SUZANNE DA UN ON
pour la première fois de sa vie, il avait toutes
les délicatesses, toutes les réserves du véritable
amour. Ses yeux seuls parlaient pour lui. Trop
amoureux pour être clairvoyant, il se désolait
de la froideur que lui témoignait madame Dau-
non.
— Elle m’en veut encore, se disait-il... Elle n’en a que trop le droit. Quelle opinion doit-elle avoir de moi d’ailleurs? Peut-être me prend-elle pour nn lâche... Elle me méprise !... C’est pour cela qu’elle me traite avec tant de froideur...
Cette idée, absurde comme les trois quarts des idées qui germent dans le cerveau des amoureux du caractère de Roger, désespérait le pauvre garçon. Il se mit sérieusement en tête d’aller rejoindre à l’armée son oncle, le général de Maubert, qui commandait une des divisions de l’armée française devant Sébastopol.
— Il faut que j’aie une explication avec madame Daunon, se disait-il. Après cela, je partirai.
SUZANNE DAUNON
Mais Suzanne ne paraissait nullement disposée à lui fournir le moyen d’obtenir cette explication. En vain multipliait-il les ruses pour rester seul avec elle; Suzanne parvenait toujours à les déjouer.
Malgré toutes ses supplications, elle lui avait défendu de venir la voir à Hueil. Lui, si hardi, si audacieux d’habitude, il obéissait à la jeune femme avec la docilité d’un amoureux de quinze ans. Un simple froncement des beaux sourcils de Suzanne bouleversait le pauvre garçon, dont jusque-là pourtant la timidité avait été le moindre défaut.
Madame Daunon sentait et appréciait, beaucoup plus qu’elle n’aurait voulu se l’avouer, la transformation qui s’était opérée dans le caractère de M. de Maubert. Nulle preuve d’amour n’aurait produit une plus douce impression sur son cœur que cette soumission et ce respect, dont le regard de Loger faisait une adoration de chaque instant.
SUZANNE DAUNON
Cherchant à s’aveugler elle-même, Suzanne répandait sur toute la famille de Roger les trésors d’affection qui gonflaient son cœur.
Elle aurait voulu apporter aux enfants de Léopoldine le parfum des fleurs qu’elle avait respiré en venant de Rueil à Paris, les rayons du soleil qui l’avaient réchauffée, l’azur du ciel et le chant des oiseaux. Son favori était le petit Albert, le filleul de Roger. Elle n’osait se l’avouer à elle-même, mais le petit garçon le devinait avec cet instinct particulier aux enfants. Quand elle était seule avec lui, elle le mangeait de caresses. Un jour qu’elle posait à terre l’enfant, qui aurait voulu rester sur les genoux de la jeune femme, il lui dit de sa voix câline :
— Quand il n’y a personne, tu me gardes bien plus longtemps sur tes genoux, madame Suzanne, et tu me caresses bien plus !
La pauvre femme rougit jusqu’au blanc des yeux.
SUZANNE DAUNON «53
Heureusement pour elle, personne n’avait entendu le petit drôle; mais cet incident la força de lire dans son propre cœur.
Un autre jour, madame de Vérian lui demanda ce qu’elle avait contre son frère.
— Moi, rien du tout, répondit la jeune femme avec embarras. Pourquoi cette question ?
— C’est que tu lui parles si durement ! Lui, au contraire, il a pour toi une admiration sans bornes, au point que je comptais te demander un service.
— Lequel ?
— Ma mère et moi, nous voulons marier Roger. Nous lui avons trouvé un fort beau parti; mais il ne veut pas en entendre parler, et ne nous écoute même pas. Quoi que tu en dises, tu as sur lui une grande influence. Tu devrais bien user de ton pouvoir pour l’amener à ce que nous désirons. Mademoiselle de Tancré est fort riche et d’un charmant caractère. Je suis sûre que Roger serait heureux
îs