‹ Le Bailli de Suffren dans l'IndeChapitre 6 sur 29 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Départ de Brest. — Combat de La Praya.

Le cap protégé.

1780, 20 Décembre, — 28 Août 1781.

Guerre entre la Hollande et l'Angleterre. — M. de Castries se rend à Brest pour presser les armements. — Faveur dont jouit M. de Suffren. — Il commande cinq vaisseaux. — Jugements portés sur lui par les officiers de la flotte.— Il prend congé de Louis XVI à Versailles. — M"* de Seillans , comtesse d'Alais. — Départ de Brest, 22 mars 1781. — Suifren a ordre de protéger le cap de Bonne-Espérance. — Combat de la Praya. — 11 devance les Anglais au Gap et sauve la colonie. — Résultat du combat de la Praya.

La guerre de rindépendance des États-Unis, à la* quelle les Français venaient de prendre une part si glorieuse ^ avait fourni à nos armes une occasion favorable pour déchirer Thumiliant traité de 1 763 , et venger les désastres de notre marine. Le gouvernement de Louis XYI, grâce à Thabileté politique du comte de Yergennes, ministre des affaires étrangères, était parvenu à enfermer peu à peu la Grande-Bretagne dans un système d'isolement des plus favorables aux intérêts de la France ; et tandis que les puissances maritimes du Nord , la Russie , la Suède et le Danemark, tenant le gouvernement anglais en surveillance, faisaient respecter leur neutralité par leur

terre.

attitude ; une rupture devenait imminente entre l'Angleterre et la Hollande son ancienne alliée. ?a"^ande ^® ^^ décembre 1780, la coup de St-James rappela eti^^ie- brusquement son ambassadeur, et le lendemain tous les navires bataves mouillés sur les rades anglaises furent saisis, pendant que vaisseaux et corsaires couraient écumer les mers couvertes de bâtiments marchands.

A cette nouvelle violation du droit deis gens, une immense clameur de détresse et d*indignation retentit dans toutes les Provinces -Unies. La République, dont le pavillon se trouvait sans défense, se souvenant alors de son origine, due en grande partie à la politique de Henri IY,de Richelieu, et de Mazarin, invoqua l'appui de la France. La Cour de Versailles ne pouvait voir avec indifférence l'expédition qui menaçait le Cap de Bonne-Espérance, port de relâche pour nos vaisseaux qui se rendaient dans l'Inde ; elle accepta donc les propositions de la République et résolut d'équiper une flotte pour porter à la colonie des troupes et des munitions.

' L'Océan Indien allait de nouveau devenir le théâtre de la guerre maritime : malheureusement nos nouveaux alliés ne montrèrent pas, dans leurs préparatifs, cet élan énergique que commandaient les circonstances. Une escadre fut destinée à protéger le Cap et à renforcer les vaisseaux du comte d'Orves pour tenir en échec les forces britanniques en Orient ; mais la France trop occupée de la guerre de Yindépendance ne songea pas assez que Tlnde était le point vulné*

rable de la puissance anglaise : bientôt même les Provinces -Unies montrèrent une telle apathie qu'on put croire à des regrets et à une défiance de notre intervention.

^'se iSd^^ Le maréchal de Castries , successeur de M. de Brest. Sartines , jaloux de justifier la réputation d'énergie et d'activité qui avait précédé son entrée aux afiaires, résolut de se rendre à Brest, vers la fiii du mois de février 4781, pour présider aux armements des escadres dont d'Ëstaing , de Tréville , de Brèves , da Guichen , de Grasse , ambitionnaient les commandements.

A cette nouvelle, la ville de Brest se ranime : sur rimipenserade, sur la rivière qui sert de port à Tarse* nal, se meuvent, s'entrecroisent des vaisseaux de hautbord, des transports de tous tonnages, complément indispensable de toute expédition lointaine. Des milliers d'ouvriers, pressés par des officiers au maintien aristocratique, réparent avec une activité fiévreuse^ tous ces bâtiments que le comte d'Estaing vient de ramener couverts de nobles cicatrices. Les escadres de MM. de Grasse et de Barras sont aussi visitées et radoubées avec la plus minutieuse attention.

Malgré la pluie constante et la mauvaise saison qui donnent à la ville un aspect encore plus triste et plus sombre , l'immense majorité de ces officiers à talons rouges, qui formaient à cette époque des états-majors du plus grand mérite, accourent au principal port du royaume : les commandants de Suffren , d'Albert de Riom, arrivés pour surveiller l'armement de leurs

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vabseaux, quelques jours après la nouvelle de la visite . ministérielle, trouvent toutes les ambitions en émoi. Chacun attendait avec impatience l'arrivée du marquis de Gastries et les mutations qu'il devait apporter dans le personnel des escadres réunies.

Faveur dont M, de Suffreu venait de recevoir un éclatant témoi*

jouit M. de

Suffren. gnage de la satisfaction royale , et déjà la faveur populaire s'attachait à cet officier dont la valeur avait décidé du combat de la Grenade. Le comte d'Estaing, général de grand mérite, mais dépourvu de cette tech-» nicité spéciale au marin, avait eu trop à se louer de son concours, pour ne pas le désigner au marquis de Gastries, comme un des commandants les plus capables d'être opposés au commodore Jôbnston qui interceptait la route de llnde , et dont la réputation d'excellent marin était parfaitement établie. Le ministre fit à Versailles un accueil des plus flatteurs au capitaine du Fantasque et du Zélé , et lui laissa entrevoir le plus grand désir de l'employer suivant ses mérites.

A cette époque, les promotions et les commandements étaient quelquefois le résultat d'influences occultes, et le mérite, l'ancienneté de service, cédaient trop souvent la place à la faveur.

Voici ce qu'écrivait de Brest , M. de Suffren , le 26 février 4781 :

« Notre nouveau général est arrivé ; comme il est cadet de M. de Barras, on envoie celuy-cy à Rhode- Island, remplacer M. de Terray. Il est assez humiliant pour MM. de Broves et Salves, que nos armées soient commandées par leurs cadets. »

Suffren commande

cinq vaisseaux.

a Nmis attendons icy M. le marquis de Gastries qui doit arriver le 10. Il vient de faire deux chefs d'escadre, un qui était taré, et Fautre qui n'a commandé que par intérim deux fois et pour faire deux grosses sottises. On Ta avancé pour luioster son vaisseau et le laisser à terre. Je ne voudrais pas de l'avancement à ce prix, mais il est assez plaisant que l'on gagne plus à n'être bon à rien qu'à eslre bon à quelque chose. »

Ce n'étaient point les grands commandements des escadres, qui préoccupaient le plus les nombreux officiers empressés a saluer le ministre à son arrivée. Peu de ces fiers capitaines, malgré leur valeur incontestée et leurbrillante réputation de marins, osaient aller sur les brisées des comtes d'Estaing, de Grasse, de Tréville, mais presque tous enviaient le commandement de cette division destinée à secourir le Gap , ralHer Tescadre d'Orves, et balancer dans l'Océan la fortums du pavillon britannique.

Au milieu de l'escadre du comte d'Estaing, cinq vaisseaux sont désignés, le Héros et YAnnibal, de 74, V'Artésien, le Sphinco et le Vengeur de 64. M. de Gastries en confie le commandement à M. de Sufi'ren en accompagnant son ordre des témoignages d'estime les plus flatteurs. Gette honorable distinction entre tous les officiers qui convoitaient ce commandement, et dont plusieurs avaient de plus anciens services, ne laissa pas que de soulever des mécontentements , tandis que d'autre part la belle réputation de Suffren, la haute estime qu'avaient de lui les Anglais,luiattirèrent les sympathies d'officiers d'élite et de ses équipages.

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Jugements Bientôt le nouveau choix du ministre devînt^e texte

portes sur lui , , . ,

par les offi- de nombreux commentaires : pour ceux qu une arflotte. dente jalousie aveuglait, M. de Suffren très-dur, trèsbizarre, égoïste, d'une ambition désordonnée, mauvais camarade, n*était aimé de personne bien que sa bravoure fut des plus brillantes. C'était un homme avec qui Ton ne pouvait vivre, difficile à commander, critiquant tout, déclamant sans cesse contre Tinutilité de la tactique, etc.

Pour les partisans du nouveau chef, de Suffren rappelait les grands marins de notre belle] époque na^ vale; il avait du génie, de la création, beaucoup d'ardeur, un caractère de fer. C'était un de ces hommes que la nature rend propres à tout , se montrant dans Toccasion le meilleur tacticien de la flotte. À bord de son vaisseau, de Suffren n'était ni plus dur, ni plus sévère en service que beaucoup d'autres chefs, mai^ il se montrait impitoyable pour tout ce qui ressemblait à de la faiblesse devant Tennemi. Affectueux , plein de sollicitude pour ses proches, il était généreux et prodigue de sa fortune personnelle envers ses amis. Fier d'un commandement mérité , de Suffren dut voir avec bonheur , l'empressement des marins de tous grades à embarquer sous ses ordres. Malgré les reproches de dureté que lui adressaient ses adversaires, il se trouvait chaque jour, à son entrée dans l'ar* senal, entouré de matelots accourus pour lui demander à former les équipages de sa division, et d'ofâciers qui sollicitaient l'honneur défaire partie de son état-major. Sa parole brève et concise, ses expressions énergiques.

la juste confiance que lui donnait son mérite semblaient autant de gages de succès assurés.

Dp^nd Au milieu de tous ces préparatifs, hâtés par la

Louis XVI présence du ministre , le commandeur dut quitter un

a Versailles, f ^

mstant la surveillance de ces armements , pour disaller prendre congé du roi qui lui fit Taccueil le plus tingué.

On raconte qu'à son entrée au château , Thuissier ou chambellan de service ayant peine à lui frayer un paâsage au milieu des courtisans qui encombraient les antichambres : « Je vous remercie, monsieur, lui dit (c de Sufiren, du ton nazillard et un peu grognon qui « lui était habituel , je vous remercie de la peine que « vous prenez aujourd'hui ; mais à mon retour vous « verrez que je saurai bien me faire placé moi-même. »

Le commandeur , autorisé à porter le pavillon de chef d^escadre dans la mer des Indes, prit le commandement du Héros, dont le nom semblait présager de futurs exploits et sur lequel nous le verrons se couvrir d'une gloire éclatante. Les capitaines de vaisseaux, Trémigon, Gardailhac, du Chilleau et Forbin, furent désignés pour servir sous ses ordres.

La présence du ministre dans le port d*armement permit à la division de partir en temps opportun, car sans cette intervention de Sufiren n'eut pu rejoindre le Commodore Johnston à San-Yago et c'en était fait de la colonie hollandaise. Le 15 mars la frégate la Fine (i), d'une marche supérieure, fut expédiée avec M. deChevreuse, intendant de l'Ile de France, et de

(i) Cette frégate arriva au cap le 25 mai, et à TIle-de-France le 40 juillet.

6ff LIVRE II.

Montigny, ambassadeur chez les Mah rat tes, pour aunoncer au gouverneur du Cap rarri.vée de l'escadre et des secours.

Aux rêves de gloire que notre futur amiral lisait dans l'avenir d'une brillante campagne, venaient quelquefois se mêler de tendres regrets, qui montrent, dans ce caractère si rude en apparence, des élans ^Uans , d'une sensibilité charmante. M"*® de Seillans-Perrault, drSeds? comtesse d'Alais (par son mariage avec le comte de ce nom, capitaine au Royal-Orléans), était devenue veuve de bonne heure : un peu plus âgée que de Suffren, avec lequel des relations de parenté l'avaient liée dès sa jeunesse , elle sut conserver toujours inaltérable la tendresse de ce grand cœur. Suffren, même dans ses derniers jours, eut pour cette dame une telle déférence qu'il. la consultait dans les affaires importantes. À lire leur correspondance , à voir les graves sujets qui y sont traités, on sent queM"»® d'Alais était femme d'un mérite distingué. Cette noble dame provençale habitait la terre et le château de Borigaïlle , ou Suffren aimait à venir se reposer de ses rudes labeurs dans les intervalles de ses campagnes. C'est là qu'il adressait à cette fidèle amie des lettres dans lesquelles il épanchait ses sentiments les plus délicats et ses rêves d'ambition et de gloire.

Voici ce qu'il lui écrivait quelques jours avant son départ :

Brest, 48 mars 4781.

« Je n'ose pas l'apprendre , ma chère amie, quelque chose qui va te chagriner. Je vais dans l'Inde , commandant une division de cinq vaisseaux. M. le

marquis de Gastries me Ta donnée de la meilleure grâce du monde et d'une manière très-flatteuse ; mais il ne fait pas ce qu'il devrait faire ; il ne me fait point chef d'escadre , et je ne commanderai que jusqu'à la jonc- . tion , y ayant un ancien dans Tlnde. A la vérité , il y

aura onze vaisseaux , et la moindre circonstance heureuse peut me mettre à la tête d'une belle escadre et y acquérir de la gloire, cette fumée pour laquelle on fait tant de choses. Je ne sçais si la campagne sera très-longue, mais noiis serons au moins dix mois et je doute, qu'à moins de prise riche, elle me cende de l'argent. »

« M. de Gastries ne semble estre ici que pour nous presser : tout se fait à la hâte. Il y a une consolation , c'est d'estre loii^des sottises qu'on fera ; nous n'aurons part qu'aux nostres c'est encore assez. »

a J'ai le cœur navré d'estre pour si longtemps loin des parents et amis. Les choses qui paraissent supportables de loin sont affreuses de près. »

ce Dans la mer des Indes , j^aurai les honneurs de chef d'escadre et prérogatives ; je viens de l'apprendre dans le moment. C'est un secret que je n'ai pas même dit aux parents (1). »

Déoart de L^s derniers préparatifs de cette longue campagne 22 mars^iTSi. étant terminés , la division de Suffren , réunie à l'escadre que le comte de Grasse conduisait en Amérique, reçut l'ordre d'appareiller le 22 mars 1781 , et bientôt une brise favorable permit à nos vaisseaux de franchir

(1) Lettres du Bailli de Suffren, recueillies et publiées par M. Th. Ortolan, capitaine de frégate. Moniteur du 2 novembre 1859*

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le goulet et de voir disparaître les côtes de la Bretagne à travers les brumes de rhorizon.

Un généreux enthousiasme animait nos équipages et leur illustre chef en leur montrant dans un prochain avenir les magnificences de TOcéan Indien, futur théâtre de leurs exploits. Quoique de chères images fussent toujours présentes au souvenir de Suffren, il y avait dans cette âme, vaillante et forte, encore plus d'espérance et de nobles aspirations que de regrets, lorsqu'il songeait à la grandeur de la mission confiée à son activité et à ses talents.

De Brest à Madère, la traversée des escadres réunies fut courte. Bientôt apparurent au-dessus d'un épais brouillard les pics volcaniques qui enserrent la ville de Funchal. — A cette hauteur , la division de Suffren se sépara des vaisseaux du comte de Grasse , pour continuer sa route vers le cap de Bonne-Espérance. Suffren a Le premier acte du Commandeur devait être de

ordre de pro- *

tégriecM) protéger la colonie hollandaise contre une expédition pérance. du commodore anglais Johnston , qui avait dû quitter Ste-Hélène avec 37 bâtiments. De Suffren était trop intelligent pour ne pas comprendre que le succès de sa mission dépendait de la marche de ses vaisseaux ; aussi . accélérait-il leur vitesse en les couvrant de toile afin de devancer Fennemi sur les rades de Table- Bay et de False-Bay. Pour ne pas multiplier le nombre des transports, toujours embarrassants, chaque vaisseau avait pris une centaine de militaires du régiment de Pondichéry, ce qui avait permis de réduire le convoi à 13 voiles, dont cinq vaisseaux , une corvette la Fortune de 1 6 canons , et sept transports. — Le hasard

mit le Commandeur en présence de son antagoniste plutôt qu'il ne s'y attendait.

^ L'escadre venait de relever les îles du Cap- Vert dont

les rocs de basalte aux arêtes saillantes donnent à cet archipel un aspect désolé, lorsqu'un incident vint modiûer son itinéraire. U Artésien^ destiné d'abord à faire la campagne des Antilles avec M. de Grasse, n'avait pas une quantité d'eau suffisante : Son capi-taine, Cardailhac, en passant devant l'ileSQn-Yago, demanda à remplir ses pièces dans la baie de la Praya. Cette baie , dominée par la ville et les forts de Puerto-Praya , était alors un lieu de relâche trèsfrèquenté par les navires européens. Suffren , par un sage pressentiment , ne voulant pas s'éloigner de ce vaisseau , le suivit avec toute la division.

ck)mbat de la Le 1 6 avril , de grand matin , notre escadre , pous^ séepar une fraîche brise de N. E., passait entre l'ile de Maio et San-Yago, quand V Artésien découvrit à l'entrée de la rade un vaisseau anglais (l'/m), et bientôt apparurent aux yeux de Cardailhac les 37 bâtiments formant, la flotte expéditionnaire que Johnston avait conduits dans cette île neutre pour approvisionner ses équipages. Au signal de ce capitaine , wt/es ennemies ! Suffren sent le besoin d'inaugurer par une action d'éclat , son entrée en campagne : trois ordres sont transmis coup sur coup à la division ;

1° Vaisseaux ennemis en vue ;

2® Se préparer au combat ;

30 Se préparer à mouiller . .

La grande âme du Commandeur n'hésita pas un instant à l'aspect du nombre et de la force des vais-

seaux anglais; il brûlait de se mesurer à son gré avec ces ennemis de la patrie auxquels il avait voué une haine implacable. II comprenait , en outre , qu'il ne pouvait rien attendre d une lutte de vitesse pour sauver le Gap, avec ses transports à marche lourde qu'il fallait souvent prendre à la remorque. Quâknt à la question de la neutralité de la rade, de Suffren avait trop sur le cœur et dans le souvenir la violation du port de Lagos, dont il avait été victime , pour s'arrêter devant une considération que ses adversaires avaient coutume de ne pas respecter.

À 1 heures 1/2 , laissant le convoi sous la protection de la Fortune , il fit ses dispositions et forma sa ligne de bataille. Il pensait , avec raison , qu'au moment d'une agression imprévue , et à cette heure de la journée ; une grande partie des équipages anglais devait être employée soit à faire de l'eau , soit à pêcher ou à embarquer du bétail pour le ravitaillement de la flotte (1). Voulant donc, par une apparition brusque et une attaque vigoureuse, jeter de la confusion au milieu de l'escadre de Johnslon, de Suffren serre la terre suivi à longue distance par les vaisseaux dans l'ordre suivant :

l*' Le Héros , de 7 4 canons , de Suffren.

2® \Annihal, de 74 » de Tremigon.

3® V Artésien, de 64 » de Cardailhac.

4** le Vengeur, de 64 » de Forbin.

5^ le Sphinx , de 64 » du Ghillleau.

(1) Lettre du commodore Johnston, du 30 avril 4 '781, au comte de d'Hilsborung.

Doublant ensuite la pointe de TEst, escarpée et sans écueil , le Commandeur hisse son pavillon, se jette au milieu de Tescadre anglaise (1) et vient mouiller hardiment le Héros entre deux vaisseaux ennemis , le Héros ( anglais) et le Montmouth.

Le Commodore qui, du bord de 17sts, avait reconnu les forces de ses adversaires , fit hâter le branle-bas de combat. Aux deux coups de canon dont le Héros salua VIsis en passant près de ce premier bâtiment, Tescadre anglaise s'embrasa , et cinq cents bouches à feu tonnèrent contre le vaillant vaisseau.

De Trémigon, croyant que la neutralité de la rade ne pouvait permettre le combat, s'y était à peine préparé ; mais à la vue de Tétonnante hardiesse de Suffren, ce brave capitaine lance son vaisseau au milieu du danger pour attirer sur lui une partie de Tartillerie

(4) Les vaisseaux ennemis , quoique mouillés proche des bâtiments de leur convoi , sur un fond 4/b 8 ou 9 brasses d'eau , formaient une ligne dans l'ordre suivant :

Vlsis , de 54

Le Jupitery de 54

Le Montmouth , de 64

Le Héros , de 74

Le Romney , de 56

Trois frégates de 32

Six transports de 22

Quatre transports de 46

Dix vaisseaux de la Compagnie, de 30

Six bâtiments munitionnaires , de H

Un cutter , de ^6

Un brûlot , de ^ 4

Une galiotte à bombe .%»...

Total : 4,008 bouches à fea^

qui foudroyait le Héros ; VAnnibal^ malgré son pont encombré de pièces à eau, fier de l'illustration qu'il a acquise sous Lamotte-Piquet, vient mouiller^ silencieusement, sur lavant du Héros.

En voulant prendre son poste à bâbord de Tamiral, Gardailbac, babile officier, songeait à un brillant abordage : Y Artésien , qu'il commandait , entre dans la baie à la suite de VAnnibal, au milieu d'une épaisse fumée qui lui fait prendre le vaisseau de la compagnie la Fortitude pour un vaisseau de ligne. Pendant que V Artésien manœuvre pour* l'aborder, son intrépide commandant tombe mortellement frappé par une balle dans la poitrine. La confusion qu'entraîne cette perte regrettable fait manquer l'abordage de la Fortitude. Le commandant en second, la Boixiëre, peu digne de remplacer Gardailhac, prend à son tour un autre vaisseau de la compagnie, YHinchinbroock, pour une frégate , et tandis qu'il s'en empare , la brise qui fraîchit les fait dérwer tous deux hors du champ du bataille, vers la pointe Tubazon.

Le Vengeur j a son tour, passe au vent de tous les vaisseaux ennemis et parcourt la ligne de front en rendant coup pour coup. M. de Forbinqui le commande en excellent manœuvrier, a choisi son poste de combat; mais la fumée et le bruit empêchant ses officiers d'entendre son ordre de mouiller , le Vengeur, entraîné par la violence de la brise et des courants, se trouve au bout de quelque temps avoir fait le tour de la rade et en être sorti sans avoir perdu un seul homme (1 ).

(4) M. de Forbin n'avait pu croire que son ordre de mouiller était resté inexécuté, et, lorsqu'il vit le Vengeur venir à la

Le Sphinx, veidivàé par la remorque du gros navire Y Espérance, et forcé de passer sous le vent et sous Tarrière du premier vaisseau ennemi Ylsis, lui envoie de très près une terrible bordée qui emporte son pavillon de poupe, écrase ses ponts et le force à ralentir son feu. Malheureusement, du Chilleau n*ose mouiller de crainte d'un trop grand fond, mais il continue en louvoyant un feu bien nourri.

Le Héros et VÀnnibal seuls ancrés par le travers des cinq vaisseaux anglais, se Irouyèrent dès-lors les points de mire de toutes les batteries ennemies, et de pluS; de la forteresse portugaise qui croyait devoir venger la violation de. la neutralité de la rade. Pendant ce temps les transports anglais, exposés aux boulets des deux escadres, cherchaient à louvoyer pour éviter d'être criblés. On regretta de ne point avoir de frégates pour les amariner; M. de Lusignan, commandant de la Fortune, ne put s'emparer que d'un brûlot de même force que lui. (1 6 canons de six.)

Le commodore Johnston voyant alors avec satisfaction qu'il n'avait sérieusement affaire qu'à deux vaisseaux, passe du Romney sur le vaisseau anglais le Héros^ situé plus près du centre de l'action qu'il veut diriger, au milieu des détonations de 600 bouches à feu que se renvoient avec fracas les sonores échos de la rade.

dérive, il eut cette conviction étrange qu'il manquait de fond, alors qu'il se trouvait à terre des vaisseaux ancrés. Quant à chercher à reprendre son poste en louvoyant, c'était un projet inexécutable.

74 LIVRE n.

VAnnibal avait été assez longtemps avant de répondre aux feux obliques du Montmouth, au tir direct du Jupiter^ de Y Active^ de la Diana et de quelques vaisseaux de la compagnie. Il avait déjà perdu beaucoup de monde, lorsque ses pièces dégagées lui permirent enfin de venger ses morts ; un feu des plus meurtriers et des mieux dirigés annonça aux Anglais qu'il venait de prendre part à la bataille. Ecrasé par une pluie de fer, de Trémigon dirigeait avec un sangfroid imperturbable Tardeur de ses canonniers, lorsqu'un boulet lui emporta la cuisse gauche. — L'équipage de VAnnibal^ ranimé par M. de Galles, fait alors des prodiges pour venger la mort de son vaillant capitaine : le feu prend dans la chambre du conseil, mais le calme impassible de M. de Galles conjure ce danger sans interrompre le combat.

Au milieu de cette lutte inégale et acharnée, la position de ce vaisseau s'aggrave successivement par la perte du mât d'artimon, de son grand-mât ; la grande enseigne est emportée , M. de Galles craignant qu'on ne supposât qu'il avait amené, s'empare alors d'une serviette et l'attache de ses mains à un tronçon de mât.

De Sufiren avait son Héros ancré tout près du Héros anglais de même force, et malgré les feux croisés du Romney, du Montmouth, de la frégate le Jason et de plusieurs vaisseaux de la compagnie, soutenait tin combat acharné. Debout sur la dunette , la tête recouverte de ce fameux chapeau-talisman , que lui avait donné son frère le prélat, il semblait invulné^-

rable, malgré sa corpulence, au milieu de Touragan de fer qui moissonnait tout autour de lui. Rendu furieux par la vue de ses trois vaisseaux hors de portée, ses officiers crurent un instant qu'il voulait tenir tête jusqu'à la nuit à l'escadre ennemie avec le Héros et VAnnibal mutilé. Mais au bout d'une heure et demie, considérant que son vaisseau avait souffert beaucoup dans la mâture, que 88 hommes étaient hors de combat, et n'espérant aucun secours de ses trois vaisseaux sous-ventés , il se résolut à quitter le champ de bataille.

Cette manœuvre fut fièrement exécutée, sans que le Héros cessât un instant d'envoyer, de ses deux flancs embrasés, de terribles bordées sur les ponts ennemis.

VAnnibal voulut imiter la manœuvre du chef d'escadre^ mais en cherchant à passer entre le Héros (anglais) et le Montmouth, son dernier mât, le misaine, s'abattit avec fracas aux hurrahs triomphants des équipages anglais. Néanmoins, sous l'impulsion seule du vent, VAnnibal défila lentement au milieu des ennemis , comme si ce vaillant vaisseau n'opérait qu'avec regret sa glorieure retraite.

Le Sphinx n'avait pu prendre qu'une part insignifiante au combat ; il vint sur l'ordre du commandeur arracher cette proie à l'ennemi, et par une habile ma* ' nœuvre l'entraîna hors de la baie.

Pendant ce temps, le Héros s'éloignait avec lenteur en traînant autour de lui les débris de son gréement haché par les boulets. Mais l'activité du chef semblait être passée dans son équipage, et la mâture du vais-

seau fut provisoirement , mais rapidement consolidée en présence de Tennemi qu'il défiait encore.

Le Commodore Johnston avait vu, avec un furieux dépit, lui échapper VAnnibal^ dont les pertes en hommes devaient être si graves : A 3 heures et demie, malgré Télat oU se trouvaient réduits Ylsis et la Diana, Tescadre anglaise appareille pour donner la chasse à la division française. « Allons^ dit le commandeur à cette vue , point de manœuvres honteuses , » et reformant la ligne de combat, VAnnihal au centre, il présente à Tennemi un front menaçant.

Cette fière contenance intimida le commodore, qui ralentit tout à coup sa marche, bien qu'il fût arrivé à portée et demie de canon. Ce fut à la nuit seulement que Tescadre française laissa arriver en route, tenant ses feux allumés^pour provoquer Tennemi àla suivre. Les Anglais, qui avaient l'avantage du vent, n'osèrent accepter son défi et rentrèrent précipitamment à la Praya. Dans sa route, Johnston reprit YBinchinhroock, que y Artésien avait abandonné pour secourir XAnni" bal, mais où de la Boixière avait eu le tort de laisser beaucoup de monde, ce qui amena la disgrâce de cet officier.

M. de Suffren L'attaque de M. de Suffiren, bien que très-glorieuse, ^Si^au n'avait pas eu le résultat qu'il en espérait, par suite la cdoSeT^ des fausses manœuvres de trois vaisseaux. Il n'eut, dès lors, d'autre but que de devancer le commodore et de sauver la colonie hollandaise, dont le sort lui avait été confié. Laissant le convoi sous l'escorté de h Fortune, il donna Tordre au Sphinx de prendre VAnnibal à la remorque , puis il se couvrit de voiles.

Cette traversée fut heureusement favorisée et le 21 juin, au milieu de Tbivernage, de Suffren aperçut à rhorizon la montagne de la Table^ couronnée d'une vapeur légère et flottante que la brise ebassait devant elle. Bientôt les 5 vaisseaux laissèrent tomber Tancre dans la rade de Simons-Bay ; neuf jours après M. de Lusignan ramena le convoi. Un petit navire, et trente soldats de marine qu'il contenait, manquaient seuls à rappel. Le commandeur, dont l'activité ne se ralentissait pas un moment , débarqua le régiment de Pondicbéry et , de concert avec Tofficier-général. Conway, fit élever des bastions et des redoutes. En quinze jours la colonie se trouva à Tabri de toute agression.

Ce ne fut qu'un mois après l'arrivée de nos secours, que 34 bâtiments anglais montrèrent leurs voiles à rhorizon. Mais Johnston, renonçant à toute tentative, dépassa le cap et fut mouiller dans la baie de Saldanha, à 22 lieues au nord.

Le combat de la Praya eut donc réellement un résultat favorable, puisqu'on retardant l'arrivée du Commodore, il rendit inutile cette expédition qui avait coûté beaucoup à l'Angleterre. Johnston s'en consola en capturant quatre navires hollandais qui arrivaient de Batavia richement chargés.

M. de Suffren s'occupa, pendant les loisirs de ce mouillage, à réparer ses bâtiments et à guérir ses blessés. Le 24 juillet, il sortit avec quatre vaisseaux de la rade de False-Bay pour disperser les frégates que Johnston avait laissées en observation, et rendre libres les abords de cette belle colonie, devant laquelle il

De rentra que le 1 août. Âpres avoir ainsi assuré le repos des Hollandais, qui saluaient en lui leur véritable sauveur, et pris des arrangements pour pouvoir radouber au besoin son escadre dans les bassins du Gap-Town ; il appareilla , le 28 août , avec la Conso-^ lanie et la Fine qui lavaient rejoint.

Résultai du Le combat de la Praya fut blâmé par plus d'un delaPraya. officier: En effet, les instructions commandaient à M. de Suffrende secourir le Cap et de primer le commodore en vitesse. Il aurait dû, disait-on , au lieu de risquer ses vaisseaux au milieu d'une escadre nombreuse, se couvrir de voiles dès que les forces de l'ennemi furent connues. Mais les véritables marins ne peuvent accepter un pareil jugement ; la longue route que Tamiral devait parcourir, la marche lourde de son convoi, les éventualités des brises sous l'équateur, laissaient le résultat de cette lutte de vitesse trës-pro~ blématique. Bien que le combat n'eut pas été coucouronné de succès, (1 ) il empêcha cependant Johnston de poursuivre nos vaisseaux et leur permit d'arriver au Gap longtemps avant l'escadre anglaise.

Voici d'ailleurs l'impression que M. de Suffren garda lui-même du combat de la Praya , et son opinion sur les conséquences qu'il aurait pu en retirer.

<c J'avais quelque inquiétude sur la manière dont on prendrait l'affaire de la Praya. M. de Gastries, sur la relation anglaise, m'a écrit une lettre fort obli-

(4) Trois commandants durent rendre compte par écrit de leurs mauvaises manœuvres.

géante et quand il aura reçu ma lettre il sera encore plus satisfait (1 ).

a La Praya pouvait et devait m'immortaliser ; j'ai manqué ou Ton m'a fait manquer une occasion unique. Avec mes cinq vaisseaux je pouvais faire la paix et une paix glorieuse. Ton ami eut été digne de toi ; l'Europe l'eut célébré. Point du tout ; ce combat est du nombre de ceux qui ne décident rien, qui se perdent dans la foule. L'on est blâmé ou approuvé selon les affections, l'envie, le caprice, ou le hasard (2). »

(1) Lettre à M"* de Seillans, du 23 novembre 4784 .

(2) Lettre à M"* de Seillans, du 5 décembre 4784.

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