SUZANNE D A IJ NON
Il hésita.
— Je viens quelquefois voir une amie qui demeure non loin de voire maison, dit-il enfin. On a inspiré, sur mon compte, à son mari, des soupçons fort injustes, de sorte que je ne puis lui faire visite que secrètement. Ce soir, il est arrivé à Pimproviste, pendant que nous causions ensemble. J’ai dû fuir. Au moment où je franchissais le mur, il a fait feu sur moi. Je suis tombé, mais, par bonheur, c’était une terre labourée. Je suis resté quelques minutes sans connaissance, je ne sais combien. Pendant ce temps, il a sans doute couru au poste de la troupe, car, au moment où je commençais à revenir à moi, j’ai entendu résonner des fusils. Voyant qu’on allait se mettre à ma recherche, j’ai pris la fuite. Comment ai-je fait pour franchir les murs que j’ai escaladés? je n’en sais rien ; mais je suis arrivé ici à travers deux ou trois jardins. Sentant qu’il me serait bientôt impossible de continuer, j’ai fait un dernier
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effort et j’ai escaladé ce treillage placé sous votre fenêtre...
— Je ne puis cependant vous garder ici, dit madame Daunon, dont le cœur palpitant trahissait l’agitation. Si l’on vous y trouvait...
— Je suis à vos ordres, madame, reprit tristement le jeune homme. S’il ne s’agissait que de ma vie, croyez bien que je vous aurais déjà délivrée de ma présence. Mais il est une autre vie plus précieuse que la mienne, qui se trouve aussi exposée. Le mari ne me connaît pas. Ce soir même, il n’a pu voir ma figure.
Si je réussis à lui échapper, il se persuadera qu’il a tiré sur quelque maraudeur, quelque voleur de fruits. Si, au contraire, il parvient à mettre la main sur moi, tout s'éclaircira. C’est un étranger, un ancien militaire, un homme jaloux et violent..., il la tuera.
— Vous l’aimez Lien, cette amie? dit-elle, emportée par une de ces pensées inexplicables qui traversent quelquefois le cœur des
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femmes, et qu'elles-mêmes ne pourraient analyser.
Il hésita.
— Je donnerais ma vie pour la sauver, répondit-il enfin d’une voix à la fois vibrante et contenue, qui fit passer un frisson dans les veines de la jeune femme.
— Que dois-je faire? se demanda-t-elle.
Au même instant, on sonna à la porte d’entrée qui donnait du côté opposé au jardin.
— Les voilà ! dit le jeune homme; ma vie est entre vos mains, madame...
— Mais s’ils vous ont vu pénétrer dans le jardin ?... dit Suzanne; s’ils veulent entrer et visiter la maison ?
— Ils n’en ont pas le droit, répondit l’inconnu. Il faut qu’un magistrat les accompagne.
— Mais enfin, monsieur, reprit Suzanne, qui me garantit... ?
Il ouvrit son portefeuille, en retira une carte
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de visite et la présenta à madame Daunon, qui la prit machinalement.
— Je m’appelle Roger de Maubert, dit-il avec tristesse. Mon nom est le. seul renseignement que je puisse ajouter à ceux que je viens de vous donner. *
— Vous êtes le frère de madame de Vérian?
s’écria Suzanne.
— Oui, madame. Vous connaissez Léopoldine?
— Nous avons été élevées ensemble au couvent des Oiseaux, monsieur. Je n’oublierai jamais combien elle a été bonne pour moi. Je me souviens qu’elle me parlait souvent de son frère Roger...
Madame Daunon fut interrompue par un tapage épouvantable. On carillonnait à briser la sonnette, et de violents coups de pied faisaient retentir la porte.
— Us sont capables d’entrer de force, murmura M. de Maubert.
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En ce moment, en effet, des pas précipités retentirent dans le corridor.
— Ils auront passé par la fenêtre du rez-dechaussée ! s’écria Suzanne. Je^cours au-devant d’eux. Cachez-vous ici, monsieur, ajouta-t-elle en désignant à M. de Maubert un petit cabinet de toilette aux portemanteaux duquel M. Daunon suspendait ses vêtements.
Tandis que Roger lui obéissait, la jeune femme descendit précipitamment. Arrivée à moitié de l’escalier, elle se trouva en face d’un homme qui montait un pistolet d’une main et une épée de l’autre. Deux soldats le suivaient d’un air assez embarrassé. Ils sentaient vaguement que cette violation de domicile pouvait bien être en dehors de la légalité.
Un d’eux portait un fallût.
— Que voulez-vous, monsieur ? demanda madame Daunon, en barrant le passage à l’individu qui se permettait d’envahir ainsi sa maison.
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— Je cherche un misérable que j’ai surpris dans mon jardin. Il doit s’être réfugié chez vous, répondit l’inconnu, qui semblait en proie à la plus violente exaspération.
— Il n’y a ici aucun étranger, fil madame Daunon en essayant de raffermir sa voix, qui tremblait.
Aiyieu de répondre, l’inconnu prit Suzanne par la taille, la posa de côté sans lui faire aucun mal, et monta d’un bond au premier étage.
— C’est ma chambre, monsieur! lui cria madame Daunon, qui le vit mettre la main sur la poignée de la porte de l'appartement où elle avait laissé M. de Maubert.
— Commençons par voir ailleurs, dit l’étranger en élevant la lanterne qu'il avait prise au soldat, afin de se rendre compte de la distribution des appartements.
La maison n’ayant que le rez-de-chaussée, un étage et trois mansardes, elle fut bientôt visitée de fond en comble, en dépit des protestations
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de madame Daunon. Naturellement, on ne trouva rien. Exaspéré par le mauvais résultat de ses recherches, l’inconnu avait l’air d’un fou furieux. Il grinçait des dents et se donnait des coups de poing sur la tête à se briser le crâne. Il fut sur le point de passer devant la chambre de Suzanne sans y pénétrer; mais la jalousie l’emporta et il se précipita dans l’appartement.
Une sueur froide couvrit le front de madame Daunon.
Au même instant, un individu en robe de chambre et en pantoufles sortit du cabinet de toilette et s’avança au-devant de l’inconnu.
Suzanne crut un moment que c’était son mari et fît un mouvement pour courir à lui ; mais elle reconnut bientôt M. de Maubert, qui s’était affublé des vêtements de M. Daunon. Pour compléter l’illusion, il avait coupé sa barbe et saupoudré sa chevelure avec de la poudre de riz, ce qui lui donnait l’air d’avoir des cheveux gris, autant du moins qu’on pouvait s’en apercevoir.
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car un madras lui enveloppait la tête jusqu’aux oreilles.
— Que se passe-t-il donc ? demanda M. de Maubert d’une voix ferme. De quel droit se permet-on de violer ainsi le domicile d’un honnête citoyen ?
— Monsieur, s’écria l'inconnu, je vous demande mille pardons ; mais je vais vous expliquer...
— Je ne veux aucune explication, répondit Maubert avec humeur. Chacun est maître chez soi, et je vous prie de sortir immédiatement. Quant à vous, messieurs, continua-t-il en s’adressant aux deux soldats qui, comme le caporal « de la payse, » auraient bien voulu ne pas être dans' leur position, j’en référerai demain à votre chef. Nous verrons depuis quand votre consigne vous permet d’entrer de vive force dans une maison, sans l’assistance d’un magistrat.
— Pardon, excuse, monsieur, répondit un
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des militaires, je sais bien que nous avons eu tort; mais c’est la faute de ce monsieur, qui nous a entraînés. Vu que c’était un ancien militaire, nous avons cru... Nous allons nous en retourner. Si ça avait été un malfaiteur, vous comprenez bien que c’était de notre dev.oir de prêter main-forte... car, sans cela... Enfin, en vous renouvelant nos excuses, monsieur, nous partons.
— Alors, retirez-vous immédiatement, reprit Roger, et je consens à ne pas porter plainte.
— Monsieur, dit l’inconnu dont la voix tremblait encore de fureur, puisque vous êtes marié, vous devez comprendre ma position. Je me nomme Carlo Palazzi. J’ai servi comme lieutenant dans la légion étrangère. Aujourd’hui, comme je sortais du café où je vais d’habitude, avant la représentation du Théâtre-Italien, où j’ai mes entrées, on m’a remis une lettre anonyme qui m’apprenait que, tous les soirs, un jeune homme pénétrait chez moi dès que j’étais
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absent. Je prends une voiture et des armes, et j’accours. Comme je traversais la cour, j’aperçois, dans l’obscurité, une forme humaine qui escaladait le mur du jardin. Je tire... Je suis sûr de l’avoir blessé. Je cours au poste pour chercher du renfort... Nous avons suivi ses traces jusqu’ici. Un paysan, que nous avons rencontré et qui venait en sens contraire, nous a dit qu’il n'avait vu passer personne. Votre maison étant la dernière, il nous a semblé que l’homme que nous poursuivions n’avait pu se réfugier qu’ici ; de sorte que...
— Monsieur, interrompit madame Daunon, la ruelle a deux issues. A travers la haie que vous avez longée pour venir jusqu’ici, se trouve un passage qui donne sur un sentier, et ce sentier se perd dans la campagne.
— Malédiction ! s’écria l’Italien , il se sera sauvé par là. Pardonnez-moi, monsieur et madame..., je suis confus de mon indiscrétion; mais mettez- vous à ma place...
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Tout en parlant, il reculait devant M. de Maubert, qui lui ferma la porte au nez. II fit un geste de colère et se décida enfin à descendre l’escalier. Au même instant, un bruit de voix s’éleva du côté de la porte d’entrée. Les soldats qui étaient restés en dehors, parurent, quelques minutes après, conduisant un homme qu’ils venaient d’arrêter. Palazzi s’élança vers le pauvre diable, qui n’était autre que M. Daunon.
Heureusement pour lui, le mari de Suzanne était loin d’avoir l’extérieur d’un don Juan. Ses petites jambes grêles et mal tournées semblaient fort contrariées d’avoir à porter son gros ventre, que dessinait un gilet de soie noire assez peu de mise à cette époque. Ses visites aux travaux qu’il dirigeait avaient beaucoup chagriné son pantalon de coutil et son paletot de lasting noir.
Le chapeau qui couvrait son crâne dénudé n’était pas non plus de la première fraîcheur. Son teint, blafard d’habitude, était devenu
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blême par la frayeur et par la colère, et ses petits yeux roulaient sous l’arc à peine indiqué de ses sourcils, comme ceux d’un écureuil qui fait tourner son moulin.
— Voilà probablement votre homme, dit le caporal en poussant Daunon devant le mari en fureur.
— C’est impossible, dit ce dernier après avoir jeté un rapide coup d’œil sur Daunon...; ou bien, alors, ce serait un malfaiteur... et non pas un amant, murmura-t-il en examinant de nouveau l’architecte, qui le regardait d’un air ébahi.
— Qu’est-ce que tout cela signifie? s’écria
enfin Daunon. Pourquoi se permet-on de m’arrêter ? Que fait tout ce monde chez moi, à cette heure? , i
— Vous demeurez ici? interrompit l’Italien avec méfiance.
— Oui, monsieur, et je trouve...
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— Alors, pourquoi vous sauviez-vous lorsque je vous ai arrêté? demanda le caporal.
M. Daunon hésita.
La vérité était qu’en entrant chez lui, l’architecte avait aperçu deux ou trois personnes en embuscade autour de la maison. Trouvant ensuite la porte ouverte et entendant le bruit d’une altercation, il s’était laissé aller à un sentiment de frayeur et d’égoïsme tout à fait dans son caractère. Au lieu de se précipiter au secours de sa femme , il avait prudemment fait volte-face pour courir au poste demander du renfort. C’est à ce moment qu’il avait été découvert et arrêté par les soldats restés en sentinelle au dehors. Pour répondre à la question
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du caporal, il fallait avouer sa poltronnerie, et la chose embarrassait le digne homme.
— Dame, répondit-il enfin, j’ai cru qu’on dévalisait ma maison.
— Et vous n’avez pas voulu déranger les voleurs! reprit le caporal. C’est très-délicat de votre part, mon cher monsieur; mais vous aurez de la peine à nous le persuader.
— Il y a donc deux locataires dans cette maison? demanda l’Italien.
— Non, monsieur, répondit Daunon; j’en suis le seul habitant.
— Tiens, dit Palazzi, il y a cependant une }■
dame qui prétend...
— C’est ma femme, pardieu !
— Elle a donc deux maris, alors ? répondit Palazzi.
— Comment! s’écria Daunon, deux maris?
— Demandez-le-lui plutôt, dit l’Italien en ouvrant la porte de la chambre.
M. Daunon s’élança dans l’appartement. Il
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resta stupéfait en apercevant un individu, qu’il voyait pour la première fois de sa vie, installé dans son fauteuil, vêtu de sa robe de chambre et chaussé de ses pantoufles.
— Quel est cet homme ? s’écria-t-il en s’é-
lançant vers son Sosie inconnu.
— Que veut cet individu ? demanda de son côté M. de Maubert d’un air surpris.
— Il prétend que cette maison lui appartient, dit Tltalien.
— Il l’a peut-être achetée tout récemment à mon propriétaire, répondit tranquillement M. de Maubert.
— Comment? répondit Daunon furieux, c’est moi qui suis locataire, seul locataire et seul habitant de cette maison ; et ma femme, que voilà, ne me démentira pas, je suppose?
Maubert haussa doucement les épaules et posa le doigt sur son front en regardant alternativement M. Daunon etM. Palazzi.
— Cet individu a quelque chose de dérangé
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dans la cervelle, disait fort clairement la pantomime du jeune homme.
— Voyons, madame, demanda l’Italien, lequel de ces deux hommes est votre mari ?
Suzanne était désormais trop engagée pour reculer. Elle avait fait son possible pour glisser quelques mots à son mari, mais l’Italien l’en avait constamment empêchée. Elle baissa les yeux pour ne pas rencontrer le regard foudroyant de M. Daunon, et fit un effort surhumain pour raffermir sa voix.
— C’est monsieur, dit-elle en désignant M. de Maubert.
— Comment ! s’écria Daunon en bondissant de colère, je ne suis pas votre mari ?
— Non certainement , répondit la pauvre femme, qui tremblait de tous ses membres.
— Que suis-je donc alors? reprit Daunon, qui commençait à se demander s’il n’était pas le jouet de quelque mauvais rêve.