‹ Le Bailli de Suffren dans l'IndeChapitre 5 sur 29 · PRÉFACE. V · texte numérisé non relu

PRÉFACE. V

vont être esquissés les nobles services, les navigations, les faits d'armes, qui ont rempli les trente sept années de la carrière de ce grand marin, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI , jusqu'au moment où il appareilla de la rade de Brest, pour aller sauver le cap de Bonne- Espérance et humilier par l'éclat de ses succès , l'orgueil de la marine anglaise.

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Biographie de M. de Snffren jusqu'à son départ pour les Indes-Orientales.

Origine de la famille de Suffren. — Naissance de Pierre-André de Suffren, 17 juillet 1729. — Son admission dans le? gardes delà marine. — Il est embarqué sup le Solide, La Pauline, Le Trident. — Enseigne de vaisseau, il est fait prisonnier sur Le Monarque, — SufïVen, chevalier de Malte, — A bord du JDatipfcm royal, — Georges de Roux armateur marseillais. — Prise de Mahon. — Défaite de l'armée française sous le cap Santa- Maria. — Deuxième captivité. — Paix de 1763. — Lieutenant de vaisseau, il commande Le Caméléon , Le Singe à l'expédition de Lârracbe ; capitaine de frégate et commandeur de Malte , il fait des courses contre les barbaresques. — Gonmiande La Mignone, Le Fantasque, sous les ordres du comte d'Estaing,

— Lettres à M** de Seillans. — Combat glorieux près de la Grenade. — Suffren est récompensé de ses succès. — Réuni à l'escadre espagnole de Cadix, il capture un convoi anglais. — Son mémoire au ministre relatif au doublage en cuivre des vaisseaux.

— Rupture de la Hollande et de l'Angleterre, 20 décembre 1780.

Dans le cours du XIV® siècle, plusieurs grandes familles italiennes, fuyant les troubles qui désolaient la péninsule, vinrent chercher en France un lieu de refuge. — Entraîné par ce mouvement d'émigration, Hugon de Suffren, d'une ancienne

famille de la République de Lucques , s'établit à cette époque ( à Salon ) dans notre Provence , qui se considère avec fierté comme la patrie des hommes remarquables issus de cette maison.

Un chevalier Antoine de Suffren, seigneur d'Aubes et de Moulèges, marié en 1591 à Louise de Ghâteauneuf, tint un rang distingué dans la noblesse du pays et fut l'auteur de trois branches dont une s.'établit en pays étranger et deux autres en Provence.

C'est à la seconde branche qu'appartiennent les Suffren-Saint-Tropex , marquis de Saint-Cannat , ancêtres du Bailli : Paul de Suffren, premier pro* cureur dupays de Provence, en 1725, et procureur joint de la noblesse, en 1749, épousa Marie de Bruny de la Tour d'Aiguë. De ce mariage naquirent quatre fils et deux filles. L'ainé des fils, marquis de Saint-Tropez , maréchal de camp et chevalier de Saint-Louis, s'illustra en 1745 dans la campagne que fit en Italie le maréchal de Maillebois. Le second devint évêque de Sisteron et de Nevers. Le quatrième , commandeur de Malte, réunit sous son pavillon , en 1783, les frégates de la religion dans l'expédition contre Alger de l'amiral espagnol Antonio Barcelo.

Le troisième, dont nous avons à retracer la glorieuse histoire, fut Pierre-André de Suffren ^ qui naquit au château de St-Gannat (canton de

Lambesc, arrondissement d'Aix), le 17 juillet 1729*

Passons rapidement sur les premières années de ce grand homme. Mis en nourrice chez une femme Gués , dont la famille existe encore à St-Caniiat, le jeune Suffren acquit au village cette robuste santé qui est indispensable pour supporter les fatigues de la mer ; mais le contact très fréquent des jeunes paysans dont il partageait les jeux et les combats^ laissa à son caractère une rudesse dont un nasillement naturel ne contribuait pas à adoucir Texpression.

Destiné par son père à entrer dans Tordre de

* Une erreur populaire, accréditée par des discours officiels, à la fête agricole de Salon, le 15 septembre 1858, aurait fait du Bailli un enfant de Salon , sans le patriotisme dés habitants de Saint-Cannat qui protestèrent par la publication de Tacte de naissance du Bailli. Peu après, les recherches laborieuses de M. Roux-Alphéran vinrent apporter plus de lumière dans la question. Il résulte, des travaux de ce savant compatriote, que les Suffren , originaires de Salon , ont fourni deux branches , celle de Salon , dont il existe encore des représentants, et une branche collatérale à laquelle appartient l'illustre Bailli et dont les ancêtres ont toujours résidé à Aix où ils ont fourni six conseillers au parlement, depuis 1 568 jusqu'en 1 789. C'est à Aix, selon toute apparence, et dans l'hôtel qui appartient aujourd'hui à M. le marquis de Forbin d'Oppède, que serait né Pierre- André de Suffren Saint-Tropez, si sa mère n'était accouchée au château de Saint-Cannat où elle passait l'été, et où le père du Bailli , Paul de Suffren, avait aussi vu le jour.

** Il avait quelquefois le dessous , mais lorsqu'il allait se plaindre au château, son père lui répondait invariablement I hé I que ne te défends-tu l

St-Jean-de-Jérusalem , les éludes de Pierre-André furent dirigées vers la navigation. Mais ses sollicitations impatientes firent devancer le terme de son éducation préparatoire, et, à quatorze ans, son père le conduisit à Toulon.

Le jeune gentilhomme provençal, qui vit un jour créer pour lui seul une charge de vice-amiral hors* cadre, devait parcourir un à un tous les échelons qui conduisent au commandement général.

Pendant le cours du mois de février 1743, le chevalier de Court reçut Tordre de réunir dixsept vaisseaux pour délivrer la flotte espagnole que Tamiral Mathews bloquait dans Toulon avec une escadre de quarante cinq vaisseaux de ligne. Pierre-André de Suffren fut embarqué pour faire ses premières armes , avec le grade de garde de la marine, sur le Solide^ de 74 canons, sous les ordres du capitaine de Châteauneuf .

Les deux escadres alliées, réunies le 19 février hors de la grande rade en ordre de bataille , se tinrent pendant trois jours en observation. Les bâtiments espagnols , mauvais marcheurs, se trou* vaut à Tarrière garde, finirent par être attaqués par le corps de bataille de Tamiral anglais et séparés de la flotte française. Pendant trois heures ces alliés soutinrent bravement le feu de Mathews et de l'arrière garde que commandait Leslock, tandis que Rowley, avec ses gros trois-ponts, se portait sur le corps

de bataille du chevalier de Court. Ce général voulut alors réparer la faute qu'il avait commise en se tenant à une trop grande distance des Espagnols. Le vaisseau amiral le Terrible engagea le combat ; le Solide Timita en dirigeant un feu très vif contre plusieurs adversaires et en attaquant bord à bord le Northumberland ^.

Le jeune de Suffren voyait le feu pour la première fois ; il montra sous un ouragan de fer cette bravoure et ce sangfroid qui devaient faire de lui un des plus grands capitaines de la marine française. Le combat dura plus de cinq heures , puis les vaisseaux espagnols, protégés par l'escadre de France, rallièrent Carthagène.

Malgré la valeur incontestable de M. de Court , sa manœuvre inhabile méritait une peine plus sévère que son exil au château de Gournay ; aussi sa promotion au grade de vice-amiral, en 1750, éveillâ-t-elle de vifs méconlenlements dans l'armée navale. Quant au vice-amiral Mathews, moins heureux que de Court, bien quMl eut fait preuve de courage pendant Taclion , il fut, à son retour en

(*) D'après M. Ortolan, Suffren serait passé, après ce combat, sur l'un des vaisseaux de Brest, commandés par le comte de Roquefeuil , et ce vaisseau , croisant dans la Manche en compagnie d'un autre de la même escadre , aurait fait amener et pris le vaisseau Le Northumberland.

(Moniteur du 1" novembre 1869)*

ADgleterre, cassé par un conseil de guerre et condamné à ne plus servir.

Une escadrille composée de cinq vaisseaux et de deux frégates, sods les ordres de Macnemara , fut destinée en mars 1 743 à explorer les îles d'Amérique. De SufiFren obtint de faire partie de l'expédition sur la frégate la Pauline. Dans le cours de cette campagne Tescadre française rencontra plusieurs fois Tennemi et soutint bravement l'honneur du pavillon. Notre futur héros montra, au milieu d'un élat-major peu discipliné, l'exemple de l'ordre, de la subordination aux chefs : il avait fait répreuve de son courage à bord du vaisseau \q Solide, pendant cette croisière il s'attacha à compléter son instruction dans l'art nautique.

Après le désarmement de la Pauline ^ Suffren, ambitieux de conquérir de l'avancement par son mérite, se fit attacher au capitaine d'Estourmel qui commandait le Trident. La marine française cherchait à se relever de l'état d'humiliation ou l'avait plongée rincurie du cardinal de Fleury. Quatorze vaisseaux furent confiés au duc d'Anville , improvisé marin par le ministre Maurepas.

Cette escadre fit voile le 22 juin des ports de rOcéan pour aller reprendre Louisbourg, à l'île du cap Breton, et ruiner la colonie anglaise d'Anapolis. Malheureusement le mauvais temps et la mésintelligence entre un chef incapable et des officiers

qui devaient le œnseilleryûvenl manquer Texpédition. Après la raort du duc d'Anville, les vaisseaux se dispersèrent sur les côtes de TAcadie ; Les uns se rendirent à St-Domingue et devinrent pour la plupart la proie de l'ennemi ; les autres, au nombre desquels était le Trident, décimés par des maladies épidémiques , parvinrent péniblement à gagner le port de Brest.

Ce désastre, résultat de Tinsubordination et de la jalousie des capitaines de vaisseaux, dut frapper vivement Tesprit du jeune de Suflfren et influer dans la suite sur ses relations avec les ofQciers supérieurs de ses escadres. Il est certain que si Maurepas avait imité Finflexiblerigueur que TAngleterre déploya peu de temps après envers l'amiral .Byng, le bailli n'aurait pas eu, plus tard dans Tlnde» à gémir sur bien des actes d'indiscipline et de défection au plus fort de ses batailles.

L'activité, le zèle, et le courage du jeune officier avaient été signalés par M. d'Estourmel au ministre de la marine, qui lui envoya son brevet d'enseigne de vaisseau avec Tordre d'embarquer sur le Monar-que en armement à Rochefort.

Tandis que l'Angleterre promenait insolemment sur toute l'étendue des mers plus de deux cents bâtiments de guerre, la marine française présentait l'aspect le plus déplorable : ses ressources étaient tellement épuisées, que ce ne fut qu'avec la plus

grande peine qu'une division de huit vaisseaux put être confiée à un vaillant officier, Desherbiers de FEtenduère, afin de protéger un convoi de 252 bâtiments marchands.

L'escadre poursuivie par 49 vaisseaux de l'amiral Hawke, fut entourée et soutint, le 25 octobre 1747, à 90 lieues du cap Finistère, un combat sanglant à la faveur duquel le convoi fut sauvé, mais qui amena la prise de six vaisseaux français.

Les Anglais avaient établi leur tir de manière à désemparer nos bâtiments. Le Monarque soutenait une lutte inégale contre trois vaisseaux ennemis ; bien qu'allégé de son mât d'artimon et de sa grande vergue, il s'était tellement couché sur un bord qu'il fallut forcément amener les couleurs; on venait d'emporter, de son pont balityé par les projectiles,, le brave commandant la Bédoyère heureux,d'expirer avant la reddition de son vaisseau.

Alors se passa, sous les yeux du jeune enseigne resté, bien malgré lui, spectateur inactif delà bataille, un terrible épisode qui fit sur son esprit une impression ineffaçable. Longtemps après , dans ses courses sur l'Océan indien, il se plaisait à raconter les détails de ce merveilleux fait d'arme. — Le Tonnant, assailli par cinq vaisseaux, combattait sous les basses voiles : malgré la chute inévitable de son mât d'artimon, l'Etenduère électrisait son équipage par son héroïsme , lorsque de Vaudreuil , pour partager le

sort de Tintrépide amiral^ traversé la flotte anglaise en rendant bordée pour bordée. Le Tonnant et Y Intrépide , exposés à .toute Tartillerie ennemie , font des prodiges, désemparent plus de cinq vaisseaux anglais et ne battent en retraite qu'à la nuit.

De Suffren, prisonnier, fut conduit à Londres. Le triomphe de Tamiral Hawkes, traînant orgueilleusement à sa suite nos six malheureux navires, et celte triste captivité, furent l'origine de cette haine profonde qu'il voua à l'Angleterre et qu'il chercha toujours à faire partager à ses compagnons d'armes.

La France, livrée aux caprices des maîtresses du roi, n'osait plus hasarder son pavillon sur l'Océan couvert des débris de ce dernier désastre. Heureusement la prise de Maëstrich, par le maréchal de Saxe, fit hâter les négociations d'Aix-la-Chapelle, et la paix, signée le 18 octobre 1748, rendit la liberté à nos prisonniers de guerre. De Suffren , mécontent de l'inaction à laquelle le condamnait le malheureux état de notre marine, ne pouvait se résigner à de pacifiques croisières. A son ardeur, à son activité) il fallait les hasards des combats : Pour les trouver, il résolut d'entrer dans Tordre de Saint- Jean-de-Jérusalem et se rendit à Malte, dont il augmenta le nombre des Chevaliers. Suivant les règlements de l'ordre, il accomplit divers pèlerinages et y sous le pavillon du grand*maUre , prit

part à plusieurs courses contre les Barbaresques jusqu'en 4754, époque de son retour à Toulon.

Dans le traité d'Ulrecht^ si funeste à la France, les limites de TAcadie , qu'elle venait de céder , avaient été trop mal établies pour ne pas donner naissance à des difficultés. L'Angleterre fit sortir de ses arsenaux 63 vaisseaux, divisés en cinq escadres^ et envahit le Canada.

La France ne pouvait rester indifférente à cet outrage : Vingt vaisseaux furent armés. — Le chevalier de Suffren, toujours prêt à la lutte lorsqu'il s'agit de combattre les Anglais, sollicite et obtient l'ordre d*embarquer à bord du vaisseau de 70 canons, le Dauphin-Roy al , qui disait partie de la deuxième division. Je ne veux point ici passer en revue les fautes de nos officiers dans cette camr pagne ; Terreur que commit le ministre en armant en flûte la plupart des vaisseaux de l'escadre de M. Dubois-Lamolhe. Parti de Brest le 3 mai 1755, le Daupftm-Boy al croisa dans le fleuve Saint-Laurent; plus heureux et meilleur marcheur qu'un grand nombre d'autres vaisseaux, il échappa aux escadres ennemies , put atteindre le port de Louisbourg, et de là , rentrer à Brest.

Cette époque fut vraiment honteuse pour la ma-^ rine anglaise qui> sans déclaration de guerre positive, se mit à écumer les mers et enlever tous nos bâtiments marchands richement chargés. 300 navi^

ves furent ainsi capturés avant la signification delà rupture, et 6000 prisonniers conduits en Angleterre.

Tandis que la cour de Versailles était encore plongée dans une sorte de stupeur, un simple négo* ciant marseillais, furieux de ce que les Anglais ve* Baient de lui enlever huit navires dont les cargaisons valaient au-delà de six millions de livres, résolut de tirer raison de ces insultes et pirateries. Avant que les escadres françaises pussent sortir de Toulon et de Brest, il arma plusieurs vaisseaux au prix de sommes énormes. A mesure qu'un bâtiment capturé entrait dans le port, il devenait un hardi corsaire, et notre armateur parvint ainsi à lancer en mer 17 vaisseaux. On se souvient encore, à Marseille, du manifeste qu'il publia pour exposer ses griefs, et surtout du début : Georges de Roux contre Georges III, roi d'Angleterre, etc. Georges III, ayant envoyé une escadre dans la Méditerranée, triompha de son hardi rival , qui , enivré de ses premiers succès, voulut continuer à tenir en mer toutes ses forces.

Sortant enfin de Tétonnement dans lequel l'avait plongée une agression inopinée, la France voulut user de représailles. Le 13 janvier 1756, soixante vaisseaux existaient encore de nom , mais en réalité, on ne pouvait compter que sur quarantecinq ; malgré cette pénurie, l'armement de trois escardres fut ordonné.

Le chevalier de Suffren, récemment nommé lieutenant de vaisseau, rejoignit le port de Toulon, où il fut embarqué sur YOrphée^ l'un des douze vaisseaux destinés à protéger le siège de Mahon, sous les ordres de la Galissonnière. Cette escadre, escortant les 150 transports chargés des troupes du maréchal de Richelieu, partit le i avril 1 756, força la citadelle à se rendre, et fut ensuite établir sa croisière entre Mayorque et Minorque. Dans une rencontre avec 1 3 vaisseaux que commandait Tamiral Byng, les Anglais commirent des fautes dont sut habilement tirer parti M. de la Galissonnière, et cet avantage décida la prise de Mahon. (29 juillet.)

Depuis cette époque, la marine française n'éprouva plus que des pertes. Machault venait de quitter le ministère, Moras qui lui succéda, vit consommer notre ruine.

En 1757, six vaisseaux et deux frégates confiés à M. de la Clûe, appareillèrent de Toulon pour se- ' courir notre colonie du Canada.* Mais Holburne gardait le détroit, et ces forces se virent bientôt bloquées dans Carthagène. Deux vaisseaux envoyés pour les rallier furent pris sous les yeux de M. de la Clûe, qui ne fit aucune tentative pour les secourir. De Suffren fut si outré de la lâche inaction de c«t officier général qu'il conserva un amer souvenir de ce

* Le chevalier de Suffren avait reçu l'ordre de passer sur le vaisseau amiral V Océan,

spectacle, et» bien des fois depuis, il donna un libre cours au sentiment de fureur qu'il avait ressenti lors de la prise de ces deux bâtiments. La division française s'estima heureuse de pouvoir rentrer à Toulon, serrée de près par l'amiral anglais Boscawen.

La grande âme du chevalier de Suffren, indignée des malheurs de Boursier, de la perte du Canada, un des plus beaux fleurons de notre couronne coloniale, dut souffrir cruellement de l'humiliation de notre pavillon, insulté par les Anglais jusque sous le feu de nos batteries.

Boscawen, ne pouvant attirer hors de la rade M. de la Clûe et sachant que l'escadre était destinée à renforcer celle de Brest, fut l'attendre à Gibraltar. Mais malgré sa vigilance, nos vaisseaux, profitant d'une brise d'est, franchirent le détroit : L'ennemi prévenu les poursuivit et les atteignit avec 1 4 vaisseaux, près du cap Sanfa-Jlfana. (i 7 août 1759). Le général , abandonné par cinq vaisseaux et ne voulant point laisser en arrière le Souverain, trèslourd de marche , établit sa ligne de combat. Le vaisseau amiral VOcéarif sur lequel Suffren donnait le bon exemple, tira à lui seul 2,500 coups de canon, et fut vaillamment secondé parle Centaure, que M. Sabran-Grammont ne rendit que réduit à Tétat de ponton.

A la nuit, ces deux vaisseaux vinrent se réfugier avec le Téméraire et le Modeste dans le port de La-

gos; mais, sans respect pour la neutralité du Portugal, Boscawen fit attaquer ces glorieux débris. VOcéan, échoué sur la plage et canonné par une escadre entière, se défendit noblement et n'amena son pavillon que lorsqu'il ne resta plus à bord que le commandant hors de combat, quatre officiers et soixante hommes d'équipage. Quant au chevalier de Suffren, il se vit, pour la deuxième fois, emmené prisonnier de guerre, jurant de prendre un jour une terrible revanche.

Rentré en France, au bout de deiix années de captivité, par suite d'un cartel d'échange,notre jeune officier, que Tépuisement des ressources maritimes et la paix de 1763 menaçaient de laisser sans envploi, songea à retourner à Malte. Heureusement pour la France que son courage et son talent avaient été appréciés : Tandis que M. de Sabran-Grammont et ses vaillants officiers étaient fêlés partout où ils se montraient, notre héros se vit récompensé selon ses désirs par un commandement et fit, pour la première fois, partager à des subordonnés son audacieuse énergie. Il eut mission, avec le Caméléon chébec de 20 canons, de protéger le commerce de la Méditerranée, et s'en tira avec honneur.

Plus tard, sur le Singe, de l'escadre de Duchaffaut, il prit part à une expédition contre les Saletins et brûla , dans le port de Larrache , un vaisseau ennemi (26 juin 1765). Enfin, après une autre

croisière dont il avait reçu Tordre, Suflfren rentra, le lOjaillet, à Malaga, où la bonne tenue de son équipage, de son navire et sa belle conduite lui valurent les éloges de tous les marins expérimentés et le grade de capitaine de frégate.

Deux ans après cette expédition, M. de Breugnon, ambassadeur au Maroc, le fit désigner pour commander la frégate Y Union, sur laquelle il venait de faire hisser son pavillon. Cette mission de paix convenait peu à l'humeur belliqueuse du chevalier ; au retour de ce voyage il se rendit à Malte, d'où pendant quatre années il combattit les Barbaresques sur les galères de la religion. Il se couvrit de gloire dans maintes rencontres et fut élevé au grade de commandeur de l'Ordre. C'est vers cette époque que Fescadre de Malte , jointe à la division française commandée par M. de Brèves, alla canonner diverses places appartenant aux Tunisiens. Mais le bruit des exploits du commandeur était parvenu à la cour de Versailles et la France revendiqua avec raison un de ses meilleurs officiers.

En février 1772, le commandeur deSuffren, promu au grade de capitaine de vaisseau, quitta Malte pour revenir en France. Il prit le commandement de la Mignonne de 26 canons, sur laquelle il fit, avec le chevalier de laBrillanne, deux croisières en Levant à Teffet de protéger le commerce. Une "phrase de Tordre approuvé par le roi, le 1 6 septem-

bre 1 77*,rendait justice en ces termes à ces officiers : « Tous deux capitaines de vaisseau en réputation et qui ont Texpérience de ces missions, auxquelles ils ont été déjà employés.»

En effet, M. Ducbaffaut avait distingué les talents de ces deux gentilsbommes , et lorsque ce général entreprit une campagne d'évolution (1776) dans réventualité d'une nouvelle guerre, il se garda d'oublier le commandeur de Suffren auquel il donna la frégate r^/cmène.

L'année suivante (1777) le commandement d'un vaisseau de 64, \g Fantasque, lui fut confié pour une deuxième campagne d'évolution sous les ordres de M. de Brèves.

Mais la France avait gardé un amer souvenir de la violation des traités de 1 755, de ses désastres maritimes et saluait avec joie Tère de la liberté Américaine : 12 vaisseaux et 4 frégates, sous les ordres du comte d'Estaing, étaient prêts à voler au secours des provinces insurgées contre leur métropole. Le Fantasque fit partie de Tarrière garde de cette escadre qui appareilla le 13 avril 1778. Nous ne redirons pas après tant d'autres bisloriens distingués, la mémorable campagne du comte d'Estaing, nous bornant à mettre en relief les services que M. de Suffren rendit à l'escadre.

D'Estaing, mécontent d'avoir manqué l'amiral Howe à l'embouchure de la Delaware, donna Tordre

1729 — PKEMIÈRES CAMPAGNES. — 1780 17

(le 8 août) au commandant du Fantosgt^^ de prendre avec lui les trois frégates V Aimable y h Chimère, et Y Engageante, et d'attaquer, dans la rade de New- Port cinq frégates anglaises. — Ce fut une joie indicible pour notre vaillant capitaine de pouvoir enfin se venger d'un ennemi détesté. En vain les frégates ennemies cherchent-elles à abriter leur mouillage sous les batteries d'un fort bien armé ; le commandeur pénètre à pleines voiles dans la rade et embosse sa division à très petite distance. Cette hardie manœuvre porte un trouble si grand dans l'escadrille anglaise, qu'elle juge prématurément la résistance impossible et que bientôt après réchange de quelques volées, les frégates et deux corvettes vont s'échouer et s'incendier à la côte.

Suffren avait bien mérité de l'armée, l'amiral satisfait, lui continuant le commandement de sa petite division, le laissa en arrière avec l'ordre de le rejoindre à la Martinique.

Les événements qui survinrent pendant les cinq mois qui s'écoulèrent après ce succès, furent loin d'être au gré du commandeur, car, dans une lettre datée de Fort-Royal , le 5 janvier 1779, à madame de Seillans , comtesse d'Alais , nous trouvons l'appréciation suivante :

«i Nostre campagne a été un enchaînement de vicissitudes, de bonheur, de malheur et de sottises. Depuis 35 ans que je sers, j'en ai beaucoup vu,

mais jamais en aussi grande quantité. On ne pour* rait imaginer les sottes manceuvresqui ont été faites; les conseils sots et perfides qui ont été donnés. Enfin, on m'a su mauvais gré d'avoir été d'avis d'attaquer avec douze gros vaisseaux sept petits , parce qu'ils étaient défendus par quelques batteries à terre. Je suis on ne peut plus dégoûté de tout ceci, et j'ai bien regret de n'avoir pas été à Malte. Les Anglais ignorant que nous estions ici avec 1 2 vaisseaux , sont venus avec 7 débarquer cinq mille hommes à rile de Sainte-Lucie, qui n'est qu'à sept lieues de nous et s'en sont emparés. Noslre général a esté donner une bataille à terre et l'a perdue.»

Continuons à prendre dans la correspondance de M. Suffren ses impressions sur la station de Tescadre à la Martinique, c'est le meilleur moyen d'apprécier le rôle qu'il joua dans cette campagne.

a * Nous sommes depuis un mois dans la même position. Peu de jours après que nous eûmes laissé Sainte-Lucie, Tescadre de Barington fut jointe par celle de Biron : comme ils sont maintenant les plus forts, nous sommes renfermés et comme ils ne sont point en trop bon état ils ne nous provoquent point. Nous attendons une escadre de France qui , si elle arrive , nous donnera au moins l'égalité. On dit qu'alors nous irons les chercher. Je pense que cela aura l'air de la reconnaissance d'Arlequin et de

* Fort-Royal, 8 février 4779.

Scaramouche. Au reste , ce qui est bien a désirer, c'est que tout cecy finisse. Une campagne d'un an, est bien ennuyeuse , surtout quand, ayant eu dix occasions de faire les plus belles choses, on n'a fait que des sottises. Le malheur est que le public ne peut point connaître ceux qui ont bien ou mal fait.»

Le reste de cette lettre indique dans Fesprit du combfiandeur, cette fiévreuse ambition, ce besoin insatiable de renommée que nous retrouverons dans toutes les lettres où il épanche ses sentiments les plus intimes, son humeur de se voir confiné au fond d'une rade et ses regrets de n'être point à Malte où le grand maître l'attendait.

c( Jamais campagne n'a esté aussi ennuyeuse ; nous avons eu la douleur d'avoir les plus belles occasions et de n'avoir profité d'aucune et nous avons la certitude de n'estre capables de rien. »

Le 2 avril , en effets l'escadre était encore au mouillage de Fort-Royal à attendre des renforts.

<r Noslre séjour est, je crois, motivé sur plusieurs bonnes raisons : i» défendre la colonie; 2^ faire consumer les Anglais à Sainte-Lucie. Mais la vérité est que nostre général ne sait , ne veut et ne peut rien faire et qu'en restant dans un port , on ne fait qu'une sottise qui est celle d'y estre. Nous affamons la colonie ; la faim nous faira partir bientôt, et si le convoi qu'on attend n'arrive pas, je ne sais comment on faira. On fait des mouvements comme

pour une expédition , mais je crois qu'ils ont rapport à notre départ. Au reste, on ne peut rien calculer. Imaginez-vous un général de mer dont le moindre défaut est de n*estre point marin , qui a 16 vaisseaux contre 25 qui sont à sept lieues. Je crois à la vérité qu'ils manquent de beaucoup de choses et que leur général n'est point entreprenant. »

Cependant les ennuis de la campagne touchaient à leur terme; la prise de Saint-Vincent par trois frégates était le prélude de nouvelles entreprises et, dans le courant du mois de juin , un renfort en vaisseaux et en troupes permit à d'Estaing de sortir de son inaction.

Ce Général venait de prendre la Grenade; l'amiral Byron, accouru trop tard pour la secourir, attaque l'escadre française avec vigueur, le 6 juillet 1779. Au premier signal , ]& Fantasque appareille avec tant de célérité, quoique le plus éloigné, qu'il arrive à la tête de l'avant garde où de Suffren combat successivement deux vaisseaux anglais supérieurs.

« J'eus le bonheur d'être chef de flle; j'essuyai par ma position le feu des vingt premières bordées, serrant le vent le plus que je pouvais. Cette passe dura une heure un quart. Après que la ligne anglaise m'eût dépassé, je pris mon poste dans la li* gne de bataille. »

« Quoique maltraité par la perte de monde, par

les avaries, je Fai été bien moins que le poste honorable que j'ai occupé pouvait le faire craindre. C'est au feu vif et bien dirigé que j'ai fait qu'est dû cet avantage. »

Il terminait ce rapport écrit à bord du Fantasqm le iO juillet 1779 parla demande de grâces pour son équipage et ses officiers*.

Nous lisons, dans une lettre écrite le 10 juillet à M°^« de Seillans, la relation de ce combat par de Suffren lui-même.

« Nous partîmes, mercredi 30 juin, de la Martinique, renforcés par six vaisseaux et des troupes, pour attaquer la Grenade. Le 2, nous y arrivâmes et la descente fut faite à deux tiers de lieue de la place. Le soir, les troupes marchèrent et un détachement s' étant égaré souffrit un peu d'un poste que les Anglais avaient fortifié. Le 3, on reconnût le poste et on jugea qu'il serait trop long de le ré*

* La belle conduite de Suffren sur le vaisseau le Fantasqucy fut récompensée, ainsi qu'on le voit par la pièce officielle suivante qui existe encore aux archives du ministère de la Marine.

« Le 4*' mars 4780, le roi a accordé à M. le commandant de Suffren, capitaine de vaisseau, une pension de 4 ,500 livres pour lui marquer sa satisfaction du zèle et de Factivité qu'il a apportés à remplir diverses missions particulières, commandant le vaisseau le Fantasque de l'escadre de M. le comte d'Estaing, ainsi que de la bravoure et de l'habileté dont il a donné des preuves dans les combats qu'il a eu à soutenir, et particu^ lièrement dans celui de la Grenade, où il était chef de file de l'escadre. »

duire par le canon, et qu'il fallait remporter Fépée à la main. Effectivement, le 4, à deux heures et demie on commença une fausse attaque et à trois heures et demie, M. d'Estaing, marchant à la tête d'une des trois colonnes, enleva le poste, où il y avait beaucoup de milices, mais peu de troupes ré* glées. Au jour , le lord Macartney , gouverneur général, demanda à capituler et se rendit à cinq heures à discrétion y trouvant les conditions de la capitulation trop dures. »

« Le 5, on a eu des nouvelles que l'amiral Byron avait porté sur Saint-Vincent. Il y avait quelques vaisseaux à la voile. A quatre heures, le 6, ordre d'appareiller. Nos frégates tiraient du canon qui annonçait Fescadre anglaise composée de 21 vaisseaux ; les deux escadres allaient à rencontre l'une de Pautre. J'estais à la tête, de sorte que j'essuyai le premier feu de l'ennemi ; cela dura près d'une heure et demie. L'escadre anglaise revira , de sorte que les deux lignes se trouvèrent à peu près parallèles. J'eus alors près d'une heure et demie d'intervalle, après quoi le combat recommença et dura près de deux heures et demie. Mon vaisseau a été fort maltraité, mais point en proportion du feu que j'ai essuyé. J'ai le cœur navré de la perte de mon second, le chevalier de CamprédoU; qui jouait si bien du piano-forte. J'ai eu 22 hommes tués et 43 blessés, dont 20 grièvement. »

« Ayant attaqué à un poste d'honneur qui ne lui était pas destiné, et pendant une heure et demie essuyé le feu des 21 vaisseaux, les gens désintéressés en diront du bien, et mes ennemis n'oseront pas en dire du mal. »

c( Les Anglais avaient en mer un convoi de troupes, dansTespoir que Tescadre serait battue, l'armée prise, et la Grenade sauvée. L'escadre anglaise est fort maltraitée et, si elle ne reçoit des renforts très-considérables, elle ne se montrera plus. »

« Le général s'est conduit, par terre et par mer, avec beaucoup de valeur. La victoire ne peut lui estre disputée ; mais s'il avait été aussi marin que brave, nous n'aurions pas laissé échapper quatre vaisseaux anglais démâtés. »

En récompense des brillants succès du Fantas^ que, le comte d'Estaing confia au commandeur une division de deux vaisseaux et trois frégates qui fit capituler les îles de Carîacou et de l'Union.

Après avoir désarmé Cavialon , une des Grenadines, Suffren rejoignit l'escadre à la Guadeloupe pour y prendre des troupes de débarquement.

D'Estaing ayant vainement cherché à provoquer Biron, qui ne voulut point sortir de Saint-Christophe avec ses vaisseaux avariés, revint à Saint-Domingue, (21 août, 1779). Mais bientôt l'escadre se dirigea vers les côtes de l'Amérique du nord, où les circonstances ramenèrent à tenter une attaque contre la ville de Savannah^

L'amiral , voulant empêcher la fuite des bâtiments ancrés dans la rivière de Côle-Pur, donna (le 7 septembre 1779), ordre au commandeur de Suffren d'appareiller avec les vaisseaux FArtésicn, la Pro-vence, les frégates la Fortune^ la Blanche et la CAtmèrBy pour aller bloquer tous ces navires. Il lui recommanda d'opérer des sondages réitérés , de franchir la barre, et de mouiller aussi avant qu'il pourrait le faire sans danger.

Suffren montra beaucoup de talent et de connaissances pratiques dans cette opération délicate. Le 9, il forçait l'ennemi à détruire les fortifications de rile Tibée et quatre navires armés à se mettre à couvert sous les murs de Savannah. Le 12, le débarquement s'opéra à Beaulieu^ point désigné par Suffren à TamiraL On sait l'insuccès de cette expédition en Géorgie.

A son retour en France, le commandeur se trouva désigné par d'Estaing à la reconnaissance publique et à la faveur du roi, qui, le 1®"^ mars 1T80, lui accorda une pension de 1 ,500 livres.

En avril, de Suffren appareillait du port de Brest avec deux vaisseaux destinés à une courte croisière. Mais, quelques mois après (août 1780), il dut rejoindre la flotte Franco-Espagnole réunie à Cadix sous les ordres de Don Luis de Cordova, auquel il amenait le ^é2é qu'il montait, et le Marseillais.

Le commandeur fut accueilli honorablement par

Tamiral espagnol, et le 9 août, à la tête de la division légère, réunie sous son guidon, il poursuivit des vaisseaux de guerre, convoyeurs de 64 transports anglais. La supériorité de marche des ennemis, due aux feuilles de cuivre qui doublaient leurs navires, leur permit de s'échapper, et Suflfren dut se rejeter sur les bâtiments du convoi : soixantedeux restèrent au pouvoir de l'escadre alliée*. -

Celte riche capture fit une impression si pénible tn Angleterre que la Bourse de Londres s'en ressentit. Les événements extérieurs avaient pourtant à cette époque moins d'influence qu'aujourd'hui sur les fluctuations financières.

Malgré la tenue admirable du Zèle et l'activité qu'il venait de déployer aux yeux de l'escadre combinée, son commandant ne pouvait se consoler de la supériorité de marche des vaisseaux anglais qu'il n'avait pu joindre et forcer au combat, à la hauteur du cap Saint-Vinceut. Il attribuait, avec raison, au doublage en cuivre, mis depuis peu en usage dans les arsenaux de la Grande-Bretagne, l'évasion du RamUlieB^X des deux frégates qui escortaient le convoi ; cette conviction l'engagea à adresser à M. de Sartines un mémoire sur la nécessité de doubler en cuivre les navires de l'Etat. Sufl'ren insis-

* Un des bâtiments amarinés portait deux mille sept cents barils de poudre et une infinité de munitions pour Tartillerie.

tait sur les moyens d'accélérer une opération qui pouvait procurer de grands avantages à nos escadres. Il faisait sentir au ministre que, malgré la manœu* vre remarquable qui aurait dû lui faire aborder le RamillieSj il n'avait pu le joindre à son grand regret, et que cette chasse lui avait fait manquer la prise de plusieurs bâtiments marchands.

<c Ne croyez pas, Monseigneur , disait-il, que je cherche à me faire valoir en vous adressant des mémoires, je ne suis déterminé que par l'amour du bien de la chose et de notre gloire ; un militaire doit se distinguer par des faits, point par des écritures. »

M. deSartines, à qui Ton reprochait de l'hésitation, avait été remplacé au ministère (12 octobre 1 780) par le marquis de Caslries qui venait de réunir 38 vaisseaux sous le pavillon du vice-amiral d'Estaing aux 26 vaisseaux espagnols que commandait Tamiral Luis de Cordova.

Le 7 novembre 1780, Tescadre combinée appareilla de Cadix : d'Eslaing, sur le Terrible, prit pour vaisseau matelot de l'arrière le Zélé de 74, que montait le commandeur de Suffren. Mais la marche de ces forcesimportantes fut entravée par les vents contraires, l'ennemi ne pût être joint, et dans les derniers jours de décembre, nos divisions vinrent mouiller dans la rade de Brest.

Pendant ce temps les puissances du Nord, par

1729 ^ PBEMIÈRES CAMPAGNES. — 1780 27

leur attitude imposante faisaient respecter leur neutralité et une rupture devenait imminente entre la Hollande et l'Angleterre (20 décembre 1780).

« Certes voilà depuis Tannée 1 743 une existence noblement remplie : bien des navigations, bien des combats, bien des batailles dont la moitié suffirait à la gloire d*un marin. Toutefois, pour celui dont il s'agit, l'éclat qui accompagne une telle vie n'est que le prélude d'actions plus éclatantes encore. »

a La haute illustration de SufTren ne commence, à vrai dire, qu'à l'époque des deux dernières années de la guerre de Tindépendance américaine, mais ces deux années lui suffirent pour atteindre, par une série de faits mémorables, une réputation qui fit de lui le héros le plus populaire en France et en Hollande, et Thomme de mer le plus redouté en Angleterre. C'est que, pendant cette période de la guerre, il lui fut enfin donné, pour la première fois, de commander en chef des escadres ; c'est que dans cette position élevée, tant de fois ambitionnée par lui, il put enfin mettre en action tout son génie militaire.» (Ortolan, Moniteur du 1" novembre 1859).

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Les Colonies Françaises dans les Indes Orientales ayant l'arrivée dn bailli de Snffren.

Premiers établissements français dans l'Asie méridionale. — Compagnie des Indes orientales. — Labourdonnais. — Dumas. — Capitulation de Madras.— Dupleix. — Défense de Pondichéry.— Bussy rindien. — Godeheu. — Lally-Tollendal. — Pierre Poivre.

— Abolition des privilèges de la Compagnie des Indes. — M. de Sartines. — Le chevalier de Saint-Lubin. — Lettre de Louis XVI.

— Bellecombe. — Tronjoly. — Hyder-Aly. — D'Orves. — Ministère de M. de Castries.

Les grands noms ne se font qu'en Orient. C'est dans rOcéan Indien , dans ce cadre merveilleux où tout semble revêtir aux regards éblouis un éclat inaccoutumé , que nous voulons montrer un de nos plus illustres amiraux , promenant son pavillon victorieux dans des parages oii les vaisseaux anglais* croyaient avoir établi pour toujours leur domination.

Mais avant de retracer les faits d'armes par lesquels le bailli de Suffren signala son apparition sur les mers

de rinde , et qui firent de ce personnage un héros légendaire d'une popularité encore si vivace , résumons à grands traits l'histoire de nos colonies orientales et leurs rapports avec la métropole dans le cours du XVm® siècle. Nous aurons de cette manière, après des alternatives d'éclatants succès et de cistes revers, le tableau du déplorable dénûment de ces possessions^ au moment oh Tamiral de Suffren vint prouver au monde étonné , ce que peut un homme de génie , dépourvu même des ressources les plus ordinaires, sur les destinées d'un grand pays.

Lorsque l'esprit veut se pénétrer des relations de la France avec l'Inde avant l'époque révolutionnaire, et rechercher les causes de prospérité , de grandeur et de décadence de nos établissements dans cette admirable contrée, il reste frappé de surprise. L'histoire nous montre le génie de la nation résistant opiniâtrement à l'enthousiasme presque universel pour le commerce de. l'Orient , et des compagnies éphémères se dissoudre presque aussi, rapidement qu'elles avaient pris naissance. Malgré l'éblouissant prestige offert à l'imagination du peuple par les merveilleuses richesses de l'Asie , son peu de tendance à se porter dans ces colonies, entraîne souvent les gouvernements qui se succèdent à les négliger, à affaiblir leurs moyens de défense en présence d'un ennemi vigilant et jaloux de nos succès.

On peut distinguer trois périodes dans l'histoire de l'Inde française jusqu'à Tère républicaine.

. La première embrasse l'intervalle qui s'est écoulé depuis le moment (1616) où le pavillon français flotta pour la première fois dans les parages du Carnatique et du Coromandel , jusqua l'époque (1754J où Dupleix, disgracié, quitta le magnifique empire dont son génie venait de doter là France. Cet intervalle offre une série de jours de gloire, une existence politique telle, qu'elle fait rejaillir sur la nation française . le respect et Tadmiration des peuples indiens. Jamais notre influence ne fut si puissante, et nos armes n'eurent plus d'éclat, que sous la direction de ce gouverneur, dont la domination s'étendait des côtes du Coromandel, des rives poétiques d'Orixa, au féerique royaume de Golconde, et dont le bras puissant, s'allongeant vers Delhi, pouvait soutenir ou ébranler à son gré le trône du Mogol.

Dans la deuxième période, qui comprend de 1755 à 1763, nous n'avons à enregistrer que des malheurs, la ruine de nos établissements , l'anéantissement de notre commerce et l'humiliation de nos armes.

Dans la troisième, on voit se dérouler les glorieux événements qui font en partie le sujet de notre étude depuis la reprise de possession de nos colonies Asiatiques, après la paix de 1763, jusqu'au jour à jamais néfaste où , par l'infâme trahison du gouverneur Conway, Pondîchéry retomba au pouvoir des Anglais. !'• Période. Depuis une époque reculée, la France consommait plus de productions orientales que les autres états européens , et pas un de ses souverains ne songait aux avantages que pouvait procurer le commerce de

des Indes.

llnde, lorsque quelques négociants de Rouen hasar-. dèrent en 1 503 un faible armement sous les ordres de Gonneville, qui ne sut pas le diriger. Ce fut réellement vers l'année 1 66o » que nos premiers établissements dans rinde furent fondés sur des points de la côte de Goromandel, qui nous furent librement concédés par les princes souverains du pays.

Pendant que le puissant empereur des Mogols , Àureng-Zeb, écrasait les Anglais pour punir les exactions de leurs gouverneurs, ces établissements s'élevaient péniblement, mais échappaient par leur médiocrité même aux armes du redoutable conquérant. Ck)mpagnie La compagnie des Indes orientales , créée par Richelieu, et reconstistuée sur des bases plus larges par Golbert, traînait une existence difficile au milieu de conflits défavorables pour ses intérêts et sa prospérité. À peine quelques vaisseaux, échappés aux tempêtes et aux croiseurs anglais , parvenaient -ils à débarquer à Lorient de rares échantillons des richesses de TAsie. Maison 1 71 5, un marin de mérite, Dufresne, prit possession en son nom de la deuxième des Mascaraignes, que les Hollandais venaient d'abandonner en lui laissant le nom de Maurice de Nassau. Six ans plus tard, elle obtint un nouveau privilège^ et eut le bonheur^d'enrôler à son service Garnier de Fougerai, qui commença dans l'Inde l'œuvre de colonisation que devait porter si haut LabourdonnaiS; dont il fut le précurseur.

L'année 1 723 voit la compagnie des Indes orientales, surchargée d'une dette croissante^ opérer sa fusion

avec celle des Indes occidentales. D'Osirès de Pardailhaaprend le commandement d'une petite escadre, sur laqueNe il embarque quelques soldats que lui prête le ministre Maurepas, pour conquérir à la nouvelle compagnie le poste important de Mahé, sur la côte de Malabar. Heureusement pour la compagnie, Texpédi- Lahourdonnais. tiou u'avait poiut cucore quitté Pondichéry (1 725) lorsque Labourbonnais vint offrir les services de son épée à Pardailhan. Grâce à l'esprit inventif du jeune capitaine , les obstacles qui devaient faire échouer le débarquement furent surmontés et l'entreprise couronnée de succès.

En 1733, nous retrouvons le vainqueur de Mahé et de Calicut occupé à faire ressortir au yeux des commissaires royiux , à Paris, la valeur de l'île de France , la fertilité de ce sol de soulèvement volcanique, et Futilité de ses ports naturels. Orry et Fulvy, convaincus, le firent nommer gouverneur de Bourbon et de l'île de France. — Dès ce moment, une ère de prospérité s'ouvrit pour l'agriculture et le commerce de ces îles, qui furent vraiment transformées par les soins de l'habile administrateur dont le nom est resté gravé sur tous les monuments de nos colonies orientales (1740).

Louis XV, affranchi delà tutelle du cardinal Fleury, voyait la France frémir d'indignation au récit des odieuses infractions au traité de 1741 , et des actes de piraterie commis par les vaisseaux anglais dont une escadre insultait Toulon. Un des plus vieux généraux de l'époque , le chevalier de Court , reçut l'ordre de

venger les injures faites au pavillon fleurdelysé , et Pierre-André de Suffren , ce rude adversaire que les Anglais devaient rencontrer dès ce moment dîins toutes les batailles navales , mit pour la première fois le pied sur un vaisseau de haut bord.

Labourdonnais propose hardiment à la Compagnie des Indes d'opérer des courses. Mais son plan, à la fois militaire et commercial , est entravé par Tagression desMahrattes contre nos possessions de THindoustan. Dumas. Tandis que Dumas , par sa ferme contenance , sauve Pondichéry menacé, Labourdonnais dégage Mahé, bat ces Indiens redoutables , découvre les Seychelles et s'assure de l'île Rodrigue , près de Tîle de France.

Jalouse de la gloire de son gouverneur , la Compagnie , qui ne sut jamais vouloir (au dire de Voltaire ) ni la paix , ni la guerre , lui intima Tordre de désarmer ; mais ce grand homme , n'écoutant que son patriotisme , fit taire son amour-propre blessé pour sauver ces belles colonies dont il avait doté la métropole.

Lorsque la déclaration de guerre de 174 4 fut connue dans l'Inde , Dumas , plein de finesse et d'habileté dans ses rapports avec les princes Indiens , avait obtenu de la cour de Delhi d'immenses privilèges et le riche territoire de Karikal ; mais , pas un vaisseau ne gardait l'île de France , tandis que le commodore Barnett enlevait nos bâtiments marchands et attaquait nos comptoirs.

Labourdonnais livré aux inspirations de son génie, arme les nègres , réunit autour du vaisseau V Achille

qui venait de mouiller, les débris des vieux navires , ceux nouvellement construits sous ses yeux, et conduit cette escadre improvisée à Madagascar. Là , des prodiges d'activité sont accomplis ; en 48 jours , neuf navires sortant de la baie d' Antonguil; se mettent à la Ck)iiibat de recherche de Tescadre de Peyton, qui , attaquée avec Negapatnam, impétuosité à la hauteur de Negapatnam (7 juillet 7juuieti746. 4746), est forcée de se réfugier dans la baie de Trin-

Capilulation , , "^

do Madras, quemale 1

Après la disparition de Peyton , la mer des Indes appartint à nos vaisseaux , et Labourdonnais mit le comble à sa gloire par le siège et la capitulation de Madras.

Dupieix. Dupleix , d'abord simple membre du conseil supé* rieur , avait deviné les ressources que pouvait procurer le commerce particulier d'Inde à Inde. Nommé gouverneur de Chandernagor , il réunit en asâbciation tous les Français de ce comptoir, et, par ses intrigues, parvint à s'ouvrir des débouchés dans le golfe Persique, à Surate , aux Maldives , à Goa , à Manille , dans tout l'empire Mogol , jusque dans les montagnes du Thibet. Depuis douze ans , cet esprit supérieur soutenait le prestige du nom français sur le Gange, quand il fut appelé au gouvernement général des Indes , à Pondichéry , où son orgueilleuse rivalité avec Labourdonnais créa d'abord à la Compagnie bien des embarras et des malheurs.

La capitulation de Madras permettait aux Anglais de racheter cette ville au prix de 11,000 piastres (12 millions de francs ). Cette dernière stipulation devint

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le point de mire des sarcasmes et des critiques sans fin de Dupleix , dont la haine et la jalousie ne connaissaient plus de bornes.

A son retour à Tile de France ( décembre 1746) , Labourdonnais trouva son successeur David qui l'attendait. Dès ce moment , tous les malheurs vinrent fondre sur ce grand homme ; les bâtiments qu il s'était chargé de ramener en Europe furent dispersés au Cap par les tempêtes , et lui-même fut conduit prisonnier à Falmouth* L'Angleterre rendit au grand capitaine tous les honneurs qui pouvaient le consoler dans sa disgrâce ; mais , à son arrivée à Paris , les membres de la Compagnie , que Messieurs de Pondichéry avaient gagnés à leur cause , le firent mettre à la Bastille.

Dupleix, concevant le premier le vaste système d'envahissement suivi depuis par les Anglais, devina que pour arriver à la suprématie commerciale , il fallait que la compagnie française devint d'abord puissance territoriale. Bien qu'entravé par les directeurs, qui ne voulaient point entrer dans ces rêves magnifiques, Dupleix ne tarde pas à devenir le centre de ce réseau presque inextricable d'intrigues qui rendaient si difiiciles les relations avec les princes indiens, il traite d'égal à égal avec les grands feudataireSy ^t commence à s'ériger en protecteur de quelquesuns. Poursuivant Labourdonnais jusque dans sa glorieuse conquête, il obtient la rupture de la capitulation de Madras, où il fait une entrée triomphale, traînant le gouverneur anglais à sa suite. C'était vouloir attirer la foudre sur sa tête superbe.

Défense I/amiral Boscawen , qui avait manqué Bourbon, n ^\a arriva en août 1748, sur la côte de Coromandel, avec

Pondicnéry '

par DupieLx. uuc grosse cscadre de 40 bâtiments, résolu à bombarder Pondichéry par terre et par mer, et à ensevelir son gouverneur sous ses ruines. Mais il perdit un temps précieux devant le fort d'Ariancoupam, où de Latour et l'ingénieur Paradis lui firent subir divers échecs, et le retinrent un temps suffisant pour mettre Pondichéry à Fabri de fortifications sérieuses.

Le 8 septembre, l'armée anglaise ouvrit ce siège mémorable. Dupleix, devenu ingénieur habile et sol* dat infatigable, s'immortalisa parles nombreux revers qu'il fit subira l'ennemi, dont il occupa les tranchées le 1 6 octobre. L'escadre de Boscawen se retira toute honteuse à Goudelour, et Dupleix, parvenu au faîte de la gloire, remplit l'Orient de son nom.

La paix d'Âix-la-Chapelle vint arrêter ses progrès : il fallut rendre Madras, et la rançon stipulée parLabourdonnab fut perdue. Cependant le traité conclu en Europe n'enraya point entièrement le mouvement belliqueux qui régnait dans la presqu'île indienne. Impatient de réparer l'échec que la restitution de Madras avait fait éprouver à son système d'occupation continentale, Dupleix s'immisça plus que jamais dans les querelles des princes du pays ; il en souleva » en organisa de nouvelles sans s'inquiéter de Tinter* vention anglaise. Bientôt ce fut, derrière un rideau d'alliés^ une véritable guerre qui se termina par le triomphe de la politique de Dupleix, dont la créature, Mouzafir-Sing, fut proclamé Subah du Decckan» Le

nouveau prince, par reconnaissance, fit don à son protecteur dlmmenses trésors, le combla d'honneurs et le nomma gouverneur d'un territoire presque aussi grand que celui de la France.

Dupleix, dont le caractère était un mélange d'orgueil national et de vanité personnelle, revêtit alors le splendide costume oriental ; il eut une cour fastueusC; au milieu de laquelle il apparaissait seulement les jours de cérémonie , monté sur un éléphant de parade. Il obtint qu'il n'y aurait point d'autre monnaie courante dans le Garnatique , que l'argent français frappé à Pondichéry , et le produit des territoires cédés à la compagnie des Indes égalèrent plus d'un million de francs, fiussy Un de ses lieutenants, Bussy, adroit politique et

rindien. jj^rdi capitaine, régnait dans le Decckan et sur le royaume de Golconde, sous le nom de Salabet-Sing, qui lui devait l'héritage de Mouzafir, et ses victoires sur les Mahrattes. Un instant son influence parut compromise. Une insurrection qui éclata à la cour du Decckan força ce général à battre en retraite à la tête de 5 à 600 Européens ; mais , arrivé devant la forte position d'Hyderabad, à trois lieues de Golconde, Bussy se retourne, et dédaignant l'abri des hautes murailles de la forteresse, charge impétueusement l'ennemi et fait prévenir Dupleix. Le chevalier Law débarque aussitôt à Mazulipatnam, franchit avec une rapidité merveilleuse (1753), l'espace qui le sépare d'Hyderabad, passe en plein jour au milieu de l'armée de Salabet-Sing, qui n'ose bouger, et délivre Bussy.

Ces expéditions téméraires, au milieu d'insurgés innombrables , forment un singulier contraste avec les désastres éprouvés, en 1 858,dans les mêmes lieux, par les meilleurs officiers anglais , placés à la tète de forces imposantes, envoyées à grands frais au secours des possessions britanniques.

Le soubab s'estima heureux d'acheter son pardon par l'abandon de Talliance anglaise et la concession de quatre provinces, donnant un revenu de douze millions de livres.

Presque toute la côte de Coromandel et d'Orixa se trouva dès ce moment au pouvoir des Français, qui possédèrent un territoire habité par quarante millions d'hommes, et constitué par le tiers environ de l'empire Mogol. Dupleix étala avec orgueil le faste et la magnificence des plus riches princes de TOrient, se rendit, à leur exemple , presque invisible, et put écrire sans forfanterie aux directeurs de Paris : « S'il vous faisait plaisir de vous emparer du royaume de Tanjaour , un sol productif, population nombreuse et industrieuse, quinze millions de revenu immédiat et un avenir plus riche encore ; parlez : ce royaume est à vous, je l'aurai à votre heure et à votre convenance ; que si telle autre province vous plaît encore, parlez, vous dis-je, elle est également à vous. La France règne ici ; quand elle se montre, tous s'inclinent^ » Dupléixrêva un instant l'empire du Mogol, puisqu'il demanda à Bussy s^il n'entrevoyait pas la route qui pouvait conduire à Delhi. « Mettez-vous en force> répondit ce général, et avant un an l'empereur Mogol

tremblera au seul nom de Dupleix. d Dix mille Français auraient en effet, à cette époque, achevé la con* quête de cet empire.

Les Anglais, jaloux de l'accroissement de notre puissance , opposèrent Mehemet*Àli-Khau à notre allié Ghanda-Saïb ; Saunder» Lawrence et Clive, dont les talents devaient tant coûter à la France, à Law et d'Àuteil, officiers du plus grand mérite. Lawrence fut défait à Seringham , mais un ordre de Messieurs de Paris vint faire plus de mal à nos colonies que vingt batailles perdues : ce fut le rappel de Dupleix. La disgrâce de cet illustre gouverneur fut un triomphe pour* TinQuence anglaise.

Aujourd'hui , en présence du tableau de la puis* sance britannique dans llnde, de cette œuvre gigantesque accomplie avec la tédacité du patriotisme insu* laire , on demeure confondu d'admiration devant le génie de cet homme qui avait rêvé pour la France ce que TÂngleterre a réalisé.

i»* Période. Quand les hostilités cessèrent , les revenus acquis par la Compagnie française étaient de beaucoup supérieurs à ceux de la Compagnie anglaise. Mais , après le départ de Dupleix , le commerce dinde à Inde qui, fait avec intelligence , avait produit de si beaux résultats , cessa presqu'entièrement.

Godeheu. Godeheu avait pour mission d'abandonner les glo-^ rieuses conquêtes de ses prédécesseurs* Il renonça à toute espèce de dignité et refusa de se mêler de ces querelles de princes dont Dupleix avait su tirer un si grand parti. On établit , au préjudice de la France >

1665 — COLONffiS INDIENNES. — 1781 41

une sorte d'équilibre entre les deux Compagnies rivales, qui s'engagèrent à ne plus solliciter de nouvelles concessions des Soubabs. Partout le commerce dût être libre pour les deux nations.

LaUy Le départ de Dupleix avait donné le signal du

ToUendai. Jésôrdrc et de la ruine de nos colonies. Une escadre et des convois furent dirigés sur Tlnde pour soutenir la puissance française qui s'écroulait , et Ton crut avoir fait beaucoup en envoyant Lally-Tollendal avec 3,000 hommes, escortés par Tescadre du comted'Aché forte de huit vaisseaux. Ces secours mirent plus d'un an à se rendre dans l'Inde. Habile à profiter de ce retard , Clive imposa une dure capitulation à Chandernagor. Sa conduite envers les malheureux habitants de cette ville a été justement flétrie par l'histoire. Lally-Tollendal était un vieux partisan des Stuarts, animé d'une haine vigoureuse pour l'Angleterre, mais dont les talents n'étaient point à la hauteur de l'enprise. Mal secondé par d'Aché , dont les équipages indisciplinés se laissent battre par les forces impo-

3 août 1758). santés de Poeck, Lally ne commet que des fautes. Outre son ignorance des lieux, des intrigues de ses alliés , il se prive du concours de Bussy auquel il enlève son commandement ; il prend, il est vrai, Goudelour, mais il vient échouer devant Madras qui lui coûte beaucoup d'argent , de temps et de sang, perd Mazulipatnam ; et , abandonné par d'Aché, finit par se laisser bloquer dans Pondichéry. Alors , devant l'énormité de ses pertes , devant l'insubordination et la lâcheté de ses soldats que le jésuite Lavaur excite à la révolte »

Capitulation LgHy devient fou de douleur et se laisse imposer une Pondfchéry. honteuse capitulation.

La paix de Paris ou de Fontainebleau ( 1 février 1763 ) vint mettre un terme à cette série de revers. De nos belles possessions, il nous resta Pondichéry, Karikal , sur la côte de Goromandel ; Mahé , sur celle de Malabar , Mazulipatnam et Janaon , ce qui donnait encore un revenu de 120,000 roupies. Pondichéry se releva lentement de ses ruines ; mais ce ne fut plus la fière et opulente cité que le génie de Dupleix avait couronnée reine de TOrient.

Ces revers ne furent cependant pas sans quelque compensation. Sous l'habile administration de Tinten- Pierre Poivre dant Pierre Poivre , les îles de Maurice et de Bourbon virent doubler le nombre de leurs productions. Dix mille muscades germées et une caisse de baies de girofle , furent Torigine de ces riches plantations que Ton admire encore à Bourboaet à Maurice. Poivre avait obtenu du savant jésuite Gœurdoux, des indications sur la manière dont les Indiens peignaient leurs toiles; mais ses essais ne furent pas aussi heureux que ses plantations.

Lally-Tollendad , iniquement condamné , fut heu« reusement la dernière victime de l'ingrate Compagnie des Indes. A bout de ressources, ruinée parles conçus^ sions de ses officiers et de ses commis , cette Compagnie célèbre ne donnait plus que des pertes au gouvernement , qui fit suspendre son privilège par un arrêt du conseil (1 3 août 1 769). Les actionnaires , pour assurer le sort de leurs créanciers et les débris

de la

Compagnie

des Indes.

13 août 1769.

Abolition des j^ |gyj. fortune , cédèrent au roi leurs vaisseaux au

privilèges

nombre de trente, tous les magasins et les édifices qui leur appartenaient au port de Lorient et aux Indes ; la propriété de leurs comptoirs et des aldus qui en dépendaient ; tous les effets de marine et de guerre ; enfin , 2,450 esclaves. Le roi, pour s'acquitter, créa 1770. à leur profit , par un édit ( du mois de janvier 1770 ), 1,200,000livresde rentes au principal de 30,000,000 de livres.

Dès ce moment , le commerce et la route de Tlnde furent libres, et des havres français sortirent enfouie des bâtiments de fous tonnages dont la proue se dirigea vers le cap des Aiguilles.

3«^ Période. L'année 1778 fut féconde en grands événements. La France , encore meurtrie de ses dernières guerres, commençait à respirer sous le règne du jeune et vertueux Louis XYL Impatiente de laver les outrages faits à son pavillon , elle brûlait de rayer de la pointe de son épée les articles humiliants du traité de 1763. La paix était encore à la surface des événements , mais , dès le mois de janvier , on pouvait prévoir qu'elle ne serait pas de longue durée, et que le vieux levain de haine et de rancune ne tarderait pas à faire fermenter les esprits. Les rapports continuaient à présenter une tournure pacifique , et la guerre grondait au fond de tous les cœurs : des écrits chaleureux, répandus à profusion , avaient éclairé tous les esprits sur les causes de notre abaissement et relevé la confiance de la nation dans le patriotisme de son jeune souverain.

M.deSartines M. deSaptines, par une lettre du 4 janvier, informa Bellecombo , alors gouverneur de Pondichéry, de la marche des affaires et de leur situation. Il lui donnait avis des avantages que les insurgés américains venaient de remporter sur les métropolitains, et l'engageait à se tenir en garde contre les dangers d'une surprise, bien que la paix fut toujours officielle. Ce ministre , tournant ensuite ses regards vers Tile de France oii commandait le chevalier de la Brillanne, le prévint aussi avec sollicitude des probabilités de rupture. M. de Sartincs se- proposait de lui envoyer des renforts, mais il ne croyait pas , vu la saison et le besoin des troupes en Amérique , que TAngleterre fit passer des escadres dans l'Océan Indien. Cependant on parlait du rappel des ambassadeurs , ce qui faisait dire au ministre ; a Je ne suis pas dans la sécurité sur nos établissements de Tlnde. Je sais que les forces des Anglais y sont infiniment supérieures aux nôtres; que les fortifications de Pondichéry et la faiblesse de la garnison permettent difficilement à M. Bellecombe de s'y soutenir , aussi je lui mande que s'il croyait compromettre les forces qu'il a sous ses ordres , il faudrait évacuer la place , et qu'il employât tous les moyens possibles pour se retirer à l'île de France avec la garnison , Tartillerie et tous les effets du roi qu'il pourrait emporter, en laissant seulement à Pondichéry un commandant et quelques hommes pour obtenir une capitulation pour les habitants. »

L'intention du roi était qu'on enlevât les bâtiments

anglais que l'on pourrait surprendre , et que Ton fit au commerce Britannique tout le mal possible ; aussi dans nos colonies, se mit-on vaillamment à Toeuvre, en attendant les secours annoncés pour le mois d'octobre. A l'exemple de Labourdonnais , le chevalier de la Brillanne arma les milices nationales , et fit faire l'exercice aux noirs que le chevalier de Ternay avait commencé à employer pour le service des batteries. En même-temps , M. Chevreau fut autorisé à donner 40,000 francs sur les fonds provenant des fusils et autres objets vendus à différents princes Indiens.

Les deux nations rivales s'observaient : La France, encore émue au douloureux souvenir des traités violés en 1 755 , saluait avec joie l'ère de la liberté américaine. Les succès des insurgés vinrent donner de la consistance à leur acte d'indépendance , et la déclaration par laquelle le roi la reconnaissait , fut présentée le 1 4 mars 1778.

La guerre devint alors imminente , et l'on résolut d'établir, à Pondichéry, des ouyrages propres à une défense momentanée. Des instructions précises sur la conduite à tenir furent adressées à MM. de Bellecombe et de la Brillanne , par le même courrier qui leur transmit l'avis de la reconnaissance de l'indépendance des États-Unis , et l'ordre de rendre les honneurs militaires à leur pavillon constellé. Le chevalier Sur CCS entrefaites , un intrigant , d'une grîgine et d'une moralité douteuses, avait trouvé le moyen de se faire députer par le ministre auprès des princes Mahrattes. Le chevalier de S^-Lubin se rendit à la

de St-Lubin.

cour de Poohna et fut reçu honorablement pal* le Peishaw , avec lequel il eût de fréquentes entrevues ; mais le gouvernement ne tarda pas à élever, des dou* tes sur la valeur de son mandataire et Tà-propos des négociations (1). Bellecombe entrevoyait la possibibilité de faire accepter sa médiation entre les Mahrattes et le nabab Hyder-Aly,et, par ce moyen, augmenter Finfluence française malgré la rivalité de ces deux alliés. Mais la conduite légère et les indiscrétions de S*-Lubin amenèrent des embarras. — Bientôt des plaintes très-graves arrivèrent aux oreilles du ministre. Cet émissaire avait causé de graves préjudices à M. Lafon de Ladebat , riche négociant de Bordeaux. En outre ^ ses manœuvres avaient mécontenté Bellecombe dont il voulait se rendre indépendant. Aussi , trouvons-nous dans la correspondance ministérielle du temps cette rude lettre de M. de Sartines.

<c Au ton emphatique avec lequel le rapport est rédigé et qui annonce plutôt le délire d'une imagination exaltée que la réserve et la sagesse d'un négociateur, je doute fort que j'aie à m'applaudir du choix que j'ai fait de vous pour une mission qui n'exigeait pas moins de circonspection que de dévoûment. Vous deviez seulement faire , avec la cour de Poonha, un traité d'amitié et de commerce par lequel vous auriez assuré au roi la cession des ports qui vous auraient été désignés sur les côtes de

{\) On savait que les Anglais s'efforçaient d'éteindre leurs différents avec les Mahrattes le plus promptement possible , et que nos négociations donnaient de Tombrage à Hyder-Aly.

Malabar^ et joindre roriginal du traité en langue Persane (1), pour justifier qu'il était littéralement conforme aux instructions et attendre d'autres ordres. y>

Ce traité n'était pas au paquet , et il fut ordonné , de la part du roi , de ne donner aucune suite aux négociations. S*-Lubin dut se mettre à la disposition de Bellecombe qui , blessé de sa conduite , fut obligé de le mettre aux fers et de le renvoyer en France.

La guerre , avons-nous dit , était imminente : 41 6 pièces de canon sont achetées en Hollande pour être expédiées à Bellecombe sur un navire danois ; une noble ardeur règne dans nos arsenaux , et Louis XVI se montre le digne descendant d'Henri le Grand. Rien de noble comme la lettre du roi mandée à MM. Bellecombe et La Brillanne, le 15 juillet 1778, pour leur annoncer la déclaration de guerre et le retour prochain des hostilités!

Lettre « L'insulte faite à mon pavillon par une frégate

« du roi d'Angleterre envers ma frégate la Bellea Poule, la saisie par une escadre anglaise, au mépris « du droit des gens, de nos frégates la Licorne et « la Pallas, et d'un de mes lougres. La confiscation a de^ navires appartenant à mes sujets ; tous ces a procédés injurieux, et principalement l'insulte faite « à mon pavillon, m'ont forcé à sortir de ma modéraa tion. La dignité de ma couronne exige que j'use « enfin de représailles et que j'agisse hostilement « contre l'Angleterre. »

(^) La langue Persane est la langue officielle des Mahrattes.

de Louis XV.

II terminait en prescrivant l'attaque des bâtiments ennemis, et Tusagedes forces de terre et de mer contre les possessions britanniques^* Mais il était bien évi* dent que les ressources de Pondichéry ne pouvaient suffire à sa défense, d'autant moins que Tamiral Rodney se disposait à courir dansTInde avec une forte escadre.

1778. Le comte d'Estaing, vaillamment secondé par le

commandeur de Suffren , venait de se couvrir de gloire sur les côtes d'Amérique, et le marquis de Bouille s'était emparé de la Dominique (7 novembre). Le gouvernement encouragé par ces succès résolut d'expédier les secours promis depuis si longtemps et qui auraient dus être déjà rendus dans l'Inde.

Le 30 novembre 1778, le chevalier de Ternay, chef d'escadre, reçut la mission de garantir les possessions françaises situées au-delà du cap de "Ëonne- Ëspérance. Mais au moment du départ, la destination de ces forces fut changée, et l'escadre de Ternay reçut Tordre de mettre le cap sur la Martinique,

Pendant que le gouvernement français en était encore à faire des préparatifs et des projets, les gouverneurs anglais de l'Inde, sur les premières nouvelles d'une rupture probable, s'empressaient d'entamer les hostilités pour jouir des bénéfices d'une surprise. Le 10 juillet, une colonne anglaise envahit la résidence de M. Chevalier : le gouverneur de Chandernagor ainsi surpris contre le droit des gens, s'échappa et poursuivi pendant quatre-vingt lieues, parvint enfin à gagner les états du Rajah Mahratte de Naguepour.

Accueilli favorablement par ce prince, il se croyait en sûreté , lorsque le gouverneur de Calck le livra honteusement à EUîot contre la somme de 600,000 roupies. Pour répondre dignement aux manœuvres honteuses dont le Bengale était le théâtre, le général Munro vint investir Pondichéry avec l'armée d'Arcate, tandis que le commodore Vernon cherchait à la bloquer par mer.

Beiiecombe. Bellecombe, malgré Thumiliation encore récente de Pondichéry et Tabsence de fortifications, répondit avec dignité aux menaces des commandants anglais, bien que Farmée ennemie fut au pied du coteau^ c'està-dire aux portes de la ville. Un vaisseau et quatre petites frégates, sous les ordres du chef de division Tronjoly, se trouvaient ancrés près du rivage ; jugeant le moment opportun pour attaquer Tescadrille de Vernon contrariée par les vents et les courants , ce capitaine se porte à sa rencontre et engage avec elle une vive canonnade. Après le combat , qui nous fut avantageux , nos bâtiments reprirent leur mouillage d'où ils protégèrent la ville jusqu'au 20 août , sans que la division anglaise vint les inquiéter. Mais alors Tronjoly craignant l'arrivée de forces supérieures, prétexta la difficulté d'approvisionner ses navires et mit le cap sur l'Ile de France, au moment oîi la population assiégée, qu'il abandonnait ainsi aux armes anglaises, s'attendait à le voir tenter de nouveau les chances du combat.

La coupable indifférence de Maurepas , les tâtonnements et l'incertitude de M. de Sartines avaient réduit

Pondicbéry à un tel état de faiblesse, qu'il ne fallut rien moins que l'énergie et le talent de Bellecombe pour entreprendre une pareille résistance. Pendant qua* rante jours, la place fut battue par vingt-huit canons de gros calibre et vingt-sept mortiers. Les défenses étaient ruinées , les vivres et les munitions manquaient ; Bellecombe, dont les Anglais admiraient la bravoure et le talent, obtint ime capitulation qui n*a de pendant dans Thistoire de nos temps que celle de Masséna, lors de la rédition de Gènes. Il obtint, avec tous les honneurs dq la guerre, d'être transporté en France aux frais du gouvernement britannique, lui, ses officiers et le régiment de Pondicbéry qui garda son drapeau ; quant aux Cipayes, ils furent renvoyés dans leurs foyers.

Tronjoiy. Tronjoly, rentré à Tlle de France, restait indolemment au mouillage ; de la Brillanne , en proie à une maladie mortelle, n'était pas fâché de le posséder pour augmenter ses moyens de défense et partager les ennuis de l'autorité, tandis que la présence de nos navires sur les côtes de l'Hindoustan aurait pu produire de si heureux résultats pour nos intérêts. D'après les détails fournis par Bellecombe , les Anglais se trouvaient menacés au Bengale par Naàjefkan, à Bombay par les Mahrattes , et sur la côte de Coromandel par Hyder-Aly. Il fallait tirer parti de ces diversions, et rassurer le commerce découragé par la perte de ses navires capturés à leur retour de Tlnde et de la Chine. Tout annonçait dans nos ports une léthargie dont il était impossible de faire sortir nos commerçants, à

moins que les succès d'une brillante campagne ne vinssent donner aux armes du roi une supériorité décidée : il fallait un Suffren , on envoya sur le vieux vaisseau V Orient, le chevalier d'Orves, indolent et apoplectique (28 décembre 1778).

Cependant , grâce aux quatre vaisseaux que lui amenèrent successivement d'Orves et de la Paillière, Tronjoly aurait pu secourir Mahé et se porter à la rencontre de Tamiral Hughes, dont les forces étaient médiocres. Il préféra, avec ses vieux vaisseaux, aller affronter les hautes lames du Gap des tempêtes dans une saison redoutable. L'escadre désemparée fut forcée d'avoir recours à l'hospitalité hollandaise, et malgré la capture de quelques riches cargaisons , un blâme sévère accueillit cette croisière intempestive ; on lit dans un journal du bord de cette campagne : « à 6 heures du matin levé la croisière, sans y avoir obtenu aucun succès et avons fait route pour Tlle de France. »

Tandis que Tronjoly rejoignait avec peine M. de Souillac, qui venait de succéder au chevalier de la Brillanne dans le gouvernement de l'Ile de France, les Anglais poursuivaient paisiblement leurs conquêtes dans la presqu'île indienne et se fortifiaient dans leurs possessions.

Hyder-Aiy. Hyder-Aly les arrêta.

Officier dans Farmée mysoréenne, cet homme, d'un génie entreprenant, et qui devint le plus redoutable antagoniste de la puissance anglaise, avait conçu une admiration passionnée pour la France et pourDupleix,

rhéroïque gouverneur dePondiehéry. Arrivé au pouvoir suprême, il résolut d'équiper un corps de troupe à là française ; il acheta des armes, des munitions et en* gagea à son service des officiers et sergents instructeurs, des armuriers, des charpentiers, dont il vit le nombre s'accroître encore après la destruction de Pondichéry, en 1760. Les talents militaires de ce prince, aidés de ces puissants moyens, lui permirent de guerroyer avec succès contre les Mahrattes et de conquérir successivement les royaumes de Mayssour, de Gauara, de Galicut, ainsi que la plus grande partie de la côte de Malabar.

Les Anglais , inquiets de cette puissance nouvelle qui s'élevait rapidement en face de leurs établissements naissants, essayèrent de le gagner à leurs inté* rets, et sur son refus de s'allier , poussèrent contre lui la nation guerrière des Mahrattes à laquelle ils fournirent des contingents sérieuX. Hyder-Aly victorieux, fit reconnaître Tippoo-Saëb , son fils, nabab d'Ârcate. Il notifia avec fierté aux Anglais son intention de pousser à outrance la guerre contre Mehemet- Aly-Khan leur créature, et l'invitation de faire rentrer toutes les garnisons anglaises de la nababie d' Arcate.

Une guerre acharnée fut le résultat tle cette éner^ gique déclaration ; Hyder-Aly porta le fer et le feu jusque sous les murs de Madras, et dicta à ses ennemis un traité onéreux. Cette paix forcée fut de courte durée par la mauvaise foi du gouvernement de Ma* dras , qui refusa de remplir les articles stipulés, Hyder-Aly conclut une trêve avec les Mahrattes, ses

éternels adversaires , et pénétra à la tète d'Une armée considérable et bien disciplinée dans le Carnatiquei résolu de faire de cette belle province un monument éternel de vengeance, et de mettre la désolation entre ses états et les possessions anglaises.

Bientôt Porto-Novo ouvre ses portes au nabab (23 juillet 1780), qui taille en pièces deux corps de troupes importants, force Munro à enclouer son artillerie et à se retirer précipitamment sur Madras , poursuivi • et harcelé par la cavalerie du partisan Lallée. Munro ne pouvant plus tenir dans une campagne dévastée par le pillage et Tincendie, laissa prendre d'assaut la forte position d'Ârcate, après quarant-cinq jours de siège.

Dès ce moment, Hyder-Aly, dont la victoire favorisait partout les armes et la haute intelligence, fut plus roi que celui de Delhi ; et la cour de Versailles, émerveillée des sanglants exploits de ce prince qui -j affamait sans pitié les troupes anglaises dans Madras, songea tardivement à reconquérir nos possessions février 1780 perdues et oubliées. Mais au lieu de chercher à prendre hardiment Toffensive sur des côtes où nous n'avions plus rien à perdre, quelques vieux vaisseaux et quinze transports, qui portaient le régiment d'Âustrasie, furent expédiés , sous les ordres de Duchemin de Chenue ville, pour couvrir l'Ile de France et Bourbon, que les Anglais trop occupés par Hyder-AIy , ne songeaint pas à attaquer.

Aux premiers bruits de guerre, les patriotes habitants de Pondichéry s'étaient soulevés et avaient

contraint le résident anglais à signer un acte de libération. Ils armèrent un grand nombre de cipayes et amassèrent une quantité prodigieuse de provisions à Garangolly , place située sur la côte, à quelque distance de Pendichéry. Mais que pouvaient une poignée d'hommes abandonnés par leur métropole ? Eyre- Coote furieux, marcha sur Pendichéry, désarma les habitants et fit transporter ailleurs les provisions. d'Orves. M. d'Orvcs avait succédé à Tronjoly , sous le titre de brigadier des armées navales, et pouvait compter, après la réception des renforts amenés parDuchemin, sur six vaisseaux , une frégate et deux corvettesr^^ appareilla le 14 octobre 1780 pour la côte de Goromandel , oii nos voiles apparurent le 1 7 février suivant. En vain Hyder-Aly s'emprcssa-t-il de se porter à sa rencontre en balayant sur son passage tous les postes anglais ; d'Orves, digne successeur de Tronjoly , n'avait pas une intelligence à la hauteur du génie de ce barbare ; et cependant il lui était facile de canonner les Anglais réfugiés dans Goudelour et assiégés par les troupes Mysoréennes. Madras défendu par 500 invalides , était à notre merci et ses navires marchands une proie facile à saisir,

D'Orves , en refusant obstinément d'accorder à notre allié un détachement de troupes comme gage de notre alliance , manqua Toccasion d'écraser les forces anglaises, et donna le temps à sir Hughes de détruire la marine d'Hyder-Aly dans les ports de Calicut et de Mangalore.

On lit dans un mémoire du vicomte de Souillac

( archives de 4a Marine ). a Par cette obstination étonnante de M. d'Orves , dont je rendis compte au ministre dans le temps , nous perdîmes Toccasion , qui ne devait plus se retrouver, d'être maîtres absolus de la côte de Coromandel. Cette armée de Goudeloure , forte de 14,000 hommes (dont 3 à 4,000 blancs ) composait toutes les forces des Anglais dans cette partie. Madras n^aurait pu tenir , et la réunion de nos armes à celles d'Hyder-Âly , nous eût permis de conquérir le Tanjaour et Mazulipatnam avec toutes ses dépendances. »

Le 1 3 février, d*Orves prit copgé du Nabab mécontent , en lui promettant de retourner avec des moyens d*action plus considérables , et notre escadre revint tranquillement reprendre son mouillage de S*- Louis , où son chef malade se replongea dans une coupable inertie malgré les instances de M. de Souillac.

Hyder-Aly , résolu de se passer du concours des troupes françaises, sillonnait de ses armées victorieuses le Garnatique, devenu le malheureux enjeu de la lutte. — ' La forteresse de Tianjar affamée , le pays de Tanjaour livré 2luX flammes d'un immense incen* die , des pertes d'argent considérables , forcèrent le Conseil suprême de Madras d'avoir recours à la présidence du Bengale. Les secours dirigés sur Madras parvinrent , le 3 août , à joindre les autres troupes britanniques ; mais ce ne fut qu'après un sanglant combat de 8 heures contre Hyder-Aly qui leur tua 27 août 1781. 1 ,800 hommes. — Le 27 août, le nabab attendit les forces anglaises réunies , qui perdirent encore dans

une bataille rangée 480 Européens , 2,000 Gipayes et 22 officiers. Hyder ne put , cette fois , dormir sur le champ de bataille qu'il avait été forcé d'abandonner ; aussi , changeant de tactique i il se mit à harceler Tennemi sans plus compromettre son armée dans une action générale.

45 ^^^^^^^ Peu de temps après, M. de Souillac faisait parvenir Mmisière de au Nabab un projet de traité d'alliance dont les con-

M.deCaslnes. , , .

ditions étaient malheureusement inacceptables ^ en môme-temps que M. de Castries envoyait de Montigny négocier avec les Mahrattes.

D'Orves put pressentir à Taccueil peu favorable qu'il reçut à Tlle de France , l'impression que sa pusillanimité avait dû produire à Versailles ; le chagrin qu'il en conçût , abrégea ses jours menacés par une maladie des plus graves.

Ainsi marchèrent dans Tlnde les affaires de la France , pendant que T Angleterre, fortement préoccupée du soulèvement des États-Unis^ ne pouvait réellement s'opposer à nos progrès sur ces rives lointaines. Si le gouvernement français eut mieux compris ses intérêts , tout en encourageant les Américains par l'envoi de quelques troupes et de nombreux enrôlés ^ volontaires, il aurait porté ses escadres les plus nombreuses en Orient, et sans aucun doute, arraché l'Inde entière à sa puissante rivale. — Les combats acharnés des princes indiens pour secouer un joug odieux , leur admiration pqur la vaillance et la conduite des soldats français, tout semblait se réunir pour amener alors ce résultat. Le patriotisme de Labourdonnais,

le génie de Dupleix , sa valeur incontestable, furent malheureusement mal secondés et méconnus ; leurs successeurs inhabiles commirent fautes sur fautes , laissant dans le plus grand dénûment les colonies dont les intérêts leur étaient conflés , jusques au jour où , pour l'honneur du pavillon français , le bailli de Suffren parut sur cet Océan Indien qu'il allait transformer en un champ de victoires.

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