LE BALK.VN SLAVE
couches », un dc^pôt qu'il n'a pas été donné à la génération déclinante de faire fructifier. Nous en citerons quelques-unes, qui portent des signatures bien connues.
Djakovo, 5 décembre 1896.
Messieurs,
Votre but est considérable ; Dieu vous donne de l'atteindre. L'amour, l'entente et l'unité, c'est la chrétienté véritable, la source de toute vie, de toute lumière, de tout progrès, de tout épanouissement. Qui travaille pour ces grands objets, dans notre pays, qu'il s'appelle Serbe ou Croate^ est le chrétien par excellence. La haine et la discorde ont engendré décidément tous les malheurs de notre peuple. L'amour et l'entente sont les gages de sa renaissance et de son immortalité.
Dieu vous comble de ses bénédictions, tous.
Strossmaier,
Evoque.
Belgrade, 24 février 1897.
Messieurs,
Votre initiative m'a comblé de joie en me prouvant qu'il y a dans la jeunesse serbo-croate une place pour la pensée chrétienne et patriotique d'union. Je vous félicite, mes chers enfants de la nation^ de ce que vous vous soyez ressaisis, de ce
que VOUS vous tendiez une main fraternelle... Votre entente sera une consolation pour beaucoup A^ autres frères^ en dehors de notre patrie. Elle nous consolera aussi, nous, vieillards, qui voyons en vous Tespoir de celte patrie ; et nous sommes émus à la pensée que notre peuple ne fera qu'un, qu'il vivra éternellement, que nul, enfin, ne pourra le dénationaliser. Vivent nos vaillants Sokols ; vivent les Serbes et les Croates, frères de sang !
Je demande pour vos efforts la bénédiction divine.
MlTROPHAN,
Métropolite de Belgrade ^
^ Belgrade, 4 janvier 1897.
Messieurs et chers amis,
La jeunesse universitaire d'Agram me fait part de sa résolution de mettre un terme aux conflits entre Serbes et Croates, dont la répercussion sur la vie publique du pays a été si désastreuse, — et de frayer le chemin à l'union véritablement nationale,
UOmladina (la jeunesse) provoque l'expression de mon opinion sur ces conflits. Dans ma jeunesse aussi, j'ai été nourri dans les idées d'union. Vieillard, j'assiste encore en pensée à ce magnifique
î MB' Michel, métropolite de Belgrade, mort il y a deux mois, était une des plus hautes personnalités du royaume de Serbie, — celle même, assure-t-on, qui a joui le plus constamment de Testime et de la confiance des sphères officielles russes*
spectacle du patriarche serbe Rajacic, ceignant k Jellacic les insignes du banat dans la capitale de la Croatie. Quand les rapports entre Serbes et Croates ont pris une tournure affligeante, je n'ai jamais désespéré. J'ai toujours pensé qiiune nation qui avait engendré Jellacic et Rajacic, Dositek et Gaj, Vuk et Racki saurait s'élever assez haut pour ne plus laisser ses meilleurs enfants s'entre-battre, pour assignera ses forces des objets plus élevés et un idéal national commun. Je félicite VOmladina d'être entrée dans cette voie digne et patriotique. Puisse le Ciel, fHV VOmladina, éclairer la route de l'avenir et envoyer son esprit sous forme de langues de feu qui pénétreront la nation de sentiments de sincère fraternité. — Je vous souhaite plein succès.
Ivan Ristic *.
Paris, 14 mars 1896,
Messieurs,
Vous avez bien voulu attirer mon attention sur votre initiative, touchant le conflit serbo-croate et l'identité de vos intérêts nationaux... Dès longtemps, chacun le sait, j'ai exprimé l'opinion que
^ Le ton de celte lettre est d'autant plus remarquable que M. Ristic, ancien régent du roj'aume de Serbie, ancien représentant de son pays au Congrès de Berlin, n'a jamais passé pour « patriote » au sens un peu bruyant et chauvin que nous attachons à ce mot. C'est, au contraire, un des esprits les plus modérés et les plus positifs du monde politique serbe.
les Serbes et les Croates sont une seule nation, quoiqu'ils portent des noms différents; qu'ils ont la même langue et la même origine ethnique, en dépit de la différence des religions ; la même littérature, en dépit de la différence des alphabets. Autant vaut dire que leurs intérêts nationaux sont les mêmes; et il est inutile de donner des commentaires h mon Credo personnel, puisque tout patriote le partage.
Votre idée est excellente et tout à fait patriotique. C'est la seule, même, qui soit raisonnable. Pour ma part, sans m'arrêter à l'ambition de votre but, je ne puis être qu'heureux de voir les principes de ma jeunesse — post tôt discrimina — se retrouver sur le chemin du consentement unanime. D'autant, comme dit le proverbe, que sur la jeunesse repose le monde.
Le succès de cette idée est d'autant plus sûr que votre jeunesse à vous, en la recueillant, se place sur le vrai terrain et lutte pour la vérité... Si les symptômes ne nous trompent, telle est la voie de l'avenir. Des temps meilleurs s'ouvriront pour votre patriotique but; je l'approuve cordialement et souhaite plein succès à vos travaux et à vos efforts.
Très sincèrement.
BoGisic K
i M. Bogisic, Dalmate d'origine et ministre actuel de la Justice du Monténégro, membre correspondant de Tlnstitut de France, est une des plus éminentes personnalités du monde jugo-slave. C'est même une des rares qui soient, au sens élevé du mot, « parisiennes ».
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Des congrès, des initiatives de « jeunes. » jugées sages par des vieillards pourtant à moitié désillusionnés, des Meinoranda et des protestations de minorités parlementaires qui se perdent un peu dans la sonorité des grandes luttes politiques et sociales, — c'est à peu près tout ce que peuvent fournir les isolés et les ignorés d'aujourd'hui. Mais sur quel plan de la scène les événements pousseront-ils demain une race au fond si consciente de sa personnalité et si infatigable à la défendre ? N'oublions pas que ces idées de resserrement du lien ethnique, entre Slaves des Balkans, paraissent chimériques à la seule diplomatie contemporaine, — et encore pas à tous ceux qui se sont fait un nom en traitant les grandes affaires internationales. Il y a quelque trente ans, au temps où la Hongrie sentait aussi la nécessité de prendre des garanties contre le germanisme^ Kossuth caressait le plan d'une (( Fédération slave » et la jugeait une sorte de contrefort nécessaire à l'indépendance de son propre pays. Mazzini, l'un des fondateurs de l'unité italienne, écrivait, en 1871, de la question d'Orient: «Slaves, unissez-vous, oubliez vos rancunes; formez une confédération, ouverte à tous, esclave de personne^;» — et son compatriote Grispi, dans une lettre publique, qui ne date que du mois d'avril dernier : « Le parti national italien
1 Le texte italien, rapporté par la iVasiowe, le printemps dernier, à roccasion du vingt-cinquième anniversaire de la mort de Mazzini, est même beaucoup plus expressif : Stringetevi in una Cbnfederazione ^ e sia Gostantinopoli la vosb^a citla anfizionica, la citla dei voslri Poleri cenlrali^ aperla a tutti^ serva a nessuno. \
voudrait voir se former une confédération balkanique avec Gonstantinople pour capitale... Les musulmans pourront y trouver leur place, s'ils veulent y vivre en frères, et non en maîtres. Mais le Tsar reste dans ses limites actuelles et le Sultan passe en Asie ^ » Si des hommes, qui ont marqué dans rhistoire des révolutions contemporaines, et qui ont fini par exercer ou le Pouvoir, ou une réelle influence sur le Pouvoir, ont correspondu à un « état d'âme » populaire chez les Slaves du Sud, et tourné le dos à la politique du « Concert européen », — serait-ce donc qu'une antinomie existe entre l'esprit des démocraties modernes et celui des sphères en possession, présentement, de la sagesse officielle ? Tranchons le mot : le problème des Balkans serait-il encore plus inter- . nationalisé que la diplomatie contemporaine ne le pense et surtout ne le désire — en ce sens qu'il constituerait tout à la fois un reflet et un élément de la question sociale^ aujourd'hui posée presque partout ? — Le chapitre suivant en fera juger.
^ 11 est assez curieux de voir un ancien ministre de la Triplice esquisser le plan d'une formation politique qui, à cinq siècles de distance, évoque le souvenir de l'Empire de Dusan.