‹ Le Bailli de Suffren dans l'IndeChapitre 7 sur 29 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Arriyée de H. de SoffreD dans Tlode. — Combat de Madras et do ProTédien.

1781, 25, Octobre. — 17 Novembre, 1782.

Arrivée à TIle-de-France, 28 octobre 1781.— Départ de l'escadre française de Port-Louis.— Suifren attaque et prend VAnnibal anglais. — Mort de M. d'Orves. — Suffren commande l'escadre.- Elle mouille devant Madras.— Combat du 17 février 1782.— Conduite de quelques capitaines. — Fuite des Anglais. — L'armée se présente devant Pondichéry. — Conditions stipulées avec Hyder- Aly.— Affaire du 12 avril 1782, dite du Provédien.— Danger que courent les deux escadres. — Sir Hughes refuse de recommencer le combat et se tient embossé derrière im écueil.

Arrivêeàriie- Lorsquc M. de SuffreD laissa tomber Tancre dans 26 octobre* la rade de Port-Louis (25 octobre 1781), après une

longue et pénible traversée, il y trouva six vaisseaux, trois frégates, et quelques corvettes que M. d'Orves tenait paisiblement au mouillage. La nouvelle du combat de la Praya et des secours apportés à la colonie du Cap, avait précédé l'arrivée du commandeur (1), et chacun put établir un parallèle entre ce vaillant capitaine et M. d'Orves, plus occupé des soins d'une santé délabrée que des intérêts et de la gloire de son pays.

La présence du commandeur réveilla chez lui le sentiment de l'honneur assoupi par Téloignement du

{^ ) La Fine avait déjà annoncé la mission conûée à de Sufifren.

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péril ; une campagne dans Tlnde fut résolue, et grâce a l'énergie de Suffren, les vaisseaux qu'il venait d*amener furent réparés avec tant d'activité, que les forces navales réunies se trouvèrent en état d'appareiller dans les premiers jours de décembre.

La vie molle et oisive qui avait un charme si énervant pour les officiers de M. d'Orves, dans ce doux mouillage de l'Ile de France ; le séjour au milieu de cette opulente société créole qui n'avait alors de rivale pour l'urbanité, l'élégante distinction, que dans les salons aristocratiques de Paris, ne purent distraire un instant M. de Suffren de ses nobles préoccupations.

Nous en trouvons des preuves dans deux fragments de lettres adressées à M°^® de Seillans :

A rile-de-France, 23 novembre 478< .

a J'ai eu^ du cap ici, une traversée affreuse par la longueur et les maladies qu'il y a eu. Nous allons aller dans l'Inde avec de grandes forces et nous devrions attendre des succès, mais une infinité de raisons me font bien craindre qu'il n'y en ait pas.

« Cecy est un fort beau pays, l'air est très salubre, et l'on n'y manque pas de provisions ; mais nous y manquons beaucoup de munitions navales, et nous venons de perdre un convoy, du moins en partie, qui nous en apportait.

a II règne ici, un esprit d'indépendance et de cupidité parmi les sulbaternes et parmi les chefs, de sorte qu'il est difficile d'espérer qu'on puisse faire quelque chose de bien. J'ai le plus grand désir de m'en retourner, et je le demande avec empressement.»

1781 — ILE-DE-FRANCE. ~ MADRAS. - 1782. 83 A rile-de-France, le 5 décembre 1781.

a Attendez-vous, ma chère et tendre amie, a estre longtemps sans recevoir de mes nouvelles. Nous partons pour l'Inde : — Ma santé est très bonne , c'est Tessentiel; quant à ma position, je suis en second dans une belle escadre. M. d'Orves, qui en est le chef, me fait beaucoup de caresses, mais comme il est si bon qu*il peut passer pour faible , la confiance qu'il me donne sera partagée avec le public, Le peu d'espoir qu'il y a de faire quelque chose de bon avec de pareils caractères, me fait désirer mon retour avec le plus grand empressement.

« Le public d'icy m'a accueilli parfaitement, mais la jalousie des marins qui sont ici depuis cinq ans sans avoir rien fait , ne m'a pas produit le même accueil. Ce pays-ci amollit; ily a une quantitéde jolies femmes, et une façon de vivre fort agréable. L'on y gagne de l'argent, quand on commerce. Tout cela vaut mieux que de faire la guerre. Aussi reste-t-on ici tant qu'on peut.

a Nostre campagne dans Tlnde peut estre très longue. Si ony a des succès on doit n'en plus revenir; fuir surtout cette isle qui ressemble beaucoup à celle de Calypso. On aurait besoin d'un Mentor (i).

(1) On voit ici que Suffren était déjà convaincu de l'avantage qu'il y aurait à hiverner dans Tlnde , contrairement à la routine d'après laquelle les vaisseaux venaient passer à Tlle de France la mauvaise saison. Aussi nous le verrons, lorsqu'il aura le commandement en chef, se bien garder de retourner à cette île, et aller passer le mauvais temps qui règne sur les côtes de Goromandel depuis octobre jusqu'aux premiers jours de janvier , à la baie de Trinquemalay ( île de Ceylan ) ou à Achem (île de Sumatra).

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a Notre escadre bien armée peut faire de grandes choses, il ne nous manquera que de la tète et de la confiance, chose assez rare parmi nous. Si nous revenons de rindê sans rien faire, mon parti est pris de m'en aller plustosl que de rester icy six mois dans le port. Je sers pour faire la guerre, et non ma cour aux femmes de llsle de France. Adieu , ma chère amie, je t'embrasse de tout mon cœur : hélas ! quand pourrais-je estre auprès de toy, vivre tranquillement. J'acquiers pour faire des contes.

« M. de Castries m'a écrit sur la Praya, une lettre aussi agréable qu'elle peut Festre sur une affaire qu'il ne connaît que par la relation anglaise.

La cour de Versailles, désirant couvrir de son égide les comptoirs de la République batave , son alliée (1), avait enfin compris que la côte de Goromandel devait être le théâtre des opérations militaires, et que porter la guerre au cœur de l'Inde anglaise, c'était atteindre la source d'oii la Compagnie britannique tirait ses immenses richesses.

Le marquis de Bussy (Bussy l'indien), dont les brillantes qualités et le reflet de la gloire de Dupleix avaient élevé la fortune, fut alors désigné pour com-

(\) A la première nouvelle de la rupture entre l'Angleterre et la Hollande, Sir Edwards Hughes, resté maître de la mer,s'était concerté avec le général Munro, avait forcé Negapatnam à capituler (4 2 novembre) et s'était emparé de Trinquemalay (1 1 janvier.)— En peu de temps, les Hollandais, pris au dépourvu, après une longue paix , perdirent leurs établissements de Surate , de de Sumatra, du Goromandel, du Bengale et Trinquemalay.

Le chiffre des richesses que contenaient ces établissements fut estimé à 40^450,000 florins.

mander les forces qui devaient se réunir à Tlle-de- France.

Malheureusement les divers convois trop faible* * ment escortés, ne purent tous échapper à l'ennemi et atteindre ce point de ralliement.

Déjà le patriotisme du jeune gouverneur de Souillac avait pris les devants en organisant, avec ses ressources coloniales , un corps de 2, 868 hommes, qu'il confia à Duchemin dont le mérite n'était pas à la hauteur d'un commandement aussi difficile.

de^^Sdre ^^. ^ décembre 1 781 , l'escadre française comptant de^rt-iiOTiis ^^ ^^^'^^ (^)' s^PP^^ï'^iMa pour la côte orientale de Ceylan. Sur Y Orient flottait le pavillon amiral d'une armée dont les opérations allaient avoir pour théâtre la région la plus poétique de Tancien monde. D*Orves adopta d'abord, sur les avis de Suffren, la route du Nord et put ainsi, en s'élevant dans cet)e direction, aller chercher les vents d'Ouest qui régnent dans ces parages. Mais bientôt, changeant de route, il courut sur Geyian, au lieu de se diriger vers Madras comme le voulait le commandeur.

Suffren atta- Dans cette traversée,le Héros poursuivit et captura ,

que et prend . , i .n . i ../v

VÂnntbai après un combat court et brillant, un vaisseau de SO, VAnnibal , qui reçut immédiatement un équipage français. Par son capitaine, on apprit l'arrivée prochaine de 5 vaisseaux anglais et de 800 hommes de troupes ; malgré ces nouvelles défavorables, ce premier succès fut regardé par tous nos marins, comme un heureux présage pour la campagne qui s'ouvrait.

(1) Onze vaisseaux , trois frégates, trois corvettes, un brûlot et neuf transports.

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Le 3 février 1782 , d'Orves mourant , remit son commandement à de Suffren , que le roi venait de nommer chef d'escadre (12 janvier 1782). Aussitôt le nouveau chef résolut de reprendre le premier pro- ' jet d'aller surprendre les Anglais sous les murs de Madras.

Profitant avec habileté de la mousson de N.-E., il était parvenu à quelques heures de cette présidence, lorsque les vents sautés brusquement au Sud, et les courants qui remontent la côte de Goromandel, entraînèrent nos vaisseaux à 20 lieues dans le IHotA. Pendant ce temps , l'escadre anglaise revenait tranquillement de Geylan, favorisée par cette même brise que maudissait le commandeur.

M^d'Orves ^^^^ Macartenay, l'habile gouverneur de Madras, s'empressa de ranger les vaisseaux de sir Hughes sous la protection des formidables batteries du fort St-6eorges, jusqu'à l'arrivée du commodore Alms, qui amenait à l'amiral un renfort de 3 vaisseaux et d'un transport armé.

Le jour même où cette division rallia l'escadre anglaise (9 février 1782), le général d'Orves succomba, laissant à de Suffren le poids d'une énorme responsabilité devant un ennemi redoutable. Mais le génie du nouveau chef se trouvait à la hauteur des événements qui allaient se dérouler, et ses dispositions furent prises aussitôt : il répartit les commandements à ses officiers suivant leur rang d'ancienneté, et envoya à Pondichéry, sur la corvette la Diligente, M. de Canaple, lieutenant-colonel, pour se mettre en rapport avec

Hyder-AIy et lui donner avis de son arrivée sur la côte deCoromandel.

Favorisée par le retour de la mousson de N.-E. , l'armée française put reprendre bientôt sa roule, et le 1 4 février, la Fine lygnstia 1 1 vaisseaux anglais mouillés sous les forts de Madras. Le lendemain, tandis que cette frégate envoyait bravement ses volées à une frégate anglaise accourue en reconnaissance, notre escadre, poussée par une brise molle, formait lentement sa ligne de bataille et s'avançait majestueuse et menaçante. Le soleil indien brûlait les ponts, et nos marins épiaient au large les légères ondulations soulevées par un souffle inégal qui venait mourir dans nos grandes voiles. L'espace qui les séparait de Tennemi disparut peu à peu sous cette faible impulsion, et le vaisseau de tête, le Bizarre, finit par arriver à deux portées de canon des Anglais. Aussitôt de Suffren donne Tordre de laisser tomber une ancre, et appelle à son bord tous les capitaines.

L'année Aux approches de Madras, se déroule aux regards aunord de une vaste plage sur laquelle la mer vient se briser, et qui formC; dans un de ses coudes , une rade mal abritée. Au moment du mouillage de nos vaisseaux les flots étaient calmes, et un long cordon d'écume marquait seul la barre de Pattérage ; au loin se dessinaient les hautes vérandas de la ville, la tour du môle, le clocher pointu du temple, et la mâture élancée qui. portait à son faite le pavillon britannique.

La forte position des vaisseaux ennemis, embossés sous la protection des batteries de terre, leur donnait

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un tel avantage sur des bâtiments destinés à combattre sous voiles, que Suffren^ malgré son audace, n'osait rien entreprendre. Il proposa donc d'aviser aux moyens de débarquer les troupes expéditionnaires. Cet avis adopté par Duchemin e( divers capitaines, trouva de Topposition de la part de M. Perrier de Salvert. Le jeune commandant de la Fine alléguait Timpression défavorable qu'une conduite trop réservée causerait aux Indiens, la nécessité d'étonner l'ennemi par un début éclatant, et la possibilité de passer entre la terre et les vaisseaux anglais.

Bien que cette proposition dut lui sourire par sa hardiesse y le commandeur ne voulut point ainsi compromettre son escadre entre deux feux, et, suivant les lois d'une prudente circonspection^ continua à s'avancer dans le Sud.

Vers le soir, la brise fraîchit, et Ton ne fut pas peu surpris de voir l'escadre anglaise lever ses ancres et s'élever au vent. On crut d'abord qu'elle voulait reprendre son premier mouillage, mais le regard infaillible de Suffren ne tarda pas à deviner que sir Hughes voulait suivre et inquiéter nos transports. Aussitôt l'ordre fut signalé au convoi de se couvrir de voiles pour passer entre la terre et nos vaisseaux, tandis que la Fine éclairerait la marche de l'ennemi.

L'escadre, sur deux colonnes, éteignit ses feux et tint le vent sous les huniers ; mais, pendant la nuit, la Pourvoyeuse lasse de protéger nos transports, les perdit de vue, et l'ennemi mal surveillé par M. de Salvert, glissa entre le convoi et nos vaisseaux, tout en courant dans le Sud pour couvrir Trinquemalay.

. Au point du jour, l'amiral ne voyant aucune voile au vent, resta convaincu que l'escadre anglaise n'avait fait que changer de mouillage, et continua sa route, sans se douter que sir Hughes envoyait ses plus fins voiliers pour enlever le convoi français.

Cette erreur fut de courte durée : aux signaux réitérés de la Fine , voiles ennemies dans le Sud 1 de Suffren comprend qu'il fait fausse route, et couvrant de toile la haute mâture de ses vaisseaux , vole au secours du convoi dont les capitaines faisaient merveille pour échapper aux Anglais. Bientôt l'amiral Hughes serré de près, se vit contraint de rappeler ses bâtiments dispersés et de former sa ligne. Il était temps ! plusieurs de nos transports étaient sur le point d'être amarinés.

Combat Pendant lanuit nos mauvais marcheurs rejoignirent \ ,

de Madras , ^. * . • • i • i *

I7fôvrieri782 le Héros; « et au jour je vis les ennemis sous le vent et de l'avant, environ à une lieue et demie. La variété du vent , le calme , la pesanteur de la marche de plusieurs vaisseaux ne m'ont permis de les attaquer qu'à trois heures et demie. » (1 .)

En effet, tandis que les Anglais, traînant leLawris-ton à la remorque , formaient régulièrement leur ligne, le commandeur, mal secondé par une faible brise d'£.-N.-£», et par un temps brumeux, ralliait à grand' peine ses lourds vaisseaux, qui, pendant la nuit, avaient mal compris ses signaux.

Voyant que ses capitaines ne pouvaient parvenir à

(4) Lettre de M. de Suffren. — Archives de la Marine»

Conduite des capitaines

prendre leur poste, il leur signala de former la ligne par rang de vitesse, laissant à chacun d'eux la liberté de combattre suivant son courage et son talent (1).

 trois heures et demie, le Héros placé fièrement en chef de file , essaye ses canons sur VEœeter portant le guidon rouge du commodore King ; mais bientôt de Suffren entrevoit, au milieu de la fumée des premières bordées, le pavillon de commandement de Tamiral anglais ; il laisse Tarrière-garde ennemie eh présence de r Orient, du Sphinw, du Vengeur et du Petit- Annibal, et s'avance à'ia rencontre de son redoutable adversaire.

Depuis la nomination de Sufiren an commandement suprême ^ une sourde jalousie avait amené un grand nombre de capitaines à des actes d'hostilité qu'ils cherchaient à peine à dissimuler. En vain le Héros donna-t-il Tordre à la seconde division, que commandait de Tromelin, d'approcher l'ennemi à portée du

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