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OUVERTURE DE L OPERA-COMIQUE. OUVERTURE DES CONCERTS

du conservatoire. — i 6 janvier \ 832.

L'ouverture de l'Opéra-Comique vient d'avoir lieu „ et celle des concerts du Conservatoire est fixée au 29 de ce mois. Les concerts du Conservatoire et l'Opéra-Comique correspondent tous les deux à deux besoins bien distincts. D'une part, cette partie du public qui voit dans l'Opéra- Comique ce qu'elle appelle , avec un sérieux si

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plaisant notre musique nationale, et à laquelle il faut un délassement honnête de tous les soirs , attendait avec impatience que M. Laurent lui ouvrît les portes de la salle Ventadour , faisant des vœux pour que notre scène conservât sa nationalité et sa gaieté si éminemment française. D'un autre côté, les véritables amis de l'art, pour lesquels la musique n'est pas plus que tout autre chose stationnai re , et qui , au lieu d'aller se perdre dans des distinctions subtiles d'art indigène et d'art étranger , n'admettent qu'un art grand, sérieux, universel, et par conséquent cosmopolite, palpitent d'avance à l'idée de ces matinées du Conservatoire où de jeunes artistes , qui composent le premier orchestre du monde, nous initient aux sources poétiques que notre école , froidement raisonneuse , avait taries parmi nous.

Quant à ceux qui soupiraient si ardemment après l'ouverture de Y Opéra-Comique , ce sont gens d'une si bonne composition et si accommodans, que le jour où une affiche pompeuse leur a annoncé qu'ils pouvaient reprendre leurs douces et paisibles habitudes musicales, ils se sont écriés avec leur sang-froid toujours imperturbable : /Vous ^1oilà sauves, c'est pour tout de bon ! s;ins songer que leur théâtre de prédilection était

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s;iii\ é |>our la dixième fois depuis dix ans, et qu'a t lia« | ne résurrection ils l'ont cru re venu a la vie une bonne fois pour toutes.

Cependant l'expérience leur a dit : Ne vous hàiez pas de triompher ! Prenez garde qu'il n'en soit de votre théâtre comme de ces animaux morts , auxquels on fait faire certains mouvemens au moyen du galvanisme. On dit au nouveau directeur : « Vous avez fait preuve d'habileté au théâtre Italien ; eh bien ! continuez a vous montrer habile au théâtre Ventadour. Mais connaissez bien d'avanec les besoins de votre nouvelle entreprise. Commencez d'abord par supprimer votre titre d' Opéra-Comique , qui, entre nous, est absurde. Une pièce lyrique entrecoupée par un dialogue parlé n'est pas pour cela comique} et s'il y a quelque chose de comique ici , c'est de prétendre faire passer plus long-temps un semblable non-sens chez une nation spirituelle et civilisée. La Marquise de Brhwilliers j Z ampa, ne sont point des opéras comiques , ce sont des drames lyriques, tels qu'il nous convient d'en avoir désormais. » On a dit encore : « Ce qui vous a tué, c'est que, dans les fréquens changemens que vous avez faits, vous n'avez pas changé la chose importante, nécessaire, indispensable : les (hauteurs. Prenez de nouveaux chanteurs, pre-

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nez-en cinq ou six bons, montez cinq ou six bonnes pièces, et votre succès est assuré. Renoncez surtout a ces quelques acteurs , qu'il est inutile de vous nommer , et qui portent malheur a un théâtre ; et maintenant , avec votre excellent et jeune orchestre , avec vos chœurs entièrement renouvelés, vos chanteurs entièrement renouvelés , votre répertoire presque entièrement renouvelé, et votre titre changé, marchez, élancez-vous vers une ère nouvelle. » Voila ce qui a été dit, et bien dit ; faites-le et ce sera bien fait.

Mais il est un autre obstacle dont il n'a pas, que je sache , été parlé, et que je signalerai. Malheureusement ce mal -ci est sans remède. Cet obstacle, c'est la nouvelle salle. Elle est fort belle, fort grande, fort riche, tout ce qu'on voudra : elle est mal située. Elle n'a pas d'air, rien ne circule autour d'elle. On comptait sur le passage Choiseul ; précisément c'est ce qui vous nuit. Le passage Choiseul est l'artère qui absorbe toute la circulation du quartier.. L'ancien théâtre Feydeau , tout étouffé, tout enterré qu'il était sous des maisons , était placé bien plus avantageusement. D'abord un passage y conduisait du débouché de la rue Vivienne. On arrivait la du Palais-Royal ; c'était une habitude prise. Mettez

dix théâtres autour du Palais-Royal, et même dans son enceinte ; tous prospéreront , parce que là tout est vie: le pavé est sans cesse battu, chauffé, usé. C'est une grande illusion de vouloir changer le lit que se creuse la civilisation. Il faut se mettre a son courant ou en être rejeté : il n'y a pas de milieu.

Voyez plutôt : on a voulu, il y a peu de temps, construire un théâtre a la Porte-Saint- Antoine. On se fondait sur ce raisonnement : Une foule de théâtres pullulent et prospèrent sur les boulevards et dans les environs de la Bourse ; un théâtre situé près de la Bastille devra attirer toute la population du quartier Saint-Antoine , qui a faim de spectacles. L'entreprise n'a pu réussir.

L'exemple de l'Odéon devrait être instructif. Ce théâtre compte près de quarante ans d'existence , et a peine huit ou dix mois de vogue. Et cependant, comédie, tragédie, drame, opéra, il a essayé de tout. Robin des Bois seul, en 18:26 , a pu engager le bourgeois de la rue Saint-Honoré ou du quartier Saint-Denis a passer les ponts h sept heures du soir. 11 y a trois mois , Marion de Lorme attirait la foule a la Porte-Saint-Martin. Maintenant la litière du cardinal Richelieu se promène dans un désert. Ce n'est pas votre faute, à vous , M. Hugo. Mais telle est la nature du sol

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<lu noble faubourg : les théâtres n'y poussent |>as.

J'avais entendu dire a quelques-uns de mes collègues qui rédigent la politique, que le comte de Maistre était prophète, et- franchement je n'en ai plus douté lorsqu'ils m'ont montré dans son Principe générateur des constitutions humaines les lignes suivantes :

« Si l'on élève un temple à la musique sous le » nom sonore et antique (YOdéon, c'est une » preuve infaillible que l'art est en décadence, et » personne ne doit être surpris d'entendre dans ce » pays un critique célèbre avouer, bientôt après, » en style assez vigoureux, que rien n'empêche » d'écrire dans le fronton du temple : Chambre à » louer ! »

Et notez bien, messieurs, qu'a l'époque où le comte de Maistre (que vous ne vous attendiez pas sans doute a voir citer dans un feuilleton ) écrivait ces lignes, il n'avait pas encore mis les pieds en France ; il n'est venu a Paris qu'en 1 SI 9.

Pour en revenir à l'Opéra-Comique , je crains bien qu'il en soit de ce théâtre comme de l'Odéon. C'est que l'homme y a mis la main malgré la civilisation ; c'est qu'il n'est pas né du jet de celleci comme l'île, comme l'alluvion qui se forme au milieu d'un fleuve. Vous arrivez un peu tard, me dira-t-on , pour nous apprendre cela : et quand

je l'eusse écrit il y a quatre ans, m'aurait-on écouté? Ne pouvant porter remède au mal, on connaîtra du moins de quelle nature il est. Si l'Opéra-Comique doit mourir encore une fois, nous saurons pourquoi : c'est toujours une consolation. Fixons maintenant nos regards sur l'établissement de la rue Bergère, sur cet asile où se forment les artistes, les virtuoses qui font honneur à la France, et où nous sommes appelés de temps en temps, soit pour applaudir a leurs progrès, soit pour partager l' enthousiasme et le sentiment d'admiration avec lesquels ils exécutent les grandes compositions allemandes. Qui a développé parmi nous le goût de la musique instrumentale ? Qui a fait que le jeune artiste ne regarde plus comme une condition de son succès l'imitation de tel et tel auteur que la mode ou l'école divinise? Qui nous a fait regarder la musique non comme un art de pur agrément, de loisir, mais comme l'expression du cœur, comme la peinture de l'ame, comme un écho de l'homme intérieur? Qui nous a révélé dans cet art, le plus léger, le plus frivole de tous en apparence , plus que des sons , plus que des bruits Hatteurs pour l'oreille, plus qu'une vibration de l'air qui communique à l'ame un doux tressaillement, mais toute une littérature, toute une philosophie , toute une poésie , toute une théorie du

romantique, suivant l'expression d'Hoffmann , toute une source de mélancolie, de contemplation , d'effets dramatiques , tout un règne pittoresque? N'est-ce pas le génie de l'Allemagne , le nord tout entier personnifié dans Weber et Beethoven ? Ne retrouvons-nous pas dans leurs œuvres sublimes et l'inspiration des bardes du moyen âge, et la poésie des Nibelungen, comme nous y voyons palpiter cette grande nature que Goethe , Byron, Chateaubriand, Hugo, Lamartine, ont déroulée à notre imagination. Tous ces génies sont autant de constellations du génie d'une civilisation future qui commence h jeter ses premiers rayons. Voyez ! ils viennent tous briller dans la même sphère !

Faisons donc connaître et apprécier ces hommes, ces musiciens qui, a leur tour, nous font apprécier et connaître nos hommes et nos poètes : ils se révèlent mutuellement les uns par les autres, ils rayonnent et se réfléchissent les uns dans les autres comme des astres amis qui confondent leurs mouvemens dans le même ordre et dans une harmonie universelle. Et tandis que nous essaierons de porter le flambeau de l'analyse dans leurs conceptions les plus profondes, nous descendrons aussi dans les simples détails de leur vie, dans leurs habitudes familières, dans leurs propres

foyers, pour dérober, s'il se peut, à l'homme la liante pensée de l'artiste.

Ainsi, dans une prochaine série d'articles, Beethoven , Weber , et même Haydn , le père de la musique instrumentale , et ce Mozart qui , de la même main , fit un chef-d'œuvre et creusa son tombeau, parleront, agiront a nos yeux, et nous montreront de quelle manière et a quel prix l'artiste est prédestiné , en attendant que les concerts spirituels de M. Choron nous fournissent l'occasion d'examiner les chefs-d'œuvre dus a d'autres génies , à d'autres influences , à d'autres inspirations.

It)

du théâtre-italien. — 1 i) décembre 18ol.

Un opéra peut être considéré sous un triple point de vue : 1 ° sous le rapport de la composition musicale ; ïâ° sous celui de l'exécution ; 5° sous celui de la mise en scène. Ces choses sont toutes nécessaires au succès d'un ouvrage lyrique ; mais tout le monde ne leur attache pas une égale importance. Ainsi, pour le petit nombre de connaisseurs instruits et éclairés , ces trois conditions doivent être observées dans l'ordre où je les présente ici; c' est-a-dire, qu'en premier lieu ils exigent que la musique soit bien composée; en second lieu, qu'elle soit bien exécutée, se montrant, au reste, moins difficiles ou plus indulgens pour tout ce qui regarde la mise

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en scène. Mais l'expérience atteste que ces trois choses sont appréciées par la masse du public tout justement dans un sens inverse. De ce conflit naissent ces divergences funestes qui trop souvent n'ont d'autre résultat que de diviser, d'une part , le public et les artistes , si ces derniers ne consentent pas a faire l'abandon de leurs propres opinions, ou bien, d'une autre part , si les artistes cèdent au goût dominant , de les mettre dans une dépendance étroite, absolue du public. Tandis que l'homme qui envisage l'art d'un point de vue élevé, subordonne dans la musique, comme dans tout le reste , la partie matérielle a la partie intellectuelle, le corps a l'ame , le public moins avancé dira : J'ai des sens a contenter! Et les costumes, les décors, ce luxe mécanique, cortège nécessaire de toute poésie, de toute musique dramatique, et qui constituent la mise en scène, deviendront pour lui la chose principale. L'exécution ne sera l'objet que d'une attention secondaire. Pour ce qui est de la composition musicale, on n'en parlera même pas. Peu importe qu'elle soit pure et originale, ou qu'elle n'offre qu'un amalgame de toutes les banalités que l'école a mises en circulation.

Mais entre ces deux partis extrêmes, se destine une classe qui forme proprement les habiles

du public, le peuple dilettante, le peuple musqué, parfumé et de bon ton, qui est à peu près à la musique ce que les doctrinaires sont a la po litique , et qui tient le juste-milieu entre les artistes et amateurs distingués qui poussent l'art au mouvement, et la foule des arriérés qui composent la résistance. Cette troisième classe qui compte pour rien la mise en scène, un peu moins indifférente ii la musique en elle-même, montre une délicatesse excessive pour tout ce qui tient a l'exécution et surtout a l'exécution vocale. Cette fraction s'est donné rendez-vous au Tliéàtre-Italicn.

11 n'en est pas de ce théâtre comme des autres théâtres de la capitale. Tandis que la nouveauté d'une pièce peut seule attirer la foule a ceux-ci , l'exécution seule maintiendra pendant dix ou vingt ans un opéra au théâtre Favart. Le luxe des toilettes et l'élégance du public suffiront au plaisir des yeux et tiendront lieu en quelque sorte de mise en scène, sur laquelle, comme on sait, on se montre assez facile ; mais on sera sévère sur la musique , non pas tant , je le répète, comme composition que comme exécution. On voudra que la musique de Rossini et même celle de Cimarosa et de Mozart se montrent, non dans leur simplicité native, mais dans tous leurs atours, brillantes de parure, d'accessoires, de fioritures et de tous

les colifichets d'une exécution fashionable. Ainsi Don Giovanni , il Matriinonio segreto excit ront des transports d'enthousiasme si les premiers rôles sont confiés à des acteurs tels que Mmcs Sontag et Malibran, Lablache et Rubini. Au contraire, la salle restera h peu près vide si de la composition de la troupe ne peut sortir une heureuse combinaison. Au Théâtre-Italien, les souvenirs sont puissans, et les comparaisons dangereuses. Il faut surpasser, ou du moins égaler ses devanciers ; rester en dessous d'eux est toujours un échec. Tout le monde sait cette musique par cœur : ce n'est pas elle qu'on va entendre , mais le chanteur. Malheur a lui s'il ne justifie pas l'opinion que des amis mal avisés lui ont faite.

Ce que je viens de dire sur les diverses classes dont se compose le public parisien, sur celui du Théâtre-Italien en particulier, ne doit choquer personne. Je ne suis pas sorti et n'ai pas dû sortir des faits généraux. Du reste , les progrès d'un art dépendent de l'esprit d'une nation, qu'il faut étudier dans tous les rangs de la hiérarchie sociale. Par cela même que le public du Théâtre- Italien est le public du beau monde , du bon ton , il est peu artiste. C'est un public intelligent, délicat, spirituel ; mais l'art, cette grande image de la nature et de l'humanité, n'habite pas cette

atmosphère artificielle d'étiquette et de formes conventionnelles. Rossini, sublime artiste parfois, n'en est pas moins le plus souvent l'homme des salons. Il est charmant, dit-on, et ce mot, qu'on y fasse attention , est encore une critique. Son expression tout en dehors, par cela seul est peu profonde , son style est bien plus animé que varié, bien plus brillant que coloré. 11 frappe, il amuse, il plaît, il divertit, mais il n'ébranle pas, il ne fait pas mal. Il a un luxe, un mouvement qui ramène l'esprit pour ainsi dire à la surface de la vie ; rarement il nous découvre les mystères secrets de l'ame. Cependant si Rossini n'avait écrit c[uOtello> et même le troisième acte seul de cet opéra, je ne ferais pas cette remarque. Il est impossible de joindre une expression plus profonde a tant de charme et de rêverie mélancolique. Je crois ainsi donner aux partisans de ce grand musicien une preuve de mon impartialité.

amva bolena. — 3 septembre 1831.

Jamais le Théâtre-Italien n'avait ouvert sous de plus brillans auspices que cette année. Certes, sous le seul rapport de l'exécution, un opéra dont les principaux rôles sont remplis par des acteurs

et des chanteurs tels que Lablache , Rubini , Mme Pasta, doit être une belle chose a entendre. Le premier, plein de mordant, de rondeur, de naturel , de vérité ; roi , tyran , bouffon par excellence, et pourtant toujours noble dans ses facéties, toujours digne, toujours de bon goût; il fait rire sans exposer les rieurs h rougir d'eux-mêmes. Le second, doué d'une des plus maguifiques voix de ténor que l'on ait jamais entendues, d'un timbre riche d'éclat et de pureté et de cet accent pénétrant qui fait que l'on éprouve un mélange de plaisir et de sensation douloureuse , comme une de ces larmes amères qui pourtant laissent après elles un souvenir plein de charme ; chanteur puissant ; en qui l'on doit reconnaître en quelque sorte une double voix, et qui peut dialoguer avec lui-même et offrir des contrastes merveilleux en passant, comme il fait souvent, du médium a l'aigu. Quant a Mme Pasta , il suffit de la nommer pour la louer. Malgré l'état visible de fatigue et de souffrance où elle était hier , elle a su retrouver , surtout dans le second acte , des inspirations sublimes. L'expression dramatique de son jeu ressortait encore davantage par sa voix mâle, pathétique, et ce je ne sais quoi de tombé qu'elle a dans le grave. Je le répète, c'est un beau début pour un théâtre qu'un opéra représenté par de pareils artistes, sans compter

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les emplois secondaires confiés a des cantatrices telles que Mmes Tadolinî et Michel ; sans compter les chœurs, entièrement renouvelés, dont la direction vient d'être confiée a M . Hérold, et enfin un orchestre agile, plein de jeunesse et de vigueur, si digne d'accompagner une semblable troupe. Je ne parle pas de cette jeune et brillante cantatrice qui doit succéder à Mme Pasta , et qui , sans la faire oublier , la remplacera ; [de cette Mme Malibran , qui nous apportera une voix plus fraîche, plus pure que l'air qu'elle a été respirer ; de Mme Schrœder-Devrient , qui nous restituera cette Anna de Mozart, que nous avions pu croire disparue avec le théâtre allemand , en attendant qu'au printemps prochain elle nous rende l'Eléonore de Beethoven et l'Euriante de>Weber. Outre ces engagemens, il est question d'autres renforts (rue M. Robert s'est ménagés pour l'arrière- saison, et dont rien ne nous presse de parler.

L'opéra représenté hier ne nous était connu que par les succès qu'il avait déjà obtenus sur plusieurs théâtres d'Italie et d'Angleterre. Pour celle-ci, c'était un sujet national. L'esprit de cosmopolitisme a fait de tels progrès parmi nous que nous applaudissons indifféremment un sujet tiré de notre histoire ou de l'histoire d'un peuple voisin. C'est une œuvre d'art, cela suflit. Mais iei il

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Paul le dire, la musique a été peu de chose dans ce que nous avons admiré hier au soir. L'ouverture est jetée dans ce moule économique, inventé ou du moins perfectionné par Rossini , à l'usage de cette foule de compositeurs qui s'accrochent aux pas d'un grand homme , et croient fermement lui dérober quelques-uns de ses lauriers en le singeant. A part quelques phrases de l'introduction, une partie de l'air : fi tu, te ne scongiuro , chanté par Ruhini , et l'ensemble du trio du second acte, tout le reste n'est qu'une imitation froide, décousue, du style rossiuien; c'est un placage continuel, des effets usés, des plagiats quele compositeur n'a pas pris même la peine de déguiser sous des formes nouvelles. Et cependant les situations dramatiques abondent dans le livret : il était facile d'en tirer des effets puissans, en évitant de se traîner dans une route tellement battue qu'il ne reste plus que de la poussière a recueillir. Je ne puis expliquer cette persistance, cette obstination de la part d'un homme de talent, a copier ainsi un homme de génie, parce que celui-ci a fait une grande révolution dans le chant , que par l'opinion oit l'on semble être maintenant que le chant peut en quelque sorte suppléer la musique, c'està-dire que l'art du compositeur s'efface, aux veux du public, devant l'art du chanteur. Ainsi, lors-

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qu'un musicien cherche à faire un opéra, L'oeuvre musicale est la chose a laquelle il songe le moins. 11 pense avant tout aux acteurs qui seront chargés île tels et tels rôles, et c'est sur leur habileté et non pas sur le mérite de son ouvrage qu'il fonde ses chances de succès. De cette sorte, on se ménage (t'avance un succès tout artificiel .11 est trop pénible, en effet, de composer une œuvre de conscience, de conviction , de travail : on aura fait un chefd'œuvre ; mais il ne sera pas du goût du public : on se sera satisfait soi-même ; mais cela ne suffit pas. Au lieu de vouloir fonder sa réputation, son nom, :>a gloire, sur des monumens impérissables comme l'art, mais qui pourraient blesser les opinions, les préjugés des contemporains, on calculera d'abord son succès sur des données matérielles ; avant même que l'ouvrage soit conçu, le plan arrêté, on saura qu'on a tel rôle a écrire pour Lablache, tel air pour Rubini , telle scène pour Mme Pasta. Après cela, je vous le demande, a quoi bon de s'inquiéter? En Italie , une cavatine décide du sort d'une pièce; en France, on veut de la musique légère , comme on dit : on veut de l'art tout juste ce qu'il en faut pour distraire ; non pour distraire brusquement , violemment , prenons garde ! mais un petit art, bien petit, bien mignon, bien anodin, bien bète: eh ! qu'importe! pourvu qu il soit

amusant. Mais pour l'art grave, sérieux, large, mais pour l'enthousiasme, Dieu ! ne nous en parlez pas : c'est assommant !

Grâce à cette méthode , nous avons un art mille fois plus pauvre qu'a l'époque où Gluck vint tirer notre théâtre lyrique de la barbarie; car alors il y avait de l'enthousiasme. Nous rions de pitié, aujourd'hui , a l'idée seule des fredons qui faisaient pâmer nos grands-pères ; et cependant il y avait là ce sentiment qui donne la vie a un art , qui enfante tout une époque; et l'ère brillante de notre théâtre lyrique national a sans doute été le fruit de ce premier enivrement qu'inspiraient alors moins des beautés en elles-mêmes que le pressentiment de celles dont ces essais renfermaient le germe.

Maintenant la contagion s'est répandue au loin ; l'école rossinienne a tout envahi. Parmi les compositeurs italiens , un seul , dit-on , Bellini , a osé laisser percer son individualité sous les formes arrêtées par le maître. Caraffa , Vaccaï, Morlacchi , Guglielmi , Donizetti, etc. , ne diffèrent entre eux que par le plus ou moins de facilité d'imitation. Il existe, en France , des compositeurs d'un talent bien remarquable sans doute; c'est tout au plus si l'œil exercé du connaisseur peut démêler les traits distinctifs de la physionomie de chacun d\'\\x , à

travers ces formules exigées , sons le despotisme descruelles s'est ployé leur génie. On peut dire, en général, que Rossini a produit tous les ouvrages lyriques que la France a vus éclore depuis dix ans-, niais combien, dans le nombre, sont dign< s de figurer a côté des siens, de ses véritables en fans légitimes, tels cpie le Barbier * la Gazza , la Cenerentola , etc.? A l'exception de la Muette de Porticij de Zampa et de quelques autres productions, à peiné trou ve-t-on quelques traits particuliers, quelques types originaux, dans cette famille dégénérée et bâtarde. Bien aveugles sont ceux qui ne voient pas qu'en copiant un homme, quel qu'il soit, on ne fait jamais que reproduire ses ridicules, et que quelque chose d'étroit, de mesquin, d'impuissant, est inévitablement attaché a tout ce qui est servile !

J'ai eu bien souvent l'occasion , et surtout dans une discussion récente ', de parler de ce système d'enseignement qui étouffe et abrutit le génie des élèves sous une multitude de formules arbitraires, et ne produit que d'habiles routiniers au lieu d'artistes inspirés. J'ai désigné ce système sous une dénomination générique, l'école; mais je ne sais si cette école, si ce système,

Voyez plus loin h's articles de polémique

purement théorique , n'est pas mille fois moins pernicieux a l'art que ce système pratique qui dévore l'art dans ses fruits, comme le premier Tétouffe dans son germe, et qui, après avoir pris naissance en Italie, s'est disséminé comme une épidémie mortelle , en Espagne , en France , en Allemagne , en Angleterre. Je ne sais si , à tout prendre et a choisir entre deux maux le moindre, il ne faudrait pas mieux opter pour le premier système. Dans celui-ci, l'élève, une fois hors de l'école , sait très-bien , pour peu qu'il ait conservé d'enthousiasme, s'affranchir d'une routine timide, et prendre son essor vers des formes plus larges et plus libres ; mais dans le second, qui circonvient l'artiste de toutes parts , qui lui interdit toute hardiesse , comme crime de lèse-majesté du parterre , il n'y a pas d'autre parti a prendre que la courageuse résolution de mourir à son siècle , de s'enfermer dans son cabinet , de se prendre soi-même pour juge, et la, de vouer a l'art un culte religieux et solitaire , ou bien de se mêler a la foule , d'y oublier le nom d'art, et d'y mourir aussi, mais honteusement , par le suicide perpétuel de son propre génie.

Non, encore une fois non, ce n'est pas ainsi que se font les grands génies, les grands ouvrages, es grandes gloires. Ce n'est pas du sein des jouis-

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sauces terrestres, du milieu îles combinaisons in génieuses de l'art de la vie, que surgissent ces pro

(ludions imposantes du poids desquelles quelque* fois tout un siècle n'a pas trop. Il faut souffrir, il faut être malheureux , être consumé de ce que l'on fait', et dans cet enivrement, ce tressaillement, celte absorption totale du génie en travail, ces joies secrètes de l'enfantement ; dans cette contemplation intérieure de cette sorte de fœtus poétique, il faut le voir avec amour , avec admiration , avec passion , croître et se former ; il faut crue cette idée poursuive la nuit, comme un cauchemar, qu'elle nous obsède, nous harcèle le jour, qu'elle chasse impitoyablement toute autre idée de notre esprit. Et puis , quand l'œuvre en est sortie toute complète, toute parée; quand on s'épuise vainement a la perfectionner de nouveau , il faut la repousser dédaigneusement, la prendre en profond mépris, ou bien l'oublier, la perdre dans un de ces recoins obscurs de la mémoire , et recueillir pour autre chose et ses forces , et son génie , et son enthousiasme, et son amour. A défaut de cela, artistes, sachez-le bien , vos œuvres n'auront nulle dignité, nulle grandeur.

Je reviens a Anna Bolena. Je disais que ce que l'on a le moins applaudi hier, c'est la musique; mais tout a été dit avec tant d'ensemble, Rubini

et Lablache ont été si parfaits, Mme Pasta a tellement fait oublier par des élans admirables quelques rares passages où sa voix altérée succombait sous le poids de son rôle, Y orchestre et les chœurs se sont si bien conduits , les applaudissemens ont été si unanimes , que tout a concouru a faire de cette soirée une des plus brillantes du Théâtre-Italien.

taxcredi. — 4" septembre 183t.

. Un opéra dont les rôles principaux sont remplis par deux artistes qui se disputent, ou, pour mieux dire , qui se partagent la palme du chant dans le monde musical , et par une jeune cantatrice aux progrès de laquelle le public se plaît a applaudir , et dont il aime à encourager le talent ; un de ces opéras d'ailleurs favoris des dilettanti , qui fait en quelque sorte partie de nos habitudes musicales, dont le nom même se confond avec la plupart des grands noms de la scène lyrique , un tel opéra devait être une bonne et belle fortune poulie Théâtre-Italien. Non-seulement jamais l'exécution de Tancredi n'avait été aussi parfaite , mais on peut dire encore que jamais Rubini , et surtout Minc' Pasta, ne s'étaient élevés a un si haut degré de puissance dramatique : on eût dit

qu'ils s'étaient portés un défi a eux-mêmes. O vous tous qui aviez osé penser que le héros de Syracuse ne nous retiendrait plus dans ce premier éclat de vigueur et de jeunesse, que les fatigues, les voyages et l'âge aussi avaient altéré de nobles facultés, venez et jugez si vous avez entendu des accens plus mélancoliques et plus purs, si vous avez rêvé rien de plus inspiré que le Tancredi d'hier soir ; si vous avez jamais respiré un air plus éthéré que cette atmosphère vivifiante que l'héroïne du chant, tour a tour lyrique, passionnée, pathétique, chevaleresque, répand autour d'elle ; que ce parfum enivrant d'harmonie et de poésie qui s'exhale de tout son être !

Dans les premières phrases du récitatif o Patria! la voix de Mme Pasta n'avait pas encore pris tout son essor. Mais peu a peu le feu de l'inspiration est venu animer cet organe enchanteur ; son génie s'est trouvé h l'aise , et l'art et la nature ont marché d'accord ensemble , se soutenant et se fortifiant l'un l'autre. Des périodes largement arrondies venaient entrecouper les mouvemens brusques, les accens mâles de la colère; des sons flûtes, d'une douceur inexprimable, ont accompagné la cavatine Di tanti palpiti , que l'actrice ;i terminée par un trille soutenu avec une plénitude de gosier et une légèreté d'exécution qui ont excité

dans l'auditoire des transports d'un enthousiasme frénétique.

L'ensemble du finale du premier acte et le quatuor sans accompagnement ont été supérieurement dits. Les belles tenues graves de Tancredi faisaient ressortir admirablement les contours de cette harmonie tranquille et majestueuse. A mon avis, le commencement de ce finale est ce qu'il y a de plus beau, de plus large dans l'opéra. Les batteries que frappent alternativement la basse et le ténor , et la marche ascendante qui les suit , dont l'harmonie se déroule en une longue période pleine d'éclat et de noblesse, tout cela porte le cachet du génie. Mais la strette de la fin est indigne de ce qui précède. C'est une bruyante amplification où tous les lieux communs de l'école sont rassemblés, et qui n'aurait jamais dû terminer ce premier acte, dans lequel brillent de sublimes beautés. En général Ropsini n'a guère pu prendre sur lui de suivre librement l'impulsion de son génie et de se contenter pleinement lui-même ; il est rare que sa veine ne soit pas interrompue par la nécessité qu'il s'impose de faire une concession au public. Chose étonnante ! voilà pourtant ce qu'il en est de l'esprit le plus indépendant, le plus sceptique, le plus contempteur des traditions reçues. Ses momens sublimes, ses

élans de génie sont autant de grimes dont il lui faut demander grâce, et tout brûlant encore du feu sacré , ses lèvres n'ayant pas encore prononcé a moitié les paroles mystérieuses, le voilà qui s'élance tout évaporé du sanctuaire dans le parterre, pour le supplier en grâce de ne pas prendre au sérieux ses profondes et poétiques inspirations, et, presque confus de lui-même, cherchant à s'étourdir au vol rapide de la cabalette ou an bruit assourdissant du crescendo.

Ce que je dis ici s'applique bien plus particulièrement au public italien qu'au public français. Je ne veux d'autre preuve de notre supériorité que le développement incontestable qu'on peut remarquer dans les opéras que Rossini a composés pour nous et parmi nous. Le trio du Comte Orj seul serait la preuve de ce que j'avance, quand il n'y aurait pas la ce chef-d'œuvre colossal, ce Guillaume Tell , une des productions les plus étonnantes qui soient sorties d'un cerveau d'artiste. Assurément personne ne soutiendra que les exigences, les goûts du public n'influent en rien sur des ouvrages qui attestent une si singulière transformation du talent. Cependant notre public* musical a encore des progrès a faire, et, sous plus d'un rapport, on peut dire que le public des grands théâtres dramatiques est proportionnel-

1(34 OPERAS ITALIEMS.

lement plus avancé. Celui-ci a commence h se faire aux grands et larges développemens ; ses goûts et ses habitudes nouvelles, en se dilatant en quelque sorte, témoignent d'une entente pins vive, plus profonde delà nature et de l'art. Et il doit en être ainsi , s'il est vrai que , d'après une loi de transmission successive de principes , une révolution doit se consommer dans la littérature avant de s'achever dans les arts. Le moment approche pourtant où les arts marcheront du même pas, et présenteront, dans leur développemens progressifs, un ensemble harmonique et parfait. Il est un niveau pour toutes les parties de la civilisation auquel elles tendent toutes individuellement. Mais, avant que cette révolution se soit opérée , nous avons besoin de nous éprendre d'un amour plus vrai , plus épuré , de l'art et de la nature. On nous a fait une nature de convention , un art-mannequin qui ne se meut que d'après certains procédés d'un mécanisme étroit et fixé; il faut attendre que cette lutte entre la nature vraie, éternelle, et la nature fausse, arbitraire, soit terminée; il faut attendre que l'arbre, enfant d'un sol fécond , ait étouffé sous ses rameaux la plante exotique, pour que nous puissions en savourer les fruits. Alors nous n'aurons pas un art de mode, de caprice, de fantaisie; nous au-

ions un art éternel comme la nature, immuable comme l'homme dont il est l'expression; mais aussi, comme l'homme, susceptible d'un développement constant et successif; une même essence se reproduisant sous mille formes diverses , en un mot, un art toujours un et toujours varié. Or, voici quel sera l'effet de ce changement : tout ce qui sera retranché aux modes , aux frivolités , aux colifichets d'un jour , sera acquis a l'art. Et pour nous renfermer dans le public du Théâtre-Italien dont je parlais tout à l'heure , on peut prédire dès aujourd'hui que ce théâtre cessera alors d'être un rendez-vous de bon goût et de bouton; je m'explique : que l'étiquette seule ne sera plus un motif suffisant pour y venir promener son ennui ou son ignorance en toilette ; que l'amour du beau y remplacera l'amour du luxe, et qu'enfin à un art de tous les temps et de tous les lieux, à un art universel, populaire, il faudra un public simple, grave, sérieux et libre de toute préoccupation vaine et futile.

Je me souviens qu'un professeur spirituel , dans une leçon très-remarquable sur le génie le plus brillant du dix-huitième siècle, recherchant les causes de la superficialité de Voltaire, et voulant s'expliquer pourquoi il avait si peu profondément creusé dans la nature humaine, observait que l'an-

I()(i OPERAS ITALIENS.

télir de la Henriade s'était trop fait esclave des exigences d'une société façonnée aux lois de l'étiquette, les plus inflexibles de toutes les lois , parce qu'elles sont de toutes les plus arbitraires ; qu'il ne s'était pas assez isolé des habitudes contemporaines, en un mot, qu'il avait trop vécu à la lueur des lustres. L'orateur voulait qu'après une fréquentation suffisante des hommes, l'artiste, à l'exemple de Byron et de Chateaubriand, allât, loin des souvenirs de la famille et de la patrie , s'inspirer aux grandes scènes de la nature , recueillir de profondes émotions aux tombeaux des vieilles civilisations, respirer l'air des montagnes, sub dio ! dormir au bruit de la tempête , écouter la voix de la nature dans les forêts de l'Amérique; tout ce qu'alors on avait amassé en dépôt du frottement du monde, comme un germe isolé, fermentait au foyer du génie solitaire , et bientôt se développait au grand air de la liberté. Quel est l'artiste, nommez-le-moi, qui n'ait pas ressenti l' influence de la nature , à qui le bruit de la cascade, les plaintes du fleuve, le silence des ruines n'ait rien dit ? Peut-être serait-il permis à celui qui a établi un parallèle entre Voltaire et Rossini, d'appliquer au dernier les paroles de M. Villemain; mais cela nous mènerait trop loin. Je reviens a Tancred.i.

Nous avons été privés (.lu duo du premier acte entre Tancredi et Aménaïde. Mais que nous avons été amplement dédommagés! Un air que David chantait dans Otello a été dit par Rubini avec une perfection incomparable, tandis que la clarinette de l'orchestre se montrait digne de dialoguer avec le chanteur. Au second acte , Mme Pasta nous a fait entendre un air de Nicolini auquel sa puissante et dramatique exécution a donné le plus grand prix. Il est vrai de dire que cet air renferme de jolies phrases, et qu'il est parfaitement dans la voix de la cantatrice. Mais ce qui a transporté, électrisé l'auditoire, a été le duo du deuxième acte entre Argirio et Tancredi. Un tonnerre d'applaudissemens a éclaté sur la phrase finale ; les deux virtuoses ont disparu aux cris mille fois répétés des bravos et des bis , et les cris et les trépignemens se sont prolongés long-temps après qu'ils avaient reparu pour recommencer le duo. Ici je renonce a peindre ; la première exécution ne pouvait donner une idée des merveilles delà seconde. Qu'on juge de l'explosion qui s'en est suivie !

Quanta M,!e Tadolini, elle mérite les plus grands éloges. Elle s'est montrée dignement ii coté de ces deux redoutables rivaux. Sans doute quelques-unes de ses roulades dans la eavatine du deuxième acte ont manqué de netteté ; mais il faut

aussi tenir compte des difficultés d'un rôle qu'on aborde pour la première fois.

On doit applaudir a la manière dont se comportent les chœurs et a la part active que chacun des choristes prend a l'action. Le dernier chœur du deuxième acte ne se chante plus comme autrefois sur une sorte de pont suspendu au fond du théâtre -, les acteurs se placent sur le devant de la scène, et nous avons gagné a ce changement beaucoup plus d'ordre et d'accord entre les exécutans et l'orchestre. Néanmoins la perfection de l'exécution en général nous donne le droit d'être sévère envers celui-ci. Plusieurs fois il a manqué de sûreté et d'unité dans l'attaque , et les instrumens à vent n'ont pas été toujours irréprochables comme on a pu le remarquer dans la marche. On raconte qu'a la répétition d'un opéra d'un musicien célèbre, l'orchestre se trouva tellement émerveillé qu'il s'arrêta tout court. Le compositeur furieux vint sur le bord de la scène, demandant au chef d'orchestre la cause de cette interruption soudaine : Nous pleurons ', répondit celui-ci. — Il ne paraît pas que les artistes qui marchent sous les ordres de M. Vidal aient été émus à ce point ; mais, a coup sûr, ce qui se passait sur la scène était bien fait pour leur donner de fréquentes distractions. En effet , il est impossible de réaliser un

OPliUAS ITALIENS.

personnage avec autant de vérité historique et en même temps de couleur poétique que ne le fait M111L' Pasta.

LA SONNAMBULA. 27 OCtobl'C 1831.

Jusqu'à ce que les compositeurs de musique dramatique se fassent une large doctrine conforme aux besoins actuels de l'art et au mouvement qui s'est opéré dans les esprits , une doctrine qui embrasse par cela même les développemens qui ont eu lieu , presqu'en môme temps , dans le genre instrumental et. dans le genre vocal , en Allemagne et en Italie, ainsi que les procédés partiels introduits par quelques auteurs ; une doctrine, en un mot , assise sur les traditions universelles , laquelle favorise en même temps tous les progrès nouveaux , s'ouvre a toutes les conceptions basées sur cet ordre de foi , et se prête incessamment a l'action en quelque sorte dilatante de la pensée humaine ; jusqu'à ce moment , disons-nous, l'art sera frappé d'impuissance et de stérilité. Lorsque nous avons voulu remonter aux causes qui s'opposent a cette régénération tant désirée, nous en avons signalé de principales et de secondaires ; les unes, comme le ver solitaire, dévorent l'art aux sources mêmes de la vie; les

(70 OI'ÉhAS ITALIENS.

autres, pour ainsi dire répandues a la surface de l'art et dans l'air qu'il respire, l'arrêtent dans son développement extérieur. Les premières, au sein même de l'école, pèsent sur les artistes qui se forment ; les secondes , dans des préjugés de nation et des habitudes de climat , s'appesantissent a la fois sur le public et sur les artistes , et étouffent ainsi jusqu'au dernier souffle qui aurait pu s'échapper de l'école.

Ces causes principales, nous les avons vues dans l'existence de deux systèmes également faux , également funestes que nous ne cesserons de combattre partout où nous croirons en découvrir la trace. L'un, qui a long-temps prédominé en France , courbe l'esprit des élèves sous le joug de mille règles arbitraires , de mille formules conventionnelles, et ne peut avoir que l'un des deux résultats suivans , ou d'amortir dans le jeune artiste tout enthousiasme et toute inspiration , de lui apprendre a n'envisager l'art que dans sa partie rationnelle et technique, et le génie que dans une sorte de mécanisme intellectuel et l'habileté a surmonter des difficultés scolastiques, ou de le livrer a. toute la fougue d'un génie que rien ne guide et ne retient , parce qu'il aura secoué a la fois ce lourd fardeau de science, ce qu'il renferme de doctrine pure et vraie, comme ce

qu il contient de faux et <lc pédantesque-; car ce que, dans ses traditions, l'art offre de plus favorable an développement des idées et à l'élan de l'imagination, se convertit en chaînes sons le despotisme de l'école. Le second système , qui a pris naissance en Italie, a passé en France, où il étouffe le premier. Mais, tandis que celui-ci s'attaque à l'élève, celui-là s'attaque a l'artiste. Le premier était sorti du Conservatoire tout armé de sein bagage et de son attirail scolastique , et fit irruption sur nos théâtres ; le second , en Italie, des théâtres s'est répandu dans le monde musical, et a formé ainsi une vaste école qui a enveloppé toute la nation dans son immense réseau. Ainsi l'un s'est emparé de la théorie et de l'enseignement , l'autre de la pratique et des publications de l'artiste ; de telle sorte néanmoins que ce dernier système n'est autre chose que le premier qui se transforme et se reproduit hors de l'école par une autre imitation , un autre servilisme. Ils ne peuvent avoir donc , tous les deux , pour commun résultat, qu'un art compacte, uniforme, matériel , inerte , qui reste comme ces digues auprès desquelles s'amassent des eaux bourbeuses et croupissantes, et qui obstruent le cours d'un torrent sans servir elles-mêmes de passage.

D'après l'idée que nous avons plusieurs fois

exprimée, que toute révolution consommée dans la littérature ( laquelle a son tour l'a reçue de plus haut) vient se continuer et s'achever dans les arts , on ne sera pas étonné de voir que ce que nous signalons ici avait été remarqué dans la poésie. Il est facile de faire l'application des paroles suivantes a l'état actuel de la musique.

« Il s'est formé dans les derniers temps, comme » une pénultième ramification du vieux tronc » classique , ou mieux comme une de ces excrois- » sances, un de ces polypes que développe la » décrépitude , et qui sont bien plus un signe de » décomposition qu'un signe de vie.. . En somme, » rien n'est si commun que cette élégance et cette » noblesse de convention. Rien de trouvé, rien » d'imaginé, rien d'inventé dans ce style. Ce » qu'on a vu partout : rhétorique , ampoule , » lieux communs , fleurs de collège , des idées » d'emprunt vêtues de formes de pacotille... On » comprend que , dans tout cela , la nature et la » vérité deviennent ce qu'elles peuvent. Ce serait » grand hasard qu'il en surnageât quelque débris » dans ce cataclisme de faux style, de faux ait , » de fausse poésie. Voila ce qui a causé l' erreur » de plusieurs de nos réformateurs les plus dis- » tingués ' . »

! Préface de CromweU.

Venons maintenant aux causes secondaires, celles qui n'agissent pas directement, sur l'art , mais par des moyens éloignés, et indiquons-les sommairement. Ces causes, avons-nous dit, sont les habitudes de climat, les préjugés de nation , les préférences du public.

On ne peut disconvenir qu'on n'entende l'art en Italie d'une manière toute différente qu'en Allemagne, et qu'en Allemagne on ne le conçoive tout autrement qu'en France. C'est en partie à l'esprit d'isolement qu'il faut attribuer l'existence précaire que l'art traîne parmi nous. Rossini est venu ; il nous a tous fascinés. Du même souffle il a éteint l'école française et animé son art. Il s'est identifié avec nous , ou plutôt il nous a identifiés en lui; puis il s'est endormi au son de ses accens séducteurs et du concert de louanges qui retentissait autour de lui ; le public s'est bercé avec lui dans une molle paresse ; d'autres ont voulu toueber à cet art qu'il nous avait apporté ; tout à coup il s'est refroidi et pétrifié dans leurs mains. Ils ont repoussé les inspirations qui leur venaient du Nord ; ils ont fait fi de ces accens plus mélancoliques, plus poétiques et plus sauvages parfois, qui auraient pu troubler leur sommeil glacé. L'Allemagne seule , au milieu de ce travail de régénération qui la presse , a su appeler a

elle les productions italiennes et les nôtres , tout exotiques qu'elles sont. C'est que l'art est cosmopolite, parce qu'il est universel ; non qu'il doive perdre ses nuances de civilisation , ses physionomies locales , de mœurs , de peuple -, mais il se trouve partout où se trouvent la nature et l'humanité. Déjà nous avons parlé d'une grande révolution faite en Allemagne dans le genre instrumental ; d'une révolution semblable opérée en Italie dans le genre vocal : il faut que l'Italie subisse la révolution allemande , comme l'Allemagne doit subir la révolution italienne , et que la France subisse l'une et l'autre. Or, cette grande restauration de l'art a laquelle nous aspirons, ne saurait être éloignée , et même, on peut dire qu'elle est déjà faite, car elle est faite dans les esprits. Ce qui prouve que sa manifestation ne peut tarder d'arriver , c'est le développement qu'a reçu de nos jours la musique instrumentale. Jamais un progrès dans ce genre n'a été fait, qu'il n'ait été suivi d'un progrès semblable dans la musique dramatique. Don Juan renferme a lui seul tout l'art de la symphonie créé par Haydn et agrandi par l'auteur même de Don Juan. Weber, en quelque sorte , pourrait être considéré comme le Beethoven du théâtre, si l'auteur de Fidelio avait besoin d'un autre interprète que lui-même.

11 nous finit aujourd'hui un compositeur qui soit à la fois le Beethoven de la symphonie et le Rossini du chant.

Nous avons parlé tout a l'heure de l'école d'imitation ; ce n'est pas tout-a-fait sous ce point (]r vue crue nous devons juger l'opéra de Bellini. Cet auteur, assure-t-on, est le seul qui ait osé sortir de la route si servilement suivie par ses contemporains, et il est vrai de dire que beaucoup de choses de la Sonnambula attestent une indépendance d'idée bien rare chez les compositeurs ultramontains. Nous ne nous hâterons pas du reste de prononcer sur le mérite de M . Bellini ; nous attendons le Pirate , dans lequel , ainsi que dans l Étrangère , il paraît avoir rompu plus ouvertement, encore avec les formes rossiniennes. Quoi qu'il en soit , la Sonnambula est un ouvrage qui renferme des parties très - remarquables. Quelques morceaux, et surtout un chœur du premier acte , n'appartiennent point a ce qu'on appelle le style italien ; c'est un genre de beauté large, grave, grandiose , qui annonce que ce maître ne s'est pas borné au cercle d'inspirations tracé par une école. L'introduction du premier acte est fort gracieuse et d'une mélodie simple , naïve et tout empreinte de couleur locale; vient ensuite une espèce de romance charmante , chantée par Mmc Pasta , et

continuée par Rubini sur un autre mouvement. La cavatine Je Mme Pasta est fort agréable , et le trille quelle a placé a la fin sur le mi bémol , et quelle couronne par un trait exécuté avec un éclat et une légèreté incroyables , a enlevé tout l'auditoire. Une phrase, ravissante de grâce et de mélancolie, rendue par Rubini avec l'accent le pins pénétrant, termine le premier acte. Le second se distingue par le chœur d'introduction et par un air délicieux que Rubini chante délicieusement.

Celui de Mme Pasta , bien que fort applaudi , ne m'a paru avoir d'autre mérite que celui d'une admirable exécution. Je le répète, rien ne nous presse de juger définitivement un semblable ouvrage ; il n'a pas été d'ailleurs assez bien rendu dans toutes ses parties pour qu'on puisse s'en former une opinion arrêtée. Les mélodies m'ont paru quelquefois un peu trop sautillantes ; les contrastes des voix et des effets d'accompagnement un peu trop fréquens , et c'est ce qui a occasioné peut-être l'étrange discordance qui s'est fait entendre pendant un moment. Santini a fait sa rentrée dans cet opéra. J'ignore encore s'il a gagné sous le rapport du chant ; mais , a coup sûr, il n'a fait aucun progrès pour la tenue et le jeu. M11'1 Amigo chante faux avec une assurancedésespérante. Malgré ces défauts d'exécution et

OH RAS U M .11 n>. 177

l'intérêt peu dramatique du livret, la Sonnambula a fait grand plaisir, et le succès de cet opéra s'accroîtra aux représentations suivantes.

Le spectacle s'est terminé par la Prova d'un opéra séria, dans lequel Mme Pasta, Rubini , Graziani, et surtout Lablache, ont rivalisé de gaieté et de talent. Il est impossible de rendre avec plus de vérité et de bonhomie que ce dernier ]a satisfaction comique et la vanité naïve d'un compositeur qui s'émerveille de lui-même à l'exécution de son propre ouvrage, et cette vivacité d'enthousiasme avec laquelle il en fait sentir les beautés et les intentions.

la gazza ladra. — U> novembre IS.'il.

Il est des acteurs dont le nom s'identifie tellement avec certains opéras , ou plutôt des opéras qui s'identifient tellement dans l'esprit du public avec certains acteurs ou chanteurs, qu'ils participent les uns et les autres aux mêmes honneurs. On pent même avancer qu'il est des œuvres qui sont conçues deux fois, et par le compositeur et par l'acteur. Souvent un auteur n'a dû sa réputation qu'au hasard des circonstances qui lui ont procuré un acteur capable de donner de la vie a son ouvrage ; comme aussi certaines compositions sont

tombées dans l'oubli , parce qu'elles n'ont pas trouvé d'interprète qui en révélât la profondeur. Mais lorsqu'il se fait une telle association du génie qui invente et du génie qui devine , l'exécution devient une double création, double, parce qu'elle offre dans sa manifestation la réunion de deux inspirations, et pourtant une, parce que ces deux inspirations ont leur source et leur type communs dans la nature. Ainsi, pour les artistes, le nom de Lekain se confond avec celui de Mahomet, Talma avec Néron ou Manlius, Mlle Mars avec Célimène, Mme Pasta avec Desdemona , Mme Malibran avec Ninetta.

Mais les meilleures choses ont leurs ineonvéniens. Sans doute il est bien que des poètes , des compositeurs trouvent de tels interprètes. Mais , pour les compositeurs , les avantages ne sont pas les mêmes que pour les poètes, leurs confrères. Corneille , Molière, Racine, Voltaire, ces hommes trop géans pour pouvoir descendre aux proportions des acteurs pygmées de notre scène française, ne sont 7 comme on l'a très bien dit, négligés qu'au théâtre; dans les bibliothèques, ils sont en honneur. Il n'en est pas malheureusement de même pour les compositeurs; leurs ouvrages ne vivent que parles chanteurs. Les œuvres dramatiques de Mozart, de Sacchini, de Gluck, deSpon-

OT'ÉRAS ITALIENS. 179

tini, de Méhul, sont en grande partie mortes pour nous. Elles demeurent dans les bibliothèques, il est vrai ; mais , a part quelques hommes de patience et d'érudition, tels que MM. Perne, Choron, Fétis, qui va souffler sur la poussière qui les dévore? Bientôt les noms de ces compositeurs, qui ont fait les délices et l'admiration des générations qui s'écoulent, ne rendront plus que je ne sais quel retentissement vague, et resteront comme les noms de ces cités détruites dont on ne retrouve pas même les ruines , et qui ont survécu à leur destruction. Rossini vit aujourd'hui dans Rubini, Lablache, David, Mœes Pasta, Fodor, Pisaroni, Malibran. Cette génération d'artistes passée, son nom ne sera plus qu'une inscription sans monument.

On a si long-temps et si souvent répété que la musique est un art sujet a la mode, qu'il serait inutile et presque téméraire, à l'heure qu'il est, de tenter de déraciner ce préjugé, tant il est invétéré dans les esprits. Cependant il serait facile de démontrer que cette erreur n'a pas d'autre cause que celle indiquée ici. La musique, je ne cesserai de le dire , est un art comme tous les autres, dont les principes sont immuables et constans , et tout progrès que le développement de chaque époque amène, a sa base et sa règle dans ces mêmes prin-

cipes. Ceux-ci reçoivent du mouvement extérieur des idées une nouvelle application, une transformation nouvelle. Ainsi l'art s'enrichit et avance a mesure que l'esprit humain marche et s'agrandit. Mais, a raison même de ce développement graduel , une époque fournit très-peu d'hommes capables de s'identifier avec les productions de l'époque antérieure. De là vient que ces ouvrages tombent dans l'oubli; et, comme d'un autre côté la musique demande une étude particulière, comme on ne lit pas une partition comme ou lit un poème, ou comme l'on considère un tableau , on s'en va répétant de tous côtés que la poésie et la peinture sont des arts vrais , parce qu'il en reste quelque chose , et tpie la musique est un avl faux , parce qu'il n'en reste rien.

Cependant il est certain que si l'on ne pouvait juger de la peinture que comme l'on juge de la musique; si l'on avait besoin pour celle-là d'une exécution pour In faire voir, comme, pour celleci , d'une exécution pour la faire entendre; s'il était aussi difficile de contempler les œuvres de Raphaël que d'entendre la musique de Palestrina, on ne manquerait pas de dire aussi que la peinture est un art de caprice et de fantaisie. Remarquons bien qu'on ne peut pas entendre de la musique comme on peut voir un tableau, et que ces deux

OP] i. IS ITALIENS.

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