‹ Le balcon de l'opéraChapitre 3 sur 14 · DES 1)11.1 11 AVI I · texte numérisé non relu

DES 1)11.1 11 AVI I

l'imagination dans les bornes d'une routine timide,

ne pouvaient guère réveiller nos sensations, déjà familiarisées avec un art trop resserré dans ses formes et peu étendu dans ses moyens. 11 fallait donc agrandir la route battue ; mais sortir de l'ornière de la routine pour rentrer dans le cercle de la science et s'y renfermer, c'était n'atteindre le but qu'à demi. Mozart n'avait pu consommer cette grande révolution . Ce qui prouve bien crue le génie a rencontré à son insu des obstacles dans des principes dont il ne soupçonnait pas l'application.

On sait que Mme de Staël trouvait Mozart trop ingénieux K Personne assurément n'est moins disposé que moi a partager les opinions philosophiques et littéraires de cette femme célèbre. Mais la véritable source où l'aine va puiser les grands sentimens, la sienne, ardente et passionnée, ne l'avait point ignorée. Nul écrivain n'a, mieux qu'elle", su distinguer ce qui, dans les productions de l'esprit, est l'effet d'une inspiration instantanée, de ce qui n'est que le produit, quelquefois brillant, mais toujours calculé, d'un élan factice de l'imagination, « De beaux vers, a-t-elle dit , ne sont pas delà poésie2. » Appliquons ce principe

De l'Allemagne, ' Ibid. — Lan m- i;ui que des vers; !< cceui seul est pocic,

A, Chenu

54 DK LA GUERRE

à la musique , et justifions-le par un exemple pris chez le plus grand compositeur des temps modernes.

Je proteste que personne ne professe une admiration plus sincère que la mienne pour Mozart. C'est le musicien du cœur, le plus vrai, le plus profond, le plus pathétique des compositeurs. C'est de lui qu'on peut dire avec grande raison qu'il a des larmes dans la voix. C'est le Racine des musiciens. Mais, comme à Racine , on peut lui reprocher quelque chose de trop ingénieux , de trop recherché. Jamais deux hommes de génie n'offrirent un assemblage plus frappant de qualités semblables. Même sentiment, même sensibilité, même profondeur , même connaissance du cœur humain , même naturel , même esprit , même finesse de tact, même délicatesse de goût dans l'emploi des ornemens. L'un est musicien comme l'autre est poète : leurs accens partent du même endroit et vont frapper au même endroit. Tous les deux ont atteint ce point qu'il n'a presque jamais été donné de dépasser, lorsqu'on y arrive par les routes battues ; tous les deux se sont approchés de cette perfection qui, pour nous, est plutôt l'absence des fautes qu'elle n'est la réunion de toutes les grandes qualités.

Mais laissons le poète , que nous n'avons ap-

DES DîliETTANXi. 55

pelé ici que pour donner une prouve de plus de cette merveilleuse universalité d'application de principes qu'avec un peu d'attention l'on retrouvé partout, dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral , dont on peut très-bien dire ce que l'on a dit du premier : Nalura est sibi consona '. Prenons le musicien tout seul , et cherchons dans son Requiem un exemple qui éclaircisse notre question. Je n'ignore pas que, suivant des découvertes récentes, une partie de cet ouvrage ne doive être attribuée a Susmayër. Mais , sans nous perdre dans une question purement biographique , examinons le Requiem tel qu'il est.

Je passe a la prose des morts Dies irœ. 11 n'y a qu'à admirer aux deux premiers versets ; rien de plus grand, de plus majestueux. Arrivons au troisième et aux suivans :

Tuba miruni spargeus sonum Per sepulcra regionuin, Coget omnes anlc tlironum.

Mors slupebit —

s| >iier?

Quelle musique une telle poésie va-t-elle Jurer ?

Ici, je l'avoue, je ne puis me défendre d'un

V\\ ion,

.sentiment pénible lorsque je vois le grand homme s'amuser à placer un solo de basse sur ce verset , puis un solo Je ténor etde premier et second-dessus sur les suivans , pour réunir ensuite ces quatre voix sur un cinquième verset. Si l'on s'en tient simplement au mérite musical, je conviens que c'est ravissant, enchanteur; toute la délicatesse de la touche de Mozart s'y trouve. Mais cette lorme symétrique sied-elle a l'action imposante , au drame lugubre que présente a l'esprit du compositeur l'idée du jugement dernier? C'est métamorphoser la vallée de Josaphat en une salle de concert. Le mois slupebit passe inaperçu : je ne vois point cette épouvante des morts et de la mort elle-même. Certes , c'est ici ou jamais quun beau desordre est un effet de l'art. M. Chérubini a bien autrement conçu ce morceau, et c'est avec joie que je saisis cette occasion de rendre a ce grand artiste le témoignage de toute mon admiration. Entendez l'éclat des trompettes qui se mêle aux déchiremens des violons, aux cris des instrumens a vent, a la confusion savante qui règne dans l'orchestre; a ces accens de la terreur, a ces paroles sourdes et entrecoupées, échappées de l'effroi ; et voyez l'ange terrible chassant de son glaive la foule tremblante des humains, ci les pous sant pêle-mêle au pied di\ tribunal du juge inexorable !

DES DILElTANTT. 57

M. Chérubini ne s'est pas dissimulé toul ce qu'avait de redoutable la comparaison de son ouvrage avec celui de Mozart : aussi a-t-il composé le sien sur un plan tout nouveau. Mozarl avait adopté la forme d'oratorio. Cette méthode est plus conforme aux chants d'église. M. Chérn Uni a choisi une forme toute dramatique. 11 a pris la Prose en masse , en bloc , et en a fait un seul «hœur, ou plutôt, une action où tout marche et se suit. Il y a peut-être plus de détails, plus de variété , plus de richesses dans celui de Mozart ; mais dans celui de Chérubini il y a plus d'effets cl plus d'unité. On n'attend pas sans doute ici une analyse détaillée de ces deux chefs-d'œuvre , analyse qui devrait être aussi volumineuse que leur partition. Les beautés y sont innombrables; mais elles appartiennent trop exclusivement an musicien. Je voudrais le voir plus souvent poète , et, si j'ose le dire, plus souvent chrétien. Je voudrais moins d'art, avec autant de science cl plus d'inspiration.

J'en ai dit assez pour montrer que les modernes ne sont pas a la hauteur d'un art tel que la musique. Ce n'est pas que dans tous les temps il n'y ait des hommes de génie ; la nature se plaît a en former toujours et partout : c'est une plante qui germe sur des rochers. H <>n vient pourtant

58 DE /.A GUERKE

cette immense supériorité des uns et cette impuissance des autres , selon la différence des temps ? Déjà nous l'avons indiqué : les vraies inspirations ne sauraient partir que d'un profond sentiment de conviction. En vain s'écbauffe-t-on la tête , si le cœur est glacé; en vain l'esprit se ferat-il pour un moment des réalités de ce qui n'était pour lui que de vaines théories : le sublime veut une ame pénétrée ; hors de la , la science est stérile, elle est morte.

Plein de ces idées, je vais a l'école de M. Choron, et la j'entends cette ancienne musique religieuse dont on ne parle plus aujourd'hui , exécutée avec un ensemble merveilleux , avec cet art qui n'est autre chose que l'intelligence parfaite de la nature. Cent cinquante élèves, dont une grande partie se compose de jeunes enfans , comme Joas, élevés a l'ombre du sanctuaire, sans communication extérieure, apprennent à chanter de Dieu les grandeurs infinies, et font, loin de l'empire de la mode et du changement, en même temps qu'un excellent cours de musique pratique, un cours historique des productions de l'art. Comment exprimer le charme de ces voix virginales chantant ces grandes compositions toutes inspirées par l'esprit du christianisme! M.Choron en a supprimé l'orcheslre, comme pour rendre leur

1)1 s 1)11.1. Il AVI I.

.simplicité plus frappante, Là ces jeunes gens meublent leur mémoire de tout ce qu'il y a de plus beau dans les anciens auteurs , et apprennent à juger, au sortir de cette école, si ce qu'on appelle dans le langage des modernes des inventions, dans la langue universelle de l'art, n'est pas quelquefois un abus. Souvent, dans la même séance, on entend des morceaux pris dans Palestrina , qui vivait en Italie dans le xvie siècle ; dans Haendel, qui vivait en Angleterre au commencement du xvme ; dans Haydn et Mozart , Allemands , qui sont de l'ère qui nous a précédés. Ainsi on passe en revue trois grands génies, trois grandes nations. Ainsi M. Choron rapproche habilement ces gothiques souvenirs de la littérature musicale, de ce que les bons auteurs modernes présentent de plus frais et de plus gracieux. Ces grands hommes nous apportent tour a tour le tribut de leur génie, chacun avec sa physionomie particulière, sa couleur originale , tous fidè'es a la commune tradition. Il faut voir comme les trésors de l'harmonie se mêlent ici aux mélodies les plus larges , les plus pures , les plus suaves ; et comme la science, toujours subordonnée a l'expression , n'y est qu'un moyen secondaire ; pareille a ces masses de rochers que l'architecte fait servir de base a sa pyramide , qui , par la hardiesse de ses formes et

60 Dli LA GUERKE

I élan qu'il lui imprime, ne semble plus apparlenir à la terre.

Nous voici un peu loin de M. Rossini ; cependant je ne crois pas être sorti démon sujet. Je me suis proposé de faire connaître les suites inévitables d'un système faux dans plusieurs de ses parties , qui entraînerait infailliblement la ruine de l'art , j'ai dû insister sur les seuls moyens de conservation qui lui restent.

En indiquant les rapprocliemens que l'on peut Caire entre des hommes qui appartiennent à des genres différens, entre deux hommes surtout qui ont opéré, chacun dans son art, une révolution semblable , nous croyons avoir donné une nouvelle preuve de l'existence des rapports qui unissent la société et les arts, et de celles des lois générales qui régissent ceux-ci; mais pour l'artiste philosophe qui veut porter plus haut ses regards, la tâche n'est pas encore remplie.

Peut-être un jour démontrerons-nous, d'après le témoignage de tout ce qu'il y a de plus respectable dans l'antiquité, de tous les grands hommes de tous les siècles, de ce que le moyen âge renferme de plus savant, en un mot, sur la foi du genre humain, que dès les premiers âges du monde, dans la société primitive, la musique, son fidèle satellite, s'est montrée grande, parfaite

OES DILJ il ivn. (il

comme elle; comme elle aussi, qu'elle s'est long i('in|is maintenue dans cet état de perfection; qu'ellea toujours été étroitement liée a la religion et aux principes de la civilisation dont clic a sui\ i tous les développehiens , soit chez les anciens Egyptiens, soit à la Chine, soit dans l'ancienne Grèce, etc.; que par conséquent les prodiges qu'on lui attribue, bien qu'ils aient pu quelquefois avoir été exagérés ou même supposés, n'ont plus rien qui nous doive étonner. Nous prouverons qu'on la voit ensuite s'altérer quand les principes sociaux s'altèrent, et, a mesure que là société multiplie ses lois et ses moyens d'existence matérielle , qu'on la voit appeler à son secours les arts mécaniques , pour gagner en ressources physiques ce qu'elle perd en expression et en force morale; qu'ainsi elle a toujours été chez les anciens l'expression de la société. Nous ferons concorder ces témoignages avec les fictions des poètes sur l'âge d'or, sur les dieux inventeurs de la lyre, Orphée, Linus, etc. , et les merveilles qui leur sont attribuées; avec les antiques traditions qui ont donné lieu a ces fictions; avec l'opinion de plusieurs graves philosophes sur ces temps primitifs; avec les résultats des découvertes récentes dans les origines des anciens peuples. Nous examinerons leurs secrets rapports avec ce que nous enseignenl de

62 DE LA GUÉBRË

hautes croyances , et , rassemblant ces faits , ces témoignages , ces traditions , ces croyances , nous trouverons dans leur accord unanime un foyer de preuves qui se prêtent , les unes aux autres , leurs propres clartés.

Passant aux temps modernes , nous montrerons que la musique a été long-temps, après un long sommeil , un des plus beaux ornemens dus a la civilisation du christianisme; qu'elle a, comme la sculpture , la peinture , et les autres arts , contribué , par son éclat , a produire le grand jour du siècle de Léon X; mais qu'ensuite, changeant tout à coup d'objet et de but , elle a pris un caractère de frivolité ; qu'au lieu de suivre les développemens de la société , elle n'a plus tenu son rang dans le cortège des arts qui viennent avec la civilisation; qu'en Allemagne, par exemple, où, suivant madame de Staël , on n'a sur aucun sujet îles règles assez fixes 1 , et où, malgré le caractère de mobilité que présentent et la religion, et la littérature, et la société, la musique seule, chose remarquable ! a conservé jusque dans ses développemens ses formes classiques , et semble avoir subi, chez les modernes, une double influence. Lorsque nous aurons expliqué ces appa-

Dr i yé /U'inn^iie.

m s nui 1 1 vvi i. 05

rentes contradictions , ces rapports et ces différences , et traité ces questions , tontes fécondes en conséquences d'une haute importance, nous aurons peut-être jeté quelque jour sur la nature de cetarl , si mystérieux lorsqu'on le considère séparément , et rattaché cet anneau isolé a la grande chaîne de l'ordre moral.

Si nous atteignons ce but , nous croirons avoir rendu service à ceux qui voient dans les beauxarts autre chose qu'une invention de l'homme, et qui leur demandent plus que des sensations.

P0ST-SC1UPTL1M.

Je croyais n'avoir plus rien à ajouter a cet écril parce que je croyais que M. Rossini n'avait plus rien à ajouter à sa réputation. Comme tant d'autres, je pensais que cet astre avait jeté ses plus vives clartés et touchait a son déclin. Guillaume Tell est venu déconcerter mes prévisions , et m'a prouvé qu'il ne faut jamais se défier du génie. Toutefois je persiste dans mes conclusions quant aux autres opéras de ce musicien; mais celui-ci faisant a lui seul une époque distincte dans la carrière de son auteur et dans la marche de l'art , je dois lui consacrer un examen particulier, sans perdre de vue néanmoins les rapports généraux qui unissent les arts entre eux et établissent leur mutuelle dépendance, et en \ portant cet esprit el

ni s nu. i ii w i i.

ce coup d'oeil d'ensemble qu'on a pu remarquer dans ce qu'on vient de lire.

En musique, de même qu'en peinture et en poésie, un nouveau genre a prévalu ; et, bien que notre siècle se dise , d'un côté , positif dans les arts, il est, il veut être a tout prix romantique. Demandez-lui ensuite ce qu'il entend par la, il vous répondra sans hésiter : — Le vrai-, la nature. Racine, La Fontaine, Mozart, étaient donc faux? Non, vousdira-t-on, Racine et Mozart étaient vrais dans leur temps ; mais, dans le nôtre, ils ne le sont pas complètement, du moins pour cette grande partie du public chez laquelle le sentiment n'est mis en jeu qu'a la superficie. Cherchons donc la signification de ce mot de romantique. Veut-on dire la suprématie du goût individuel, indépendant des traditions reçues chez tous les peuples? Je ne saurais admettre une semblable doctrine. Mais veut-on parler d'un nouveau développement des idées, suite nécessaire d'un progrès correspondant dans la civilisation? il y a peut-être moyen de s'entendre. Alors il est bien clair que, dans ce système, la littérature appelée aujourd'hui classique aurait été romantique dans son temps , en ce sens qu'elle a été nécessairement l'expression de la société. Quoi qu'il en soit, nous aurons la vérité telle qu'elle est dans tous les siècles , plus

66 DE LA GIÎEBRE

ces formes que le temps apporte et emporte ensuite, et qu'on appelle <\e convenance, ou si l'on veut de convention. Un homme bien proportionné, d'une figure noble, ne cesserait pas d'être beau alors même qu'il ne serait pas vêtu a la mode); mais s'il achète ses habits chez Barde ou chez Schwartz ; si les doigts parfumés de Michal on viennent régulièrement chaque matin rajeunir sa tête; s'il noue sa cravate à l'orientale, il aura plus d'accès dans le monde , et sera assuré de tenir un rang distingué parmi nos fasldonables .

Faisons l'application de ces principes a la musique de Gidllaume Tell. Il y aurait lieu de s'étonner peut-être de ce que le public ait si bien accueilli l'ouvrage de Rossini dans lequel il a le moins sacrifié a la mode. Mais ce bon public est si flexible , il est si facile de lui faire adopter le bon en tout genre moyennant une légère concession , que s'obstiner a fausser son jugement serait vraiment conscience. Une musique large , des chants purs et simples , un emploi riche, mais toujours sage, des effets d'orchestre, toutes choses auxquelles nous étions peu accoutumés depuis longtemps, voila cependant ce qui fait courir tout Paris depuis un mois. Et, puisqu'il est de rigueur de dire un mot de la pièce , il ne fallait rien moins que le génie chaleureux de Rossini pourfon-

die la glace académique du poème de M. de Jouy.

Déjà plus de vingt analyses de ce nouveau chefd'œuvre du plus beau génie de l'Europe méridionale se sont succédées. Non-seulement nos aristarques-musiciens, qui jugent en dernier ressort, mais encore les littérateurs, et ceux même qui ne sont ni littérateurs ni musiciens , mais chez lesquels un heureux instinct et le sentiment du beau suppléent aux connaissances acquises, et font d'eux comme les artistes de la nature, tous, en un mot , ont rendu compte et des beautés de cette musique, et des diverses sensations qu'elle fait naître. L'admiration s'est épuisée sous toutes les formes, et tout a été offert, jusqu'au denier de la veuve. Mais le talent paie encore plus largement que l'enthousiasme, et jamais trésors n'ont été prodigués avec une telle profusion. Une nouvelle analyse entrerait peu dans mon plan, qui est d'examiner , comme je l'ai déjà dit, les rapports du genre adopté par l'auteur de Guillaume Tell y avec le progrès des idées qui dominent généralement la société actuelle. Car, outre ce qui, de sa nature , est constamment beau , il y a encore une sorte de beau d'à propos , ce je ne sais quoi de circonstance, variable et passager, et dont le besoin ne se fait pas moins impérieusement sentir.

G8 DE LA GUERKE

Il existe, pour les diverses époques, certaines idées qui leur sont propres et qui se reflètent à teintes inégales dans tout ce qui appartient à l'ordre intellectuel. Enfin les productions des arts empruntent toujours quelque chose à ces idées en circulation , de même que les objets physiques présentent diverses nuances suivant les divers degrés de la lumière qui les éclaire.

Au moment où, dans la littérature, on voit se multiplier les productions d'un genre outré , et quelques-uns de nos plus beaux talens se précipiter vers cette école nouvelle, les uns par conviction , d'autres par entraînement et tentation , d'autres enfin par je ne sais quelle rancune à la vue d'un abîme qu'ils ne peuvent éviter, tout a coup le grand homme qui, dans son art, avait, plus qu'un autre, offert le spectacle de semblables écarts, s'arrête seul sur cette pente et s'ouvre une route plus naturelle, plus simple, plus large. Grand exemple donné par le génie ! « De cette » soirée, a dit le Globe, en rendant compte de la » première représentation de Guillaume Tell, date » une ère nouvelle, non-seulement pour la mu- » sique en France, mais encore pour la musi- » que dramatique dans tous les pays 1 . » Selon

' Globe du 5 août 1 829 .

DES lMI.tlfAMl

une autorité plus compétente encore , M. Fétis , celte production ouvre une carrière nouvelle a Rossini '. Expliquez- vous : est-ce qu'on ne reconnaîtrait plus dans cet ouvrage le génie de Rossini? ne serait-ce plus lui? ou bien seulement est-il entré clans une autre voie ? Vous y voilà . C'est toujours Rossini , je me plais a le dire, mais Rossini pur, châtié, correct, grand, vrai, vrai surtout. Le voilà lui-même et débarrassé de ce Taux attirail de l'école-, le voilà enfin tel que je le voulais a. Jamais il n'a offert une réunion plus complète de toutes les qualités : jamais il n'a été aussi constamment neuf, varié , nerveux , pathétique, profond; jamais il n'a fait preuve d'un goût si parfait , de ce goût dont on parle peu aujourd'hui, parce que cette qualité exquise a été emoussée en nous , de même qu'un frottement trop fort émousse un acier subtil. Allez entendre cette musique sublime, et admirez, à côté des niasses , des grands effets , de ces larges dimensions tracées par cet esprit vigoureux, le choix merveilleux des ornemens, la clarté qui préside à cette infinité de détails, ce tact de convenances, cette délicatesse d'intentions, cet à-propos de

; Revue musicale du 7 août a Voyrz p. A4 .

nuances. On n'y aperçoit point ou bien peu de traces d'un genre qui ne lui avait fait tant d'admirateurs que parce qu'il lui avait donné de si faciles imitateurs , point de ces phrases toutes faites, de ces modulations triviales, de ce placage, en un mot, qui déparait les idées les plus neuves. Ici elles ne restent jamais incomplètes. Le discours musical se développe de lui-même et sans effort , et la plupart des motifs sont admirablement conduits. Il n'est pas jusqu'au crescendo qu'il n'ait paru vouloir abandonner; ce dont je suis facile moi-même, bien que j'aie pu blâmer l'usage trop fréquent qu'il en a fait. Car, après tout, le crescendo est une fort bonne chose lorsqu'on n'en abuse pas , et le présenter a demi et d'une manière timide, sans le conduire par gradation a une vive et véhémente explosion, c'est en faire avorter l'effet. De cette source que l'on avait cru tarie(j'ai moimême a faire amende honorable sur ce point) , se répandent à grands flots les chants les plus pleins, les mélodies les plus limpides. C'est ici le triomphe de Rossini. C'est en quoi nul compositeur ne l'a surpassé , ni peut-être égalé. Qui jamais a mis autant de mélodies en circulation? Il y a des chants admirables de pureté, de grâce, d'expression, dans Mozart, Païsiello, Paër, Cimarosa, Berton, Méiiul, Weber, etc., ete; mais je ne crains pas de

DES DII.I.T'IANII. 71

dire que personne n'en a conçu d'une portée plus grande, que personne n'a su périoder unmotif a\ êc cette ampleur, le dessiner avec plus d'élégance , et, dans les morceaux d'ensemble, le faire passer successivement et avec autant d'art, de la Lasse au lénor, du ténor au soprano ; le reproduire ensuite dans l'orchestre de manière a former les groupes harmoniques les plus délicieux. Il 3' a ici plus que celte science aride qui s'apprend sur les bancs de l'école : c'est la science du génie, mais celle-ci ne s'apprend pas. Quand on pense que les morceaux qui composent les deux premiers actes, l'ouverture, l'introduction si pleine de fraîcheur et de charme; la romance, le récitatif, le quatuor, le fameux duo en mi bémol y d'une facture si hardie; la pastorale, le chœur du mariage, le chœur de danse en la mineur j, le finale , l'air de Mathilde , dans lequel les violons, les altos et les violoncelles se répondent successivement; le beau duo en ut qui suit, et ce trio du serment, dont l'exposition est si grandiose et si franche ; la péroraison si véhémente , le chant si pathétique , et le finale qui termine cette scène admirable; quand on pense , dis-je, que tout cela est neuf, que rien de ce qu'on entend la n'a été entendu, on se demande, dans le recueillement de l'admiration, ce que c'est que le génie; s'il fait partie de l'homme; si ce n'est pas

plutôt une chose hors de lui, une sorte de communication de la beauté incréée, une révélation immédiate faite d'en haut a une intelligence privilégiée. 1.

De tous les morceaux qui composent ce chefd'œuvre, l'ouverture est celui dont on a présenté l'analyse avec le plus de complaisance ; et c'est tout simple : dans les ouvrages de ce genre, l'interprétation est absolument laissée au sens individuel. On connaissait déjà des symphonies qui offraient ce mélange de scènes diverses, mais les oeuvres de Rossini n'en fournissaient pas d'exemples. Ces accents nazillardsdes violoncelles, ces silences inattendus, cesroulemens de timbales, entrecoupés ; ces mugissemensdes violons, lescris déchirés des trombonnes, ces bruits sourds quipréparentl'explosion; et tour a tour les sons champêtres du cor anglais , du hautbois et delà flûte , l'appel des cors, l'éclat des trompettes, et enfin ce rhythme fier et martial que ce colossal orchestre attaque avec tant de verve,

■ « On a remarqné depuis long-temps que les peintres, les » sculpteurs, les poètes et tous les grands artistes, avaient une » propension irrésistible à traiter les sujets graves et religieux ; » c'est que le véritable génie n'est qu'une émotion surnalu- ■» relie qui rappelle toujours l'homme à sa céleste origine. » ( Notice nécrologique sur Beethoven , par Porro. Voyez Revue musicale , par M. Félis , tom. Ier , p. 42o. ) C'cbt iresbien pour un musicien.

DKS DILETTANTI. 75

de prestesse, de précision, et qui, au moment où l'on dirait que toutes les sensations sont épuisées , transporte l'auditoire et lui communique la commotion électrique : cette succession d'idées et de situations, tout cela forme un drame merveilleux , où le travail n'est pour rien, où l'invention est tout. Il faut bien se sentir pour tenter des effets de cette nature, dans un genre que tant d'essais malheureux ou inutiles auraient rendu ridicule, s'il n'était justifié par deux ou trois chefs-d'œuvre et deux ou trois grands noms. Il est facile de voir que ce dernier morceau est le fruit spontané de l'inspiration.

^ ient ensuite Y introduction, modèle de grâce , de suavité, de couleur locale. Je ne veux pas faire de phrases ; mais le sentiment pur de volupté que respire cette musique , joint peut-être a la sensation que procure cette fraîcheur qui se répand du théâtre clans la salle, au moment où le rideau se lève, et laisse a l'air une libre circulation ; ce mélanged'impressions différentes, entre lesquelles pourtant il existe une analogie réelle , tous ces charmes réunis se fondent tellement dans l'ensemble , qu'il y a là un moment rapide d'illusion qui subjugue et auquel on échappe trop tôt.

Je le répète : ce n'est point une nouvelle analyse que je prétends faire ; j'ai déjà éprouvé combien ce

genre de travail est insuffisant pour faire connaître un ouvrage quelconque, et notamment quand il s'agit d'une œuvre comme Guillaume Tell.

Mais pour rentrer dans mon sujet, il me suffit de faire observer que, dans cette magnifique production, Rossini n'a point été étranger a ces idées primitives de simplicité et d'enthousiasme que des doctrines stériles avaient bannies des esprits, et vers lesquelles le besoin du vrai et mi élan généreux semblent les reporter. Il me semble que dans l'opéra de Guillaume Tell, la musique s'agrandit dans les mêmes proportions et suivant la même direction que j'ai vu la littérature, la poésie, la peinture se développer et s'étendre entre le mains de Chateaubriand et de la Mennais, sous la plume de Lamartine et de Byron , sous le pinceau d'Horace Vernet et de Delacroix. Ainsi tous les arts et tous les génies se correspondent. Et si l'Allemagne nous montre un Beethoven ou un Weber comme le génie du Nord, dont l'imagination puissante , orgueilleuse, vagabonde, nous promène, ou pour mieux dire, nous précipite des aspérités de la science dans les délicieuses plaines de la mélodie, Rossini est a lui seul le génie de l'Italie; c'est la beauté de son sol avec ses libres inspirations , la poésie de son climat , l'éclat de son tour.

Grand désappointement pour les imitateurs qui avaient vécu jusqu'ici sur les débauches de cet indépendant génie ! Ils auront beau faire désormais , ils ne pourront monter à ce degré. A la vérité, jusqu'à présent, ils ne l'avaient imité que dans sa manière. Mais ici il n'y a plus de manière; c'est du génie : voilà tout. Or cela ne se prend pas. A dater de Guillaume Tell , plus de ces mesquines parodies , de ces maigres caricatures , de ce genre faux enfin, qui étaitbien Rossini , sil'on veut ; mais Rossini rapetissé, Rossini, moins songénie. Levoila maintenant hors de l'arène ; il est parti après avoir jeté le gant, bien assuré que personne ne se présentera pour le ramasser.

Toutefois , mon admiration pour ce grand artiste ne va pas jusqu'à un culte exclusif et aveugle, et je ne suis pas de ces incorrigibles enthousiastes qui ne savent exalter un homme qu'aux dépens de ceux qui l'ont précédé dans la même carrière. C'est ce qu'a fait pourtant la Revue de Paris. Un trop grand intervalle sépare Rossini et Mozart , il y a surtout trop de différence dans leurs génies pour ne pas trouver a louer chez l'un et chez l'autre, et pour qu'il faille absolument ôter a celui-ci ce qu'on accorde à celui-là.

Ecoutons ce qu'elle dit de Mozart : « Ce n'est i pas ([ne ce grand compositeur négligeât le des-

76 DE LA GUERUL

» sin mélodique; mais il Ta bien rarement appro- » prié à cet instrument de la nature , pour lequel » un compositeur lyrique doit travailler avant »tout, à cet organe dont rien n1 approche, a la » voix humaine enfin. Malgré tout le respect , » toute l'admiration qu'inspire le célèbre compo- » siteur allemand , on doit reconnaître que , dans » ses ouvrages , il a bien rarement établi cette dis- » tinction, si indispensable, entre la mélodie vo- » cale et la mélodie instrumentale. On trouve dans » Mozart un grand nombre de morceaux dans les- » quels , s'abandonnant tout entier à rinstru- » ment, sans avoir égard aux conditions du chant, » il s'est mis en contradiction avec les règles, » et souvent même les possibilités de la vocalisa- » tion i . »

Personne ne conteste sans doute que Rossini n'ait fait une grande révolution dans le chant, au grand Opéra , en France , en Europe , si l'on veut. Mais que fait la Mozart? Et lui-même n'a-t-il pas fait , de son temps , une révolution semblable ? Cette distinction si indispensable entre la mélodie vocale et la mélodie instrumentale ^ qui l'a établie, si ce n'est lui, puisque c'est lui qui a créé l'accompagnement? 11 est vrai que Rossini a per-

' Revue de Paris , loinc Ve , 3e liv. , ]>. 185.

DES D1LETTANTI. 77

fectionné d'une manière étonnante cette partie du (liant; de ce qni n'était qn'nn vain ornement, il a fait nu moyen d'expression. Mais, faites-y bien attention, cette expression est bien souvent, chez Rossini , une expression artificielle et factice; elle n'est là qu'a défaut d'une autre expression pins vraie, plus profonde; et jamais , quoi qu'on en dise , elle ne remplacera ce sentiment , cette onction , cette rêverie passionnée, dont les mélodies de Mozart sont empreintes, et dont Rossini lui-même a donné quelques exemples. Libre ensuite à M. Imbert de Laphalèque de dire, en par lant toujours de Rossini , et d'un ton tant soit peu doctoral , qu'un siècle peut-être s écoulera avant que la distance qu'il a parcourue puisse être généralement appréciée ; que ce n'est qu'à ioi petit nombre au il est donné de voir quel pas de géant il a fait faire à l'art * . Cette apparence de profondeur fait toujours bon effet.

Il n'y a donc pas de comparaison : Mozart a bien fait dans son temps ; Rossini a bien fait dans le sien; et, au temps de Mozart, Rossini aurait été moins comprisque Mozart ne lest aujourd'hui. Ainsi ne rétrécissons pas le domaine de l'art en ne lui assignant qu'un siècle et qu'un homme :

Ibid.

l'art est invariable dans ses principes comme la nature dans ses lois ; mais , comme elle , il est varié, inépuisable dans ses formes. Chaque époque a son caractère, chaque homme sa physionomie, chaque chef-d'œuvre son style. Pour quiconque se connaît en hommes et en siècles , et qui ose penser que la marche de l'esprit humain ne date pas d'hier, il y a encore un bon lot a donner à Rossini sans faire tort a Mozart1. Cela veut dire qu'il faut être de son temps, sans blâmer ceux qui ont précédé : il faut du savoir-vivre , même avec les morts.

J'ai cité M. Imbert de Laphalèque pour lui répondre; maintenant je vais le citer pour le plaisir de mes lecteurs et pour le mien. C'est toujours de Rossini qu'il parle : « De son orchestre, // a » fait un monde où la pluralité se retrouve sous » l'unité' j, oie des existences à -part font sail- » lie; et jusque dans ce monde, qui pour tout » aufre eût été un chaos , il fait régner la mélo- » die. »

1 Rossini a vaincu Mozart , a-t-on dit à cette fameuse soirée du 5 août. Pas plus, a-t-on répondu, que M. de Jouy~ n'a vaincu Quinault. On se rappelle la caricature où sont représentés ces romantiques forcenés dansant autour rlu buste de Fauteur de Phèdre , en criant : Enfoncé Racine ! Ce que c'est pourtant que l'enthousiasme !

» — Chacun de ces trois finales, (les finales » des trois premiers actes) est, comme je l'ai dil » de l'orchestre Je Rossini, un monde tout entier. » chacun d'eux est un cycle magique dans lequel » se récapitule le passe', se meut le présent et se » prophétise l'avenir.

» — Et si ses chœurs , ses masses, son orches- » tre , sont des mondes, que dire de toute cette » composition si vaste, si pleine, si animée, » n 'est- elle pas l'univers? En contemplant cette » voûte ; dont même une intelligence exercée ne ■>•> saurait mesurer l'étendue, on se demande oh » il en a posé la clé; c'est là le secret du grand- » maître „ c'est son génie.

Décidément M. Imbert de Laphalèque aime les mondes. Il y a plaisir a le regarder voyager ainsi dans la pluralité où se trouve l'unité , où des existences à part font saillie ; a le voir se mouvant dans un cycle magique, entre le passé, le présent et Y avenir, et se jouer au milieu de tout cet univers. Mais tandis qu'il contemple cette voûte, dont son intelligence , quelque exercée qu'on la suppose, ne saurait encore mesurer l'étendue , le voila tout a coup obligé d'interrompre le cours de ses contemplations pour se demander oh on en

Page 1