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non n’eut pas le courage d’y résisier. Sans avoir le temps de se rendre compte de son action, elle tendit la main à M. de Maubert.
Emporté par son émotion, ce dernier fit un mouvement pour porter à ses lèvres cette jolie main blanche qui tremblait dans les siennes, mais il se retint et se contenta de la serrer respectueusement.
— Un mot encore, dit-il en ouvrant la porte pour sortir. Quoi que vous en disiez, j’ai peur pour vous de quelque scène. Promettez-moi que vous viendrez voir ma sœur d’ici à quelques jours? Par elle, du moins, je pourrai être rassuré sur votre compte. Je vous jure que je ne vivrai pas d’ici là.
— Je vous le promets, dit la jeune femme, mais, je vous en conjure, partez.
Il s’élança hors de la chambre, et Suzanne l’entendit bientôt refermer la porte de la rue.
La pauvre femme, à bout de forces, se laissa tomber dans un fauteuil et cacha sa jolie tête
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entre ses deux mains jointes. Elle resta ainsi pendant plus d’un quart d’heure. A quoi pensait-elle?... Elle-même n’aurait pu le dire.
Enfin, elle se leva par un brusque mouvement.
— Allons, dit-elle, il le faut. J’ai déjà trop tardé. Je vais courir chez M. Jaurolles, et l’envoyer réclamer mon mari... Mon Dieu, mon Dieu! que va dire M. Daunon? murmura-t-elle avec angoisse.
Un frisson de terreur parcourut tout son corps à la seule pensée de la fureur à laquelle M. Daunon allait se livrer en rentrant.
— Eh bien! qu’il me tue, s’il veut! dit-elle enfin en jetant un châle sur ses épaules. Après tout, cela vaudra mieux que de vivre comme je le fais.
Elle descendit précipitamment l’escalier et courut chez M. Jaurolles, un ami de son mari, qui demeurait dans une rue voisine. Elle lui raconta tout ce qui s’était passé et le pria d’aller réclamer M. Daunon ; mais elle s’arrangea de
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manière à ne pas trahir le secret de M. de Maubert, qu’elle eut soin d’ailleurs de ne pas nommer.
Touché de l’émotion et de l’inquiétude de la pauvre femme, M. Jaurolles se hâta de se rendre à ses désirs.
— Vous ferez bien d’attendre Daunon chez moi, dit-il après un instant d’hésitation. Il est un peu vif, vous savez, et dans le premier moment...
— Je vous remercie, répondit Suzanne, qui ne voulait pas que des étrangers fussent témoins de la scène de violence qu’elle redoutait. Je vais retourner à la maison et j’y attendrai M. Daunon. Ne perdez pas de temps pour le délivrer.
Elle rentra chez elle en effet. Brisée par toutes les émotions qu’elle avait eu à supporter, la pauvre femme n’avait plus la force de se soutenir. Elle se laissa tomber à genoux devant le
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crucifix qui était à la tête de son lit, et pria longtemps. Puis, un peu calmée et fortifiée, elle s’assit dans un fauteuil, le front appuyé contre le dossier, et attendit ainsi l’arrivée de M. Daunon dans une angoisse facile à comprendre.
Huit jours s’écoulèrent. Roger de Maubert passait désormais sa vie chez sa sœur, madame de Vérian. Celle-ci ne pouvait s’expliquer ce changement d’habitudes et cette tendresse qui % la rendaient si heureuse. Roger paraissait, du reste, complètement transformé. Il s’était mis à travailler sérieusement. Sa mère ne pouvait en croire ses oreilles, en apprenant qu’il rentrait tous les soirs avant minuit, et ne dinait jamais que chez elle ou chez madame de Vérian. Il n’est pas besoin de dire combien ce nouveau genre de vie lui causait de satisfaction.
Une après-midi qu’il était, comme d’habitude, chez sa sœur, et qu’il jouait avec ses petits-
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neveux, charmants enfants dont l’aîné n’avait que six ans, on annonça madame Daunon.
Roger tressaillit. Si madame de Vérian l’avait regardé en ce moment, elle aurait bien vite deviné qu’il y avait quelque mystère entre lui et madame Daunon. Mais, heureusement pour lui, Léopoldine avait couru au-devant de son amie, qu’elle embrassait joyeusement.
— Que c’est aimable à toi d’être venue me voir! lui disait-elle en faisant asseoir à côté d’elle la jeune femme, qui avait rougi jusqu’au front à la vue de M. de Maubert. Tu me restes * toute lâ journée, n’est-ce pas? D’abord, je te préviens que je ne te laisse pas partir. Tu dines avec moi. Ne me dis pas non, je ne t’écouterai pas. Ote ton chapeau.
— Il faut que je retourne à Rueil, disait madame Daunon en se défendant. Je t’assure, Léopoldine, que je ne puis rester.
— Je n’écoute rien, répondit madame de Vérian. Si on t’attend quelque part, eh bien !
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(u écriras. Tu es ma prisonnière et je ne te lâche pas.
— Mais, Léopoldine...
— Il n’y a pas de mais... Si tu résistes, je vais appeler Roger à mon secours. Tiens, tu mangeras ce soir d’une dinde magnifique que j’avais fait truffer à son intention pour célébrer le retour de l’enfant prodigue... — Madame Suzanne Daunon, continua la charmante jeune femme en s’adressant à son frère..., une amie de pension qui a autant de bonnes qualités que lu en avais de mauvaises.
Ainsi commencée de ce ton affectueux et familier, la conversation ne pouvait languir.
Roger cependant ne disait pas grand’ chose : il contemplait madame Daunon à la dérobée et cherchait à lire sur ses beaux traits ce qu’elle avait eu à souffrir à cause de lui. Il la trouva maigrie et pâlie. Son cœur se serra douloureusement.
Quant à Suzanne, elle se gardait bien de re-
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garder de son côté et paraissait ne s’occuper que de Léopoldine.
Celle-ci tenait toujours à son projet. Avec sa vivacité enjouée, elle se mit en devoir de détacher le chapeau de son amie, qui se défendait en vain.
— Voyons, lui disait Léopoldine, ôte donc ce maudit chapeau ; il m’impatiente. Tant que je le vois sur ta tête, je me figure que tu vas me quitter, et cela gâte tout le plaisir que j’ai à causer avec toi.
Elle dénoua lestement les brides du chapeau et l’enleva. Madame Daunon rougit et porta vivement la main à ses bandeaux, que Léopoldine avait dérangés en enlevant le tour de tête. Elle les remit précipitamment en ordre, mais Roger avait eu le temps de remarquer une cicatrice, rouge encore, sous l’un de ses bandeaux. Cela lui fit une telle impression, qu’il devint pâle comme un mort et que ses yeux se remplirent de larmes.
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— Tiens, Roger, porte cela dans ma chambre, dit Léopoldine en tendant à son frère le chapeau de madame Daunon. Eh bien! qu’as-tu donc? s’écria- 1— elle en voyant qu’il chancelait.
— Rien, rien, répondit-il vivement en faisant un effort sur lui-mème... Je me suis heurté le pied contre ce fauteuil.
Il prit le chapeau d'une main tremblante, et l’emporta dans la chambre voisine. Dès qu’il se vit à l’abri de tous les regards, il couvrit de baisers la gaze et les rubans qui avaient effleuré le front et les joues de madame Daunon.
Lorsqu’il revint au salon, les deux jeunes femmes causaient avec animation , penchées l’une vers l’autre et se tenant les mains. Il s’assit à l’autre coin de la cheminée, et resta silencieux à les contempler.
Au bout de quelques minutes, il remarqua que, par instants, un tressaillement douloureux agitait la ligure de madame Daunon. Elle por-
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tait alors la main à son front, par un mouvement involontaire qui trahissait une vive souffrance.
— Tiens, qu’as-tu donc là ? demanda madame de Vérian en soulevant un des épais bandeaux que formaient les beaux cheveux de son amie.
— Ce n’est rien, répondit la jeune femme en rougissant. C’est une égratignure que je me suis faite : mon pied a glissé et ma tète a porté contre un meuble.
Elle n’eut garde d’ajouter que, dans un moment de colère, son mari l’avait poussée avec tant de brutalité, qu’elle avait roulé sur le parquet.
— Ab ! tu appelles cela une égratignure ! dit Léopoldine. Quelle Spartiate ! Mais cela doit te faire beaucoup de mal...
— Non, répondit Suzanne, non, je t’assure.
Et elle se mit à parler d’autre chose.
— Pauvre femme ! se dit Roger, il l’aura
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frappée, maltraitée...; et moi, le vrai coupable, moi !...
Par un mouvement en harmonie avec sa nature passionnée, il prit un charbon ardent et le tint un moment serré dans sa main. Suzanne avait souffert, il voulait souffrir aussi. C’était absurde ; mais la logique et le cœur ne marchent guère de compagnie.
— Eh bien ! que fais-tu donc ? s’écria madame de Vérian, qui s’aperçut de son action ; es-tu fou?
Il rougit et se hâta de rejeter le charbon.
— J’ai voulu reprendre une bille que les enfants avaient laissée tomber dans le feu, répondit-il.
— Mais tu t’es horriblement brûlé! reprit sa sœur en lui saisissant la main; cela doit te faire un mal affreux ?
— Non, répondit-il en regardant madame Daunon, dont le cœur battait avec violence, car elle avait compris le motif de cette folle action.
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Léopoldine courut prendre une carafe et un verre dans sa chambre.
— Quelle folie, monsieur! dit tout bas madame Daunon en regardant M. de Maubertd’un air de reproche que démentait l’expression de sa voix.
— Je vous jure que cela me fait moins de mal que la pensée de ce que vous avez souffert vous-même à cause de moi, lui répondit-il d’une voix profondément émue.
Quoiqu’il prétendit le contraire pour rassurer sa sœur, Roger s’était brûlé fort sérieusement. Bon gré, mal gré, Léopoldine lui entoura la main d’un linge mouillé.
— Décidément, la sagesse lu monte au cerveau, dit sa sœur en riant. Figure-toi, ma chère amie, dit-elle en s’adressant à madame Daunon, que ce mauvais sujet, dont tu m’as entendu si souvent déplorer les fredaines, est en train de concourir pour quelque prix de vertu. Il ne bouge pas d’ici, passe toutes les journées avec
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nous, fait le whist de ma mère, berce mes enfants, dévide mes éeheveaux et subit le trictrac de mon mari. Aussi, depuis huit jours, est-ce une joie continuelle chez ma mère et chez moi. Je ne sais quelle est la bonne fée dont l’influence a causé ce miracle, mais je la bénis du fond du cœur.
Ces paroles tirent éprouver une émotion indéfinissable à la jeune femme. Par un mouvement plus fort que sa volonté, elle jeta un rapide et furtif regard sur M. de Maubert et détourna bien vite la tète, troublée jusqu’au fond du cœur par l’éclair qui avait jailli des yeux de Roger. Heureusement pour elle, Léopoldine changea le sujet de la conversation. On se mit à causer de choses et d’autres, et les deux amies se rappelèrent leurs souvenirs de pension.
Quant à Roger, il ne parlait pas beaucoup, mais il regardait Suzanne, et toute son âme passait dans ses yeux. Madame de Vérian se fit apporter un buvard ; séance tenante, elle écrivit à
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M. Daunon quelle retenait sa femme à diner.
Madame Daunon fît encore quelques difficultés, mais elle ne put s’empêcher de céder à l’affectueuse violence de son amie.
M. de Vérian, qui était au nombre des administrateurs d’une des grandes lignes de chemins de fer, se trouvait absent ce jour-là. Les trois jeunes gens dinèrent seuls avec les deux enfants. Albert, le filleul de Roger, se prit d’une telle amitié pour madame Daunon, qu’il ne voulut plus quitter de la soirée. Cela lit tant de plaisir à M. de Maubert, qu’il promit à son neveu les plus beaux jouets du monde pour le lendemain. La joie bruyante des deux enfants réagit sur les autres convives. En dépit de sa main blessée, Roger s’entêtait à servir les deux
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jeunes femmes. Elles riaient de sa maladresse. Le domestique qui découpait ordinairement ayant accompagné M. de Vérian, Léopoldine voulut essayer de découper elle-même. Faute d’habitude, elle s’en acquittait si maladroitement, que madame Daunon fut obligée de s’en mêler. Elle obtint les honneurs de la guerre et les applaudissements de sa rivale, qui la félicita sur son adresse.
— Il faut bien que je découpe moi-même, dit madame Daunon avec un sourire résigné, je dîne presque toujours seule.
Habituée à sa vie triste et isolée, la pauvre jeune femme se trouvait tout heureuse de cette soirée, de cette conversation si enjouée, et surtout du babil et des caresses des deux enfants.
Quand elle partit, elle emportait du bonheur pour huit jours. M. de Maubert voulut la reconduire. Elle l’arrêta d’un regard. Il s’inclina respectueusement et la laissa s’éloigner.
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Cédant sans s’en douter à l’instigation de son frère, Léopoldine ne tarda pas à rendre visite à madame Daunon. Roger aurait bien voulu l’accompagner, mais la crainte d’être reconnu par M. Daunon l’en empêcha.
De son côté, Suzanne revint de temps en temps voir son amie de pension. Léopoldine, qui était la bonté même, n’avait pas eu de peine à deviner que Suzanne n’était pas heureuse dans son intérieur. Il lui avait sufti, pour cela, de passer deux heures avec elle et M. Daunon. Ce dernier avait pourtant fait son possible pour paraître aimable et gracieux. Il avait ses raisons pour cela. Quoique ne manquant pas d’une certaine capacité et même d’un certain mérite dans son art, il n’avait encore exécuté de travaux que pour des particuliers. L’occasion lui avait manqué, jusqu’alors, de construire quelques-uns de ces édifices qui attirent l’attention publique et suffisent pour lancer un homme. Il désirait depuis longtemps être atta-
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ché à quelque compagnie de chemin de fer.
Le mari de Léopoldine étant un des administrateurs les plus influents d’une de ces grandes entreprises, Daunon s'était dit qu’il serait à propos de s’assurer son appui. Aussi, encourageait-il de tout son pouvoir la liaison de Suzanne avec la femme de M de Vérian.
Lorsque Suzanne restait trop longtemps sans aller voir son ancienne amie, Daunon la gourmandait de sa paresse et lui reprochait durement de ne pas s’intéresser au succès de son mari. Suzanne poussait de gros soupirs et partait enfin pour Paris, persuadée qu’elle n’agissait ainsi que pour obéir aux ordres de son mari; mais, au fond du cœur, tout heureuse d’avoir un prétexte envers elle-même pour passer quelques heures avec Léopoldine. La pauvre femme, toujours seule et n’entendant jamais un mot affectueux, sentait ‘son cœur s’épanouir en entrant chez son amie. Chacun l’y accueillait avec un plaisir et une cordialité