‹ Le baiser de l'enchanteresse; evocation en quatre visionsChapitre 12 sur 27 · THÉORIS · texte numérisé non relu

THÉORIS

Non!

THÉANO

Cela m'intéresse, Car moi, je prétends bien, jusqu'à mon dernier jour. Echapper à ce mal ridicule, — l'amour!

{Toutes les courtisanes se mettent à rire^

ARÈTÈ

Moi, je le sais!

THÉANO, riant Parlez, vénérable matrone!

{Toutes les courtisafies se groupent, curieuses, autour d'Arètè.)

ARÈTÈ

Voici! Le lendemain du jour de sa couronne. Le grand homme passa la soirée en ce lieu. Lais, alors, riait de lui: «J'ai fait un vœu, Me disait-elle, il faut que cet homme m'adore,

Qu'il soit si fou de moi que toute l'hellébore

D'Argos ne puisse pas lui rendre la raison!»

Elle fit tout pour l'attirer dans la maison,

Pour captiver son cœur, pour flatter ses caprices...

Lui n'accueillait ses vœux, ses soins, ses sacrifices,

Que par plus de froideur. Elle, piquée au jeu,

S'obstina, s'attacha; lentement, peu à peu,

Il devint le désir unique de son rêve,

Et comme il occupait tout son esprit, sans trêve.

Sans qu'elle s'en doutât, sans qu'elle sût comment,

Le jouet indocile est devenu l'amant

Despotique, acceptant, d'un air superbe et digne,

Que Lais, à genoux, guettant son moindre signe.

N'ait plus d'autre souci, d'autre soin, d'autre espoir,

Que de lui balancer sous le nez l'encensoir!

— Et la morale c'est, qu'elle fut étourdie

De croire que l'amour n'est qu'une comédie.

N'est toujours qu'une comédie, et que l'on peut,

Comme au théâtre, ôter son masque quand l'on veut!

Il ne faut pas tenter le jeune Dieu fantasque!

Il ne veut pas toujours que l'on ôte le masque!

RHODEÏA, éclatant de rire Vénérable Arètè!

THÉANO, riant

Merci de la leçon!

THEORIS

Nous en profiterons!

ARÈTÈ

C'est lui! J'entends le son De la voix du grand homme! Allons! Vite à l'ouvrage! {Elles se remettent à travailler et De'viosthènes qui apparaît a l'entre'e de la maison leur crie gaîment:)

DÉMOSTHÈNES

Quelle ardeur, mes enfants!

THÉORis, coquette

N'est-ce pas! Pour notre, âge.

C'est assez bien!

DÉMOSTHÈNES

Toujours railleuse, Théoris, Et toujours de l'esprit!

THÉORlS

Vous avez mal compris Alors! Car on me dit belle et bête!

DÉMOSTHÈNES

On oublie Les mots de la chanson quand la voix est jolie.

{A ce moment, Laïs sort de la chambre ou elle e'tait

entrée, sans être aperçue par De'mosthènes et pcr The'oris, qui co?itinue à prêter une oreille complaisante aux compliments de son interlocuteur.)

s'efforça?it d'avertir The'oris de la présence de leur maîtresse: Théoris!...

DÉMOSTHÈNES, à Théoris

Un sourire est quelquefois, dit-on, Plus sublime et plus beau qu'un discours de Platon!

LAÏS, d'utie voix sifflante Théoris, ce matin, Hasdroubal, ce vieil homme De Karthage, m'offrit deux talents de vous. Comme Vous ne les valez pas, j'ai dit: Soit! — Emballez Vos hardes! vous partez ce soir!

THÉORIS, prête à pleurer

Ce soir?

LAÏS

Allez!

{The'oris sort suii'ie d'Arètè et de toutes les courtisanes.)

LAÏS

Vous êtes en retard!

DÉMOSTHÈNES

Mais... cette malheureuse Enfant..

LAÏS

Ne plaidez pas!

DÉMOSTHÈNES

C'est une chose affreuse!

L'avoir vendue à ce vieillard!

Ne plaidez pas!

DÉMOSTHÈNES

Vous, si bonne, sacrifier aux instincts bas Et brutaux de ce laid animal...

LAÏS, l'interrompant

Pauvre fille!

D'avoir un défenseur savant, qui s'égosille Quand son silence seul peut la sauver!

DÉMOSTHÈNES, riant

Enfant!

LAÏS, rieuse et coquette Regardez ma tunique, ô défenseur savant!

DÉMOSTHÈNES

Superbe! Merveilleuse! Ah! je plains qui vous aime!

LAÏS

Comment!

DEMOSTHENES

En contemplant ce lumineux poème, Cette splendeur de votre éclatante beauté, Il doit se trouver, lui, bien obscur, à côté!

LAïs, joyeuse Ah! C'est un compliment! Elle vient de Sérique... Un pays très lointain... le seul où l'on fabrique Cette étoffe. On prétend, mensonges puérils! Que ce sont de gros vers qui produisent ces fils! Ces marchands sont menteurs, et la chose est risible... Tous les savants m'ont dit que c'était impossible!

DÉiMOSTHÈNES

En tout cas c'est très beau!

LAÏS

Mais parlez-moi de vous!

Leflr orateur a-t-il encor sauvé ces fous D'Athéniens, depuis hier?

DÉMOSTHÈNES

A l'Assemblée C'est à peine si j'ai dit deux mots...

LAÏS

Et d'emblée, Le peuple, nonobstant l'avis de Phocion,

Changeant d'avis, vota pour votre motion! Ah! vous voyez que si je demeure enfermée Ici, songeant à vous, je suis bien informée Malgré tout!

DÉMOSTHÈNES, riant

Vraiment oui!

LAÏS

Je sais tout! Je vois tout!

Je vous résumerais votre discours d'un bout A l'autre! Voulez-vous?...

DÉMOSTHÈNES

Mais non!... Je ne puis croire.

LAÏS, l'interrompant Ecoutez! Tout d'abord vous avez fait l'histoire Du misérable dont il s'agit: Harpalos, Un Satrape, a volé, pillé, versé des flots De sang, mais Alexandre, apprenant sa conduite, Ordonna qu'on le mît à mort. II prit la fuite; Vint se réfugier ici. — N'est-ce-pas?

DÉMOSTHÈNES

Oui!

LAÏS

Par son luxe et son or le peuple est ébloui; Démosthènes, lui, craint qu'un bon accueil n'excite

Le courroux d'Alexandre et veut que l'on invite Harpalos à quitter, dans un délai très court, La cité de Pallas. — Le peuple est resté sourd Aux cris de Phocion, qui ci-ut devoir prétendre Qu'Athènes ne doit pas redouter Alexandre, Et qu'elle prouverait un méprisable effroi En prévenant ainsi les désirs de ce roi. Vous ai-je bien narré cette page d'histoire?

DÉMOSTHÈNES

Le vote d'aujourd'hui n'est pas une victoire Définitive...

LAÏS, l'interrompant avec vivacité Non! Je sais! Je sais très bien!...

Phocion proposait que l'on fît citoyen Cet Harpalos; mais vous, vous avez dit: «Athènes Ne prend point le rebut des nations lointaines!» Et le peuple a crié que vous aviez raison. Vous avez ajouté, dans la péroraison, Que vous comptez, demain, demander que l'on chasse Cet homme, et tous ont dit: <Nous voterons, oui!»

DÉMOSIUÈNES, riant

Grâce!

Grâce, Laïs! Je vois que vous connaissez tout!

Mais pourquoi restez- vous là, si loin, et debout!

(// est assis. Elle vient s' agenouiller près de lui.)

LAÏS

Oui! C'est vrai! je sais tout! Tout ce qui t'intéresse!

Je voudrais vivre un peu ta vie, et ma tendresse

Partage tes espoirs, s'effraie à tes combats,

Et mon âme te suit et ne te quitte pas!

Mon existence fut utile, fut bénie.

Puisque j'ai pu donner à l'homme de génie.

Qui fut l'honneur d'hier et l'orgueil d'aujourd'hui,

Quelques heures de joie et que je fus pour lui

Comme une coupe où sa lèvre a cherché l'ivresse,

Comme une lyre qui vibra sous sa caresse

Et qui rythma l'essor de son rêve en chantant,

Comme une fleur qu'il a respirée un instant!

DÉMOSTHÈNES

Non! Vous êtes bien mieux qu'une fleur parfumée Ou qu'un vin généreux portant en sa fumée Des songes radieux, l'oubli de tous les maux: Vous êtes la beauté parfaite et dont les mots Ne peuvent exprimer toute la douceur! J'aime Non seulement, en vous, votre corps, ce poème Exquis, ce doux poème au rythme merveilleux, Ou votre front auquel il sied d'être orgueilleux,

J'aime surtout cette âme indépendante et libre Qui, passionnément, se donne toute, et vibre Quand elle voit passer quelque noble idéal, Quand il faut attaquer la laideur ou le mal! Vous n'êtes ni la fleur, ni le vin, ni la lyre, Ni l'extase affolée ou l'enivrant délire, Mais l'amour noble et pur qui rend plus fort!

LAÏS

Merci !

Vous m'aimez donc un peu que vous parlez ainsi? Dites! Vous m'aimez?

DÉMOSTHÈNES

Non! Je vous le dis sans cesse, Laïs! Vous avez mal placé votre tendresse! Le temps est loin, le temps est bien loin où j'aimais! Mon cœur est mort!

LAÏS

Non! Non!

DÉMOSTHÈNES

Il est mort à jamais!

LAÏS, après un instant de silence Hé bien! Tant mieux!

DÉMOSTHÈNES, Surpris Tant mieux?

Oui! quelle que puisse être, L'horreur d'aimer, ô mon amant, et de connaître Qu'on ne peut espérer voir payer de retour Ce cher, ce douloureux, ce misérable amour, Cela vaut mieux que...

{Elle s'arrête he'sitante)

DÉMOSTHÈNES

Quoi? Parlez! Qu'alliez- vous dire?

LAÏS

Je ne sais pas! On voit souvent des gens maudire L'influence que des femmes prirent sur eux... Je ne pourrais vouloir que de vous rendre heureux... Mais... mais vos ennemis... vous en avez, dans l'ombre, Se cachant, pour mener à bien leur oeuvre sombre... S'efibrçant de vous nuire, et par tous les moyens... Les traîtres, les jaloux, les mauvais citoyens... J'ai peur de Phocion...

DÉMOSTHÈNES

C'est un juste!

LAÏS

D'^schine...

DÉMOSTHÈNES

Il est en exil!

Oui! Mais j'ai peur! J'imagine Qu'il avait des amis qui pourraient...

DÉMOSTHÈNES

Hé bien? Quoi?

Pourraient-ils se servir de vous!.,.

LAÏS

Ah!

DÉMOSTHÈNES, surpris

Contre moi?...

LAÏS

Non! — Qui sait cependant!

DÉMOSTHÈNES, Surpris Qui sait?

LAÏS

J'ai peur! je tremble!

Soyons toujours à deux; soyons toujours ensemble! Et puis ne m'aimez pas et prenez garde, et puis J'ai besoin d'oublier des choses, je ne puis, Et je voudrais parfois pouvoir me dire: Il m'aime! Je suis bien malheureuse enfin!

DÉMOSTHÈNES

Toujours ce même Souci mystérieux qui vous rend triste!

LAÏS

Hélas!

Est-ce un secret? Pourquoi ne vous fiez-vous pas A moi? Vous m'avez dit, souvent déjà, qu'^schine Me haïssait, qu'il est dangereux, qu'il machine Des pièges dans la nuit... Parlez! que savez-vous?

LAÏS, après un instant d'hésitation Je ne sais rien! Ce sont des pressentiments fous! Des craintes sans raisons! Pourtant prenez bien garde! Défiez-vous de moi, de tous! Il me regarde Comme s'il avait peur que je n'aie un couteau Caché dans mon péplos. Otez votre manteau. Mon amour, je suis folle! Et puis soyez sans crainte: Je vous défendrai bien, et nul à mon étreinte Ne viendra...

(Au ce moment, venant de la porte d'entrée de la maison, un esclave — demi nu dans ufie courte tunique brune — s'avance vers sa maîtresse :)

LAÏS, s' interrompant, lui demande Que veux-tu?

l'esclave

C'est un vieillard qui...

(Laïs lui jette sa bourse et lui fait signe de se retirer^

Nonl Il voudrait vous parler, dit-il.

LAÏS

Quel est son nom?

l'esclave Son nom se trouve écrit sur ces tablettes closes.

LAÏS, lisant, laisse e'chapper un cri involontaire Ah!

DÉMOSTHÈNES

Vous pâlissez!

LAÏS

Non! — Vous trouverez les choses Qu'il faut pour vous orner et pour vous parfumer Avant le souper... là...

{Elle montre la salle de gauche.)

DÉMOSTHÈNES

Mais... puis-je m'informer?...

LAÏS

Ce n'est rien! Le souper sera prêt dans une heure... Des affaires d'argent!... Regardez ma demeure Comme la vôtre...

{Demosthènes sort.)

LAïs, à l'esclave Allons! Vite! L'homme!...

l'esclave

n est là.

(// sort et revient un instant après suivi d' ./Eschine.

Celui-ci est drape' dans un grand manteau. Une

longue barbe blanche postiche cache une partie de

son znsage. Sur un geste de sa maîtresse, l'esclave

s'éloigne^

Vous ici! Vous risquez votre tête!

y€:scHiNE, après un instant de silence Trella, Votre chère Trella se porte bien!

LAÏS, d'une voix étouffée

Ma fille!

iESCHINE

Oui! Vous vous ressemblez beaucoup. Elle est gentille! Elle a votre sourire et votre front aussL Et vos yeux! C'est frappant...

LAÏS

Si l'on vous trouve ici C'est la mort pour vous!

^SCHINE, indifférent Oui!

LAÏS

La loi qui vous exile Le dit!

vESCHINE

Formellement! — C'est une enfant docile Et douce. Elle obéit au moindre signe...

LAÏS

On dit Que l'on peut vous tuer sur l'heure...

iîlSCHINE

Elle grandit 1

LAÏS

Les têtes d'exilés qui rentrent en Attique Sont mises à prix!

iESCHINE

Oui! Pas cher! La République Aurait pu se montrer moins chiche à leur égard!

LAÏS

J'ai peur que quelqu'un n'entre!

vESCHIhfE

Elle a votre regard, Laïs!

LAÏS

Remettez donc ce déguisement!

.(ESCHINE, indifférent

Elle A votre voix!

LAÏS, se tournant vers une porte derrière laquelle il lui a semble' entendre du bruit Ah! Dieux!

yESCHINE

Elle deviendra belle Comme vous!

On pourrait entrer, je vous le dis!

ESCHINE

Vous me parliez plus d'elle, et moins de moi, jadis! Lui porteriez-vous donc un intérêt moins tendre?... Je vous écoute!... Hé bien?...

LAÏS, sans empressement

Vous venez me la rendre?

Dites!

iESCHINE

Cela dépend de vous entièrement!

L'esclave qu'il me faut est-il ici?

LAÏS

Comment?

Quel esclave?

iESCHINE

Avez- vous tenu votre parole?

Vous m'avez dit — souvenez-vous! — sur l'Acropole: «Voulez-vous échanger l'enfant?» J'ai répondu: «Donnez-moi tel esclave, il vous sera rendu!»

LAÏS

Mais... cet esclave.

yESCHINE

Oui! Cet esclave, on le nomme Démosthènes!

LAÏS, avec désespoir et de'couragement Hé bien?...

iESCHlNE

Il vous aime, cet homme.

Laissez-moi diriger votre ascendant sur lui. Je ne demande rien de plus!

LAÏS

Mais aujourd'hui, Mais à l'instant, il me répétait, ici même, Que je ne lui suis rien! Ce n'est pas moi qu'il aime!

C'est la Ville avant tout... Je n'ai pas d'ascendant Sur lui, je vous assure!

yESCHINE

11 faudra cependant Obtenir, dès ce soir, ce que je vais vous dire.

LAÏS, d'une voix sourde Non!

^SCHINE

Ne dites pas non! Vous pourriez vous maudire D'avoir parlé sans réfléchir!

LAÏS

Je ne puis rien!

iESCHINE

Voici donc: Harpalos, Satrape assyrien, Veut obtenir le droit de séjour dans Athènes.

LAÏS

Le peuple a refusé!

iESCHINE

Je veux que Démosthènes Parle demain en sa faveur.

LAÏS

Il ne peut pas!

C'est impossible!

^SCHINE

Et VOUS, VOUS tiendrez dans vos bras Votre fille!

LAÏS

Il ne peut changer d'avis si vite, Sans raison!

(ESCHINE

Vous serez sa raison! — La petite Me disait ce matin, dans un naïf élan: «Je vous aime de me ramener à maman!»

LAÏS

Taisez-vous!

iESCHINE

Chaque soir, elle fait sa prière Aux Dieux, pour vous. Elle est au port, dans ma trière.

LAÏS

Ah! vous êtes un monstre!

JESCiUîiE

Est-ce convenu?

LAÏS

Non!

C'est impossible! Il ne voudra point! Par le nom De Zeus, par Déméter, iî^schine, je vous jure Qu'il ne consentira jamais!

iESCHINE

C'est un parjure, Car il consentira, je vous l'affirme, moi. Si vous voulez... et vous devez vouloir!

(// s'est approché d'elle, et il la fixe avec une énergique dureté. Elle détourne la tête, reste un instant silencieuse, puis regarde jEschine en dessous. Un grand changement s'opère en elle. On voit que ses craintes se sont évanouies. Elle dit très lentement, d'une voix qui n'exprime plus ni colère ni crainte^

LAÏS

Pourquoi

Dois-je vouloir?

iESCHiNE, surpris Pourquoi? Mais parce que j'emmène Votre fille, avec moi, dans la terre lointaine, Où, si vous refusez, j'irai m'enfouir.

LAÏS, avec ironie

Ah!

iESCHINE

Oui! Mais je ne crains rien! Laïs réfléchira!

LAÏS, avec ironie Certe!

iESCHINE

Elle n'ira pas, pour pareille vétille...

LAïs, l'interrompant C'en est une, en effet!...

iESCHINE

...sacrifier sa fille!

LAÏS

Non, sans doute!

«SCHINE

Est-ce dit?

LAÏS

Mais comment comptez-vous Perdre votre ennemi par ce moyen?...

iESCHINE

Oh! tous Mes plans sont faits!

LAÏS

Comment?

VESCHINE

Remplissez votre rôle, Et vous verrez! Pour moi, je tiendrai ma parole. Vous m'écrirez un mot, au port, chez Ménalcas, Pour m'avertir qu'il a consenti.

LAÏS

Mais, au cas, Probable, où je n'aurais qu'un refus à transmettre?

ES CHINE

Vous ne me verrez plus, Laïs! je ferai mettre A la voile et demain nous serons loin du port!

LAÏS

Vraiment! Vous serez loin! Oh! Vous êtes très fort, -^schine, et vous n'avez oublié qu'une chose, Une chose sans importance, je suppose, Une chose minime, une chose dont il Vaut à peine que l'on s'entretienne, ô subtil Rival des plus subtils machinateurs de trappes! Ce bon ^schine! D faut parler pour vos satrapes! Il faut nous compromettre! Il faut tendre le flanc A je ne sais quel coup sournois, mais accablant! Je ne comprends pas bien tout votre stratagème, Mais vous me rappelez l'excellent Polyphème, D'Homère, ce géant stupide qu'Odysseus Le petit, le chétif, le faible, aidé par Zeus Qui hait la lâcheté, la force laide et brute, Tint cloué sur le sol, vaincu, vaincu sans lutte, Hurlant en vain sous la pointe de son épieu! Je le crois, je le crois, ^>schine, il est un Dieu

Qui s'est joué de vous, qui maintenant ricane

De vous voir dans ma main frêle de courtisane,

Dans cette main débile et teinte de carmin!

Car vous n'y songez pas, vous êtes dans ma main!

Un mot, on vous saisit, un seul mot, on vous livre,

Rien qu'un seul mot, vous n'avez plus une heure à vivre 1

iESCHINE

Quel triomphe! Et pourtant vous disiez le hair. Cet homme! Vous devez toujours mentir, trahir, Vous autres femmes!

LAÏS

Non! C'est toi! toi seul! le traître!

Je lui reste fidèle, à lui, mon roi, mon maître. Mon héros, et je vais, toi, dans l'ombre rampant, Lâche et furtif, t'écraser comme un vil serpent!

iïSCHiNE, dédaigneux Vous empruntez à votre amant son plus grand style, Pauvre femme!

[Lui saisissant le bras avec violence.) Écoutez! là, sous le péristyle.

Des amis dévoués m'attendent; un seul cri. Ils gagnent mon vaisseau qui n'a point atterri, Et — vous savez sur qui? — ma mort sera vengée.

LAïs, défaillante Lâche !

iESCHINE

Je gagnerai la partie engagée Malgré vous, malgré tous! Ne me trahissez pas! Je vous le jure, rien n'arrêterait mon bras. Et vous m'obéirez ou bien... C'est compris!

Lâche!

.«s CHINE

Un mot encor! Pour vous faciliter la tâche, On doit vous apporter un vase de grand prix, De la part d'Harpalos. Nul ne sera surpris, — Bien qu'on sache Laïs très désintéressée! — Qu'un semblable présent ne l'ait influencée! Voilà votre leçon! Songez à votre enfant! Sa vie est dans vos mains!

(// sort)

LAÏS, demeurée seule, s' abandonne à son de'sespoir Ah! Il fait étouffant!

De l'air! de l'air! La nuit est de flamme, et l'air brûle! {^Allant tomber au pied de la statue d' Aphrodite dont elle eritoure de ses bras le piédestal.) Aphrodite! Aidez-moi! Je fus une incrédule!

Je me suis dit souvent que vous n'existiez pas! Pardonnez-moi! Pardon! Je tends vers vous les bras, Déesse! Écoutez-moi! Pardonnez à l'impie! Si je vous offensai quelquefois, je l'expie Cruellement! Je m'humilie! Ayez pitié!

Ne me poursuivez pas de votre inimitié! Vous existez! Je crois en vous!... J'ai foi! Les prêtres Ont bien raison! Les Dieux sont les souverains maîtres... Et je veux vous donner mes flambeaux d'or, je veux Dans votre temple aller suspendre mes cheveux! Déesse, en votre honneur que faut-il que je fasse? J'ai confiance en vous! Vous me sauverez! Grâce!

ij^' esclave qui a annonce' JEschiue reparaît et s'incline en silence^

LAÏS

Parle !

l'esclave

Deux serviteurs d'Harpalos.

LAÏS

Ah! c'est bien!

Qu'ils entrent!

(^L'esclave sort et revient suivi par l' Intendant et un serviteur d'Harpalos. Ceux-ci sont ve'tus du calasiris, coiffés de la mit/ira. Ils portent la barbe frisée à la mode persique. — Le serviteur tient

dans ses bras un grand vase en or ciselé, incrusté de pierres précieuses, et l' Inte7idatit porte un bloc de lapis-lazuli qui sert de socle.)

l'intendant Notre maître, ayant appris combien La puissance que ta beauté te donne est grande, Se permet de t'offrir ce présent, et demande Humblement ton appui.

LAïs, parlant avec un effort pénible

Ce travail est très beau...

l'intendant Ce krater est en or!

LAÏS

C'est un royal cadeau!...

l'intendant Le seul métal en vaut dix talents!...

LAÏS

C'est énorme!

l'intendant

La valeur de ce vase est surtout dans la forme,

Car il fut modelé jadis par Phidias...

On y voit Apollon écorchant Marsyas...

Un morceau de lapis — unique — sert de base.

LAÏS, incapable de se cojitenir plus longtemps, r interrompt du geste Vous direz... que j'accepte... avec plaisir, ce vase! {Ils sortent, et après un instant De'mosthènes entre^

DÉMOSTHÈNES, apercevant le vase s'écrie Le beau vase!

LAÏS

Oui!...

DÉMOSTHÈNES

Superbe !

LAÏS

Il est... très précieux!

DÉMOSTHÈNES

Quel air triste! Pourquoi ces larmes dans vos yeux? Laïs, répondez-moi! Vous êtes toute pâle.

LAÏS, he'sitante Ce beau vase... incrusté d'émeraude et d'opale, M'a tentée et j'ai cru... pouvoir l'accepter...

DÉMOSTHÈNES, très amer

Oui!...

Je sais qu'un œil de femme est toujours ébloui

Par ces cailloux brillants et par ce métal jaune!

Puis... c'est une œuvre d'art! Apollon vit! Le Faune

Semble prêt à crier sous le couteau du Dieu! Je suppose que je suis de trop en ce lieu? Que votre généreux amant, près de la porte Attend, pour se jeter à vos pieds, que je sorte?... Je ne le ferai pas attendre plus longtemps! Adieu !

LAÏS

Vous! Vous jaloux!

DÉMOSTHÈNES

Après vos éclatants Serments d'amour, après vos discours, vos emphases, Ce changement si prompt, si net, sans périphrases, Je dois vous l'avouer, me laisse un peu surpris! Pas trop! Ce krater vaut vingt talents! C'est un prix Considérable! On peut trouver, sans fausse honte. Qu'un amour d'honnête homme, en faisant bien le compte. Ne vaut pas tant d'argent, Laïs!

LAÏS

Insulte-moi!

C'est bien! Je ne dis rien! Jamais plus doux émoi N'emplit mon cœur! Jamais ivresse plus divine! Tu m'as menti! Je vois! Je comprends! Je devine! On n'est jaloux que quand on aime! On n'est jaloux Que quand on veut garder pour soi, pour soi seul, tous

Les battements d'un cœur, tout l'être que l'on aime! Insulte et frappe-moi! J'adore ton front blême, Et tes sourcils froncés, et ta voix dure, et ton Regard mauvais, et ta lèvre amère, et ce ton Dédaigneux, soulignant ta parole méchante... Tout cela c'est l'amour qui rayonne et qui chante!

DÉMOSTHÈNES, la Serrant centre lui Hé bien, oui! Oui! C'est vrai! Je t'aime! J'ai menti! Je t'adore depuis longtemps! Quand j'ai senti Cet amour qui prenait toute ma vie et toute Mon âme, j'ai voulu te le cacher! Écoute: Je craignais, j'avais peur qu'en me connaissant mieux Ton cœur ne se lassât de moi; peur que tes yeux, Lorsqu'ils auraient percé le secret de mon rêve. Tes beaux yeux inconstants qui demandent sans trêve Un spectacle nouveau, ne fixassent ailleurs Leurs regards pour chercher d'autres amants meilleurs! Je t'aime! J'ai menti! Ma froideur était feinte, Et c'était la terreur de te perdre, la crainte De ne plus te sentir dans mes bras, sur mon cœur! Ah! ton sourire était depuis longtemps vainqueur! Depuis longtemps je n'ai plus que toi dans ma vie! Partout, à chaque instant, ton âme m'a suivie... Au i'nyx, sur l'Agora, quand l'orage grondait,

lOO

Une voix dans mon cœur, s'élevait, répondait, Me murmurait tout bas des paroles sublimes, Une main me guidait, m'entraînait vers des cimes Que nul n'avait osé contempler avant moi, Et j'allais, et je triomphais, et c'était toi!

LAÏS

Nous allons être heureux! Oh! Quelle immense joie! Tu viendras plus souvent! Il faut que je te voie Toujours!

{Ils sont dans les bras l'un de l'autre)}

dÉmosthÈnt:s, montrant le vase Tu renverras cela?,..

LAÏS

Non!

DÉMOSTHÈNES, SUTprîS

Non?... Comment?

LAÏS

C'est toi qui m'as donné ce krater, mon amant!

DÉMOSTHÈNES

Moi!

LAÏS

C'est toi! C'est toi seul! Ce vase magnifique Me vient de toi!

loi

DEMOSTHENES

Je ne comprends pas!

LAÏS

Je m'explique!

C'est d'Harpalos, l'Assyrien, que ce présent Me vient Ce malheureux m'intéresse à présent! Je ne m'occuperai jamais de ces histoires, Que pour vous admirer, applaudir vos victoires, Ou souffrir avec vous de vos défaites... mais Une seule fois, en passant! je me permets D'exprimer un désir: sauvez ce misérable Que le courroux du roi le plus puissant accable!

C'est un vil criminel!

LAÏS

On dit qu'il se repent!

DÉMOSTHÈNES

Insensé qui recueille et guérit le serpent!... Ce serait exposer la Ville à de certaines Calamités!

LAÏS, caressante Je veuxJ

DÉMOSTHÈNES

Non! C'est trahir Athènes!

LAÏS

Sois clément!

DÉMOSTHÈNES

Je ne puis!

LAÏS

Sois généreux! Sois bon!

DÉMOSTHÈNES

Au détriment de ceux que je dois guider!... Non!

LAÏS, caressante Je vous ai dit: «Je veux!» — Mon cher lion farouche! «Je veux!» Ce grand mot-là sonne mal dans ma bouche! Mais je tiens tant à ce beau vase! Il me le faut! Défendez Harpalos demain, je dis très haut Que c'est ma volonté, vous l'entendez! Expresse! Je veux!

DÉMOSTHÈNES

Vous pouvez tout, Laïs, et ma tendresse Souffre profondément de rien vous refuser, Mais vous n'en voudrez pas, je suis sûr, abuser, Pour me déshonorer, pour vouloir que je fasse Une infamie, une action perfide et basse!

LAÏS

Une infamie?...

DEMOSTHENES

Hélas! je dois bien lui donner Son véritable nom!

LAÏS

II faut me pardonner!

Je n'avais pas compris!...

DÉMOSTHÈNES

Ce peuple nous confie A nous, ses conseillers, son honneur et sa vie; Trahir sa confiance, abuser de sa foi.

C'est commettre, — ma pauvre enfant, pardonne-moi ! — Une action infâme entre les plus infâmes!

LAÏS

Je n'avais pas compris! C'est vrai! Nous autres femmes, Nous ne comprenons pas ces choses-là! C'est bien! Fais ce que tu voudras, — je ne demande rien!

Ma chère amour! S'il faut que je te sacrifie. Pour de bonnes raisons, tout, jusques à ma vie. Je n'hésiterai pasj mais ici... pour si peu!...

LAÏS

Comment! ta vie aussi peut être mise en jeu?

DEMOSTHENES

Oui! Je n'y songeais point d'abord... La chose est claire! Le peuple se verrait trahi. Dans sa colère, Il serait implacable et féroce! Je crois Que le traître encourrait le barathre ou la croix! Ils aiment à crier qu'on est vendu, qu'on paie Leurs orateurs!... Leur âme est sans cesse occupée De ce danger de mort qu'ils sentent sur leurs pas... Mais dont ils parlent tant, parce qu'ils n'y croient pas! (Au dehors une voix d'enfant fait entendre quelques gémissements^

LAÏS, tressaillant Qu'est-ce?

DÉMOSTHÈNES, riant de son émoi Rien!... Des enfants jouaient, là... L'un d'eux crie...

LAÏS, se jetant à son cou Mon bien-aimé! Mon bien-aimé! Je vous en prie! Quoi qu'il puisse advenir, défendez Harpalos! Par grâce! par pitié!

DÉMOSTHÈNES, surpris

Des larmes! des sanglots!

LAÏS

Non! Ce n'est point cela! Ce n'est point pour ce vase!

Ton reproche muet me déchire et m'écrase!

Mais j'ai d'autres motifs, que tu sauras plus tard!

Je ne puis m'expliquer! Lis-les dans mon regard!

Je te demande plus que de trahir la ville,

Que de commettre une action infâme et vile,

Je te demande... — Oui! j'aimerais mieux mourir! —

Je te demande de t'exposer, de courir

Un grand danger et d'affronter toute une sombre

Phalange d'ennemis qui te guettent dans l'ombre...

Et je le sais! Et je te montre le chemin

Qui te conduit vers eux, vers l'endroit où leur main.

Pour te perdre, entends-tu, vient de creuser un gouffre!

Et je dois bien le faire! Et je dois!... Et je souffre

Plus que le plus damné des damnés de l'Hadès!...

dÉmosthÈnes, la serrant contre lui Hé bien! Puisque tu veux! Puisque tu veux, après Tout ce que je t'ai dit! Puisque tu veux, mon âme, Mon amour! je ferai cette action infâme. Je commettrai ce crime abject — puisque tu veux! Reste ainsi! Laisse-moi caresser tes cheveux! Laisse-moi regarder dans ton âme profonde! Tes yeux sont clairs! Tes yeux sont transparents! Et l'onde Du Képhisos n'est pas plus limpide, Laïs! Tu fais ce que tu veux de moi! Je t'obéis!

io6

C'est la honte et l'exil, la mort et la ruine, C'est bien! Puisque tel est ton désir, je m'incline! Je serai criminel puisque tel est ton vœu. Me Beauté Créatrice et féconde! Mon Dieu! Je suis heureux d'aller, puisque ta main me guide, Vers le gouffre caché, vers le piège perfide. Combattre, m'exposer, souffrir, mourir pour toi! Et maintenant ne pleure plus, et souris-moi!

Et cette vision s'efface sur le spectacle de deux amants enlacés, que l'on devine profondément oublieux de tout ce qui n'est pas leur étreinte.

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