‹ Le Balkan slave et la crise autrichienneChapitre 11 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sommaire. — Le Drang nacli Osten; son esprit, ses formes, ses ressources. — Ses progrès en Bosnie et dans la péninsule. — Les colonies allemandes en Croatie et dans la Hongrie méridionale. — La Sud-Armée. — Le pangermanisme^ la crise autrichienne et ses enseignements. — La réaction; sous quelle forme peut-elle se produire? — L'incorporation de la Croatie à la Cisleithanie serait d'une importance internationale. — Est-elle possible? — Les Slovènes et les Croates au dernier congrès de Laybach. — L'allocution de M. Hribar. — Rapports officiels de la Bulgarie et du Monténégro. — La SÂgue balkanique. — << Sarodna misao. ï> ■ — Quelques lettres.

L'année qui vient de finir, et que les grandes Puissances, d'accord, semblent avoir consacrée à une douteuse apothéose de la Paix, nous laisse du moins un double enseignement, contre lequel aucune déclamation ne saurait prévaloir. L'Empire d'Allemagne tend à devenir de plus en plus le conseiller diplomatique, le courtier financier et l'éducateur militaire de l'Empire ottoman. Les Allemands d'Autriche regimbent contre la loi des majorités parlementaires, aujourd'hui retournée contre

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eux diVL.Reicksrath viennois, et entretiennent, de l'extrême frontière de la Bohême au sud de la Styrie, une agitation qu'on est bien obligé de qualifier pangermaniste. Et ces deux faits, désormais publics, paraissent se tenir par un certain lien, si Ton tient compte d'un troisième, plus complexe, déjà ancien, moins connu, nous voulons dire le cheminement de l'Allemand à travers la péninsule balkanique. En France, déshabitués — on pourrait presque dire désabusés — de la politique d'audace et d'enverre, nous avons peine à en croire nos voisins capables, ceux-là surtout qui, par l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, suivant de près la proclamation de l'unité nationale, semblent avoir atteint, en fait d'ambitions, cette plate-forme à laquelle se tiennent les sages. Ce peut être vrai de l'Allemagne impériale, constitutionnelle, politique enfin, et nous ne prétendons point qu'il entre dans les plans de Guillaume II d'établir une chaîne d'Etats germaniques (ou même d'en tracer le profil à ses successeurs) qui s'étende des bords de l'Elbe au bas Danube et au Vardar. Mais nous croyons au

contraire que IJ 4 l/f^ê Q MfcrS ^C.^ 1 ^^^î ^^t aujourd'hui très authentiquement représentée, sur toute cette étendue géographique et même plus loin, est résolue à s'assujettir ce domaine, et qu'elle y travaille, et qu'elle a déjà obtenu des succès; — bref, que sa querelle vidée et ses précautions prises du côté de l'Occident, elle est en pleine marche du côté de l'Orient, en voie d'exécution rapide et méthodique du programme : Drang nach Osten ! On peut discuter à perte de vue si la menace est à

notre adresse ou à celle de nos neveux ; si même il y a menace, la nature de nos relations avec l'Allemagne de demain n'étant pas encore bien définie. Le Drang nach Osten^ en tout cas, vaut au moins une courte méditation : c'est un « phénomène », comme on dit dans le langage politicoscientifique du jour — et un grave.

Nous n'avons nullement l'intention d'en décrire les phases, et moins en-core la physionomie actuelle par le menu. Le sujet comporterait des développements d'autant plus longs qu'à notre connaissance du moins aucune publication française ne l'a embrassé dans sa complexité. 11 est dépecé vaille que vaille dans quelques articles ou dans des monographies, dont l'auteur, étudiant un point du Balkan, ne peut pas s'empôcher de constater qu'il y trouve un peu d'Allemagne : langue, colons, intrigues, commerce surtout. Chez les Slaves, au contraire, la question est tenue à jour. La presse russe, surtout celle d'avant-garde, le Sviet, les Novosti^ le Novoie Vi^emia^ les Peterbourgskia Vedornosti^^ se considérant un peu comme la patronne

1 Ce journal, par exemple, ne craignait pas, au mois de novembre dernier, à la veille de Taugmentation du budget que préparait M. de Kallay, de porter sur Tadministralion de la Bosnie et de l'Herzégovine ce jugement sommaire :

« Au XVII" siècle le célèbre écrivain serbe Karadjitch trouvait modèle la justice turque. On sait aussi que devant ces deux derniers siècles la Turquie tombe au dernier degré de comparaison. Et cependant il y a de nombreuses voix qui, en comparant la justice austro-hongroise en Bosnie et Herzégovine, la trouvent de beaucoup inférieure à celle des Turcs. Quelle triste constatation qu'un Etat chrétien et qui se glorifie de sa civilisation du XI V* siècle soit inférieur aux barbares turcs I »

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de Torthodoxie slave dans la péninsule, depuis que la diplomatie officielle paraît s'en désintéresser, y suit d'assez près la marche de F Allemand. Les Slaves du Sud, qui en sont les témoins immédiats et qui appréhendent d'en devenir irrémédiablement les victimes, fourniraient la plus précieuse contribution à Thistoire vécue du Drong nach Osten, s'ils disposaient d'un plus grand nombre de journaux et surtout si ces journaux étaient lus en Europe. Quelques indications, quelques épisodes, choisis autant que possible en marge des rapports et des statistiques officiels, documents dont la source, presque toujours allemande ou austro-hongroise, indique assez l'esprit, — c'est tout ce que le cadre de ce livre nous permet de leur emprunter.

Ce qui se passe en Bosnie, par exemple, est caractéristique. Théoriquement, selon le traité de Berlin, l'Autriche a été chargée d' « occuper » cette province, de l'administrer au civil et au militaire, la suzeraineté nominale étant réservée au Sultan. Dans la pratique, l'esprit de cette convention internationale n'est respecté qu'en un seul point : les agents consulaires établis à Serajevo n'ont pas besoin de Yexequatur du gouvernement austro-hongrois; par là ils jouissent d'un peu plus d'indépendance et peuvent se considérer comme des surveillants, plutôt que comme des agents accrédités, s'ils ont du zèle. En tout le reste, la Bosnie est traitée comme une colonie, et les droits inhérents, selon toutes les règles du Droit public, à la suzeraineté, celui de lever des troupes, par

LES SYMPTOJIES ACTUELS 231

exemple ^ ont été transportés à l'Empereui; François-Joseph. On montre aux touristes les chemins de fer, les routes, les hôtels « surveillés par le gouvernement », les nouveaux monuments publics, tout le décor enfin d'une civilisation qui pèse sur le paysan bosniaque beaucoup plus qu'elle ne lui est utile. Leur montre-t-on tous les militaires, dont le nombre est absolument disproportionné à ce qu'exige un service d' « occupation » ; peut-on, au même point de vue, essentiellement pacifique et administratif, justifier l'augmentation croissante du nombre des forteresses tout le long de la frontière monténégrine et surtout dans l'ancien sandjakat de No vi- Bazar, éperon dont l'importance stratégique est double, puisqu'il commande la route de Salonique et se dresse tout à la fois entre le Monténégro et la Serbie ?

Occupation^ le mot, en vérité, est charmant. Ce ne sont pas seulement les fonctionnaires et l'armée, ni même les industriels, les débitants, les pionniers austro-hongrois qui occupent la Bosnie. L'Allemagne du Nord, la Bavière, le Wurtemberg y déversent chaque année des colons agricoles, et par milliers. Nous aurons à insister plus tard sur les conséquences sociales de cette immigration. Au point de vue national, comme une émigration en est la contre-partie, il n'est pas difficile de prévoir qu'un temps viendra où les conditions ethnographiques de la Bosnie seront transposées. Déjà, aux environs de Serajevo, au nord et à l'est

1 Ce sont des bataillons bosniaques qui, tout récemment, ont charge la foule à Graz.

de la province, on voit s'élever de nouveaux villages ; on entend aussi des noms nouveaux : Rudolfsthal,Windthorst, qui ne semblaient pas prédestinés aux Orientales de la politique. A Nevesinje, en Herzégovine, proche de la frontière du Monténégro, toute une colonie allemande s'installe, il y a une année à peine, d'un bloc. Et il en va de même en maint endroit, sans que les feuilles austro-hongroises, sans môme que les statistiques officielles en fassent mention.

Autrefois, sur la rive gauche de la Save, en Croatie, en Slavonie, dans le Syrmium, zone intermédiaire entre les pays proprement autrichiens ou hongrois et la Bosnie, l'Allemand ne faisait guère figure que dans l'aristocratie ou dans l'armée. Aujourd'hui beaucoup d'immigrants à destination de la province « occupée » s'arrêtent en chemin. Ceux qui disposent de capitaux fondent une maison de commerce, achètent des terres, louent une auberge (burtia, krtchmd], La burtia slave s'appelle dorénavant Gasthaiis : il n'existe pas une conception ou politique, ou nationale, qui ne gagne à s'appuyer sur lemastroquet. Le commerce, non seulement à Agram et à Essek, mais dans les villes de second ordre, à Brod, à Djakovo, à Vinkovce, à Mitrovitza, est entre les mains d'Allemands ou d'Autriche, ou de Hongrie, ou même de Bohême,. Juifs pour la plupart. Il y a quelque temps, passant, un dimanche, dans la grosse bourgade d'india, sur la ligne de Pesth à Belgrade, à l'extrémité de cette magnifique presqu'île que forme le Syrmium, nous fûmes frappés de la physionomie

de la rue, et surtout du petit nombre de personnes qui prenaient le chemin de l'église orthodoxe. Nous demandâmes au gardien de Téglise : « Combien de 'pravoslaves ici? — Sept cents. — El de Schwabes (Allemands) ? — Quatre mille. » De Tautre côté du Danube, c'est bien autre chose encore. L'élément allemand est presque compact autour de Titel, de Weisskirchen, de Pancsova. Sur le Danube môme, il a érigé des villes otj il est exclusivement chez lui, la nouvelle Pancsova, par exemple. Toute cette région — Syrmium et ancien banatde Temesvar — n'était peuplée que de Slaves au milieu de ce siècle. On n'observera pas sans intérêt, au point de vue des éventualités politiques, qu'elle se développe tout le long de la frontière serbe.

On peut juger, du reste, de l'importance de ce courant d'immigration à la progression formidable du chiffre des protestants en Transleithanie. La statistique de 1890 accusait déjà, sur l'étendue du royaume de saint Etienne, 2.225.126 calvinistes et 1.204.400 luthériens. Réunis ils forment aujourd'hui une masse de plus de 4.200.000 personnes. Il fut un temps où la Hongrie patriote aurait protesté contre cet envahissement. Aujourd'hui, engagée à fond dans la politique triplicienne, elle s'en accommode, elle y trouve même son avantage. Un journal de Budapesth, /'On>n/, faisait ressortir, il y a quelques mois, que ces Allemands étaient devenus excellents sujets hongrois. Excellents sujets hongrois, c'est peut-être beaucoup espérer ; mais renfort à la fois ethnique et confessionnel

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contre les Slaves, nul n'est tenté d'en disconvenir ^ C'est une autre statistique qu'il faudrait consulter pour connaître le chiffre exact de l'émigration allemande dans les Balkans proprement dits. Elle n'est malheureusement pas publique. Il existe à Berlin, sous le nom de Deutsches Schulverein^ une société qui compte environ 40.000 membres, répartis en dix-huit groupes provinciaux et quarante autres groupes subsidiaires, dont l'objet est de faciliter à tous les Allemands la mise en pratique individuelle du Drangnach Osten, Son budget passe cent mille marcks. Elle a des agents spéciaux — le D' Goertz, entre autres — qui vont relever sur place la topographie agricole et commerciale des régions qu'on lui signale comme propices à des établissements allemands. Il n'est guère de colon qui ne soit connu d'elle, ou de la Siïdmarck, ou d'autres sociétés similaires. Tout ce mouvement est si bien concerté et se relie si naturellement à des centres propulseurs qu'on en pourrait donner l'exacte mesure, si ces sociétés montraient leurs livres. Tels sont les cadres et les ressources de ce qu'on nomme couramment en Allemagne la « Sud-

1 Nous continuons à envisager, bien entendu, l'Allemand et le Hongrois en tant que races, fatalement associées, par les intérêts politiques et économiques contre les Slaves. A l'état individuel et même à l'état de groupe parlementaire, ils ne laissent pas de se témoigner une sincère antipathie. On l'a bien vu au cours des débats du Reichsrathj en novembre, par l'obstruction qu'a faite le parti Schœnerer au renouvellement du compromis avec la Hongrie. — Sur le territoire croate-slavon, il n'est pas rare que l'opposition recueille les suffrages des Allemands, sauf, bien entendu des Israélites, qui sont essentiellement magyarons, sans distinction d'origine.

Armée ». Quant aux résultats, ils varient avec le degré de résistance, comme aussi avec Tétendue des tentations qu'offre le milieu. Le Monténégro, par exemple, est tout à fait réfractaire à la colonisation agricole, non pas tant à cause de son défaut de fertilité — il y aurait sans doute, pour un Allemand, « quelque chose à faire » dans la partie annexée à la suite du traité de Berlin, et singulièrement autour de Podgoritza — qu'en raison des précautions très sages qu'a prises la principauté contre tout envahissement sous cette forme. Une loi interdit l'acquisition du sol aux étrangers, sauf autorisation expresse. Le commerce est peu florissant : exportations difficiles par l'élévation des tarifs austro-hongrois ; importations restreintes par la pauvreté du pays. Et pourtant, on commence à voir poindre le commis voyageur de Vienne, de Graz ou de Pesth. Il écoule de la quincaillerie, du pétrole, des étoffes, écoutant beaucoup, disent les défiants, en tous cas parlant la langue serbocroate — c'est une justice à rendre à l'Allemagne commerçante qu'elle connaît, dans les Balkans, ce chemin des cœurs — et contribuant, en somme, à montrer le Schwahe sous son vernis d'officieux de la civilisation. — Il joue à peu près le môme rôle en Serbie, où les mœurs, plus encore que les institutions, s'opposent au développement du colonat. Cependant, la nature même des relations économiques de la Serbie, qui a impérieusement besoin d'un débouché austro-hongrois, fait à l'Allemand une place plus large. Un signe certain en est qu'il parvient, lui, à importer sa langue, et qu'à Bel-

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grade, ville slave de physionomie et môme d'orgueil intime, si Ton peut dire, où l'Occidental se bute pour la première fois à des enseignes de magasins uniformément établies en caractères cyrilliques, le seul idiome de l'Occident qu'on trouve à parler dans ces magasins, c'est l'allemand. Les au-delà de la Save et la Hongrie méridionale fournissent largement, et de plus en plus, au petit commerce, à l'industrie du bâtiment, au personnel des hôtels et à la domesticité urbaine.

Et ce n'est pas là un pur efl'et de l'affinité géographique. On peut bien dire que rien n'appelait l'Allemand en Bulgarie, qu'on ne l'y voyait pas avant le traité de Berlin, qu'il a beaucoup de chemin à faire pour y accéder, et que, s'il y va maintenant, c'est qu'avec les succès politiques et militaires a commencé, pour la race, une nouvelle période d'expansion. Ce serait même, d'après le Slovenski Svet, un des terrains préférés de la DeiUsches Schidverein, qui tient bureaux ouverts à Sofia, à Roustchouk, à Philippopoli, à Varna. A propos de la capitale, un correspondant bien renseigné pouvait écrire à Vlllustrirte Zeitung^ : « Sur les 35.000 habitants de Sofia, plus d'un quart est allemand ou autrichien. Les Bulgares de la classe instruite entretiennent de bonnes relations avec nos compatriotes et commencent même à apprendre notre langue maternelle. Sous peu, chacun de nos immigrants se trouvera tout à fait à l'aise [sic) en arrivant à Sofia. »

Ce ne sont là, nous le répétons, que des

1 Illustrirte Zeitung, 15 juillet 1893.

exemples, un choix de « citations de choses » qui suffisent à ébaucher la physionomie du Drang nach Osten, Si Ton ajoute que, depuis 1878, pas une crise intérieure ou extérieure n'a sévi sur les Etats slaves balkaniques — coup d'Etat bulgare de 1881, guerre serbo-bulgare de 1 885, régime de Stambouloff , menées et réapparitions du roi Milan — sans qu'on y trouve mêlée Tinfluence austro-hongroise; que la môme influence s'exerce presque au grand jour en Albanie, par l'intermédiaire d'un clergé besogneux et vaguement renseigné sur les intérêts du ciel — et en Macédoine, où tous les musulmans sont à acheter; qu'enfin ce sont des Allemands qui ont réorganisé Tarmée ottomane ; que le Sultan leur confie en ce moment la réorganisation plus difficile du service des finances*, et que rien n'est plus copieux, plus touchant, plus caractéristique que l'échange des marques d' « amitié » entre l'empereur Guillaume II et lui ; — on conviendra que cette poussière germanique, soi-disant projetée par les courants naturels de la civilisation, finit par former nuée et par alarmer le slavisme prévoyant. On accordera aussi quelque valeur de divination à ces lignes, déjà vieilles d'une dizaine d'années, écrites par un de nos compatriotes, le vicomte de Caix de Saint-Amour : « Pour les Allemands, l'Autriche n'est qu'une avant-garde, un pionnier de l'Allemagne en Orient, et sa mission est de civiliser,

1 M. Raffane, conseiller privé, attaché au département commercial de l'office des Affaires étrangères à Berlin, vient d'être engagé pour cinq ans par le Sultan, en qualité de sous-secrétaire d'Etat au ministère des Finances.

c'est-à-dire de germaniser tout le Sud-Est de TEurope. Pour les politiciens de Berlin, la forme actuelle de la Monarch ie des Habsbourg n'est qu'une forme provisoire, préparatoire, qui ne doit durer qu'aussi longtemps qu'elle sera nécessaire pour couvrir de son drapeau l'infiltration lente des Germains dans la vallée du Danube. Tous les pays soumis à l'Austro-Hongrie sont considérés dès à présent comme autant de provinces d'une grande Allemagne future et les nations qui les habitent comme autant de vassales de la race allemande... Puis, quand cette germanisation aura fait assez de progrès, quand l'Empereur d'Autriche, devenu à son tour V homme malade^ ne gouvernera plus que des Magyars, des Roumains ou des Slaves teutonisés, la presqu'île des Balkans tombera comme un fruit mûr aux mains de Gargantua de Berlin, qui pourra tranquillement alors quitter les bords de la Sprée, et transporter sa capitale sur les rives plantureuses de la belle Donau, sinon sur les eaux bleues de la mer Egée... »

L'avenir fera, dans cette prédiction, sa part à la poésie. Le présent et la prose suscitent une question qu'il faut sommairement élucider pour con-

naître la nature de la réaction provoquée par le Drangnach Osten. On ne peut disconvenir que cette poussée germanique ne véhicule certains progrès, dont bénéficieront, avec le temps, ceux qui s'en prétendent les victimes ; que notamment elle apporte des marchandises au consommateur à meilleur compte, lui facilite les relations avec TOccident, rinitie à une foule de découvertes industrielles, au bout desquelles — en théorie tout au moins — on entrevoit le bien vivre. C'est ce que ne manquent jamais d'observer les Allemands, quand on leur parle d' u invasion ». Ils demandent en outre — et l'époque leur donne raison — quelle loi ou même quelle force peuvent s'opposer à ce que le peuple le plus industrieux, la race la mieux outillée pour le struggle for life^ se développent peu à peu aux dépens des organismes inférieurs? Inférieurs, c'est bien leur pensée, et le mot a été prononcé au Reichsrath,

Cette seule prétention à constituer une race supérieure, quand elle est soulignée quotidiennement par des propos, des attitudes et même des actes, porte déjà en soi quelque chose de provoquant. Môme les cotonnades et les machines importées par un commis voyageur « supérieur », dans une région restée beaucoup plus idéaliste que l'Occident, éveillent plutôt l'idée de communication forcée que celle de générosité de la civilisation. Avantages d'ordre commercial et industriel, c'est bientôt dit. Il faut savoir encore de quel prix on les paie, et sous quelle forme. D'abord, comme il est arrivé déjà aux Etats-Unis, et comme il arrivera

demain au Japon, à mesure que chaque pays commence à se suffire à lui-même, non seulement il ne provoque pas Fimportation, mais il la repousse, il se protège. Et quand il est gôné par quelqu'une de ces chartes commerciales que la volonté du plus fort lui a imposées au Congrès de Berlin, il tend au même but par des mo yen s détournés. C'est ainsi qu'on a pu lire, tout récemment, dans les journaux bulgares, un curieux décret prescrivant à tous les employés de l'Etat assujettis à l'uniforme d'acheter à l'industrie nationale leurs draps, leurs bottes et jusqu'à leurs casquettes. — En second lieu, le « progrès » a cheminé, là plus qu'ailleurs, derrière des éclaireurs rapaces ; on verra, dans le chapitre suivant, comment la Haute Finance s'est comportée en Serbie et en Bulgarie, et dans quel esprit de gigantesque usure elle a tantôt apporté, tantôt imposé son concours. 11 faut que la civilisation en prenne son parti : depuis que son idéal s'est concentré dans les affaires, c'est Vaffairiste qui produit en son nom l'impression première, et souvent la plus durable, sur ceux qu'elle aborde et qu'elle traite un peu en enfants trouvés. Nous dirons plus encore, et le point sera l'objet de développements spéciaux : l'initiation des Slaves du Sud en général, par le monde allemand et magyar, aux formes nouvelles de la lutte pour l'existence, a été si rude et leur laisse une part si mince au profit réel, qu'on a semé dans cette race des germes de haine contre l'ordre existant et qu'elle est l'alliée latente du révolutionnaire occidental. Et puis le Slave sait trop bien, et par de mul-

tiples leçons, à quel taux permanent TAllemand a la prétention de fixer ses honoraires de g^rand civilisateur. Ce n'est pas seulement pendant la période d'éducation, mais fort après qu'elle est terminée, qu'il se comporte en maître et ne souffre point de partage. Il en agit de même vis-à-vis de ceux qui se sont élevés tout seuls : ce qui se passe aujourd'hui en Cisleithanie en est une preuve. Loi Tchèque est largement l'égal de l'Allemand, en faitj de culture et de qualités viriles. Il ne lui doit rien et ne le moleste pas. 11 a suffi pourtant qu'un ministre introduisît, à l'usage des justiciables et des contribuables de Moravie et de Bohême, le régime si naturel de l'équivalence des langues, pour que le germanisme transformât le Reichsrath en champ clos de vociférations et de pugilats. Dans les provinces on a vu des conseils municipaux allemands refuser de servir d'intermédiaires hiérarchiques entre les administrés et le gouvernement central. A Graz — hors de la sphère d'application, notons-le bien, de ces fameuses ordonnances — l'effervescence n'est pas moins vive et des étudiants slaves sont attaqués dans la rue. Et c>st un vieillard, un savant, qui se charge de donner la véritable formule de ce que les Allemands appellent leur « sentiment national ». En écrivant : Seien Sie hart! (Soyez durs!) dans la célèbre lettre qu'a reproduite la Neiie frète presse^ Mommsen a parfaitement mis en valeur l'arrière-pensée de cette fameuse vocation civilisatrice : quand vous êtes les plus forts, montrez-le !

Enfin, si nous avons eu besoin, en France, de

ce spectacle et de ces échos pour ressaisir un peu la notion du germanisme^ état d'âme, entité, si Ton veut, base éventuelle de formations politiques beaucoup plus étendues que celle dont la capitale est à Berlin, dès longtemps cette notion est familière aux Slaves du Sud. La solidarité des Allemands d'Autriche et de ceux de l'Empire germanique n'a pas été pour eux une révélation, — pas plus d'ailleurs que l'excès de tolérance dont use le gouvernement de Vienne vis-à-vis de ses sujets privilégiés*. En ceci servis par l'instinct de race, qui discerne aisément chez les autres ce qu'il vérifie sur lui-même, ils ont la vision claire d'une grande Allemagne morale, type formidablement agrandi de l'unité ethnographique qu'ils rêvent pour eux. Au surplus, mieux placés que nous pour juger de

1 On juge quelquefois mieux de la profondeur de certaines insurrections morales à certains menus faits qu'à des manifestations bruyantes. A Graz, la société allemande Siidmarck — c'est déjà un nom qui ne sent guère son loyalisme, car la Marche du Sud fait naturellement penser à celle du Nord, et d'ailleurs la Styrie s'est toujours appelée Steuermarck^ — la Sûdmarck met en vente, depuis 1 été dernier, dans les gares, les débits, les restaurants, certaines boîtes d'allumettes dont nous avons un échantillon sous les yeux. Elles sont aux couleurs de l'Empire germanique — noir, jaune et rouge — et portent cette devise :

Den BrUdern im bedrohlen Land WarmfUhlendes Herz, hilfreiche Handï

Aux frères de la région menacée

Contact chaleureux du cœur, assistance plénière de la main!

Nous sommes curieux de connaître le sort que la police ferait à ces boîtes d'allumettes, si, au lieu d'être mises en circulation par la SUdmai^ck, elles étaient destinées à « enflammer », sur le territoire austro-hongrois, la fraternité serbe, roumaine ou même italienne?

révolution de cette Allemagne et de ses desseins, ils embrassent dans sa complexité un problème dont on n'est guère accoutumé, en France, à relier les faces et qu'on aborde plutôt par la méthode analytique : où s'arrêtera l'expansion de ÏAllemagne-race^ telle que l'ont constituée les traités de Francfort et de Berlin, associée, depuis 1867, aux Magyars, et associable — plus d'un symptôme le fait déjà craindre — à l'Empire ottoman ?

Dans l'accent d'antipathie mêlée de crainte avec lequel le Slave du Sud prononce les mots Drang nach Osten^ il y ^ donc autre chose qu'une vague réaction de l'amour-propre national, ou la défiance instinctive du faible qui voit le plus fort entrer chez lui et tendre à s'y installer. Si instinct il y a, pour la masse — aussi incapable de saisir l'ensemble d'un tel plan que d'en bien noter les détails, — c'est par des raisons positives, leçons d'histoire contemporaine, intérêts politiques, vues d'économie sociale, que tout le patriotisme éclairé, d'un bout à l'autre du Balkan slave, dénonce ce débordement' du flot germanique. Et ici encore, ici surtout, la race s'affirme parfaitement une, dans ses doléances comme dans ses appréhensions : une, en ce sens que les Croates et les Slovènes, qui sont pourtant sujets austro-hongrois, ne dissocient pas, dans le fond, leur jugement de celui des Serbes et des Bulgares, — hors, bien entendu, ces affiliés à une sorte de cosmopolitisme moral, à quoi l'on reconnaît, dans tous les pays, l'absence de caractère ou la conception purement individuelle de la vie. Quant aux obstacles auxquels se

butera un jour ou Tautre le Drang nxich Osten^ et qu'il est impossible aujourd'hui de préciser, en Tétat de recueillement de Talliance franco-russe, c'est à nous, Français, quand ils nous rencontrent, qu'ils demandent des prédictions, — et jamais nous n'avons été moins capables de leur en fournir. Ce qu'on peut dire, c'est que le principe de la poussée, soit le « nationalisme » allemand, a trouvé jusqu'ici son principal achoppement dans le « nationalisme » jugo-slave. Ce facteur moral, non la politique de la Russie et moins encore celle de la France, a seul empêché qu'il n'y eût, dans la péninsule, encore beaucoup plus d'industriels, de colons, de pionniers de tout métier et de tout acabit au service de l'idée allemande. Reste à examiner en quelle forme il réagit actuellement et de quelles ressources il dispose.

Nationalisme contre nationalisme, la partie n'est égale qu'en théorie. Celui des Allemands, plus mûr, mieux outillé, partagé par soixante-cinq millions d'hommes, a une force d'impulsion incomparablement supérieure à la force de réaction que treize millions de Slaves, dont la minorité s'appartient politiquement, peuvent lui opposer. Ces derniers sont assujettis à des cadres trop divers,

chaque groupe ou chaque fraction de groupe est trop contraint à s'occuper d'abord de ses affaires propres, pour que de Tensemble se dégage ce que nous appelons un courant. L'idée de Jugo-Slavie ou de Balkanisme slave — le mot importe peu — ne peut pas encore avoir acquis la consistance de l'idée allemande. Elle n'en a surtout pas les immunités. Ici — c'est le cas des provinces de la Monarchie austro-hongroise — elle est placée sous la surveillance officielle de la censure; en Macédoine, elle doit compter de beaucoup plus près encore avec la police du vali ; en Serbie et en Bulgarie, les intérêts spéciaux de l'Etat constitué masquent naturellement ceux de l'Etat à faire. Pas plus à Sofia qu'à Belgrade, qu'à Gettigne même, on ne saurait vivre à ressasser le thème de la solidarité. Tout ce qu'on peut demander raisonnablement, en somme, à ces Serbes, à ces Croates, à ces Bulgares, c'est qu'ils tiennent de leur nationalisme une sorte de comptabilité en partie double; qu'une page, la plus apparente, sans doute, et même la seule claire pour le gros de l'opinion, soit consacrée au bilan de ce qui les touche immédiatement; l'autre, aussi intéressante, à coup sûr, mais plus difficile à déchiffrer, aux vues d'avenir ; — et qu'enfin toutes deux, au lieu de se contredire, se confirment.

D'autre part, chez les Slaves du Sud, ces tendances à l'agrégation, à un calque définitif de la politique sur l'ethnographie, à quoi travaille visiblement la race allemande pour son propre compte , ne peuvent pas encore former circuit, comme il

arrive — nous venons de le voir — des « espérances » communes aux bourgeois de Graz et à ceux de Kœnigsberg. Tout s'y oppose : Tarriéré et surtout l'inégalité de culture individuelle, la précarité dos institutions politiques, la rareté relative des moyens do communication, la pauvreté, — en notre siècle, grand obstacle à tout. Il faut qu'ils fassent à leur tour, tantôt servis, mais plus souvent contrariés par les événements extérieurs, le chemin parcouru par tous les grands Etats en pèlerinage d'unification. C'est vers ses voisins immédiats que chaque groupe se tourne ; c'est avec eux qu'il entre d'abord en pourparlers. Une chaîne de relations s'établit par ce moyen : c'est quand les soudures partielles sont terminées qu'on découvre la solidarité des anneaux et qu'elle se ferme. Compte tenu, par conséquent, des difficultés dont nous parlions à l'instant même, il faudra chercher les traces de ces rapprochements préparatoires entre les Croates et les Slovènes, par exemple, sujets de la même dynastie, associés par l'histoire à la vie de l'Occident; entre les Serbes et les Bulgares, Orientaux de religion et quelque peu de tempérament, offrant à peu près parité d'institutions politiques. Si l'on en découvre enfin entre les Croates et les Serbes, c'est-à-dire au point théorique de la disjonction entre éléments de môme race, là où le système de la dualité des Jugo-Slavies peut ramasser autre chose que des arguments spécieux, — ce sera le signe que le travail est plus avancé qu'il ne paraissait au premier abord.

On est bien obligé de recourir à ces précau-

lions oratoires, en quelque manière, pour amener le lecteur à considérer du juste point le tableau nécessairement indécis de Tessai de cristallisation d'une race. Notre optique occidentale, aujourd'hui, ne tient compte que des « forces » et ce qu'elle entend par force est essentiellement matériel, — ou il ne s'en manque guère. Manifestez-lui des Etats disposant de gros budgets et de grosses armées, des Banques puissantes, de solides Tiradesunions ou même des meetings bien en chair et bien en bruit, le docteur ou l'augure en mécanique sociale dira volontiers : la force est là — et refuse de considérer autre chose. Quant aux vices qui peuvent ronger intérieurement les organismes d'apparence les plus résistants, quant aux facteurs immatériels^ quant aux symptômes qui sentent encore leur idéalisme et, à plus forte raison, leur « littérature », il est entendu que tout cela ne compte point. Nous ne sommes pas convaincu que cette façon de classer les « forces » et d'en déterminer les coefficients respectifs soit aussi décisive, aussi pratique, aussi objective^ diraient les Allemands, qu'on le semble croire. Toutes les grandes évolutions, en Europe, sont nées — il n'y a, mon Dieu, pas si longtemps — de F « idéalisme » et de la « littérature », et nous ne croyons pas l'humanité transformée au point qu'aucune surprise ne soit plus possible, venant do ces moteurs réfractaires à l'expression en chiffres et même difficiles à décrire, en psychologie. En tous cas, appliquée à la race la plus tard venue sur la scène de l'Europe, la méthode est arbitraire et d'avance infé-

conde. On paraît dire à ces treize millions de Slaves du Sud traités, nous savons comment, par la diplomatie contemporaine : montrez-nous beaucoup de canons, beaucoup de sociétés financières au service d'une politique, ou des partis fortement constitués, ou même de belles insurrections ; tout cela sera pesé dans la balance internationale, où le quintal est désormais seul admis comme unité de poids ; à ce compte la haute presse s'occupera de vos affaires et il sera question de vous autour du tapis vert des chancelleries ; sinon, ce que vous pensez, ce que vous sentez, ce que vous espérez importe peu ou n'importera pas avant longtemps. Ils sont bien fondés à répondre que rien ne leur a permis de s'élever, jusqu'à présent, à cette pesante ossature qui distingue les éléments de nos vieilles sociétés ; mais que, cependant, leur faible corps croît sans cesse, qu'ils donnent de sa vitalité autant de preuves que leur condition le leur permet ; qu'enfin, si l'histoire les a malmenés, la géographie leur vaut d'occuper, à la fin du XIX® siècle, une position intéressante et môme surveillée entre toutes. Ils vivent sur la frontière du problème autrichien et du problème oriental ; mieux encore, ils en font partie et en constituent, en quelque manière, la donnée commune. Qu'on tombe indéfiniment d'accord, entre Puissances, pour résoudre toutes les questions à leur détriment, c'est déjà douteux ; mais que la sphère où ils se développent soit un monde soustrait aux lois générales de la gravitation européenne, c'est le contraire même de la vérité. Partant leur évolu-

tjon, si on ne Tétudie point pour elle-même, mérite d'être considérée à titre d'apport au lendemain international ; et s'il est bien impossible qu'elle s'accuse en traits aussi vigoureusement tracés ou que la politique d'une nation comme l'Angleterre, ou que le mouvement ouvrier dans certaines parties de l'Europe, ou, à plus forte raison, que le Drang nach Osten, — il ne s'ensuit pas qu'elle soit un élément négligeable, ni même que cette phase « littéraire » ne commence point à passer la maturité.

La crise cisleithane, par exemple, nous est une preuve de l'importance à laquelle peut être promu tout à coup, par les événements, tel ou tel groupe ignoré de la famille slave. La Dalmatie fournit au Reichsrath neuf députés croates et deux serbes, et les pays Slovènes une trentaine qui marchent au vote d'accord. Dans ces majorités instables, telles que celles dont disposait le comte Badeni, la défection ou seulement la tactique d'im groupe de quarante voix peuvent entraîner les conséquences les plus graves, — quand surtout c'est du pivot de la Constitution, du renouvellement du compromis avec l'Etat hongrois qu'il s'agit.

Et cette importance du groupe Slave du Sud serait encore beaucoup plus considérable, il aurait

250 LE BALKA^ SLAVE

une part au moins égale à celle des Tchèques, plus décisive même, en ne tenant compte que du nombre, à la marche des affaires austro-hongroises, si le royaume de Croatie-Slavonie était rattaché à TEtat cisleithan. 11 a dépendu jadis des Croates, notonsle bien, de choisir entre la Cisleithanie et la Transleithanie. Au lendemain de Sadowa, quand le dualisme n'existait encore qu'en principe, ils étaient sollicités à la fois par la Cour de Vienne et par la Hongrie. L'Autriche leur faisait une place dans son nouvel organisme; Deak leur envoyait de Pesth cette historique « page bla n c he », sur laquelle il les priait d'écrire la Coilsntution qu'ils voudraient, à la condition de s'unir au royaume de saint Etienne. C'est à cette proposition qu'ils accédèrent, en aversion du régime allemand dont le ministère Bach leur avait fait sentir le poids, sans se douter qu'ils se liaient à des maîtres plus impérieux encore, sans se réserver surtout l'éventualité d'une action parlementaire commune avec les Slovènes, — éventualité qui serait à échéance en ce moment. Ils envoient aujourd'hui, au Parlement de Pesth, quarante députés, incapables de jouer aucun rôle vis-à-vis d'une majorité magyare compacte, quand bien même leurs origines électorales leur laisseraient une ombre d'indépendance*. Supposez quarante Slaves de plus dans

1 La députation croate au Parlement de Pesth est élue au second degré par la Diète d'Agram. Celle-ci étant recrutée dans les conditions que nous avons fait connaître, par le ban actticl Kuhen- Hédervary, ces délégués représentent tout naturellement la fine fleur^djj parti magyaron.

un Reichsrath où le parti national allemand est déjà en minorité, la physionomie parlementaire et même les conditions politiques de la Cisleithanie seraient transformées. Et nul ne peut dire jusqu'où s'étendraient les conséquences de cet accroissement de forces slaves dans la haute assemblée de Vienne, soit par rapport à la Monarchie tout entière, soit même au point de vue des relations de cette Monarchie avec l'extérieur. Certainement, si l'on interrogeait aujourd'hui la population de la Croatie et de la Slavonie, par voie de référendum ou tout autre mode de consultation sincère; si Ton pouvait lui fournir une occasion de revenir sur un choix malheureux et démontré tel par une expérience de trente ans, en très grande majorité elle opterait pour le rattachement à la Cisleilhanie. Seul peut-être l'élément serbe y répugnerait, et encore cela n'est-il pas très sûr. — Mais le mg^^ ? C'est dans ces occurrences qu'apparaît l'impossibilité, pour certains groupes jugo-slaves, de monter sur la scène en la forme que l'opinion européenne exige ; de s'y faire un nom, ou, pour mieux dire, de la réclame'; de sortir enfin de cette coulisse obscure et souvent étroite où des forces supérieures, sans compter leurs propres fautes, les ont relégués. Une Diète issue en majorité delà plus savante des pressions électorales ; une presse traquée par le procureur d'Etat et soumise au régime de la confiscation préalable ; une « opinion publique » qui n'a qu'une assiette encore confuse dans les massçs, qui ne peut s'exprimer ni par voie de pétition, ni

par voie d'assemblées populaires^, sous peine de procès, d'arrestations, voire de fusillades , — où est Torgane, où est la ressource, où est le levier ? Les Hongrois sont un peuple à la fois trop judicieux et trop énergique, ils attachent notamment trop de prix à la possession d'un littoral et à celle de la ville dej^iume, pour admettre un seul instant l'hypothèse oula frontière territoriale du royaume de saint Etienne serait déjetée par delà la Save. Celui-là seul qui ne connaît ni leur tempérament, ni leurs traditions, ni leurs intérêts pourrait leur prêter en cette matière désintéressement ou « libéralisme », ou même supposer qu'ils hésiteraient à mettre en œuvre les moyens les plus radicaux pour parer à cette éventualité. Ainsi les Croates doivent au tracé de la carte constitutionnelle d'être une force perdue pour la partie occidentale de la Monarchie dans la crise que celle-ci traverse du fait de l'agitation allemande. Et ils ne sont pas moins une force perdue, au point de vue parlementaire, pour, les nations dont l'intérêt serait de créer des barrages au Drang nach Osten et qui savent en remonter le cours jusqu'à Berlin. Quelle ressource peut-on raisonnablement apprécier qu'il leur reste ? Sous quelle forme dépend-il d'eux de témoigner soit de

^ Et pourtant, à roccasion de troubles partiels dont nous avons parlé plus haut et qui ont donné la mesure de la popularité du régime actuel en Croatie, on a entendu, dans les anciens Confins militaires, des paysans réclamer en groupes et à grands cris le drapeau impérial jaune et noir, symbole, à leurs yeux, de r union à la Cisleithanie.

cette vocation en quelque manière internationale, soit de la vocation parallèle à édifier peu à peu le « Balkanisme » slave, — hors quelques articles ou colloques peu retentissants, une attitude, une sorte de direction d'esprit qui les rapproche des Slovènes et souligne tout à la fois leur éloignement des Magyars ?

Ce peu de chose, ils le fournissent libéralement, c'est une justice à leur rendre. Si libéralement que la presse de Pesth en prend ombrage. A propos de l'Adresse à la Couronne qu'a votée, en 1897, la minorité de la Diète d'Agram qui a pris le nom d'opposition réunie [Szedijena opozicijia) — cette Adresse n'est qu'un réquisitoire, assez long et documenté, contre l'administration du ban, — le Budapesti Hiy^làp du 26 août, sous le titre : « La Nation jugo-slave » [sic), contenait ces ligues significatives : « L'adresse découvre le plan des Croates : comme, en Autriche, on cherche à morceler l'Etat, ainsi prétend-on, en Transleithanie, mettre en morceaux la couronne de saint Etienne. L'opposition vise à réunir les Croates et les Slovènes. Nous connaissons les protagonistes de l'idéal croate, depuis longtemps décrit sur le papier patient. Des professeurs, des jurisconsultes, des historiens saluent en chœur ce produit de l'imagination poétique et sont même allés chercher des encouragementsjusque chezleTsar(?)... La raison, il faut la chercher dans le chaos autrichien. La guerre que se font les nationalités en Autriche a encouragé l'opposition dans ses vues d'indépendance. Cette prise de possession théorique de

254 LE BALRAN SLAVE

la patrie n'est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est un surcroît d'énergie dans son expression... Mais jamais le Roi ne déchirera le manteau de saint Etienne ; car un bubon {.sic) peut produire un abcès dangereux. »

En dépit des avertissements du Budapesti Hirlap^ un certain nombre de Croates fort en vue prenaient part, à quelques jours de là, au Congrès des 13, 14 et 15 septembre 1897, à Laybach. Le baron de Rukavina, président d'un des clubs de l'opposition croate, le député David Starcevic, le D' Potosnjak figuraient en tête de cette délégation, où la Dalmatie était représentée par le député Vukovic. On jugera de l'esprit du Congrès — o\x figuraient, à côté de toutes les notabilités politiques slovènes, des Tchèques, comme M. Stransky, des Moraves, comme M. Stojan, et même des Russes, comme M. Barvinski, par quelques extraits de l'allocution de M. Hribar, maire de Laybach : — « Je vous salue au nom de cette ville. Quelle est la pensée qui nous a réunis et qui fait des miracles? Le souci du bien de la nation. Voyez ce qui se passe autour de nous ? Partout la bataille, la bataille sauvage que les Allemands nous livrent dans l'espoir de reconquérir l'hégémonie... Vous êtes venus pour protester contre la théorie des nations supérieures et des nations subordonnées, pour souligner l'unité de notre nation croato-slayènc et pour rappeler au gouvernement ses devoirs. Jusqu'à présent, le gouvernement n'a pas voulu nous reconnaître : il a élevé des générations entières de fonctionnaires

dans Faversion des Slaves. Aussi ne devons-nous point nous étonner qu'il soit faible dans la lutte contre V obstruction^, — Mais s'il est faible, nous devons être d^autant plus forts, toujours unis; et l'histoire dira que cette sauvage obstruction parlementaire a été une bénédiction ; que notre entente aura régénéré TAutriche dans le sens de la liberté et de l'égalité. Je voudrais qu'un des fruits de la réunion d'aujourd'hui fût de rajeunir la fraternité slave. Nous, Slaves, si nous le voulons, personne né pourra nous asservir ! »

Cette rébellion morale du « slavisme » contre l'hégémonie allemande se concilie, du reste, avec l'expression de sentiments de haute fidélité à l'Empereur. Mais l'adresse même, qui est votée d'acclamation, est toute pénétrée de cette idée d'entente par-dessus les frontières constitutionnelles : « Les délégués de la nation croato-slovène envoient l'hommage de leur inébranlable dévouement à Sa Majesté et à la Famille impériale. » C'est dans le même sens que s'expriment le baron de Rukavina et le député Vukovic. Quant aux résolutions, inspirées d'un esprit tout pratique, elles tendent à revendiquer, pour les Slovènes et pour les Croates, l'exercice de tous les droits — notamment en matière scolaire et « d'équipoUence » de langues 2 — propres à faire respecter leur nationalité.

1 Ce discours a été prononcé, ne l'oublions pas, deux mois avant les scènes scandaleuses au Reichsrath et l'émeute de Vienne. L'événement a prouvé que M. Hribar voyait juste.

'^ La haute importance de la question des langues et de leur

Le Serbe, où qu'il se trouve, dans la Hongrie méridionale, dans le Banat, en Slavonie, en Dalmatie, en Bosnie, comme en vieille Serbie ou en Macédoine, installe en esprit le foyer de sa « nationalité », soit à Cettigne, soit à Belgrade. Belgrade et Cettigne ne représentent pas, du reste, deux conceptions différentes et moins encore rivales de l'Etat serbe à reconstituer ; ce sont deux capitales du même Etat en élaboration, dont chacune a sa sphère propre de prestige et de rayonnement. Ces sphères sont assez naturellement délimitées parla géographie; les 'pranoslaves A^X^à. basse Dalmatie, des Bouches de Cattaro, de l'Herzégovine et de la

« équipollence » en Autriche-Hongrie ressort, à coup sûr, des événements dont nous venons d'être témoins, puisque la crise cisleithane a pour origine une ordonnance fort équitable qui tranche cette question en Bohême et en Moravie. Mais ce qu'on ne sait pas assez, et ce qui souligne l'intransigeance du parti allemand prétendu « libéral », c'est que la réforme introduite tardivement dans ces provinces a été devancée, sans protestation de leur part, en d'autres pays de la Monarchie austro-hongroise, — en Gallicie, par exemple. 11 convient même d'observer qu'en Dalmatie l'allemand n'est pas langue officielle ; que l'italien et le serbo-croate y sont seuls admis en matière administrative et judiciaire, et que tous les actes de l'autorité doivent être rédigés en l'une de ces deux langues. — Que devient, devant ces faits acquis et reconnus par la loi, la théorie qui consacre Tallemand langue universelle pour la Gisleithanie?

Bosnie méridionale s'associent de façon plus étroite ti la vie du Monténégro ; ceux des autres provinces austro-hongroises entretiennent des relations surtout avec les milieux politiques et littéraires de Belgrade.

Ce à quoi il faudrait réussir, pour donner une idée exacte de ce culte tout à la fois national et religieux auquel s'identifie \o,serbisme^ c'est à bien décrire cette suppression mentale de la frontière politique. On ne peut malheureusement qu'en signaler quelques effets, son véritable esprit n'étant bien saisissablequepar la fréquentation du milieu. Rien qui sente Virrédentisme organisé, militant. C'est plutôt une simple et permanente dissociation d'avec les intérêts, la politique, la vie enfin de ce grand corps complexe qu'est la Monarchie austrohongroise. L'image d'époux à l'endroit l'un de l'autre corrects, mais à jamais incapables de communauté morale, peut seule rendre compte — et par à peu près — de l'état des relations entre le Serbe et cette Monarchie. Aussi loin que les comparaisons se peuvent pousser, le pravoslave fait ménage à part : il a son église, ses emblèmes, ses journaux; enfin, aussi souvent qu'il le peut, ses écoles et même ses banques. Point de bruit dans la maison, d'ailleurs, sauf ces derniers temps, par des raisons au moins aussi sociales que nationales. Aisé, il ne manque pas de se rendre, de loin en loin, à Cettigne et surtout à Belgrade, comme un bourgeois de nos provinces va se a retremper » à Paris, foyer de la civilisation française. Ce faisant, il n'éprouve nullement la sensation du voyage à

l'étranger. Au contraire, quand il passe la frontière à l'occasion d'une fête, d'une visite souveraine, d'une solennité quelconque, il est vraiment c^ez lui de l'autre côté. Les agents diplomatiques d'Austro- Hongrie se rebiffent quelquefois contre l'ingénuité avec laquelle cette impression s'étale. Au mois de mai 1897, pendant le séjour du roi de Serbie à Cettigne, une délégation d'environ deux cent cinquante personnes, venues de l'Herzégovine et des Bouches de Gattaro, demanda à lui offrir ses hommages. En dépit de la protestation du ministre d'Autriche, adossé, ilfaut en convenir, aux règles les plus solides du protocole, c'est par l'entremise du prince de Monténégro que la présentation eut lieu. Détail piquant: le groupe avait à sa tête un député au Reichsrath, Le 12 octobre suivant, quand on fit à Belgrade, devant la dépouille de Vuk, l'appel nominal des couronnes adressées au Comité national, on put constater que le plus grand nombre venait de la Serbie « extérieure ». Qui n'en aurait point connu la géographie eût pu l'apprendre en quelques minutes. Couronnes de Novi- Sad (Hongrie méridionale), de Mitrovitza (Syrmium), de Serajevo et de Dunja-Tuzla (Bosnie), de Mostar (Herzégovine), de Raguse (Dalmatie), tous les au-delà du Danube et de la Save, revendiqués par Vuk dans son lyrisme philologique, semblaient refluer non pas tant vers sa mémoire que vers l'idée politique qu'il incarnait.

Tout cela est-il très innocent, au point de vue autrichien? Le gouvernement de Vienne, celui de Pesth et même l'administration soupçonneuse de

Serajevo sont, à la surface, philosophes. Les participants de ces pèlerinages « nationaux » ont sans doute rhonneur d'être signalés dans les rapports diplomatiques, quand ils jouissent, bien entendu, de quelque notoriété, et les Bosniaquesne sont pas toujours sûrs de rentrer chez eux sans encombre. Mais, à ces précautions de police près, il serait injuste d'imputer aux autorités austro-hongroises une attitude ombrageuse. Il est politique de paraître croire à la littérature, à la philologie, au culte inoffensif de la mémoire de Dusan, alors qu'on sait très bien que le « serbisme » vit d'aiitre chose. L' Austro-Hongrie est lasse, du reste, de la lutte contre les opinions, qui lui créerait trop d'affaires. Elle compte sur la puissance de son organisme pour la prémunir contre les actes. Elle compte aussi — et surtout peut-être — sur l'action jamais assoupie de sa politique à Belgrade. Elle sait que le serbisme ne deviendrait véritablement incommode chez elle que. du jour oîi elle ne pourrait plus se faufiler à son foyer extérieur. Sous un certain rapport, l'événement lui donne raison, en ce sens qu'elle a pu déterminer, dans le royaume de Serbie, assez de crises économiques ou simplement ministérielles pour que le jeune Etat représente un « Piémont » véritablement mal en point. Et cependant, pas une de ces crises n'a eu de répercussion sur les Serbes d'Austro-Hongrie ; pas une fidélité au vieil idéal national ne s'émeut à fond d'une rentrée du roi Milan ou de la substitution d'un ministère Gjeorgevic à un ministère Simic. Ce sont des accidents ; on en sait la cause générale ; on

S6Ô LE UALÎÎAN SLAVE

attend, en toute patience, une revanche du hasard ou d'une saute de la politique de V « oncle blanc* ».

Le ple7ne serbe, si Ton se tient à la carte inlcrnationale, est à coup sûr le plus tronçonné. Moralement c'est peut-êtrele plus uni. Il s'est toujours, du reste, manifesté tel ; il n'a point de progrès à réaliser sous ce rapport. Tout ce qu'on peut noter, à titre de symptôme contemporain, c'est une recrudescence d'amertume desSerbes de Bosnie et d'Herzégovine contre le régime de l'occupation. Ils ont osé soumettre à l'Empereur, au mois d'avril 1897, un Mémorandum suivi de cinq cents signatures, qui n'est qu'un long réquisitoire contre des abus de tout ordre. Il n'a paru de ce document, sur lequel nous aurons à revenir, qu'une seule traduction en français, donnée en supplément par un journal de Belgrade, VUskok, Le préambule que VUskok lui a consacré et qui peint beaucoup mieux — tout en l'exagérant — le véritable état d'âme des signataires que le texte forcément édulcoré du mémoire, se termine par ce paragraphe sensationnel: « Les souffrances des Serbes de Bosnie sont extrêmes, leur patience est à bout, et si leurs plaintes ne devaient pas rencontrer un écho favorable, il ne leur resterait plus qu'à s'en rapporter, . comme sous le régime turc, à leurs bras, et à en appeler cette fois à leurs frères les Serbes de toutes les contrées pour une lutte à mort. » Faites sa part à l'emphase innée chez la plupart des Serbes, le fond

1 C'est le nom qu'on donne familièrement au Tsar dans les pays orthodoxes des Balkans.

(le cette prose n'est ni plus violent, ni plus révolutionnaire que celui de la lettre de M. Mommsen* .

Entre Serbes et Bulgares — encore qu'aucun des trois Etats, Bulgarie, Serbie, Monténégro, que ces plemena sont parvenues à constituer, n'ait atteint ses frontières normales — la situation est mûre pour une entente proprement politique, et c'est sous cette forme, désormais, qu'on attend d'eux la manifestation de la solidarité de la race. Les négociations engagées à fin de Ligue balkanique^ depuis 1896, dit-on, ont-elles abouti ? Notre dessein

1 Nous venons d'esquisser, bien entendu, la physionomie du Serbe qui prend intérêt à la vie politique, qui, par conséquent, exerce ou peut exercer une certaine influence sur l'opinion. Quant à celui qui remplit une fonction publique en Croatie- Slavonie — on sait que le régime magyaron vise à gagner cet élément, — il va de soi qu'il s'abstient de pèlerinages à Belgrade et affiche même un dévouement sans bornes aU régime établi. Jl y a là plus d'apparences que de fond, et les Hongrois le savent bien. Peut-être les seuls Serbes acquis sincèrement à leur « idéal d'Etat » sont-ils d'importants propriétaires terriens, plus ou moins anoblis par la Hongrie elle-même, qui détiennent des latifundia dans le Banat et autour de Neusatz. D'une façon générale, d'ailleurs, tout ce qui tient à l'aristocratie et à la grande propriété, dans le sud de la Transleithanie, laisse l'idéal « national » au peuple, aux étudiants et aux « intellectuels ». Le cosmopolitisme semble être là, plus qu'ailleurs, un critérium de la position sociale et de la richesse,

est d'autant moins d'en étudier l'échec ou le succès que la question, à cette heure même, n'est pas en état d'être présentée au public sur la base et avec Tattrait de documents substantiels. Nous avons même de très sérieuses raisons de croire qu'aucune signature n'a été échangée. La raison de domaine public, qui n'est pas la plus mauvaise, se tire de l'obscurité de la politique orientale des Puissances et de l'adhésion, au moins apparente, de la Russie, au Concert européen. Une « Ligue balkanique » défensive n'a pas de sens actuel : ce n'est pas seulement le concert, mais l'appréhension sincère de l'Europe d'étendre le champ de la question d'Orient qui garantit à ces trois Etats le statu quo, — Offensive, elle ne peut avoir pour objectif que la Macédoine ou la Bosnie. Mais à quoi bon partager des conquêtes hypothétiques sur le papier, quand les mêmes Puissances prennent ou semblent prendre sous leur garantie collective l'intégrité de la carte internationale ? On en est resté, pensons-nous, à Belgrade, comme à Cettigne et à Sofia, sur ces hésitations bien compréhensibles. Et cependant une entente virtuelle existe, fondée sur certaines nécessités que les discours officiels laissent transparaître quelquefois^, ménagée par

1 Le prince de Bulgarie, par exemple, dans un toast adressé au roi de Serbie, à Sofia, au mois de mars 1897, après avoir fait allusion « aux sentiments de fraternelle amitié qui lient deux peuples de même race et de même foi », s'est montré plus explicite encore, ajoutant : « Je suis convaincu que la présence de V. M. parmi nous marquera l'aurore d'une nouvelle ère de confiance réciproque et d'une politique unie dans un but commun . » A quelque temps de là , son premier ministre, M. StoïlofT, dans

une sorte de roulement de notes écrites ou verbales, échange de vues, déplacements princiers même, presque ininterrompu jusqu'à la fin de Tété dernier; accusée, au surplus, par un resserrement officiel des relations diplomatiques*. Un nouveau traité de commerce a été conclu, substituant des tarifs équitables à ceux qu'avait inaugurés la politique douanière du roi Milan, et qui scandalisaient l'économiste, chez M. de Laveleye, en 18842.

Au commencement de cet hiver, une tension de rapports a été signalée entre la Serbie et la Bulgarie. Elle a coïncidé avec une recrudescence de propagande serbe en Macédoine et la rentrée du roi Milan à Belgrade. Naturellement, la presse officieuse austro-hongroise et plus généralement tous les apologistes du Concert européen ont poussé au noir les conséquences de quelques rixes à Salonique, et pronostiqué une sorte de coupure entre les politiques, auparavant associées, des deux pays. N'est-ce point à la fois une tactique et une habitude de présenter le Balkan slave comme réfrac-

un discours prononcé à Pirot, le lendemain de la conclusion du nouveau traité de commerce, s'est exprimé non moins explicitement sur l'entente politique des deux pays, destinée, a-t-il dit en finissant, à être ressentie par les Serbes et les Bulgares « où qu'ils se trouvent ». Cette allusion assez claire à la Bosnie et à la Macédoine a été, du reste, peu goûtée de la presse austro-hongroise.

1 A Gettigne, il n'y a de chargé d'affaires bulgare que depuis le mois de décembre 1896, et de ministre serbe que depuis le mois d'avril 1897. Cette double mesure a été prise pour régulariser et faciliter les rapports entre chancelleries.

2 II n'y a pas de traité de commerce bulgare -monténégrin, par la raison que les échanges, entre ces deux Etats, sont nuls.

taire à l'entente intérieure? — La Macédoine prêtera toujours aux provocations et aux intempérances du particularisme, des deux côtés de la frontière serbo-bulgare, et il en sera de môme de la Bosnie, au point de vue des rapports entre Serbes et Croates, tout autant que la carte internationale n'aura pas été remaniée. Ce ne fut pas une des moindres habiletés dd MM. de Bismarck et Andrassy d'avoir, dans le traité de Berlin, dessiné le plan de la péninsule d'une façon telle que la fausseté môme des situations induisit des peuples jeunes en des disputes profitables au seul Drang nach Osten. Mais le point est de savoir si ces disputes engagent le fond même des relations entre les Etats, et, à plus forte raison, entre les peuples; si ce sont, en d'autres termes, des phénomènes intéressants surtout pour le reportage officieux, ou des éléments sur lesquels l'homme politique doive s'appesantir et conclure? Il y a vingt ans que les questions macédonienne et bosniaque existent, en leur forme actuelle, du moins, et elles ont si peu brouillé à fond les Jugo-Slaves entre eux qu'au printemps dernier même la presse officieuse, môme les chancelleries ne nous entretenaient que de leur accord. 11 ne peut manquer de se produire une sorte de va-et-vient dans les assonances et les dissonances entre peuples qui, politiquement, sont d'hier; qui non seulement ne sauraient compter sur les conseils désintéressés de l'Europe unie, mais ont à se défier des intrigues particulières qu'on ourdit à leurs dépens.

Jadis c'était en Bulgarie, aujourd'hui c'est en

Serbie que l'intrigue sMnsinue. Le roi Milan vient de rentrer dans son ex-capitale. De qui tient-il les cartes? De l'Angleterre, pour ceux-ci; de T Autriche-Hongrie, pour ceux-là. Présomptions à perte de vue, pronostics en plus grand nombre encore. La Russie a déplacé son ministre plénipotentiaire à Belgrade, M. Iswolsky. A-t-elle voulu s'effacer; a-t-elle prétendu donner une leçon? A Cettigne et à Sofia, on doute, on tâtonne, on s'oriente comme on peut. Comment des nitats exposés à de semblables surprises pourraient-ils nouer entre eux une alliance dûment signée et portant sur des points précis? Et en quoi un « refroidissement » temporaire — pour user d'une expression quasidiplomatique — est-il de nature à faire préjuger de leurs relations de demain? Il faut rendre à la chronique ce qui lui appartient, et surtout ce qui n'appartient qu'à elle. Tout ce qu'on échafaude au jour le jour d'hypothèses et de postulats, touchant telle ou telle crise balkanique, s'écroule au jour le jour aussi et ne mérite pas, à franchement parler, Jes honneurs du livre. Une seule question émerge de toutes les autres, ou, pour mieux dire, les absorbe : celle de savoir si la Russie a renoncé ou non à une ipoliiique personnelle dans le Balkan; si, en d'autres termes, sa qualité de collaborateur à l'équilibre européen fait un tort définitif à ce qu'on appelait, hier encore, sa mission historique et son patronat naturel sur tout le monde pravoslave. Nous toucherons ce point dans le chapitre suivant. Il nous suffira d'assurer ici — sans crainte d'être démenti par aucun de ceux qui sont imprégnés du

véritable esprit de la péninsule — que si la Russie officielle se mettait d'accord, demain, avec la Russie nationale, pour provoquer un groupement balkanique et lui assif^ner un but, on verrait sortir do ce soi-disant chaos beaucoup plus d'unité que n'en réservent, à Texpérience, certaines conjonctions bien publiques et bien solennelles entre grands Etats européens 1.

^ Encore que Topinion que nous venons d'exprimer sur la Ligue halkaniqiie ait été puisée aux oieilleures sources, nous croyons devoir citer, à titre de document, le texte du traité que M. Zankoff, dans le journal bulgare Svjellina^ prétend avoir été conclu entre la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro :

« Art. 1"'. — Les trois Etats s'allient et se garantissent réciproquement l'intégrité territoriale.

Art. 2. — Les droits de douane seront supprimés, entre la Serbie et la Bulgarie, à l'expiration des traités qui les lient avec les autres pays. Le pourcent des droits perçus pour le compte des deux Etats sera déterminé par une statistique établie sur une moyenne de cinq années.

Art. 3. — Au cas de conflits d'ordre intérieur qui pourraient surgir au sein d'un des Etats sus-désignés, les deux autres s'engagent à ne pas intervenir manu militari. Ils renoncent à l'extradition des criminels politiques — par avance et réciproquement.

Art. 4. — Les trois Etats sont d'accord pour travailler à l'amélioration du sort des Slaves de l'Empire ottoman. Et puisque les solutions à intervenir, sous ce rapport, dépendent, non pas d'eux, mais de la décision des Puissances, en attendant, chacun sera libre de venir en aide à ses nationaux, et, notamment, il sera établi, en Macédoine, un Exarchat serbe.

Art. 5. — Les difficultés qui pourraient surgir entre les Etats alliés seront tranchées par une commission arbitrale où ils seront représentés tous trois, sous la présidence de V agent diplomatique russe du pays où ces difficultés auront surgi.

Art. 6. — Le roi de Serbie, les princes de Bulgarie et de Monténégro feront des démarches pour que le Tsar prenne cette Ligue sous sa protection. »

Nous persistons à croire que l'éminent directeur de la Svjetlina a été mal renseigné.

Le vent de « nationalisme », qui souffle depuis quelque temps de Cisleithanio/semble avoir éteint beaucoup de Tanimosité qu'on relevait naguère dans les relations serbo-croates. L'influence de la question agraire, nous le savons, s'exerce dans le même sens. On remarque dans la jeune génération, surtout, des tendances conciliantes que l'élite de l'ancienne ne se fait pas faute d'approuver. A Agram, quelques centaines d'étudiants, appartenant aux deux confessions catholique, et orthodoxe, ont élaboré une sorte de programme qui exclut toute divergence de vues et d'action entre Serbes et Croates : ce n'est, en somme, sous le nom de Narodnamisao (Pensée nationale) que le rajeunissement de Villyrisme et An jugo-slavisnie nw peu démodés. L'accueil qui a été fait à cette initiative passe certainement ce qu'on pourrait attendre, en tout autre pays, de la correspondance de l'opinion à une politique d'Université. Ce groupe a déjà constitué une sorte de Livre d'Or des encouragements qu'il a reçus de personnalités considérables de l'un et de l'autre côté de la frontière. Députés, historiens, professeurs, princes de deux Eglises même lui ont adressé des lettres significatives dont Tesprit paraît être de confier à ces « nouvelles

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