‹ Le Balkan slave et la crise autrichienneChapitre 10 sur 22 · LE BALK AN SLAVE · texte numérisé non relu

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que ni d'un côté ni de l'autre — exception faite pour les membres des deux clergés, et encore pas pour tous — elle n'est menée par des dévots. Le peuple la subit beaucoup plus qu'il ne l'inspire. Laissé à lui-même, il ne lui fournit pas d'aliments. Son attitude se règle sur un dicton dont il est, du reste, l'auteur : Brat je mio koje vjere bio [Mon frère est mon frère, quelle que soit sa religion) . Quant aux classes dirigeantes, avocats, publicistes, professeurs, politiciens de carrière, qui ont créé, en somme, cet état d'hostilité favorable à l'exploitation du 'particularisme, leur fanatisme a ceci de caractéristique qu'il va souvent de compagnie avec la libre pensée. Non seulement, cela va de soi, la controverse passe toujours à côté de l'argument dogmatique : interrogez sur sa croyance intime tel Croate qui fait profession d'intransigeance à rencontre des Serbes ; il vous répondra probablement qu'il est confessions los ( hors de t out cadr g^ ^ ^ con f as sionnel) et vous reconnaiffez, ou reste, à ses opinions comme à leur formule, l'empreinte de la docte impiété allemande. Un Serbe ou un Bulgare de la classe instruite pensera devoir, dans l'intimité, pareil aveu à votre qualité d'Occidental. Toute la différence est que l'esprit de son incrédulité semble le rattacher plutôt à la vieille école « libérale » française et qu'en surface, du moins, il la drape de moins de philosophie.

Dans la Croatie-Slavonie, si catholique de décor et même d'institutions, — puisque le mariage religieux y est encore seul admis ; en Dalmatie même, terre couverte d'évèchés et jadis de couvents, que

sa priorité de conversion au catholicisme, la longue domination de Venise et un dépôt encore apparent de mœurs italiennes semblent avoir fertilisée au profit de l'influence « cléricale », le prêtre n'occupe pas, au sein de la bourgeoisie, le rang à la fois intime et honoré que nos mœurs françaises lui ont assigné si longtemps. Peu ou pas de confréries, d' « œuvres » catholiques d'esprit et d'organisation, de collaboration du laïc — et même des femmes — à la propagation ou à la défense de Tidée religieuse. C'est une société, au fond, beaucoup plus laïcisée que la nôtre, et, pour ainsi dire, ingénument. Définir la place qu'elle fait au prêtre est difficile ; elle ne le moleste nullement, ne l'écarté point de la vie sociale, accepte même — ou subit — sa collaboration politique, mais marque en somme qu'elle le tient surtout pour le ministre du principe « qu'il faut une religion au peuple ». Principe qui, sentant sa négation et même un peu son impertinence, semble accepté néanmoins par la majorité du clergé avec une philosophie presque égale à celle de ces médiocres paroissiens. En Croatie surtout, réguliers ou séculiers ne cherchent guère à prendre sur la jeunesse des classes cultivées l'ascendant dont ils furent si longtemps jaloux dans notre pays, ni à ressaisir l'âge mûr par des missions, des conférences, plus généralement par les actes ordinaires de l'apostolat dans la civilisation.

Tel est, vu des couches supérieures, le monde d'où l'on appréhende — ou d'où Ton feint d'appréhender — de l'autre côté de là frontière religieuse,

rinvasion classique du « jésuitisme ». Et si Ton observe que ces craintes sont souvent exprimées, dans la société pravoslave^ par des hommes dont le niveau mystique est peut-être encore moins élevé, force est bien de renoncer dès Tabord à ce concept de lutte de confessions ou de sectes, tel qu'il est figé dans nos cerveaux d'Occident. Il n'existe peut-être pas de région en Europe où les offices, •et à plus forte raison les sacrements, soient plus irrégulièrement fréquentés que dans la partie orientale des Balkans par la classe instruite, et plus généralement par le « monde ». Dans le peuple, la religion est plutôt un témoin indispensable de certaines pratiques slaves très anciennes : le Krstno Ime (fête du saint patron de la famille, ordinairement saint Georges ou saint Jean-Baptiste), — la Slava (banquet funèbre commun aux anciens Slaves et aux Allemands), — le Bqdn j^ak ou vei lle de Noël. Toutes ces^ cérémonies présentent un curieux mélange d'usages païens et de formules chrétiennes. On observe rigoureusement les jeûnes, il est vrai, mais beaucoup moins à titre de macération et de pénitence qu'à titre de rite coutumier et, pour <iinsi dire, national. Beaucoup de gens qui ne croient, au fond, à rien s'y astreignent : c'est infiniment moins un hommage à Dieu qu'un acte réflexe de pravoslavisme. et, si nous l'osons dire, de panthéisme de race, par où l'individu témoigne de son adhérence au vaste corps suspendu entre TEurope et TAsie.

La passion que mettent les Bulgares et les Serbes à réclamer de l'Empire ottoman, pour leurs

co-nationaux de vieille Serbie ou de Macédoine, des bérats, des évêques, des écoles confessionnelles, ne marque nullement une recrudescence de vie spirituelle. Chez eux-mêmes, le clergé, à de rares exceptions près, est un corps infiniment plus attaché au rite qu'aux âmes, et ce rite n'est guère qu'une des faces, extérieure et pompeuse, de la vie de l'Etat.

Le prêtre ne se considère pas comme investi d'une autorité et d'une mission distinctes de celles du Pouvoir. Il lui est étroitement coordonné, en mainte occasion s'efface ou abdique à sa qualité de représentant de Dieu. Quand le général Bobrikof, aujourd'hui chef de Tétat-major de la garde impériale russe, attaché, en 1877, à la personne du roi Milan, accompagne ce souveram, après la paix de San-Stefano, du théâtre de la guerre jusqu'à Belgrade, il est scandalisé du peu de souffle religieux qui circule à travers les ovations nationales: « J'ai remarqué, dit-il, pendant mon séjour en Serbie, que les serviteurs de l'autel s'abstenaient systématiquement de toute action sociale. Accoutumé dans ma patrie à ce qu'on n'entreprenne rien sans la prière et la bénédiction de l'Eglise, j'étais bi^n étonné de voir les prêtres jouer, même dails la cathédrale, le rôle de fonctionnaires, ou même de ne les rencontrer jamais nulle part\ »

1 En Serbie. Souvenirs de la guerre de 1877-78.

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Comment de si froides dispositions se concilientelles avec l'attachement à la « sainte orthodoxie » ? Ce n'est un mystère que pour nos intelligences occidentales, dès longtemps façonnées, par la théorie et par la lutte, à la distinction du s[>irituel et du temporel. Chez les Bulgares, et surtout chez les Serbes, la religion n'est pas, pour 1 individu, une de ces modalités qu'on consigne dans une colonne ad hoc d'un bulletin de recensement ; ni, pour le pays, un complément, une nuance de la nationalité. C'est un facteur essentiel à l'entité individuelle ou collective ; une qualité tellement inhérente au corps national et à ses membres qu'on cesse, ou peu s'en faut, d'être Serbe ou Bulgare en la perdant. A cette sorte d'étreinte, la religion a gagné sans doute d'être exempte de toutes les critiques ou discussions publiques dont on l'a. cable ailleurs, et assurée de garder ses autels aussi longtemps que la nation aura conscience d'elle-même ; mais sa dogmatique et sa mystique se sont peu à peu desséchées, au point que la croyance en la Révélation n'est plus tout à fait nécessaire à la profession oflicielle de l'orthodoxie. Il y a autre chose, dans les Balkans, que l'adaptation d'une théologie à un organisme politique. Entendez, sous le terme « Eglise nationale »,

un phénomène d'assimilation, selon la loi duquel c'est Tadjectif qui absorbe le substantif.

Et ce ne sont ni la « philosophie », ni surtout rhypocrisie qui ont amené là tant de soi-disant fidèles des Eglises d'Orient. Tartufe est un personnage occidental, le produit de la bassesse individuelle dans une société croyante. Le Slave bon orthodoxe et libre penseur est au niveau de sa société à lui, ou du moins de ses couches supérieures : il n'en fait pas sa dupe ; il communie av&c ses pairs dans une sorte de convention tacite et généralement acceptée. Le reproche de contradiction et de fausseté s'adresse-t-il donc au milieu ? — Non, encore, si l'on sait faire leur part aux éléments humains qui, à travers une histoire chaotiquG entre toutes, ont fini par conditionner ces consciences. Remarquons d'abord que la race slave, cinq siècles avant la chute de Byzance, avait déjà dans le sang cet instinct d'identification du culte et de la nationalité, l'un servant à l'autre d'enseigne et, pour ainsi dire, de réclame. Dès les temps de Boris et de Siméon, tout embryon d'Etat • c cherche une Eglise, la veut aiitocéphale^ s'inquiète beaucoup moins de savoir ce que cette Egliie enseigne et quelles sont ses affinités dogmatiques avec d'autres, que de s'approprier, de confisquer en quelque sorte cet idéal au profit du sien. Plus tard, avec les mauvais jours de l'invasion et de la servitude sous l'Islam, ce qui était un drapeau devint une défense. Dans une société organisée à la turque. Je Serbe ou le Bulgare n'ont pas le choix entre les manifestations extérieures

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de leur personnalité ethnique : par le culte seul ils se distinguent des envahisseurs et en sont distingués. Et ce qui est vrai des 7'aïas Test aussi des émigrés. Comment, par exemple, les trente mille familles qui passèrent la Save sous Léopold II eussent-elles résisté à l'absorption du corps politique auquel elles demandaient asile, si elles n'eussent obtenu de ce souverain le statut ecclésiastique de Karlovci? Sans ce rattachement permanent et sensible à une Eglise déracinée, pour ainsi dire, du sol national, et transférée /^ro parte sur le territoire de saint Etienne, au bout de deux ou trois générations, le mot « Serbe », à une époque oii l'ethnographie n'était guère de mode, n'eût plus eu de sens vivant. — Il existe, chez les peuples comme chez les individus, un certain instinct de conservation qui leur fait trouver l'abri moral dans les pires tourmentes. En s'attachant obstinément, aveuglément, à la profession du culte orthodoxe, les Serbes et les Bulgares ont beaucoup moins cédé à une pensée d'ordre surnaturel qu'à la préoccupation de protéger leur « moi ». C'est la raison pour laquelle cet attachement survit à sa cause historique, et même à la défaillance du sentiment religieux.

A la lumière seule de ce concept de nationalitéreligion, commun, du reste, à tous les Slaves — les Russes aussi veulent avoir en propre non seulement un Pape, dans la personne du Tsar, mais un Dieu, et ne partagent pas volontiers en esprit le Bog rousski (Dieu des Russes) avec les autres chrétiens, — on peut pénétrer à travers la prodi-

gieuse confusion des querelles des Eglises autocéphales avec le Patriarchat de Constantinople d'abord, puis entre elles, — enfin et surtout avec le catholicisme, influence ou autorité. 11 faut renoncer à s'aider, dans Texamen de ces phénomènes, des analogies qui semblent ressortir des annales religieuses de TOccident.

Ce n'est certes pas un théologien qui nous expliquera pourquoi les Bulgares ont lutté jusqu'en 1870 pour obtenir un Exarque, c'est-à-dire un chef spirituel indépendant, qui fût l'expression vivante de la Bulgarie confessionnelle ; ni pourquoi ils s'accommodent infiniment mieux de l'excommunication du patriarche de Constantinople que de leur communion antérieure avec ce primat de l'orthodoxie, dont pourtant aucun dogme ne les sépare. Le point était et reste encore de rompre avec un clergé grec ou hellénisant^ de se compter, en tant que Bulgares, hors du troupeau un peu confus de l'Eglise d'Orient, et même de fonder un foyer religieux auquel pourraient accéder, avec le temps, tous les Slaves des provinces alors soumises à la Porte. Bien moins mystiques encore, et même, à vrai dire, bien moins scrupuleux, les procédés qu'ils employèrent, en leur faiblesse, pour conquérir ce résultat. Ces mômes Bulgares, dont le « fanatisme » a paru si troublant à nos sociétés occidentales — le jour oiiTon apprit que le prince de Cobourg consentait, sous une pression d'opinion publique, au changement de religion de son fils Bori&, — étaient en train de passer en masse au catholicisme, vers 1869, faute

de pouvoir forcer la main au Patriarchat. Les missionnaires catholiques, fermement appuyés, en ce temps-là, par les ambassadeurs de France et d'Autriche, leur promettaient, au nom de Rome, ce que le Patriarchat leur avait toujours refusé : remploi de leur langue dans la liturgie et dans l'école, la nomination d'évôques bulgares, — bref tout un ordre de satisfactions iiationales^ en échange de la reconnaissance de la primauté du Pape. Il y eut des « conversions » fameuses, si Ton peut ainsi nommer des évolutions de conscience aussi transparentes : Zankoff, par exemple, qui joua depuis un rôle éminent dans son pays, comme publiciste et homme d'Etat, se fit uniàte. C'est à ce point que la Russie s'émut. Elle avait alors, beaucoup plus qu'aujourd'hui, le sentiment de sa mission morale. La constitution d'une Rulgarie catholique eût été un trop rude coup porté à son prestige de puissance orthodoxe et à r (( idée » qu'elle représentait sur les Ralkans. Son ambassadeur d'alors, le général Ignatieff, à la suite d'une campagne diplomatique mémorable, fut assez heureux pour obtenir du grand vizir Ali- Pacha cette fameuse constitution de l'Eglise bulgare, qui, du même coup, provoqua l'anathème inutile du Patriarche et arrêta les progrès du catholicisme dans cette partie de la péninsule. L'iradé est du 28 février 1870.

Vingt-sept ans plus tard, c'est-à-dire au cours de l'hiver 1896-1897, une autre crise, qui n'est point, du reste, complètement dénouée, met en péril la communion de l'Eglise serbe avec le

Patriarchat. Est-ce de dogme, celte fois, qu'il s'agit? — M^" Ambrosius, que Sa Sainteté Constantin V intronise métropolitain d'Uskub (vilayet de Kossovo), qui ne peut célébrer sa messe de Noël que sous la protection des nizanis^ et dont la voiture, à quelques jours de là, est assaillie à coups de pierre, M^"* Ambrosius n'est pas même suspecté dans sa doctrine, ni dans sa morale.

Seulement, il est de nationalité grecque, et les Serbes du vilayet veulent pour archevêque un des leurs. La Porte, comme à l'ordinaire, laisse mûrir ce débat entre giaoïirs. Il prend rapidement des proportions, à raison de l'attitude du gouvernement et de l'opinion publique en Serbie, qui épousent la querelle de ces diocésains insurgés. La diplomatie russe et môme la monténégrine entrent aussi en ligne, et dans le même sens. Le Patriarchat se borne à rappeler M^"^ Ambrosius, sans lui désigner de successeur. Mais de Belgrade partent des sommations sur le caractère desquelles il ne saurait se méprendre. On y invoque le précédent qui a si bien réussi aux Bulgares; on y joue aussi habilement du spectre du catholicisme, toujours de grand effet dans ces drames soi-disant confessionnels d'Orient. L'archimandrite Dusic, qui est, dans la circonstance, le porte-parole du métropolite Michel et de toute l'Eglise de Serbie, publie une brochure retentissante ^ : « Le Patriachat de Constantinople, dit-il à la page 17, s'est placé dans l'alternative : ou de donner un métro-

1 Le Patriarchat œcuménique et VEglise serbe en Turquie. — Belgrade ; 1897.

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polilain national aux Serbes de l'Eaipire ottoman, ou de les perdre pour l'unité ecclésiastique et hiérarchique. Ce dilemme, c'est lui qui Ta posé. On peut encore y parer; mais il n'est que temps. Déjà Tévêque bulgare uniate de Kukusch promet aux Serbes de Macédoine et de la vieille Serbie des évoques nationaux, la langue slave dans l'église et des écoles nationales, pourvu qu'on reconnaisse la primauté du Pape. Si, du reste, le prédécesseur du patriarche actuel, S. S. Anthime VII, n'avait fini par nommer, après une longue résistance, un Serbe métropolite de Prizrend, la propagande uniate aurait fait dès ravages dans r orthodoxie, » Tactique et aveu. De même que les Bulgares, en 1869, les Serbes, d'aujourd'hui, encore sujets de TEmpire ottoman, abdiqueraient sans trop de façon à la sainte orthodoxie, si l'Eglise catholique remportait aux enchères des satisfactions d'ordre national, et telle est la dure vérité qui finit toujours par mettre en branle la diplomatie russe, sinon par intimider le Patriarchat. Celui-ci, sommé, dans les termes qu'on vient de lire, et où, très certainement, la piété filiale ne perce pas, aura-t-il la ressource de l'excommunication ? L'archimandrite Dusic a la charité de le prévenir que les Serbes ne s'en émeuvent pas, et qu'ils se refusent même à reconnaître <( la validité de celle que l'un des prédécesseurs de Sa Sainteté a lancée contre les Bulgares ». Au point de vue strictement spirituel, il y a bien là quelque chose qui ressemble à ce que nous appelons « chantage ». Le Patriarchat s'est résigné. Le Sultan a gracieuse-

ment accueilli les notes diplomatiques. Depuis le mois d'octobre, un Serbe, M'^'^Firmilian, est administrateur (en attendant la mitre) de l'archidiocèse d'Uskub.

On peut tirer de ces faits rigoureusement historiques des conclusions pénibles, au point de vue de la situation interne et « spirituelle » de l'Eglise d'Orient. Nous en retiendrons seulement que dans l'opinion des pravoslaves de la péninsule — et même de leurs chefs ecclésiastiques — aucune idée spirituelle, tout justement, n'est le moteur des démêlés qu'ils ont avec le Patriarchat. Et la même observation s'applique, a fortiori, aux démêlés qu'ils ont entre eux. L'affaire d'Uskub y prête encore. Au moment oii l'on pensait, à Belgrade, avoir vaincu toutes les résistances, on apprit que l'agent bulgare à Constantinople venait à la rescousse du Patriarchat, sous forme de représentations à la Porte. M^" Firmilian serait-il un hétérodoxe, ou les Serbes et les Bulgares ont-ils deux façons d'entendre l'orthodoxie ? Point du tout. C'est tout simplement qu'à IJskub existe un siège suffragant de l'Exarchat, et que l'évêque bulgare ne se soucie point de voir s'installer à ses côtés un collègue du même rite, qui fera de la propagande en sens contraire. Il faut bien dire que l'Exarchat, pour les Bulgares, a été une trouvaille, et qu'ils ne la paient pas trop cher de l'excommunication que le Phanar leur a généreusement octroyée. Dans un pays comme la Macédoine, peuplé par des migrations successives, où l'individu lui-même ne se rattache que par de vagues

présomptions à son pleme d'origine, le pleine qui implante le premier son église, son pope et son école, face en même temps au Turc et au Grec, a grandes chances de se rallier le contingent du slavisme tout entier. C'est ce qui est arrivé, affirment aujourd'hui les Serbes, dans les vilayets de Kossow, de Monastir, de Salonique, où la seule institution de l'Exarchat, sans concurrence, a sufti pour engendrer à leurs dépens un phénomène de A?f/^^ma^zowspontanée. Mais maintenant, affirmentils encore, que, dans les mômes vilayets, la Porte leur permet d'ouvrir à leur tour des églises et des écoles, on verra bien le réveil de la voix du sang chez beaucoup de ces soi-disant Bulgares, dans une province qui occupait le centre du royaume de Dusan, — et chacun reprendra son bien^

Voilà, pensons-nous, suffisamment étayée, la

1 On s'étonne, en Occident, et l'on sourit même quelquefois de l'écart formidable entre les statistiques serbes et bulgares touchant les conditions ethnographiques de la Macédoine. Il faut bien dire que la question est réellement embrouillée et prête à des erreurs de bonne foi. Ce ne sont pas seulement les statisticiens, mais les sujets même de la statistique, qui sont incapables de retrouver, à travers les siècles, cette sorte de certificat d'origine qui permettrait de prononcer sûrement où est le Bulgare et où le Serbe. On en est réduit à des présomptions plus que fragiles, fondées sur certains faits historiques et des nuances de dialectes. Les choses en sont à ce point qu'un écrivain anglais, M. Miller, avoue, dans un remarquable article du Cosmopolis (la Terre promise de la Péninsule)^ ne plus s'étonner de ce que, dans un espace de dix ans, des individus, des villages même ont passé de la nationalité bulgare à la nationalité serbe : le cadre de la race reste rigide, mais les compartiments originaires en ont été tellement disloqués que tout Macédonien est excusable de chercher le sien à tâtons.

conclusion que nous avons fait pressentir tout d'abord, savoir que ni entre prat os laves, ni même de catholiques à pravoslaves, le conflit prétendu confessionnel ne s'analyse en un heurt de mysticismes rivaux. On ne saurait s'en représenter plus /aussement la physionomie qu'en évoquant l'âme de la Ligue ou celle de la guerre de Trente ans. — Et cependant, l'historien ou même simplement le chroniqueur du Balkan slave contemporains se bute partout à Tidée de rite, à la présence du clergé dans toutes les échauffourées morales, à l'importance immense de l'étiquette religieuse dans la classification des partis et même des individus. 11 semble que toute cette race se soit laissé appliquer un masque colossal et qu'elle s'en accommode. — Que recouvre-t-il ?

Ce qui fait le fond de la guerre de religion, au sens que le mot revêt dans nos sociétés occidentales, c'est que chacun des belligérants, sans être exempt, d'ailleurs, de passions et de calculs humains, éprouve une sorte de répulsion, sinon même d'effarement de conscience à l'endroit de l'autre, et pense de lui : c'est un impie. Sauf peutêtre quelques archimandrites et quelques moines, qui prennent encore au sérieux le « schisme de

Tévêque de Rome », tel n'est pas communément, tant s'en faut, chez les pravoslaves^ le secret de leur défiance à l'endroit des catholiques. Ils pensent plutôt d'eux : ce sont des étrangers. Etrangers, en eflfet, il faut en convenir, d'abord devant l'histoire. Les pravoslaves ne doivent aux « Latins » que la foulée des Croisades, l'établissement de princes de l'Occident à Constantinople, toute une série d'abus, de témérités, de hauteurs, qui leur ont montré sous le jour le plus défavorable ces frères en chrétienté. Si, parmi eux, les ratas forment aujourd'hui l'exception, ils ne le doivent qu'à eux-mêmes et à la Russie. A côté des souvenirs se place un fait permanent et difficilement réductible, puisqu'il procède d'une différence radicale dans l'esprit des deux cultes. Le catholicisme étant, par définition même, une religion de rayonnement sur toutes les nations, présente un caractère dangereux de cosmopolitisme aux yeux de gens qui amalgament d'instinct la foi, le rite et la nationalité. Ce caractère ressort, du reste, de traits tout extérieurs, propres à frapper l'imagination des foules, dont le plus saisissant, pour des Slaves, consiste dans l'emploi d'une langue universelle : le latin. Le « latinisme » n'a pas en propre que sa liturgie, il a aussi un calendrier. On peut s'en rapporter aux théologiens, qui nous assurent qu'entre la religion romaine et la grecque il n'y a qu'une mince cloison dogmatique : pour la masse, la cloison devient mur, dès l'instant que les fidèles sont astreints à célébrer à des époques différentes les mystères qui pourraient les rappro-

cher. Nul ne s'intéresse plus à la controverse du Filioqiie^ mais un écart de douze jours entre les deux Pâques est un fait parlant. Et comme, au surplus, pour les pravoslaves^ tous les éléments de la vie et de la pratique religieuses s'absorbent dans les manifestations de la vie nationale, ou même, à vrai dire, les constituent, — n'est pas de la « nation » , n'est pas un concitoyen moral, celui qui ne célèbre pas le Krstno Ime ou le Badnjak^ au jour marqué par la coutume, celui qui solennise la Résurrection dans une cathédrale, douze jours avant la Pàque qui met en branle les cloches de Gonstantinople au Kremlin.

Le « fanatisme >» — quand fanatisme il y a — ne saurait donc s'analyser ici en cette sorte d'hypertrophie du sens religieux, qui a si longtemps affligé le corps social en Espagne, dans les pays allemands, voire en Angleterre et en France. C'est plutôt une hypertrophie de l'instinct de race. C'est par conséquent cet instinct, non des consciences, qu'il faudrait rassurer. Or le malheur veut que la religion, catholique revête de plus en plus, de nos jours, ce caractère d'extranéité dissolvante dont les orthodoxes se sont toujours inquiétés. Il serait ingénu d'en chercher la cause dans le concile du Vatican : elle remonte tout simplement au traité de Berlin.

En passant sous le protectorat de l'Autriche, les intérêts catholiques — dont la France était seule chargée jadis — ont perdu en quelque manière de leur spiritualité. Quel que puisse être le détachement personnel d'un prêtre du rite romain à l'en-

droit diiDrang nach Osten^ il lui est difficile de ije pas collaborer en fait à cette poussée germanique dont Salonique est le terme. Le plus prudent se trouve placé en fausse posture, vis-à-vis des orthodoxes, par sa seule qualité de ministre d'une religion que l'Autriche s'entend mieux encore à compromettre qu'à protéger. En Bosnie, par exemple, choyés et bien payés par le gouvernement, pour peu qu'ils secondent ses vues, Tordre des Franciscains et le clergé séculier qui se constitue lentement sous l'impulsion de M'*'^ Stadler sont forcément des agents de consolidationde l'établissement austro-hongrois. Leur catéchisme doit enseigner le respect du pouvoir constitué ; leur zèle professionnel se flatte d'ôtre beaucoup plus à l'aise en l'état de la dévolution actuelle de la Bosnie que si cette province était serbe. Heureux si le même zèle ne les pousse pas à des excès ! Il a paru jadis, dans ce carrefour de religions, certaines publications populaires, notamment le Srce Isiisovo [Cœur de Jésus) dont M^'*^ Stadler a, du reste, arrêté l'essor, qui n'étaient rien moins que l'adaptation accentuée de l'esprit et du ton de nos Croix provinciales à un milieu éminemment inflammable.

Au delà, sur toutes les routes directes ou latérales du Drang nach Osten, à travers les régions où les Serbes comptent des champs de bataille et des lieux de pèlerinage nationaux, en Macédoine, en Albanie surtout, une liaison, qui n'est pas purement morale et qui n'a point la gloire de Dieu pour unique objet, s'établit naturellement entre le clergé catholique et les représentants de l'Austro-

Hongrie. Le consul autrichien n'offre pas sa protection toute nue : il a le florin facile et ne demande qu'à utiliser les bonnes volontés. Refusera-t-on de sa main l'argent que la Propagande ne saurait fournir et cet argent ne deviendra-t-il point, par une pente inéluctable, le prix de l'ofliciosité? C'est dans l'Albanie supérieure surtout, hier réserve de l'Empire ottoman, demain, peutêtre, contrefort de la coulée germanique à travers les Slaves, que suit son cours une propagande habile et trébuchante. 11 n'est guère de tribu catholique — Hoti, Gastrati, Mirdites, etc. — que l'Autriche n'essaie de consoler de sa trop réelle misère par le canal de son clergé. Dans les villes, la lutte est engagée contre les écoles italiennes, avec le concours du clergé, toujours. On a vu, en 1890, l'archevêque de Scutari lancer l'interdit sur ces écoles et leur refuser môme des prêtres pour l'enseignement du catéchisme. L'Italie, à cette concurrence, ne perd, en somme, qu'une partie de l'héritage moral attaché aux vieilles fondations vénitiennes sur la côte albanaise. Le monde serbe y voit une menace et appréhende que l'Albanie ne devienne une pièce de l'échiquier austro-magyar. Il suffit de jeter les yeux sur une carte pour se convaincre que le Monténégro en particulier tomberait en geôle politique, économique et militaire, si jamais l'Autriche se faisait donner ou usurpait à Scutari le mandat « d'occupation » qu'elle exerce déjà à Novi-Bazar et à Mostar.

Du côté des catholiques, ce n'est pas une invasion (Ju'on appréhende, sauf peut-être en Bosnie,

OÙ le clergé fait entendre au peuple qu'il serait gêné dans Texercice de son culte, si les Serbes venaient à récupérer cette province. Mais on est convaincu — ou Ton affecte de Tôtre — que la politique des pravoslaves est le seul obstacle à la constitution d'une « Grande Croatie » et que, par conséquent, eux aussi se conduisent en étrangers, au sein d'une société qui a besoin d'eux pour jouer son rôle dans la Monarchie. On conclut de certaines erreurs de tactique à un parti pris d'hostilité, sinon même à un conflit de tempérament, issu du hyzantinisme que les Serbes auraient puisé dans leur éducation religieuse. L'Autriche dualiste évolue à Taise et au mieux de ses intérêts au milieu de ces défiances, qu'elle avive. En Dalmatie, le gouvernement a longtemps fait jeu de bascule entre les partis rivaux. En Croatie, l'administration magyaronne ouvre volontiers ses rangs aux Serbes et les signale d'autant à Tanim ad version des catholiques. Au dehors, une diplomatie persévérante travaille — comme nous en donnerons tout à l'heure des preuves — à paralyser toutes les initiatives dont l'objet est de réconcilier les fidèles des deux rites, même lorsqu'elles viennent de la Papauté. Au total, l'esprit des hommes d'Etat de Vienne et de Pesth, dans un intérêt de préservation tout politique, qui d'ailleurs se conçoit sans peine, est de spéculer sur l'existence de cette frontière religieuse, de la marquer d'un trait plus dur, chaque fois qu'ils en trouvent l'occasion, à plus forte raison d'écarter ou de tourner toute formule d'aplanissement.

La formule est-elle pourtant si difficile à trouver, ou, pour mieux dire, n'est-ce point, par une pente inéluctable, àcetaplanissement que nous marchons? D'abord nous venons de voir qu'il ne dépend à aucun degré et sous aucune forme des théologiens, et c'est bien quelque chose que le chemin de la concorde ne risque plus d'être traversé par l'esprit sorbonnisant. Par ailleurs, dès l'instant qu'il faut chercher le ressort du conflit hors des exigences d'une foi militante, est-il téméraire de supposer que l'infiltration des idées de l'Occident fera son œuvre ? Parmi les rares bienfaits dont les Slaves du Sud sont redevables au concert européen, il faut mentionner la proclamation de la liberté et de l'égalité des cultes dans les chartes internationales. Les traités de Paris et de Berlin en font l'objet d'articles explicites ^ Le principe, né de nos sociétés occidentales, y a déjà porté presque toutes ses conséquences : nous n'attachons guère d'intérêt à sa fécondité actuelle, parce que nous nous repo-

1 Voici le texte de l'article 35 du traité de Berlin applicable à la Serbie : « La liberté et Ja pratique extérieure de tous les cultes seront assurées à tous les ressortissants de la Serbie aussi bien qu'aux étrangers, et aucune entrave ne pourra être apportée soit à l'organisation hiérarchique des différentes communions, soit a leurs rapports avec leurs chefs spirituels. »

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sons sur les résultats acquis de sa fécondité d'hier. Dans les sociétés jeunes et qui cherchent leur voie, il impose, malgré tout, aux gouvernements comme aux individus, une certaine direction ; si les institutions et les mœurs ne s'en pénètrent que lentement, du moins elles ne cèdent pas à la pente qu^elies auraient à s'en écarter. La ditl'usion de ce qu'on nomme encore dans les Balkans la « culture » fait le reste. Les jeunes gens qui ont fréquenté les Universités de France, d'Allemagne, d'Italie, s'adonnent ensuite dans leur pays aux carrières libérales ou mettent la main aux atîaires du gouvernement, vivifient tout naturellement par leur exemple, leurs écrits, l'organisation moderne de l'école, ce que la formule des protocoles a d'abstrait. Chez les Croates et chez les Slovènes, la distinction des domaines spirituel et temporel, si elle n'est pas encore familière au peuple, est aussi acquise dans les milieux cultivés qu'elle peut l'être en Occident. Chez les Serbes et les Bulgares, elle ne saurait atteindre, et nous avons dit pourquoi, à ce caractère classique et en quelque sorte impérieux que nous lui reconnaissons. On n'y verra jamais, notamment, xm palladnmi de la démocratie contre l'ingérence du clergé dans ses atfairps, car la question que nous appelons cléricale^ et qui procède, en somme, d'un désaccord entre l'Eglise et la Souveraineté, n'y a aucun sens. Mais elle élargira les abords de la question nationale^ en faisant paraître que les catholiques, pris comme tels, ne sont nullement des ennemis et pas même des étrangers. Les pouvoirs publics, du reste, en Serbie et

en Bulgarie, poussent à cette réforme de l'opinion en affectant des crédits au service des cultes dissidents.

L'influence du clergé sur le peuple, qui n'a jamais été exclusive chez les orthodoxes, est en baisse dans les pays slaves catholiques. On s'en est bien aperçu aux élections dalmates de 1895, par l'impuissance à laquelle est désormais condamné, réduit à trois membres, le groupe du militant mais quelque peu encombrant abbéBianchini. En Croatie, la dernière campagne électorale de mai a fourni au clergé l'occasion de manifester une fois de plus, et plus hardiment que jamais, sa vitalité politique. Mais on en est arrivé aujourd'hui à se demander s'il a conduit le mouvement ou s'il s'est laissé entraîner par lui? Question qui eût paru oiseuse il y a seulement quelques années, tant son rang de bataille était incontestable ; à présent, problème de psychologie politique et même sociale que nous avons effleuré i. En deux mots, le clergé croate est en passe de se trouver compromis à la fois vis-à-vis du gouvernement et vis-à-vis du peuple. Oppositionnel de tempérament et de tradition, il commence à être traité par le pouvoir à peu près comme le curé français soupçonné de ^ y « pression cléricale ^ » ; en général bien prébende /j

/f 1 Voir plus haut : le Conflit serbo-croate. - Voici un extrait d'une circulaire soi-disant confidentielle adressée, le 4 juin 1897, par le veliki zupan (préfet) d'Agram, aux sous-préfets et maires ses subordonnés — sous le n" 218 :

«... J'appelle votre attention sur ce point que le clergé a exercé

une grande influence sur l'opposition et a fait tourner son minis-

% tère religieux à des fins politiques. Veuillez, dans un rapport,

et privilégié de la fortune terrienne, le mouvement agraire qui se dessine en Croatie l'enveloppe dans la défiance qu'inspirent au paysan les « autorités sociales » quelconques. Se jettera-t-il du côté du gouvernement, en aversion de ces nouvelles tendances ; c6dera-t-il, au contraire, à la force de cet ambiente saturé d'antisémitisme et quelque peu insurrectionnel ? Il est douteux en tous cas qu'il reste à Tétat de force compacte, à plus forte raison de force dirigeante, au milieu des difficultés que lui crée ce dilemme.

Depuis longtemps, d'ailleurs, dans les hautes sphères ecclésiastiq ues , les relations sont empreintes de cette tolérance qui va au-delà des personnes, et, généralisée, permettrait aux deux rites de coexister sans heurts. Strossmaier, il y a quelques années, envoie un télégramme retentissant au comité orthodoxe de Kiev, à Toccasion du millénaire des SS. Cyrille et Méthode, et la politique dénature si bien cet acte d'affabilité chrétienne qu'il lui vaut une algarade de l'Empereur ; son plus intime ami et collaborateur, feu le chanoine Racki, président de l'Académie d'Agram, s'impose aux érudits russes, serbes et bulgares, par sa profonde

énamérer soigneusement tous les cas où les prêtres se sont rendus coupables de ces abus, soit en faisant jurer les hommes de voter contre les candidats de la Narodna sfanka (parti du gouvernement), soit en excitant les femmes, soit en célébrant la messe ou en prononçant des sermons pour le succès de l'opposition, etc. »

Une circulaire, postérieure d'une quinzaine de jours, ajoute : « Pour que votre rapport soit plus exact, interrogez, sur les agissements du clergé, les instituteurs... » C'est un peu la physionomie des enquêtes électorales françaises.

équité d'historien. Le fondateur du parti croate en Dalmatie, Pavlinovic, polémiste et orateur célèbre, a éprouvé, dans sa jeunesse, les ardeurs d'un nationalisme moins restreint : on a de lui une photographie, tirée à un grand nombre d'exemplaires, qui le représente les mains dans celles d'un pope également patriote et lettré, Sundecic, et le document, jadis, eut son heure de célébrité. L'archevêque actuel d'Antivari ne fait point clicher ses opinions : mais elles n'en sont pas moins publiques et stables. Au-dessus de ces bonnes volontés particulières, qui ont autrefois tracé leur sillon, ou indiquent aujourd'hui la voie à la jeune génération ecclésiastique, plane l'action officielle de la Papauté. On peut assurer que, si les vues personnelles de Léon XIII n'étaient pas desservies par une fraction de la hiérarchie intermédiaire, la pacification religieuse de la péninsule aurait, au Vatican, son plus émincnt collaborateur.

Le Pape est entré dans la voie des Concordats. 11 en a compris la nécessité. L'institution de vicariats apostoliques en Serbie et en Bulgarie est peu conforme à ce qu'exige dorénavant le milieu. Le mot seul de « missions » rend un son désagréable aux oreilles des pravoslaves. Chez plus d'un la fierté personnelle et môme la fibre chrétienne entrent en branle à l'idée que Rome continue à nourrir vis-à-vis d'eux un plan de « conversion » ; qu'elle en fait, en tous cas, des clients de la Propagande, à peu près au même titre que les indigènes de la Nouvelle-Zélande et les fétichistes de l'Ouganda. Et puis, il ne faut point se lasser de le

répéter : le mécanisme môme de radministration ecclésiastique en place trop souvent les éléments directeurs sur le territoire de l 'Austro-Hongrie. Les quinze à vingt mille catholiques de Serbie, par exemple, relèvent de Tévêque de Djakovo. Le statu quo permet par là au gouvernement de Pesth d'avoir une main dans les affaires de ce pays. Quand même il s'en abstiendrait — et nous verrons à l'instant que tel n'est pas son cas — il est vraiment trop humain que le missionnaire soit considéré comme son agent, à tout le moins comme son allié. Ainsi pensent, et non sans sujet, les orthodoxes de presque tous les Franciscains répandus dans le Balkan. Il n'y a qu'un moyen de couper court aux abus comme aux préventions. C'est d'accréditer officiellement, auprès de chaque Etat balkanique, un clergé qui jouisse de son autonomie et ne relève que de Rome. Le peuple lui refusera encore, sans doute — et pendant longtemps — la plénitude du caractère national : un lien précis et correct le rattachera néanmoins à la nation. Qu'à la tôte de chacune de ces petites hiérarchies ecclésiastiques on place un homme dont le patriotisme ne puisse être suspecté : ses relations avec l'Etat orthodoxe n'auront rien que de facile et peut-être même de fructueux.

En théorie comme en application ce programme est déjà atteint par le concordat passé, il y a quelque dix ans, entre le Saint-Siège et le Monténégro. Le texte en pourrait servir de modèle à tout instrument de même nature. L'esprit en a été spontanément et fort heureusement manifesté

LA QUESTION RELIGIEUSE âl5

par la promotion de M^' Milinovic, franciscain dalmate, au siège archiépiscopal d'Antivari. Cet archidiocèse sans cathédrale, ot même, à vrai dire, pauvre en chapelles — àGettigne,on dit encore la messe dans une chambre, — constitue du moins, au moral, le prototype d'un établissement catholique dans les Balkans. M^'' Milinovic est persona grata à la petite Cour et révéré par la population orthodoxe. Il ne doit point ces avantages à ses seules vertus. Il a pris très au sérieux sa qualité de prélat monténégrin et il ne manque même pas à son auréole une certaine tension de rapports avec TAutriche, qui lui a retranché sa retraite d'ancien professeur de séminaire en Dalmatie.

Des négociations à fin de concordat étaient en cours, au printemps dernier, entre le Saint-Siège et la Serbie. Le ministère radical, qui a dû démissionner en octobre, se montrait disposé à les poursuivre, par le même motif qui avait aiguillonné la diplomatie monténégrine : la préoccupation d'éli- ' miner un des moyens d'insinuation de l'Autriche. Qu'en adviendra-t-il, sous le ministère Gjeorgevic, qui paraît plutôt enclin à s'inspirer des conseils de cette puissance, et qui compte la présence du roi Milan à Belgrade parmi ses dons de joyeux avènement? L'Austro-Hongrie, depuis plus de quinze ans, traverse tous les projets concordataires. En feuilletant quelques pages du dossier de son action politique en cette affaire, nous ne pensons pas seulement offrir à nos lecteurs la primeur de documents assez curieux ; ils y trouveront la clçf

216 LE lîALKAN SLAVE

de la situation qu'on appelle improprement religieuse dans cette partie de la péninsule.

Il est assez bizarre de trouver, à l'origine de ces pourparlers concordataires, une lettre pleine d'onction du roi Milan. Pressenti parM^^' Strossmaier, il écrit à l'illustre prélat, à la date des 31 mars- 12 avril 1882:

« Le nouveau royaume comprend qu'un des premiers devoirs que lui impose sa situation aujourd'hui plus élevée est de sauvegarder ce respect de la liberté de conscience et des divers rites religieux par lequel la Serbie s'est constamment distinguée jusqu'à ce jour (?) et qui forme la gloire de notre siècle éclairé [nie]. C'est pourquoi je contemple d'avance avec satisfaction les services que Votre Excellence pourra rendre à mon gouvernement auprès du Saint-Siège, pour le règlement de la situation des catholiques de Serbie. »

On n'est pas plus engageant. Justement, l'année suivante, une occasion se présente pour l'évêque de Djakovo, grand partisan de la détente religieuse entre Slaves, de faire étudier par un missionnaire de confiance, le R. P. Tondini, barnabite italien, les dispositions du clergé et du monde politique serbes. Des milliers d'ouvriers, venus du Piémont et des Pouilles, sont employés à la construction de la ligne Belgrade-Nisch-Vranja ; rien de plus naturel que le vicaire apostolique de Serbie charge un de leurs compatriotes de leur porter les secours ou les encouragements de la religion. Et cependant, dès l'abord, la diplomatie autrichienne prend ombrage : « Je ne trouve aucune raison de droit^

lui écrit M. de Khevenhuller, ministre d'Austro- Hongrie à Belgrade, le 22 avril 1883, pour pe?'mettre une telle mission. Mes supérieurs, le Ministère impérial et royal des Affaires étrangères sont, sur ce point, entièrement d'accord avec moi. » On fait môme intervenir la nonciature, qui télégraphie à M^'*" Strossmaier de retenir le P. Tondini ad graviora et molesta inconimoda vitanda^ in ordine tain religioso qiiani politico. La prohibition est levée, du reste, sur les instances énergiques de l'évêque, le 5 mai suivant.

A Belgrade, le P. Tondini n'a point à se plaindre de l'accueil du gouvernement, du haut clergé, des hommes politiques avec lesquels il confère. Le roi Milan lui accorde une audience et lui dit en propres termes : (^ Un concordat est une nécessité pour la Serbie. Sa dignité exige, depuis qu'elle est érigée en royaume, que le chef spirituel de quinze mille catholiques ne réside pas à l'étranger. » — Mais c'est tout justement la déclaration de principe contraire que le missionnaire entend à la légation austro-hongroise: « J'ai cru devoir, lui avoue M. de Khevenhuller, m'opposer à votre mission, parce que c'est un principe de notre politique, hérité de Schwarzenberg et de Metternicli (.çic), que nous exercions, du fait de la juridiction d'un évêque autrichien, une sorte de contrôle sur les catholiques de Serbie. »

M. de Khevenhiiller serait-il donc un enfant terrible, un séquestre trop bavard de l'héritage de Schwarzenberg et de Metternich? Nullement: il ne fait que refléter la pensée du ministère impérial

et royal en des termes qu'un peu plus lard M. de Kalnocky s'approprie et même dépasse. On en trouve la preuve dans le rapport adressé par M^' Strossmaier à la nonciature, à la suite d'entretiens qu'il a eus à Vienne, en 1884, avec le roi Milan d'abord, puis avec le ministre des Affaires étrangères. Plus d'un passage de ce rapport est à citer dans son texte : il y a du reste des choses qui gagnent h être lues en latin.

L'évêque de Djakovo affirme qu'il tient de la bouche môme du roi Milan la déclaration suivante : Ated et giibernii mei plurimum interest ut catholica res in Serhid inprœcario prœsenti et desolato statu diutiî)s non remaneat ^ Mais comme il s'en ouvre à M. de Kalnocky, celui-ci s'étonne de n'avoir pas été mêlé en tiers à cette négociation, laissant à entendre, au surplus, qu'il fait son affaire de modifier les dispositions du Toï:DoIet mihi quod, antequam regem adiisses, cum eodem ipso de hisce gravibus negotiis locutiis non fuissent; certus sum fpiod hoc in casu rex sententiam mutasset et longe aliter locutus fuisset'^. — Son Excellence est-elle donc hostile au principe d'un concordat entre le Saint-Siège et une Puissance étrangère? Entendons sa réponse : Hac de re longiore adhuc tenipore nullam nientioneni esse posse. Nostri juris^ nos tri-

1 11 est éminemiiient de mon intérêt et de celui de mon gouvernement que les affaires des catholiques en Serbie ne restent pas. plus longtemps dans cet état précaire et déplorable.

•■* Je suis fâché de n'avoir pas entretenu le roi de ce sujet si grave, avant que vous n'eussiez une conférence avec lui. Très certainement 11 eût changé d'avis et vous eût tenu un tout autre langage.

que commodi est omnem rei ecclesiasticœ mutationem non solwn in regno Serbiœ^ sed etiam in principatu Montenegrinornm impedireK

Telles furent les phases les plus intéressantes d'une affaire qui traîne depuis 18S2, et dont on peut apprécier maintenant si son ajournement sijiè die est le fait du « fanatisme » orthodoxe. Nous y avons insisté parce qu'elle montre en raccourci ce qu'on appelle bien improprement le « protectorat » religieux de l'Autriche dans la péninsule. Il nous reste encore à constater d'autres effets de la formule Divide et impera^ étendue au domaine spirituel.

La Papauté actuelle a eu la sagesse de préluder à la régularisation de ses rapports avec les Etats slaves balkaniques par une mesure qui, généralisée, et surtout sincèrement appliquée, ne manquerait pas de produire les plus heureux effets. Aucune frayée diplomatique ne vaut la confirmation expresse, par Léon XIII, de l'antique privilège de l'Eglise slave d'avoir une liturgie dans sa propre

1 Avant très lon^emps, il ne saurait ôtre question môme de cette éventualité (le Concordat). C'est notre droit (!), c'est notre intérêt, de nous opposer à toute modification du statu quo religieux non seulement en Serbie^ mais même dans la principauté de Monténégro.

langue. Dans ce milieu, la langue est un instrument de classification à deux tranchants: elle rapproche ou elle divise; elle élargit ou rétrécit, dans une mesure que nous ^.vons peine à concevoir, les compartiments moraux. L'emploi du latin, dans les temples catholiques, restera toujours un des éléments principaux de cette extranéilé qui répugne aux pravoslaves. Il est' déjà banni du rite uiiiate^ au profit de la vieille langue liturgique, le paléoslovène, qui fut celle des SS. Cyrille et Méthode avant la disjonction des Eglises. Son élimination progressive n'est donc qu'un retour à un passé d'union ; tous ceux qui éprouvent pour le monde slave un intérêt éclairé souhaitent qu'elle s'étende à tous les diocèses des Balkans, à ceux tout au moins oii les deux cultes coexistent. De leur avis, le jour oii ces deux cultes ne seraient plus célébrés qu'en une seule langue, la pierre d'achoppement aurait été entamée ^

Selon la règle de discipline confirmée et rajeunie par le Pape actuel, il est loisible au curé de chaque paroisse, sous l'agrément de son évèque, d'user du paléo-slovhie pour la célébration de la messe, le

1 Le journal Jedinosl, de Trieste, a rapporté un cas significatif de la réperrussion de ces questions de langue sur la solidité même du lien confessionnel. Trente pères de famille catholiques Slovènes ont fait inscrire leurs enfants à l'école locale orthodoxe^ pour que ceux-ci reçussent l'instruction élémentaire en slave. L'un d'eux a même abjuré, avec tous les siens, parce que le clergé romain, très féru, à Trieste, d'italianisme, imposait à ses fils l'étude du catéchisme en italien. — L'article a paru sous le titre : Phénomènes tout à fait naturels ; ils ne sont point étranges, en effet, pour qui sait l'intensité du nationalisme slave.

rituel et la récitation du bréviaire, — et même de la langue vulgaire, quant à l'Evangile, àTEpitre et aux prières courantes. Dans certains diocèses, la faculté devient une prescription. L'archevêque actuel d'Agram, M^"^ Posilovic, au temps où il était évêque de Segna (Croatie maritime), a publié une lettre pastorale dans laquelle il se réclame formellement de Tordre du Pape pour imposer à son clergé le inisselpaleo-slovène, ajoutant que, dans un avenir prochain, telle serait vraisemblablement la volonté signifiée par Rome, non seulement à tous les évêques de Croatie, mais au monde catholique jugo-slave. Il ne serait certes pas besoin d'injonction, en cette matière, si la mauvaise volonté de la hiérarchie intermédiaire et la sourde opposition de l'Autriche ne traversaient, même sous des formes peu dignes, ce qui est manifestement le dessein de Léon Xlll. Le Pape fait imprimer à ses frais, dans les ateliers de la Propagande, un grand nombre de nouveaux Missels, ce qui indique assez qu'il entend aller audevant des besoins dont il a autorisé l'expression. Mais quand l'archevêque d'Antivari en réclame pour son pauvre diocèse, on lui répond que l'expédition en a été faite et qu'on attendait plus tôt l'accusé de réception. Comme par hasard, les missels ont échoué dans l'arrière-boutique d'un libraire de Zara, où l'on finit par les retrouver. — On interpelle un jour un archipêtre de San-Girolamo, Crncic, membre de l'Académie jugo-slave, que le Pape a chargé de mettre au point la seconde ^ition de la liturgie paléo-slovène : pourquoi les malheureux curés d'Istrie, de Dalmatie, de Croatie,

qui demandent des exemplaires de cette seconde édition, s'entendent-ils toujours répondre qu'elle n'est pas prête? — « Je puis vous en montrer des piles, dit M^' Crncic. Seulement un veto est venu de Vienne, par les canaux que vous soupçonnez. »

Bien servie au Vatican, il est tout naturel que la politique austro-hongroise trouve des instruments parmi les évoques qui sont plus ou moins ses créatures. Le haut clergé dalmate passe pour se distinguer dans cette résistance cauteleuse aux intentions pontificales. L'ancien archevêque de Zara, M^' de Maupas^ qui n'avait probablement pas la divination, ni même le sens de la communion franco-slave — bon homme, au demeurant, et môme prélat distingué, — se montrait délibérément réfractaire^ et il a légué, assure-t-on, un peu de cet esprit à son successeur, M^"" Rajcevic, et aux suffragants de ce dernier. — Par contre, le curé de village, le vicaire et, en général, la jeunesse ecclésiastique, en contact avec le peuple des deux rites, imprégné des besoins de ce qui commence à être la démocratie nationale^ importunent, par leurs demandes de missels, les secrétariats des évêchés. 11 est môme résulté de ce dissentiment certaines petites insurrections de séminaire, moins méchantes, au surplus, que symptomatiques. Au fond de ces sortes d'affaires, on retrouve en somme l'éternelle rencontre des sèves abondantes et des opinions canalisées, ce je ne sais quoi qui a mis si souvent aux prises le catholicisme administratif et

1 11 était fils d'un Français qui s'était établi dans le pays à la suite de Maruiont, et purent éloigné de l'ancien préfet de police.

la poussée populaire. Ne doutons pas d'ailleurs que Tavantage, à la longue et comme toujours, ne reste à la jeunesse, d'autant qu'elle peut se couvrir, encore un coup, de l'esprit de la Papauté^ On ne peut que favorablement augurer d'une cause servie par des forces non seulement diverses, mais rivales. Il est remarquable que les progrès de l'indifférence en matière religieuse et l'orientation actuelle de la politique pontificale concourent à procurer au Balkan une pacification tardive. Il dépend, dans une certaine mesure, des auxiliaires de la Papauté de prendre le pas sur l'autre facteur. Ce n'est pas seulement affaire de tenue morale et de préservation du contact enveloppant et compromettant de l'Autriche. Il faudrait qu'une sorte de révolution s'opérât — elle est déjà accomplie chez plus d'un excellent prêtre — dans la façon d'envisager le problème confessionnel en relation avec les intérêts supérieurs de la race. Ce n'est pas au premier plan, c'est en quelque manière dans le

1 Les hommes politiques d'Austro-Hongrie, qui n'admettent pas qu'en pays slave la langue de l'Eglise se rapproche de celle du peuple, déclarent ce rapprochement édiûant et salutaire dès qu'ils y trouvent leur intérêt. A l'instigation du gouvernement de Pesth, un certain nombre de catholiques uniates demandèrent, il y a quelques mois, que leurs offices fussent célébrés en maqyar^ et leur évêque eut la faiblesse d'y consentir II fut désavoué par la Congrégation des rites, reçut injonction de brûler les nouveaux livres liturgiques et fut mis en demeure de suspendre les prêtres qui persisteraient à s'en servir. — \\ n'5^ a, du reste, aucune contradiction entre cette mesure et celle que le Pape a cru devoir prendre à l'endroit des Slaves. Le vetero-slovène est une très vieille langue lUurgique, consacrée par l'apostolat des saints Cyrille et Méthode. Le magyar est une langue profane, qui n'a jamais figuré dans un rituel.

« jardin secret » des âmes vraiment sacerdotales qu'il convient de placer Tidéal de l'union des Eglises. Un croyant ne saurait renoncer sans doute à l'avance, et au nom des générations futures, à cette conception du rayonnement universel de la chaire de Saint-Pierre. Mais si jamais un objet aussi colossal peut être atteint, on ne saurait se l'imaginer précédant une cristallisation d'ordre naturel. Les Albanais disent : « Dieu a créé les nations avant les religions. » Aucune formule n'est plus adéquate à la pensée intime des Slaves du Sud, et ils sont d'autant plus fondés à s'y tenir que chez eux, jusqu'ici, la religion a eu le détestable effet de diviser la nation.

Le catholicisme restreint, dans la péninsule, à sâ^ politique et à ses intérêts, profitant de tout et de tous à ses fins exclusives — comme il est arrivé en Bulgarie, au cours de la crise qui a précédé la constitution de l'Exarchat, — complaisant à l'Autriche seule, et payant sa protection de menus services, se heurtera infailliblement à l'esprit, aux traditions, aux préventions des pravoslaves. S'il paraît inviter, de surcroît, à l'union confessionnelle, mêlant la mystique et la dogmatique au trop réel fatras des intrigues, on lui répondra et on lui répond tous les jours qu'il tend un piège, piège assez grossier, d'ailleurs, pour que nul, sauf peut-être quelques paysans bosniaques, n'y tombe. Et comme il arrive dans les démêlés de ce genre, qui prêtent à l'épanouissement de l'injustice et de la brutalité, ces réponses s'adressent à ceux qui les méritent le moins : à Strossmaier, slavophile par

excellence, auquel un journal de Belgrade lance celte apostrophe : « Ni Cyrille, ni Méthode ne furent des moines allemands! » — au Pape même, dont la caricature paraît, dans un autre journal, affublée de Técriteau : Germaaija. Le chemin delà conquête morale doit faire un détour. La propagande toute nue tombe dans le vide, on éveille d'ataviques susceptibilités. Il faut que le catholicisme devienne, dans la péninsule, un auxiliaire de l'esprit national; que le prêtre, non seulement échappe à la suspicion, mais se montre utile, et sous ce rapport. Est-ce donc lui demander de descendre au-dessous de cette plate-forme absolue oii le place sa mission surnaturelle? Il ne se pose guère cette question en France, depuis quelques années, si avide de plaire à la démocratie et de s'infléchir à ses aspirations que beaucoup prennent pour une injure le conseil de rester dans leurs sacristies. — Idée « démocratique » ou idée « nationale », c'est toujours la voix du peuple qui monte et qu'il faut écouter à temps. Est-il assuré, d'ailleurs, que, dans l'état présent de la péninsule, l'union au siège de Rome — si je ne sais quel miracle la pouvait procurer — soit chose désirable? S'imagine-t-on, par exemple, que les Bulgares, prêts à devenir uniates^ en 1869, par dépit de la résistance du Patriarchat, eussent été autre chose que des catholiques de statistique ? L'Eglise ne compte déjà que trop, en France, en Italie, en Autriche, de fidèles de cet esprit, et ne peut que perdre à en étendre le nombre ; — de même, soit dit en passant, que si les Russes prétendaient s'agréger politiquement la Serbie et la

Bulgarie, ils ne feraient que recruter des éléments révolutionnaires. Encore un coup, nous sommes en présence d'un monde à part, qui s'enfante péniblement, à travers mille difli cultes et une histoire déconcertante entre toutes. 11 faut le laisser arriver à la personnalité, avant de prétendre en disposer, sous le rapport religieux. Il faut même l'aider à naître. La question du nouveau baptême, si jamais elle doit être posée, ne saurait l'être que plus tard, et par ceux qui auront collaboré à l'enfantement. Au total, ce idiVCLawxiinbroglio confessionnel, dont on fait grand état pour démontrer que le Balkan slave se condamne de lui-même à l'émiettement et au chaos, repose sur des données assez simples. De fanatisme, au sens moral et historique que nous entendons, il n'y en a nulle part. Seulement, d'un côté, le concept de nationalité-religion qui est propre aux pravoslaves ne se plie pas encore à notre distinguo occidental, qui sait faire leurs parts respectives au spirituel et au temporel; et l'on n'aperçoit pas assez, chez eux, combien l'habitude de cette distinction ôte de venin aux débats proprement politiques. De l'autre, il manque aux catholiques de savoir se tenir plus en marge de l'action officielle ou secrète de T Austro-Hongrie. Ecartez, en un mot, de ces conflits prétendus insolubles, l'expression d'intérêts qui n'ont de religieux que le masque, autrement dit l'élément variable et subordonné à tous les retours des circonstances et de l'opinion, un peu de l'esprit de l'Occident, des concordats et l'unification de la langue liturgique en auront raison.

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