instruits par

266 LIVRE Vm.

Fexemple et les succès de Dupleix , des avantages que Ton pouvait retirer en se mêlant à ces intrigues quotidiennes qui constituaient la politique des princes asiatiques , ils s'immiscèrent dans toutes leurs querelles.

Pendant les trente premières années de ce siècle vainqueurs et.vaincus se plaisaient aux mêmes fêtes, aux mêmes amusements : combats de coqs, courses de chevaux, etc. Les officiers anglais, plus familiers avec leurs subordonnés, se rendaient volontiers aux réunions des familles indiennes, où ils étaient accueillis avec respect et sympathie. Bien plus, les résidents avaient jugé à propos de faire une large part aux na* turels dans Tadministration de leur pays , et à cette époque un soldat anglais ne refusait point de reconnaître pour son supérieur un officier indigène.

Jusque là, les vainqueurs semblaient imiter en grande partie la conduite des musulmans qui avaient conquis ces belles contrées et s'y étaient maintenus pendant si longtemps en s'identifiant à la population. Le manque de femmes et Téloignement de la métropole conduisirent même plusieurs Anglais à établir des relations sociales et à prendre un peu les mœurs et les habitudes du pays. L'on eut alors le type du nabab des premiers temps delà conquête. Les plus nobles familles s'allièrent avec des offi-* ciers ou des fonctionnaires qui ne les dédaignaient point.

Si, comme on le voit, le peuple anglais, malgré son caractère froid et peu liant, était parvenu à étabUr

des relations aussi sympathiques avec un peuple dont il différait tant par le costume, les mœurs, la langue la religion, la couleur de la peau, etc. ; qui ne prévoit les progrès que nous aurions pu faire à notre tour dans le même pays? En Algérie, la gravité naturelle de TÂrabe se serait peut-être façonnée à la morgue froide et compassée de nos voisins d'outre-Manche , mais le naturel indien se serait bien mieux accommodé du caractère jovial et communicatif de nos compatriotes toujours disposés à s'identifier avec le caractère de ceux qui les entourent.

N'a-t-on pas vu, en 1798, nos soldats français de l'armée d'Egypte assister et manifester un grand plaisir aux fêtes des Musulmans , sur les bords du Nil et dans les mosquées ; laisser la justice aux cadis, établir un divan composé des principaux scheiks pour l'administration intérieure qu'on avait l'air de leur confier. Ne se souvient-on pas des égards que nous avions pour les peuples soumis à nos armes , et des habitudes bien vite adoptées et capables de flatter les populations diverses.

Notre conquête de TÂlgérie, nonobstant quelques marabouts, toujours écoutés par un peuple fanatique et sauvage, n'est-elle pas plutôt le résultat de notre sage administration et du caractère facile de nos nationaux que des combats qu'ils y ont livrés ? Tout en respectant les mœurs de l'Arabe africain , le soldat français a appris sa langue, et de nos jours une génération entière s'est élevée dans Tune et l'autre race, en partageant paisiblement les mêmes travaux, les

mêmes plaisirs, et, dans une circonstance remarquable, en combattant avec ardeur sous le même drapeau (1).

Le changement dans la conduite des Anglais vis-àvis des Indiens fut bien marqué, dès que les premiers crurent leur autorité établie sur des bases solides. Cornwalis, en 1793, exclut les indigènes de tous les emplois, à l'exception de ceux que les Anglais ne voulaient point occuper.

Cette décision creusa un abîme entre les deux races. Tandis que dans notre belle colonie algérienne, nous sommes revenus après quelques tâtonnements inévitables, à rétablissement de tribunaux arabes , pour les contestations intestines ; que le principe de Tégalité politique et l'admissibilité aux fonctions publiques a été conservé dans toute son intégrité. Les Anglais (depuis le commencement du siècle) ont traité les Indiens avec une insolence, un mépris.et une hauteur qui n'ont point d'exemple.

Dans les grandes villes, le tribunal de police pouvait encore protéger les vaincus contre les mauvais traitements infligés par les vainqueurs ; mais dans les localités éloignées , la rigueur du conquérant, qui n*admet pas une égalité possible entre lui et l'hindou, était à peine tempérée par cette protection que Ton témoigne à des animaux domestiques.

Tandis que nous formons volontiers des établis-

.(4) A la bataille d'Inkerman , à Magenta, les bataillons de chasseurs indigènes Algériens , commandés par des officiers français se firent remarquer par leur intrépidité comme par leur soumission à la discipline.

sements durables pour nos familles, dans nos colonies , les Anglais n'ont vu dans leur séjour dans rinde, qu'un temps d'exil nécessaire à l'acquisition d'une fortune considérable et n'ont songé qu'à introduire dans ce pays le confort du luxe européen. Les jeunes miss anglaises redoutant moins de s'expatrier, les alliances entre les deux races sont devenues déplus en plus rares, et bientôt les liens de sympathie ont disparu pour faire place à cette haine vigoureuse que nous avons vue se préparer par une foule d'actes souvent inhumains, et qui a fait éclore, enfin, une insurrection effrayante, mais prévue (1).

Nous avions su, dansTInde, nous attirer l'affection et l'admiration d'Hyder-Ali, de Tippoo-Saëb et de tous les peuples du Coromandel par notre courage et notre loyauté. Il est probable que nous n'aurions jamais eu à déplorer les conséquences d'un éloignement prononcé entre la race soumise et la cace dominante. Vaman des Français est sacré , leur justice impartiale et incorruptible ; les peuples les plus étrangers à toute civilisation finissent par avoir confiance en lui. Le fonctionnaire anglais à tant [d'occupations, il est entouré de tant de subordonnés , que ses administrés né peuvent arriver jusqu'à lui qu'en donnant des boœis ou cadeaux à ceux qui l'entourent.

Les chefs de nos bureaux arabes vont planter leurs

(1) Sur son rocher de St-Hélène, Napoléon, tournant ses regards vers rinde, à dit souvent à ceux qui l'avaient suivi dans son exil : qu'il ne faudrait qu'une étincelle pour allumer un vaste incendie dans ces belles possessions Anglaises.

tentes à l'ombre d'un bois épais, et là ils s'entretiennent gravement avec les scheiks et même avec le premier bédouin qui a une requête à présenter : tandis que le fonctionnaire anglais , qui ne doit être jugé dans ses actes que par des paperasses et des chiffres laborieusement entassés, laisse souvent commettre, contre son gré, des dénis de justice, et permet à son entourage de s'enrichir aux dépens des malheureux qu'il dépouille. De là la misère , la haine et la révolte du peuple indien qu'il sera impossible de courber complètement sous le joug, car son désespoir est favorisé par un climat brûlant et par des maladies qui dévorent des armées presque impuissantes.

La politique d'annexion, préconisée et mise en pratique par Clive et lord Dalhousie, n'a produit que de^ résultats désastreux. On a confié le gouvernement de plusieurs centaines de mille âmes à des jeunes gens fraîchement sortis des écoles et laissés , sans contrôle, à toute la fougue de leurs passions et aux fantaisies de leurs volontés.

Nul doute pour nous qu'une administration française ne se fut bientôt conciliée Paffection des Indiens. Ne pouvant contenir par des troupes européennes cette étendue considérable de pays, elle aurait conservé le pouvoir à un certain nombre de princes indigènes ; couvert les religions et les coutumes de ces peuples intelligents d'une protection efficace ; secondé leur aptitude merveilleuse pour les sciences et partagé avec eux les fonctions publiques, en les appelant à tous les emplois, dans la mesure de leurs facultés.

Telles auraient été les destinées de THindoustan , si les glorieux faits d*armes du bailli de Suffren avaient eu leurs résultats mérités et leurs justes conséquences.

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