SI
arts sont bien loin de parler de la même manière
an publie ; l'un s'adresse a nous directement^ sans intermédiaire, sans interprète ; il fauta L'autre lin
milieu, et ce milieu c'est l'exécution. La musique des anciens compositeurs est perdue pour nous de la même manière que Racine et Bossuet seraient perdus pour un aveugle qui n'entendrait lire que les productions de notre époque. Mais s'il arrivai! que des exéeutans se pénétrassent profondément de l'esprit de ces œuvres d'un autre âge, nous serions tout surpris de nous trouvera les admirer. En veut- on une preuve concluante? L'école de M. Choron, où, malgré une exécution incomplète, les madrigaux de Palestrina, les oratorios déHâeridel , la résurrection de certaines compositions de Clément Jannequin, et autres œuvres non moins gothiques , ont produit un effet prodigieux. Vous parlez de peinture ; je vous ferai seulement une question : sur dix individus , pris hors de la classe des artistes, bien entendu , qui se promènent dans la galerie du Musée du Louvre, combien en trouvez-vous qui s'arrêtent sur un tableau de Raphaël ou de Rembrandt, non par un sentiment de vaine curiosité, mais par un profond sentiment d'artiste, et l'amour du vrai et du beau? dites, combien?
Il suit de tout ce qui précède que la musique n'est, pas plus que la peinture, pas plus que les
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autres arts , un art de mode, mais que la seule différence qui la sépare de ceux-ci est que ces derniers s'adressent directement a l'homme, tandis que la musique a besoin d'une interprétation. Or, les productions d'une époque absorbant en quelque sorte, pour elles seules, tous les moyens d'exécution, les compositions des époques antérieures tombent dans l'oubli. A ce mal il n'y a qu'un remède , qui est de répandre tellement l'instruction musicale qu'il ne soit pas nécessaire d'une exécution pour goûter ces mêmes œuvres, et qu'il suffise de les lire, comme on lit Montaigne ou Pascal, ou comme l'on étudie Michel-Ange et Rubens. Mais il ne paraît pas que nous soyons a la veille d'un semblable progrès.
Ces réflexions m'ont conduit un peu loin de la Gazzaet de Mme Malibran. Je franchis d'un seul bon tout l'espace que j'ai parcouru , et je reviens à la représentation d'hier. Il n'y a que Mme Malibran qui puisse prêter ce sublime de pathétique a une pauvre petite servante comme Ninette , sans forcer cette nature simple et naïve. A son entrée sur la scène, la cantatrice a été accueillie avec des transports d'enthousiasme. Les deux premiers mots de la cavatine ont hésité sur ses lèvres tremblantes. Celle marque d'émotion a été vivement sentie et a produit sur le
oj'i'kas italiens. 185
public l'effet (Tune inspiration. Elle a repris son Dî pincer avec son accent mâle et soutenu, et tout dès-lors a concouru a son triomphe. Le duo du second acte a été dit avec un élan de verve , une expansion de sentimens qui n'avaient jamais été égalés, même lorsque David remplissait le rôle maintenant confié a Rubini. David, malgré son organe cassé , retrouvait dans ce rôle de belles inspirations, de sublimes jetsd'artiste. Mais Rubini prodigue incessamment les trésors de son chant pénétrant et profondément accentué. Le second acte a été pour les chanteurs une heure de triomphe; pour l'auditoire , une heure d'un plaisir délirant. Lablache est toujours Lablache , excellent chanteur, comédien unique. La salle était comble, l'exécution a été parfaite. Vive M. Robert !
il matrimonio segreto. — 1 3 septembre \ 831 .
Si l'on retranchait successivement du public habituel du Théâtre-Italien ceux qui y vont pour Mme Pasta seulement , puis ceux qui y vont pour Lablache, puis ceux qui y vont pour l'ensemble, ou , comme ils disent , pour le chant , puis ceux qui y vont pour la musique et le compositeur, puis ceux qui n'y vont pour rien du tout , c'est-
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a-dire pour dépenser leur argent , se montrer et voir ; eh bien ! ceux qui y vont pour la musique , expliquons-nous , pour entendre un bel ouvrage , admirer une partition sublime, seraient les moins nombreux. Le chant dévore la musique. Le compositeur peut se dispenser de faire une œuvre musicale ; il n'a qu'à disposer un thème propre à faire briller le chanteur ; il peut se passer de génie, si le chanteur en a. Le musicien et la musique ne sont rien : l'exécution et les exécutans sont tout. On ne va plus entendre Mozart, Cimarosa, Rossini; on va entendre M'le Sontag, Rubini, Mmes Pasta, Mali bran. Et pourtant qu'est l'inspiration du chanteur lorsqu'elle n'est pas soutenue par celle du compositeur? Je sais bien qu'il est des acteurs qui créent leur rôle , qui font de telle sorte que l'auteur se trouve avoir plus d'esprit qu'il n'en a, plus de connaissance du cœur humain qu'il n'en a ; qui regardent l'œuvre du poète ou du musicien a peu près comme un canevas sur lequel ils composent une autre œuvre plus complète , plus profonde. Ainsi Lekain , dans Mahomet j étonnait Voltaire luimême. Mais je sais aussi que, lorsque l'art du chanteur ne se borne qu'à un pur mécanisme de la voix, ce mécanisme, tout digne qu'il est de notre admiration, ne suffit pas pour remplacer la
musique. Le point essentiel aujourd'hui est une exécution parfaite; pour le reste, on ne s'en occupe pas. Le moment viendra peut-être où l'on sera plus indulgent pour l'exécution , plus sévère pour la composition. Je ne dis pas que cela sera bien ainsi , je dis seulement que cela sera mieux.
Certes , je suis loin d'appliquer les observations que je viens de faire a des acteurs tels que Rubini , Mme Pasta et leurs rivaux dans le chant. Je parle seulement des dispositions du public. J'ai déjà exprimé mon opinion sur Rubini , sur sa méthode si parfaite , son gosier si suave , sou talent prodigieux de nuances , ses sons si pénétrans , si vibrans , qu'ils font éprouver comme un frémissement intérieur les contrastes si habilement ménagés des divers registres de sa voix , sa respiration si libre, si soutenue et si puissante, en un mot, sur toutes les qualités qu'il nous a fait admirer hier soir. Lablache a été ce qu'il est toujours, excellent, plein de verve et d'entraînement. Il est juste de dire que le reste de la troupe a très-bien secondé ces deux chefs de file.
Une musique qui semble gagner en fraîcheur , en suavité, en élégance à mesure qu'elle vieillit ; une musique dont rien ne ternit l'éclat, que rien n'use, ni l'habitude de l'entendre, ni les ampli-
fieations des uns, ni les plagiats des autres, telle est la musique du chef-d'œuvre de Cimarosa. Tant il est vrai que la jeunesse de la nature est éternelle ! que rien ne peut souiller le génie quand il a fait vœu de virginité ! Cimarosa ! talent pur et modeste! esprit original ! Et l'originalité, qu'estce que c'est? Je ne me lasserai jamais de le dire : c'estleplus haut degré du naturel. C'est parce qu'ils sont originaux, c'est-a-dire éminemment naturels, que Molière et La Fontaine sont inimitables. Or, la nature, où la trouve-t-on? Dans son propre cœur , lorsqu'on n'a pas brisé ces rapports , ces harmonies qui existent entre l'ame de l'homme et tous les êtres créés qui ont une aine aussi , et la grande ame de la nature , et l'infini , et Dieu ; dans son propre cœur, lorsqu'on y descend pour y interroger en silence cet écho multiple de toutes les vibrations de l'humanité. C'est lorsqu'on se renferme dans ce sanctuaire, dans ce secret foyer de toute inspiration qu'on en voit jaillir de ces ilammes pures , limpides, vives, sublimes, comme ont fait Cimarosa et le divin Mozart, cet ange raphaélique, et Gluck, le Corneille de la tragédie lyrique, et ce Weber, passionné, mystique, abstrait , sauvage parfois ; et ce génie du Nord , ce barde du moyen âge, cette grande figure qui semble errer triste, fantasque, sur les ruines
du monde primitif, Beethoven ; et notre Rossini enfin , qui n'est grand, qui n'est géant qu'à cette condition. Et c'est là , après tout , ce qu'ont fait les Werner , les Byron, les Goethe, les Chateaubriand , et ce Novalis que nous ne connaissions pas, il y a quelques jours, et que maintenant nous connaissons si bien ! C'est de là , de ce laboratoire intime que sont sortis le Moïse d'Alfred de Vigny, le Bonaparte de Lamartine, et le Didier de Victor Hugo. Et moi je dis que lorsque on se retire là , dans son ame , pour y couver amoureusement son génie , pour le réchauffer incessamment, le préserver du contact d'un art factice et fardé, alors il s'en échappe, sous des formes rayonnantes, des pensées sublimes, d'immortelles créations qui s'élèvent d'autant plus haut que leur source est plus profonde. Une fois que vous êtes ainsi descendu là, dans votre cœur, vienne la foule des imitateurs , des enlumineurs y des broyeurs j, ne craignez rien : ils ne vous supplanteront pas , ils n'usurperont pas votre rang, car enfin vous êtes là , chez vous, dans un asile impénétrable, et votre génie n'est pas dépossédé pour les avoir protégés quelques instans contre leur propre faiblesse, pour leur avoir laissé prendre quelque peu d'hospitalité. — Que si vous sortez de cette retraite intime, que ce
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ne soit pas pour disperser le trésor que vous recelez au dedans, que ce soit pour l'augmenter, pour revenir plus riche-, ne laissez pas éteindre ce foyer, et, avant de le quitter, n'oubliez pas de couvrir la braise sous les cendres. Si , au contraire , vous laissez évaporer vos inspirations au grand air , au souffle de la mode ; si c'est dans un boudoir parfumé, aux roulades capricieuses d'une prima donna, aux fantaisies d'un pianiste dandy , que vous allez saisir au vol les traits principaux de votre œuvre, oh! alors ne dites pas que vous aimez l'art, ne prenez pas le nom d'artiste, parce que l'art n'a pas de plus mortels ennemis que vous : ce serait une perfidie !
Les œuvres de Cimarosa, dePaisiello, de Paër, forment l'ancienne école brillante de l'opéra italien. Rossini fondit tous ces élémens dans un nouveau système plus vivant, mais aussi plus matériel. Une école dégénérée a prétendu se greffer sur ce système, et déjà elle semble un de ces rameaux morts sur un tronc plein de vigueur. Viendra un coup de vent qui l'abattra, et l'arbre restera beau. // Matrimonio présente tous ces élémens dans leur germe , dans leur pureté primitive. L'ouverture, pleine d'idées charmantes et de mélodies fraîches et originales, n'est pas un chef-d'œuvre de musique instrumentale. El l'ail,
même aujourd'hui, sorti pins brillant des mains de Rossini , n'est pas pins avancé sons ce rapport. Mais que d'invention dans la musique du tlranie ! que d'esprit, de grâce! comme tout cela est créé ! Quel talent il a fallu pour soutenir l'intérêt musical, sans le secours des chœurs et des grands appareils de la scène qui jouent maintenant un si grand rôle dans notre système moderne !
il pirata. — il février )8o'2.
Désormais on ne m'y prendra plus. Lorsque l'administration du Théâtre-Italien nous donna la Sonnambula de Bellini, jeune compositeur fort en vogue en Italie, cette musique fut trouvée si pâle, si usée, si vieille même, que, malgré le talent de Mmc Pasta et de Rubini, la pièce fut accueillie froidement , et que , Mme Pasta une fois éloignée, on n'y songea plus. Les partisans de cette grande cantatrice , au nombre desquels je me suis rangé depuis long-temps, regrettèrent de recevoir ses adieux dans un opéra d'une semblable faiblesse. La dernière représentation d'un virtuose est presque toujours pour lui un triomphe dont il
rejaillit quelque chose sur l'ouvrage. L'ouvrage ne gagna rien au triomphe de la virtuose. C'est de la musique de magasin, de pacotille, dit la critique éclairée. Vous souvient- il de la réponse que faisaient les adminirateurs de Bellini ? Attendez, disaient-ils, ne vous pressez pas de juger. Laissez venir le Pirate , composition éminemment originale , dans laquelle le musicien a abandonné les traditions rossiniennes pour s'ouvrir une carrière a lui. Attendons, disionsnous donc alors , nous tous qui consignons journellement dans un feuilleton les progrès de l'art et la décadence de l'art, laissons venir le Pirate qui, assure-t-on, doit nous montrer le talent de Bellini se traçant une ligne indépendante.
Eh bien ! c'est dans cette préoccupation d'esprit que je me suis rendu au Théâtre-Italien pour entendre ce fameux Pirate. J'ai vu d'abord quelque chose qui ressemblait a une grande tempête , un grand navire dans le lointain battu par les Hots, sur le rivage un peuple nombreux élevant de grands cris au ciel ; une grande pluie de petites lames de fer-blanc qui a commencé en bas , et qui a fini en haut ; de grands éclairs qui laissaient voir une grande tache de jaune sale au fond du théâtre ; puis , de tout cela , il ne m'est resté
qu'une idée, ou plutôt qu'un souvenir, celui de la fable des bâtons jlottans !
De loin c'est quelque chose , et de près ce n'est rien.
C'est bon ! messieurs ; vous ne nous y prendrez plus. Maintenant, à quoi vous sert de nous avoir mis l'eau a la bouche, si vous avez été pris les premiers au piège que vous nous aviez tendu? Soyez a l'avenir plus avisés , parce que nous serons nous-mêmes moins confians. Dans votre propre intérêt, renoncez a ce système d'annonces pompeuses, de réputations anticipées, qui ne fait [dus de dupes . Que nous importe qu'un certain Nicolini, qu'une certaine Mme Mêlas aient obtenu des triomphes sur quelques théâtres d'Italie, s'ils sont hués a Paris? Le beau service que vous rendez à ces acteurs !
Je ne prétends pas condamner absolument tout ce qui se trouve dans la musique du Pirate. Le finale du premier acte, le chœur des femmes et un duo du second , sont assurément des morceaux fort remarquables ; il y a dans 1 j cours de l'ouvrage des intentions qui annoncent une velléité de progrès , une tendance à un développement , comme cela se trouvera toujours dans l'œuvre d'un homme de talent. Mais les éloges magnifiques prodigués d'avance a un ouvrage autorisent la cri-
lique a être plus sévère. Comment ne pas blâmer cette obstination a reproduire éternellement les formes du maître depuis l'ouverture jusqu'au finale? Si jamais on venait a se dégoûter de Rossini , il devrait en accuser ses imitateurs. Les plus grandes injures cpie le génie reçoit ne sont pas cell s qui viennent de ses ennemis, mais bien de ceux qui se jettent a corps perdu dans son système.
On nous avait annoncé Rubini comme un chanteur incomparable dans le rôle du Pirate , et en cela seulement on ne nous a pas trompés. Les qualités que nous avions déjà admirées en lui acquièrent une puissance, une énergie, dont il n'avait pas donné encore l'exemple dans ses rôles précédens. Toutefois, j'ai dû attendre la pièce dans laquelle son talent atteint toute sa hauteur pour me prononcer sur ce chanteur du premier ordre.
Il y a des chanteurs chez lesquels le génie supplée aux moyens physiques qui leur manquent. David et Mme Devrient en sont la preuve.
Il en est d'autres qui suppléent au génie dont ils sont privés par un organe puissant ou enchanteur , par une méthode facile , légère et brillante. Mllp Sontag, Mme Damoreau peuvent être rangées dans cette catégorie.
Enfin, il en est d'autres qui au génie qui crée,
qui s'identifie avec un rôle, qui remue, qui improvise, qui révèle même des beautés inconnues, joignent une voix éclatante, étendue ou mordante, une méthode parfaite; tels sont Mme Malibran et Lablache.
Il y a une très-grande différence entre le chanteur de génie et le chanteur sans génie, la même qui existe entre l'ame et la matière. I/un a une voix, l'autre n'a qu'un organe. La voix , dit un écrivain de l'Orient , est la lumière de l'ame. Ce que l'ame sent, ajoute-t-il, la voix le met en lumière. L'organe n'est que cette faculté matérielle qui flatte l'oreille sans pénétrer jusqu'au cœur.
Pour dire ma pensée tout entière sur Rubini , c'est un chanteur d'une habileté prodigieuse, mais il n'est pas autre chose qu'un grand mécanicien ; sa voix (son organe) a quelquefois des accens qui navrent, je ne sais quoi de pénétrant qui arracherait presque des larmes si l'on ne sentait que cela est moins l'effet de l'inspiration que celui du talent et de cette merveilleuse flexibilité de gosier qui lui permet de passer comme par enchantement de la voix de poitrine a la voix de tête. Voila mon opinion toute franche et toute nette sur Rubini ; beaucoup de personnes la partagent, et je ne vois pas pourquoi l'on ne la dirait pas tout haut.
194 opéras italiens.
Pour ce qui est de Mme Devrient, je le dis sans détour, en l'introduisant sur la scène italienne, on l'a cruellement sacrifiée. Quelques encouragemens ont accueilli ses débuts dans les rôles de Dona Arma et de Desdemona. Les encouragemens ne lui ont pas manqué au commencement de sa nouvelle carrière. Mais aujourd'hui il est évident que cette cantatrice n'est point faite pour le répertoire italien ; il est évident que la prononciation d'une langue étrangère nuit non-seulement au développement de sa voix, mais encore a celui de son jeu. Quand on voit à quel degré de nullité cette femme est descendue, combien sa vocalisation est gênée et pénible, sa voix empâtée, il y a de quoi souffrir. Il est vrai que par momens, et surtout dans le finale du premier acte du Pirate y elle retrouve quelques-unes des inspirations sublimes de Fidelio , iï Enrianthe , de Dona Anna, du don Juan allemand ; mais c'est précisément a cause de cela que je dis et que je répète qu'on l'a sacrifiée.
il barrière ni siviGLiA. — 12 janvier 1832.
Il y a quelque chose de grand et qui n'a pas été assez remarqué dans la destinée de ce Beaumarchais qui , en ouvrant a l'art dramatique une nouvelle carrière, attèle à son char trois beaux génies du monde musical. Il poursuit sa course au milieu de ces trois constellations. Beaumarchais, en traçant deux ou trois caractères, types qui se retrouvent a chaque pas dans notre société moderne , correspond donc à un sentiment universel ; il est donc dans le vrai. Veut-on un autre exemple de cette prodigieuse puissance du génie qui commande au génie même? Voyez le Don Juan espagnol qui fait naître en France le Festin de Pierre de Molière, dont Th. Corneille s'empare ensuite, et qui, un siècle plus tard, fait éclore le chef-d'œuvre de Mozart , et enfin le Don Juan de lord Byron.
Ainsi du Barbier de Seville; Rossini a succédé a Paisiello , comme un autre compositeur succédera dans cent ans peut-être a Rossini , comme un autre peintre à Beaumarchais , comme un autre Figaro a Figaro.
Lorsqu'un caractère voyage ainsi de siècle en
siècle, d'âge en âge, passe d'une nation à une autre, il change de costume, de forme, de langage; le type reste toujours le même. C'est pour cela que Rossini a remplacé Paisiello sans le détrôner. Pour les dilettanti du vingtième siècle, Paisiello et Rossini seront à deux de jeu. C'est pnrceque le Figaro , la Rosine , le Basile de Paisiello , sont du dix-huitième siècle , que nous leur préférons le Basile, la Rosine, le Figaro que Rossini , notre contemporain , a habillés à la mode du dix-neuvième. Laissez faire le temps ! Qu'estce qu'un siècle dans la vie du genre humain et de l'art? Bagatelle! Molière et Mozart sont au même niveau.
Arrivons au feuilleton.
H Barbier e di Swiglia est a juste titre regardé comme le chef-d'œuvre de Rossini dans le genre comique. Il est presque superflu de revenir sur cet ouvrage déjà analysé cent et cent fois , et que tout le monde sait par cœur. L'ouverture appartenait a un des premiers opéras de l'auteur ; elle est aujourd'hui inséparable de celui dont nous parlons, et il faut convenir qu'elle en est digne. C'est pour cette raison qu'on ne remarque pas dans cette symphonie des motifs de l'opéra, comme on retrouve dans la Gazza Indra, dans Scmiramide , dans Cenerentola , les tutti ou l'introduc-
OPÉRAS 1 1 ai. il N -. 197
don des ouvertures que le compositeur a laites tout exprès pour ces œuvres. La phrase de chaut du basson et de la clarinette a été souvent employée par le compositeur, et notamment dans le duo entre Pippo et Ninetta de la Gazza. Quoi <juil en soit, cette ouverture doit rester comme le modèle du genre de Rossini et des compositeurs de son école, h amiante est remarquable par son originalité , son chant élégant et gracieux , et par la manière dont le motif est conduit. Tout Y allegro étincelle de verve, d'esprit, de coquetterie. Les divers motifs en sont liés avec beaucoup d'art, bien qu'on cherche vainement dans cette symphonie j, comme dans tontes celles de Rossini , une seconde partie. Je n'en connais qu'une seule dans laquelle il a tenté un développement , c'est celle qu'il a écrite pour le Siège de Corinthe. Pour ce qui est de celle de Guillaume Tellj, quoiqu'elle soit admirable d'un bout à l'autre , le plan n'exigeait pas un développement du même genre, et le morceau de l'orage y est plutôt un tableau, un épisode parfaitement détaché du reste, dans lequel sont réunis les effets les plus pittoresques et les couleurs les plus fortes , qu'un sujet dont le compositeur doit tirer parti à l'aide du contrepoint et des subtilités de l'harmonie. Je dois même ajouter que, dans l'ouverture du Ihiv
hier, l'orchestre est bien plus nourri et bien plus vigoureux que dans la plupart des autres, et surtout que dans celles de Tancredi et de l'Italiana, dans lesquelles l'instrumentation est négligée, maigre et faible , malgré la grâce des mélodies.
Rien de plus suave, de plus entraînant, de plus frais que toute la scène de la sérénade. La canzonetta que Rubini nous a rendue est un morceau plein de goût. Mais la ritournelle de Figaro s'est fait entendre derrière la coulisse -, l'orchestre la répète , et le malin barbier commence et achève son air au milieu d'un délire universel. Cet air n'est pas le produit du travail, c'est le jet du génie ; il est écrit de verve ; et Rossini , en traçant si bien le caractère de l'adroit et entrepreuant fattotum , s'est peint lui-même, c'est-à-dire la vivacité prodigieuse de son esprit. Même verve, même saillie brillent dans le duo du comte et de Figaro : AU' idea di quel métallo. Jusqu'ici, pétillant, plein de mordant et de rondeur, le compositeur se montre sublime dans l'air de la Calunnia. Ce trait en tierces des violons, qui se poursuit sous la mélodie lourde et martelée du chanteur et le gmppetto des altos, ce crescendo, cette explosion de toutes les forces de l'orchestre, ce silence d'abattement et cette harmonie en sens inverse des violons et des basses, qui procède par
demi-tons et se traîne sous les tenues des instrumens a vent pour opérer sa résolution sur la cadence , tout cela porte l'empreinte de l'inspiration la plus puissante, et contraste merveilleusement avec la mélodie élégante et si remplie de finesse et de malice de la cavatine de Rossini.
Rien de mieux approprié au personnage que les couplets de Marceline. Le finale offre la réunion de toutes les beautés que nous avons déjà remarquées ; c'est une scène a la fois de commérage, de stupeur, de comique, d'ironie. Comme ce trait de Figaro : guarda don Bartolo , repose sur cette harmonie lente et sévère! Le premier acte est une merveille. Le second n'est pas moins admirable par toutes les choses créées qu'il renferme ; mais, vers la fin , la veine du compositeur s'épuise. Cependant rien n'est plus heureux que le motif du duo de Bartholo et du comte déguisé en maître de musique, que ce trait de violon pendant que le docteur livre son menton au rasoir de Figaro, et le trio de la fin est un morceau charmant. Malgré cela, quelques parties de ce second acte m'ont toujours paru se ressentir un peu de la précipitation du travail. Ce fut en l'année 1 81 6 , a Rome, quele Barbierîut composé. Comme Beethoven et la plupart desgrands compositeurs , Rossini conçoit son œuvre et ne prend la plume que lors-
qu'il est achevé. Ainsi le Barbier fut composé en huit jours. Le public était tellement préoccupé de l'idée que cet opéra ne pouvait être qu'inférieur à celui de Paisiello , que son succès fut d'abord fort douteux. Peu à peu cependant les préventions se dissipèrent et les représentations suivantes obtinrent le plus grand succès. Depuis lors ce succès a été toujours croissant ; aujourd'hui il est universel.