‹ Le Bal de l'Opéra. [Clara. Suzanne Daunon.] Par Alfred de BréhatChapitre 8 sur 12 · SUZANNE I) AU NO N · texte numérisé non relu

SUZANNE I) AU NO N

qui la touchaient profondément. Léopoldine l’embrassait, M. de Vérian lui tendait la main d'un air amical et les enfants lui sautaient au cou en poussant des cris de joie. M. de Maubert était moins démonstratif. C’était à peine si sa main osait toucher celle de madame Daunon.

Mais le bonheur qui rayonnait dans ses yeux ne disait que trop combien la présence de Suzanne était douce à son cœur.

Au bout d’un mois, toute la vie de Suzanne se trouva concentrée dans le salon de madame de Vérian, chez laquelle on l’invitait continuellement à dîner. Léopoldine avait une faible santé, et son mari était heureux de voir auprès d’elle une amie aussi attentive et aussi dévouée que Suzanne. C’était une seconde mère pour les enfants de madame de Vérian. La pauvre Suzanne aurait voulu rendre à cette bonne et affectueuse famille tout le bonheur qu’elle lui devait. Elle ne savait comment s’acquitter envers M. et madame de Vérian des rayons de

SUZANNE DAUNON

soleil qu’ils faisaient luire dans le ciel jusquelà si sombre de son existence.

Quant à Daunon, tout cela l’arrangeait fort.

Il avait des goûts fort peu en harmonie avec ceux de sa femme et n’aimait guère la vie d'intérieur. Ce même homme, pourtant, qui s’ennuyait près d’une femme jeune, belle, instruite et douée de charmantes qualités, et ne pouvait se soumettre, pour vivre avec elle, aux plus légères obligations, ce môme homme passait ses moments de loisir auprès d’une grosse lingère sotte et commune qui le faisait marcher haut la main et lui rendait la vie assez dure. Tout en se figurant qu’il était le maître chez cette créature, pour laquelle il dépensait beaucoup d’argent, il se laissait complètement dominer. Il restait volontiers en tète-à-tête avec elle pendant les soirées qu’il ne passait pas à son cercle ou au théâtre. Les absences de sa femme l’arrangeaient d’autant mieux, que M. de Vérian lui ayant déjà fait confier la construction d’une

SUZANNE DAUNON

gare assez importante, il espérait obtenir d’autres travaux de ce genre par l’intermédiaire de Suzanne.

Il avait essayé de s’introduire chez les Vérian à la remorque de sa femme ; mais il avait bien vite remarqué que sa présence ne leur était pas fort sympathique. Lui-même, d’ailleurs, se sentait mal à l’aise dans cet intérieur calme et distingué. Aussi avait-il bientôt cessé d’y paraître, enchanté que sa femme lui épargnât de pareilles corvées et lui permit ainsi de continuer, en liberté, un genre de vie plus commun qu’on ne croit dans la belle ville de Paris.

Il n’avait rencontré Roger qu’une seule fois, et n’avait eu garde de reconnaître dans cet élégant jeune homme l'individu à cheveux gris de Rueil. Il avait à peine, d’ailleurs, pu distinguer les traits de M. de Maubert, cachés entre un madras et le collet d’une robe de chambre.

En dépit de la colère et même des mauvais traitements de son mari, Suzanne avait fidèle—

SUZANNE DAUNON

ment gardé le secret de Roger. Sachant M. Daunon fort capable de jouer quelque méchant tour à son Sosie s’il venait à le découvrir, elle avait toujours soutenu qu’elle ne connaissait pas ce jeune homme et qu’elle l’avait sauvé par humanité.

Madame Daunon n’avait pas osé non plus parler à madame de Vérian de la fameuse nuit où Roger était tombé chez elle si mal à propos. Un sentiment d'embarras et de confusion l’avait d’abord empêchée de reconnaître Roger devant sa sœur. Du moment qu’elle avait paru le voir ce jour-là pour la première fois, il lui devenait fort difficile de raconter plus tard la vérité à madame de Vérian. Il s’était ainsi établi, entre elle et Roger, une sorte de complicité qui la contrariait beaucoup et qu’elle ne pouvait plus rompre.

Il faut du reste rendre à M. de Maubert cette justice, qu’il se montrait envers Suzanne d’une réserve et d’un tact parfaits. Sincèrement épris

Page 1