‹ Le Balkan slave et la crise autrichienneChapitre 3 sur 22 · LE BALEAN SLAVE · texte numérisé non relu

LE BALEAN SLAVE

tante dans Thistoirc de la péninsule, se trouve donc disloqué et comme tiraillé entre sept statuts politiques différents, épuisant, d'ailleurs, la gamme de toutes les formes connues de la sujétion, de la condition de raïa à celle d'électeur.

Chez les Bulgares, enfin, même émiettement et pareils contrastes. On en rencontre, hors de la principauté, en Serbie, dans les provinces turques et tout le long du Danube. A l'état de groupe, ceux qui habitent la Bulgarie proprement dite jouissent d'institutions que M. de Laveleye compare à celles de la Belgique ; ceux de Macédoine dépendent du bon plaisir des diverses castes ottomanes, et c'est assez dire. Entre tous le lien le plus apparent consiste dans le rattachement à l'Exarchat, sorte de patrie confessionnelle qui jouit de cette immunité bizarre d'être à la fois excommuniée par le patriarche de Constantinople et moralement agrégée à Y^^ise pravoslave.

Compte tenu de l'accroissement de la population depuis l'époque oii les statistiques ci-dessus ont été publiées, le chiffre global d e treize million s paraît exprimer assez exactement la force numérique actuelle des Slaves du Sud.

Il fallait passer par ce défilé aride pour embrasser d'un coup d'œil, en ce qui touche ces treize

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millions d'êtres de même race, Toeuvre chaotique de l'histoire. 11 n'existe pas, il n'a sans doute jamais existé en Europe, même au temps de l'élaboration confuse des grands Etats, d'exemple d'une si complète dislocation. Telle quelle, la diplomatie contemporaine l'appelle « ordre », et le gros de l'opinion la suit, sans même prendre garde qu'un des facteurs des désordres si redoutés dans la péninsule balkanique gît incontestablement là. Faut-il rappeler la genèse de cet état si peu conforme aux lois qui régissent ailleurs nos sociétés contemporaines? Ce serait tenter d'écrire à nouveau des pages bien connues de l'histoire de l'Europe. Mais la même histoire, prise à un autre point de vue, et à l'envers, pour ainsi dire, peut encore offrir quelque intérêt. On sait du reste à la suite de quelles invasions brutales ou lentes incorporations le monde jugo-slave nous apparaît aujourd'hui sous la forme d'un miroir naturellement et définitivement brisé. On est moins instruit de ses essais, souvent partiels et obscurs, de cristallisation. On ignore en conséquence les précédents, les phases, la logique, pour tout dire, de la résistance qu'il oppose à sa destinée. Combler cette lacune, ce n'est pas seulement appeler l'indulgence sur telles aspirations jugées trop sommairement fantaisistes ou spontanées ; c'est encore et surtout — au début d'une étude qui a pour objet la race dominante dans la péninsule balkanique — disposer, selon l'esprit de cette race, le fondement sans lequel il est impossible de rien comprendre aux expressions actuelles de sa vitalité : mœurs,

politique, littérature, presse, affaires religieuses, conflits môme. La clef de presque tous les phénomènes contemporains, chez les Jugo-Slaves, doit être cherchée au fond des siècles antérieurs à l'invasion ottomane. Du reste, cette période culminante de leur histoire éveille d'autres intérêts que ceux de l'érudition pure. Elle a plus de rapports qu'on ne pense avec notre temps, môme au regard de l'Europe, qui n'ayant plus à considérer la question d'Orient sous un aspect en quelque sorte défensif, se trouve, aujourd'hui comme alors, en face d'un problème A' organisation.

Ce problème, le Moyen Age latin ne l'a ni étudié, ni peut-être môme soupçonné. Ce fut, à l'origine, un mouvement. mystique (mêlé, il est vrai, surtout chez les Vénitiens, d'arrière-pensées colonisatrices et commerciales) qui, le poussant aux croisades, lui fit prendre contact avec l'Orient. Plus tard, quand la conquête du saint Sépulcre cessa d'être son objet immédiat, il ne vit dans la décadence de TEmpire grec qu'une occasioa d'échafauder à ses dépens un système féodal plus ou moins viable ; d'utiliser, au profit de barons trop à l'étroit dans leurs seigneuries, un effort gigantesque en le détournant de son idéal. Vlna^ poussée qui installe un prince flamand à Constantinople et fait d'un gentilhomme franc-comtois le baron d'Athènes et de Thèbes*, fût-ce au

• « Un seigneur de Franche-Comté, Otton de la Roche-sur- 'Ognon, s'était distingué à la prise de Gonstantinople, en 1204. \\ fut investi de la baronnie d'Athènes et de Thèbes. » — Rambaud^ Histoire générale ; livre I", chapitre xv.

xiii^ siècle, ne peut se recommander ni d'un mobile, ni même d'un vernis politiques; c'est une suggestion, suivie d'effet, du pur esprit d'aventure. Au reste, ni l'inutilité de ses efforts contre les Turcs, ni la découverte en eux d'un état de civilisation militaire avancé ne suggérèrent à l'Occident l'idée d'une contre-invasion, le désir de fonder, en s'aidant d'une race jeune, et qui, dans le Balkan, fût chez elle, un boulevard contre cette éventualité. On peut dire à sa décharge que l'Europe, en formation elle-même, n'était pas mûre pour une si vaste combinaison ; qu'une vue d' '( équilibre européen » eût constitué, pour l'époque, un anachronisme; qu'enfin le difficile n'est pas de faire la critique de l'histoire, mais d'en avoir le pressentiment.

Mais par cette dernière raison, tout justement, les Jugo-Slaves ne se recommandent-ils pas à l'attention du critique ? N'ont-ils pas, à différentes époques, au moins sous des formes rudimentaires, marqué le pressentiment que Byzance ébranlée montrait une place à prendre et surtout à remplir? Est-il permis enfin de confondre, au double point de vue de la légitimité et de la solidité du résultat possible, ces efforts procédant de l'esprit national, accomplis par des Balkaniens dans le Balkan, c'est-à-dire dans la sphère d'action que la géographie leur assignait, avec la tentative d'organisation des Latins, étrangers sur ce sol et incapables, par mille raisons, d'y prendre racine ?

Je veux que la première poussée des Bulgares, qui se produisit bien avant les Croisades — puisque

nous les trouvons, dès 559, sous les murs de Constantinople — ne s'inspirât d'aucune idée politique : c'est toujours, chez les chefs, le besoin de guerroyer pour s'étendre ; chez le soldat, l'instinct de se battre pour posséder. Cependant, tout n'est pas impulsif — ou l'impulsion est bien clairvoyante — chez ce tsar Siméon qui, quatre siècles et demi plus tard, fonde un grand Empire, difficilement, lui mort, détruit par Basile II ; ni chez Johannitsa, qui relève cet Empire au xiii® siècle, en fait un Etat mi-bulgare et mi-valaque, et reçoit la couronne d'un légat du Pape, l'année même où Byzance fut prise d'assaut par les Croisés.

A l'autre extrémité du Balkan, les Serbes, sous les Némagnides, préludent aux mêmes projets de conquête et d'organisation. Fondée en H 65, cette dynastie leur donne des saints, des législateurs, des administrateurs et des guerriers, dont le souvenir est resté populaire ; enfin un politique de premier ordre, en qui ces mérites se confondent — peut-être à la sainteté près — et qu'ils ont appelé Dusan le Grand. Sans nous astreindre à suivre la carrière des Némagnides, qui a fait l'objet, même en Occident, d'études approfondies *, nous en voulons retenir ceci. Quand Dusan meurt, le 20 décembre 1355, dans la force de l'âge, il est parvenu à contenir, dans un organisme centralisateur, un Empire qui, doublé par des guerres heureuses,

i Voir notamment le beau travail de M. Emile de Borchoravb : V Empereur Etienne Dusan et la Péninsule balkanique au xiY* siècle (Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 3" série, tome VIII, 1884).

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embrasse les deux tiers de la péninsule ; il est à la veille d'une expédition contre Byzance, que tout fait présager décisive ; il a contraint Venise, à force de persévérance diplomatique, à entrer dans son jeu, et peut-être à comprendre comme lui la « question d'Orient ».

Quelques auteurs jugo-slaves, pour préciser les efforts de leur race en vue de se substituer à TEmpire grec, ont qualifié l'essai des Bulgares de Sirneonovo tsartsvo [impératorat conçu par le tsar Siméon) et celui des Serbes de Ditsanovo tsartsvo (impératorat de Dusan). 11 y a bien quelque chose d'un peu trop symétrique et d'arbitraire à entendre la « politique » de Siméon au même sens que celle de Dusan. Néanmoins, prises dans leur ensemble, la frayée des Serbes et celle des Bulgares ne sont pas sans offrir certains caractères communs. Les signaler n'est pas seulement ouvrir l'histoire des Slaves méridionaux à la page la plus intéressante : c'est presque en faire la philosophie. Elles ont d'abord ceci de commun qu'elles visent ouvertement Byzance. Môme dans ces sociétés primitives, on sent en elle la clef de la pénin- 1 suie. On débute par regimber contre le tribut et le vasselage : on aspire ensuite à la succession. Elle suggère la réaction sous la forme la plus entreprenante : la conquête. Ni Siméon, ni Dusan ne cherchent à s'étendre vers le Nord. Le Bosphore les attire, et, à plus de deux siècles de distance, ils se parent également d'un titre qui précise leurs ambitions, en anticipant sur leurs succès : Siméon s'intitule « Empereur des Bulgares et des Valaques,

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despote des Grecs »; — Dusan, Grœcorum imperator^.

Chez les Serbes comme chez les Bulgares, ce qu'on peut bien appeler Tinstinct de l'organisation balkanique n'en sépare pas le concept de celui d'Eglise autocéphale. L'Exarchat bulgare, rétabli depuis vingt-huit ans avec le concours de la diplomatie russe, a des origines très anciennes. Il fut institué pour la première fois sous Michel Boris, vers le milieu du ix® siècle, puis supprimé, au cours du x% à la suite des victoires de l'Empereur byzantin Basile II. Le patriarchat de Serbie eut pour premier titulaire saint Sava, le petit-fils du fondateur de la dynastie némagnide, et Dusan ne manqua pas de proclamer plus solennellement encore son indépendance, à l'assemblée de Skoplje (Uskub), le jour de son propre couronnement. Les luttes d'apparence purement confessionnelle qui éclatent de nos jours dans la péninsule, surtout en Macédoine, se fondent donc sur une forme très ancienne de Tesprit national ; sur une conception des rapports de l'Eglise et de l'Etat et de leur compénétratipn réciproque qui mêlera toujours à la politique des Slaves un élément rituel.

Enfin ce monde encore inorganisé, sitôt qu'il prend contact avec l'Occident, sent qu'il en a besoin

1 Ce titre est fréquemment revendiqué par Dusan dans sa correspondance avec les doges de Venise. De son côté, la Séri^nissime République, encore qu'elle déclinât ses ou^rertures, ne \& lui marchandait pas. Une lettre du Sénat, en date du 25 juillet 1350, le consacre en quelque manière Empereur des Balkans, aous cetitre somptueux : ùrœcorum imperaioi' semper Aiigustus.

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et, àroccasion, lui fait des avances. Frédéric Barberousse, passant sur le territoire serbe, à la tête d'une croisade, reçoit des propositions d'alliance de Stéphane Nemagna et d'ailleurs les décline. Il ne se souciait pas, avance un historien, de voir se constituer, sur le flanc de l'Empire germanique, un puissant Etat slave. On a bien envie d'ajouter: déjà! — En dépit de l'Eglise « autocéphale », dont les relations avec Rome sont médiocrement définies, on s'adresse même à la Papauté, grande puissance politique du temps, arbitre, ou peu s'en faut, des investitures. Johannitsa se fait couronner à Tirnovo par un légat, en 1204. Treize ans plus tard, un autre légat procède au sacre de Stéphane 1°"", souverain serbe. Quanta Dusan, on verra bientôt quelle application, quel esprit de suite il mit à ses relations diplomatiques avec l'Occident. Mais non seulement ces plans d'organisation d'un grand Etat des Balkans, conçus à des époques et mis à l'essai avec des ressources différentes, montrent leurs lignes essentielles confondues et jalonnant, si l'on peut dire, la voie dans laquelle s'engage naturellement une seule et même société, — ils sont imprégnés de Tesprit de race, commun à cette société et à celle qui est devenue la formidable Russie moderne. L'héritage de Byzance, une Eglise nationale, de sages et fructueux rapports avec l'Occident, ne sonl-ce point là, sous réserve de la diversité des fortunes, les mêmes attractions ou nécessités auxquelles ont cédé les fondateurs de l'Empire russe ? Et cette ébauche de la péninsule slave au Moyen Age ne procède-t-elle pas des

mêmes instincts, ne repose-t-elle pas sur les mêmes lois qui ont donné au grand Etat du Nord à la fois un organisme et un idéal? Le parallèle ressortira mieux d'un tableau de la politique serbe à son apogée, c'est-à-dire au temps de Dusan (1336-1355). Car avec lui c'est vraiment une politique qui se dégage, en laquelle les instincts dont nous parlions à l'instant trouvent une formule et un règlement d'expansion.

Vis-à-vis de Byzance, le plan de Dusan se poursuit sans trêve. Elle est dans un état d'affaiblissement qui encourage toutes les ambitions et par des causes qui expliquent en partie la décadence de l'Empire ottoman actuel. Enervement de l'autorité centrale, rivalités de Palais, corruption des fonctionnaires, désordre des finances — on dirait que, par une transposition de l'histoire, le tableau de l'Empire grec, pendant la première moitié du XIV* siècle, se place naturellement dans le cadre de celui qui lui succéda. — Et de même que nous voyons la Russie, depuis quelque cinquante ans, user alternativement de la force et de l'insinuation, tantôt poussant à la chute et tantôt paraissant la prévenir, hier campée en armes à San-Stefano, aujourd'hui caressante et prépondérante dans les conseils d'Ildiz-Kiosk, mais toujours de façon à faire tomber entre ses mains, quelles que soient l'heure et les circonstances, le plus clair de la succession des Sultans ; de même le souverain serbe intrigue, attaque, s'annexe par les armes la Macédoine, offre ensuite son amitié et sa protection, profite des compétitions surtout

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— Cantacuzène contre Paléologue, impératrice contre Cantacuzène — sans autre règle que la subordination de toutes les forces et de tous les événements à son dessein. Les grands corps politiques en décrépitude suscitent les mômes tentations, et, chez les habiles, du moins, la persévérance à déployer contre eux les mêmes ressources. La politique de Dusan eut un caractère religieux très déterminé, — . à quoi, du reste, la tradition des Némagnides et le renom des saints personnages de sa famille le poussaient, autant que la raison d'Etat. Il eut soin de faire précéder son propre couronnement de la proclamation de Jean, archevêque d'Ipek*, patriarche serbe, à la célèbre assemblée d'Uskub (13 avril 1346), de façon à ce que Tune et l'autre cérémonie se prêtassent un éclat symbolique et réciproque. Mais, élargissant en ceci le concept traditionnel de TEglise nationale^ pour bien marquer que la nation qu'il avait en vue s'étendait fort au-delà de ses provinces héréditaires et ne comprenait guère moins que le Balkan, il s'arrangea de façon à ce que le patriarche bulgare de Tirnovo, le haut clergé grec des régions par lui conquises, l'archiprêtre et les moines du'Mont-Athos, bref toutes les autorités religieuses de la péninsule, hors celles qui lelevaient directement de Constantinople, participassent au sacre. — L'esprit constant de la poli-

i La restauration du siège patriarchal d'Ipek est redevenue une question d'actualité en Serbie. Elle est à l'ordre du jour des démêlés de cette puissance avec le Patriarchat œcuménique de Constantinople.

tique intérieure des souverains russes n'a-t-il pas été d'opérer, dans la personne du chef de l'Etat, la confusion des pouvoirs spirituel et temporel ; d'étayer, en quelque sorte, le trône d'une hiérarchie ecclésiastique s'étendant aussi loin que les limites territoriales de l'Empire ; bref de tremper, on une sorte de métal composite et infusible, ces trois éléments, ailleurs presque toujours distincts : la nationalité, la religion, le pouvoir ?

Quoiqu'elle soit à elle seule un monde, un organisme naturellement équilibré entre l'Europe et l'Asie, à la fois complet et indépendant, la Russie s'est toujours préoccupée de tirer des ressources de l'Occident. Elle lui a demandé des éducateurs militaires ; elle s'est fait initier par lui au progrès matériel; elle y cherche aujourd'hui des capitaux. L'alliance franco-russe n'est que la synthèse, sous la forme proprement politique, des diverses contributions que la force même des choses a contraint le monde occidental à fournir à l'Empire des Tsars. — Le souverain serbe semble avoir pressenti cette loi d'histoire, dont les Français clairvoyants ne soupçonnent guère la formule que depuis quelques années, et son système d'alliances n'en était que l'application à ses propres Etats. Il a besoin de faire fonds sur une Puissance assez engagée en Orient pour qu'on lui puisse proposer une association d'intérêts — assez opulente pour qu'elle lui serve à l'occasion de banquier — et tout à la fois profondément distincte de l'Empire qu'il rêve par la vocation et la tradition. Cette triple condition, que la France con-

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temporaine remplit à souhait dans ses rapports 4ivec la Russie, ne se réalisait point encore dans la France des Valois. L'avisé politique discerne Venise, dont les rapports avec l'Empire grec s'inspirent avant tout de vues économiques, et pour laquelle, semble-t-il, le meilleur des maîtres de Byzance sera celui qui lui livrera le marché de l'Orient, à l'exclusion des rivaux de Pise et de <jènes. L'idée nationale, chez Dusan, entre donc •en composition avec les intérêts du commerce vénitien et s'en veut faire un allié. Pendant les •dix-neuf ans que dure ce règne, chacune de ses phases importantes est marquée d'une ouverture ^ux doges. En 1340, après la conquête de la Macédoine et de l'Albanie, le souverain serbe demande à être nommé citoyen de la Sérénissime République. En 1345, il a soin de notifier au Sénat «on intention de se faire couronner in imperio Constantinopolitaneo^ et cette démarche est accompagnée d'une proposition d'alliance pro acquisitione imperii Coiistantinopolitani, Venise, tout •en réitérant ses protestations d'amitié, invoquait d'anciens traités pour décliner ses offres. Au fond, il lui répugnait de lier sa fortune à celle d'un allié que les circonstances pouvaient changer en rival. Singuliers parallèles, que l'histoire laisse longtemps inachevés et qu'elle découvr e inopi nément. C'est le •souci de protéger ses possessions dalmates contre les entreprises du Saint-Empire et des rois de Hongrie, c'est la menace d'une hégémonie germanique •et magyare qui décident in extremis de l'alliance 4ie la grande République latine avec l'État slave!

Tels furent la genèse et le rayonnement du grand Etat balkanique qui, constitué trop tard ou miné trop tôt, sombra dans la tourmente ottomane. Au souvenir d*un règne sage et glorieux se joint donc, chez les Slaves du Sud, le sentiment d'une vocation antérieure à celle de leurs frères du Nord et détournée, en quelque manière, au profit de ceux-ci. C'est Tune et l'autre raison qui ont conservé une perpétuelle jeunesse à la mémoire de Dusan et font vivre encore tant de Serbes de Tesprit de son temps. Il faut bien convenir qu'au regard du monde slave en général toutes les lois de la probabilité historique ont été dérangées par l'invasion turque et que les derniers venus sur la scène sont tout justement ceux qui y tiennent la plus grande place. Les Moscovites contemporains de l'Empire serbe étaient de francs barbares, que ni leur état de civilisation, ni surtout leur position géographique ne semblaient prédestiner à devenir la grande puissance intermédiaire entre l'Orient et l'Occident. Ce rôle^ selon les prévisions humaines, était dévolu aux , « Balkaniens » du même sang, en partie centralisés, en relations avec l'Italie commerçante, placés sur la route de Constantinople et à la veille de supplanter, sur le Bosphore, un organisme déjà usé. — Que nous prenions notre parti de l'écroulement de cette carrière — nous Français, surtout, si peu mêlés à l'histoire de la trouée de l'Islam — rien que d'humain et, pour ainsi dire^ d'inévitable. Mais de traiter d'archaïsme ou de mégalomanie l'obstination d'une race à ne pas se

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dessaisir d'un tel passé et à y chercher même des germes d'avenir, la besogne n'en appartient qu'à ceux qui ont besoin de trouver des explications morales à l'entente germano-turque dans les Balkans.

D'autant que — souvenirs et intérêts des Slaves du Sud mis à part — l'impuissance de l'Empire serbe à soutenir le choc ottoman a ouvert une question qui dure et dont aucune des grandes Puissances, même à cette heure, ne peut se désintéresser. Ce n'est pas, croyons-nous, idéaliser la politique de Dusan que de lui faire honneur, en la résumant, de la seule solution raisonnable du problème des Balkans. Il ne se contenta pas de conquérir et d'organiser la plus grande partie de la péninsule, montrant, par le fait, que son unification n'était pas un rêve. Il en avait compris, pour ainsi dire, la fonction internationale, et la meilleure preuve que, depuis cinq cents ans, cet Etat balkanique manque au monde civilisé, — c'est qu'après avoir essuyé en commun de terribles inquiétudes, jusqu'au xviii" siècle, par l'excès de la puissance des Turcs, ce même monde, à la fin du xix% est toujours à la veille de s'entr'égorger, par l'excès de leur décadence.

La légende et l'histoire — qui présente toujours quelque chose d'un peu conventionnel, au moins

•dans son exposition — font dater de la bataille de Kossovo (1389) la chute de l'Empire serbe et, avec lui, de rindépendance chrétienne dans la péninsule. En réalité, pour les Serbes, Tébranlement avait commencé plus tôt, et dès la mort de Dusan; la soumission au régime du pachalik ne s'imposa que plus tard, en 1459. La Bulgarie actuelle et la Macédoine furent définitivement occupées au début du même siècle. En tous cas, pour ces deux piemena établies à Test des Balkans, Tère de Télaboration est close, celle de la servitude commence. — Les Slovènes et les Croates, liés, les uns à la fortune du Saint-Empire, les autres, dès le xii" siècle, à celle de la couronne de saint Etienne, bénéficient au contraire de leur position géographique et de leur incorporation relative à l'Occident. Ils n'en subissent pas moins, sous d'autres formes, le contre-coup de l'invasion. Tout développement régulier de civilisation, et, à plus forte raison, de civilisation nationale^ est arrêté chez ^ux, soit par la nécessité de fournir, pendant cinq siècles, des troupes de premier rang à la défense de l'Europe centrale, soit par l'étouffement deleur personnalité ethnique au contact des Allemands et des Magyars. Les Croates, en particulier, couverts par d'épaisses forêts et la ligne de la Save, sont en <iuelque sorte les janissaires des Empereurs, qui prodiguent leur sang sur tous les champs de bataille. De la race entière, un seul noyau — qui ne correspond, il est utile de le répéter, à aucune ramification ethnique, car il est serbe et s'en fait honneur — parvient à conserver son

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indépendance : les Monténégrins, qui rachètent -d'une existence semi-barbare dans la montagne. On a beau dire que le Turc ne s'attaquait directement ni aux traditions, ni h la langue, ni aux coutumes, ni à la religion des pays qu'il conquérait, content s'il pouvait établir sur un troupeau d'hommes, et entretenir à leurs dépens, une caste oisive, administrative et militaire, — en réalité l'absorption par l'islamisme s'offrait aux Serbes et aux Bulgares comme une tentation ou un expédient. En s'y résignant, peut-être eussent-ils contribué à changer le cours de l'histoire. De jeunes Serbes, enlevés de bonne heure à leur foyer, ont fourni contre l'Europe de redoutables janissaires. Quelques-uns parvinrent à de hautes dignités, tels Méhémet Sokolovic, qui fut grand vizir de Soliman le Magnifique, et la famille serbo-albanaise des Cuprilic, qui fournit à la Porte quatre autres grands vizirs ^ — Que ces exemples se fussent généralisés, l'Islam trouvait dans les denxplemena slaves subjuguées un élément considérable de force et de rajeunissement, l'équivalent de l'alluvion que les Provençaux, les Bourguignons, les Franc- Comtois, les Lorrains ont fourni au noyau primitif de la nation française. Il y trouvait aussi un im-

1 La Porte ne dédaignait pas d'attirer au service de sa politique ses vaincus et leurs institutions. Jusqu'à la fin du xvii' siècle, elle se servit même officiellement de la langue serbe dans ses rapports internationaux. Ses traités avec le Saint-Empire sont tous rédigés en deux exemplaires, l'un serbe et l'autre grec. — Les Hellènes aussi s'étaient taillé une place importante dans l'organisme ottoman. Us se partageaient avec les Serbes les chancelleries.

portant renfort militaire contre les incommodes plemena de l'Occident, de telle sorte que la race, coupée en deux, partie en-deçà de la frontière ottomane, partie au delà, fut devenue en quelque sorte Tavant-garde de deux mondes aux prises. On observera enfin que ce phénomène d'incorporation à rislam avait cinq siècles pour se produire.

Pour le bonheur de l'Europe de ce temps-là, et à l'honneur des Slaves du Sud, il ne s'est point produit. L'aristocratie bosniaque donna seule l'exemple de la conversion à l'islamisme et lui resta, du reste, si fidèle, qu'en 1878 l'occupation autrichienne trouva dans ses descendants les plus fanatiques adversaires. Le reste de la famille ethnique ne se laissa dissocier, ni dans l'épreuve, ni dans la constante protestation contre le fait accompli. Le Turc resta pour elle l'ennemi héréditaire, qu'elle combattit sans relâche du dehors et du dedans. Du Croate enrégimenté sous les drapeaux de l'Empire au Bulgare qui attendra son émancipation jusqu'en 1878, sous des formes et à des degrés divers, les Jugo-Slaves se présentent, sur ce plan de l'histoire, à l'état d'entité, de réserve compacte de la civilisation chrétienne dans la péninsule balkanique, d'annexé acquise tout entière, pour nous servir d'une distinction théologique, à l'âme, sinon au corps de la vieille société européenne. Il lui était bien impossible alors de trouverune formule d'agglomération : ses instincts l'ont mis à l'abri d'une chance de dislocation.

Le groupe central, notamment, le Serbe, fort de sa tradition historique et militaire, conserva,

suivant rheureuse expression d'un auteur, tous les éléments sains de la vie nationale. « L'Etat féodal serbe disparut, mais le peuple resta debout. Il continua son opposition et ses luttes sous d'autres formes, il ne plia jamais sous le joug, il protesta souvent à main armée et toutes les entreprises contre Tennemi séculaire trouvèrent en lui un auxiliaire dévoué. En Hongrie, en Transylvanie, en Valachie, en Bessarabie, en Dalmatie et sur les flottes de Venise, les Turcs rencontrèrent toujours au premier rang des légions, des vedettes, desA«lduks et des volontaires serbes ^ » L'émigration, en effet, était souvent commandée par le patriotisme ou la nécessité. Toute la chrétienté orientale et singulièrement les Etats qui constituent aujourd'hui la monarchie austro-hongroise en bénéficièrent. Les fameux Confins militaires^ dont l'organisation, à la fois si originale et si pratique, était encore vivante, il y a une vingtaine d'années, furent peuplés en partie d'émigrants serbes. — Et quoique solidaire de l'Europe germanique el magyare contre le Turc, cet élément, il importe do le remarquer, ne se laisse pas non plus absorber par elle. Il a conservé jusqu'à nos jours, tantôt à l'abri de constitutions spéciales, tantôt par le seul ressort de ses mœurs, une physionomie distincte. Et ainsi, à quelque condition qu'une sorte de fatalité historique réduise le Slave du Balkan, raia ou réfugié, sujet du Sultan ou hôte du Saint-Empire, il arrive à rendre témoignage k sa profonde originalité ethnique, à sa vita-

ï BosKOVic, la Mission du peuple serbe. Paris, 1886.

lité propre et vraisemblablement à sa vocation. Ce sont aussi les Serbes qui, au début de ce siècle, prennent, en face de Tlslam, l'initiative de l'insurrection et même du refoulement. On pourrait, lui appliquant un mot célèbre de notre histoire, dire de la levée de fusils de Karageorge, en 1804 : Ce ne fut pas une révolte, mais une révolution. De cette époque, en effet, date la nouvelle question d'Orient, Tère de la dislocation progressive de TEmpire turc et des perplexités de l'Europe qui finira par se demander s'il convient de le raffermir ou de le remplacer, et par quoi? Malheureusement pour les Serbes, au moment où ils prennent les armes, c'est encore une question u d'Occident » qui divise le monde, étourdi par les noms d'Ulm, d'Austeriitz etde Wagram. Ils ne trouvent d'écho que dans la seule Russie, qui môle à son concours des intrigues et des réticences. Le Congrès de Vienne les abandonne aux représailles qu'a suscitées la nouvelle insurrection de 1814 et refuse aiôme d'entendre leurs envoyés. Quelques années plus tard, malgré l'antériorité de leur lutte pour l'existence nationale, c'est à un autre peuple, à la Grèce, que vont les sympathies et les secours de la civilisation. Isolément caractéristique, qui n'a pas peu contribué à les entretenir en défiance de l'Occident, à mêler à leur patriotisme une note un peu farouche, comme il arrive chez tous les peuples, chez tous les individus, accoutumés à ne trouver de ressources qu'en eux-mêmes. Ce n'est qu'en 1829, en vertu du traité d'Andrinople entre la Porte et la Russie, après une campagne obstinée,.

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et cette fois plus heureuse, de Michel Obrenovic, qu'une Serbie autonome parvient à se constituer.. Une Serbie, hâtons-nous de le dire, embryonnaire, puisque celle d'aujourd'hui, malgré les extensions qu'elle a reçues depuis ce temps-là, compte à peine en population la moitié des Serbes d'origine disséminés hors de ses frontières.

Cependant c'est un premier îlot jugo-slave, émergeant du reflux de la marée ottomane, revêtu de la consécration internationale, autour duquel semblent devoir se cristalliser lentement, dans un siècle qui verra des unifications retentissantes, tous les éléments de même race répandus dans la péninsule, sous la condition primordiale, bien entendu, que la Serbie aura le sentiment de cette mission. Or elle l'a si profondément, elle en est même si hantée que, depuis cinquante ans, sa littérature, son enseignement public, sa politique, sa propagande respirent l'ambition de reconstituer la Grande Serbie^ ; que tous les sourires, tous les griefs même des diplomates lui viennent de là. Mégalomane, oui, certes, elle l'est, si Ton peut blâmer un peuple d'avoir en quelque sorte la piété filiale de son histoire, de la voir obstinément sous l'aspect d'une trilogie, dont le dernier acte doit tenir toutes les promesses du premier, après la terreur dont l'invasion ottomane a rempli le milieu du drame. Autre chose, du reste, est de décider si ce rôle de Piémont — c'est ainsi que communément on l'exprime — convient à sa taille ; autre chose de constater qu'elle y aspire et de relever par là

1 Voir le chapitre iv : le Conflit sey^bo-croale .

qu'il sort de la terre balkanique des effluves analogues à celles qui ont fait la France, TEspagne, rÀUemagne, et même — malgré les mépris de M. de Metternich — Tltalie. Nous ne nous occupons, pour rinstant, que de rassembler les documents de cet ordre : le moment, les modalités, le succès de leur mise en valeur sont le secret de demain.

Fort peu de temps après la première insurrection de Karageorge, les Croates et les Slovènes ressentirent aussi des prodromes de condensation nationale. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir quelle popularité s'attache encore au nom de Napoléon 1", envisagé sous Taspect spécial de fondateur du royaume d'IUyrie. Celui-là aussi était un mégalomane^ et il en donna des marques même aux Slaves du Sud, puisque l'érection d'un Etat illyrien^ en 1809, aboutissait à peu près à fondre en un seul corps politique les deux plemena établies à l'Occident. Le plan, assure-t-on, lui en fut fourni par le Serbe Sava Tekelije, qui fut assez heureux pour lui faire parvenir un mémorandum^ par l'intermédiaire de M. de Champagny, alors ambassadeur à Vienne. Le nom était fort ancien, vêtement commode, un peu flottant, auquel s'ajustaient, naturellement et de longue date, toutes les

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vues globales, unitaires. Dans la langue officielle •de la Papauté ^ dans la littérature ragusaine^, il servait même à désigner le domaine idéal de tous les Slaves du Sud sans exception. Aussi, lorsque Napoléon Tadapta à une combinaison qui bouleversait toute l'économie de sa constante rivale, où l'Europe officielle ne vit qu'un des démembrements familiers à la politique des Tuileries, les premiers ferments du nationalisme jugo-slave distinguèrent une organisation naturelle et comme pressentie. De là maint enthousiasme sincère, et des poésies qui ne sentaient nullement leur Muse de Cour, comme la célèbre Ilirija ozivljela {la Renaissance illy^ rique). De là aussi cette sorte de gratitude con-

1 Les Papes d'autrefois se scandalisaient moins facilement que les diplomates d'aujourd'hui et môme se faisaient avec complaisance à ridée que les Slaves du Sud fussent une seule famille et occupassent en bloc un des compartiments de la société chrétienne. Une lettre encyclique du 1" juin 1627 les qualifie de gens niyvicse linquse et, dans sa correspondance avec le pape Clément XI, l'archevêque d'Antrvari, Vincentius Zmajevic donne même d'eux cette sorte de définition un peu large, au double point de vue topographique et confessionnel : Illyrica natio intei^ plantas apostolicas in gremio catholicœ Ecclesiœ primo- ^enita, sanctissimi pontificis Urbani VIII oraculo celebratur Plures habetfilios, majoremEuropae, maximam Asiœpartem incolentes (?). Penè omnes, ex^eptis diffidentise filiis, cathedrœ Pétri -commumone sociantur. {Vetera monumenta Slavorum meridiona- Uum d'Auguste Theiner. Romœ, 1863.)-

•^ Rajic, dans une histoire des Slaves méridionaux qui date de 1795, et son compatriote Katancic appellent couramment* Illyrie » rensemble des provinces connues sous le nom de Dalmatie Croatie, Slavonie, Bosnie, Serbie et Bulgarie. Nous montrerons' du reste, dans le chapitre suivant, que l'idée de Tunité balkanique était familière, dés la fm du xvir siècle, aux classiques de la littérature jugo-slave et qu'elle n'est que la seconde forme du pan^ ^lavisme, qui a pris naissance en Dalmatie.

bO LE BALRAN SLAVE

servée, en dépit des invasions, dans les provinces sud-autrichiennes, au régime impérial.

Cotte conception révolutionnaire, pour le temps^ du royaume d'IUyrie, qui donnait quelque chose aux instincts nationaux et leur faisait espérer davantage, s'écroula avec la fortune de Napoléon. Mais elle était, au fond, si juste, et répondait à des instincts si puissants que vingt ans après le Congrès de Vienne un mouvement politico-littéraire, duquel il ne dépendait pas de fonder une Illyrie^ ressuscita du moins Tillyrisme ^ Et il suffit de Tébranlement communiqué à l'organisme austrohongrois par les journées de 1848 pour que de cette conception d'apparence purement académique sortît un effort positif, populaire, militaire même. On a trop considéré la levée en masse des Croates, en 1849, sous l'impulsion de leur ban Jellacic, sous l'aspect d'un conflit entre nationalités austrohongroises. C'est bien plutôt une page de l'histoire de la Jugo-Slavie^ considérée comme entité distincte des corps politiques constitués et planant, en quelque sorte, par-dessus les frontières ; une crise, si l'on veut, qui s'analyse mieux dans la tentative d'évolution d'une race, aux dépens de ces corps politiques, tout justement, que dans une révolution accidentelle et de caractère provincial.

L'évolution, ici, est caractéristique en ce que, pour la première fois, les deux plemena croate et serbe font publiquement état de leur solidarité. Sans doute, la jeune principauté de Serbie, encore garrottée par des garnisons ottomanes, ne se mêle

1 Voir au chapitre suivant : VEvoluHon littéraire.

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pas officiellement aux affaires, alors si embarrassées, de la monarchie des Habsbourg. Mais elle n'empêche pas huit mille volontaires de passer la frontière, sous Knincianin, et doit môme répondre, de ce chef, aux explications demandées par la diplomatie autrichienne à Constantinople. Quant aux Serbes de Hongrie, du Banat, voire de Dalmatie, descendants de ces émigrés qui fuyaient, isolément ou par groupes, au cours des xvii^ et xvm® siècles, la persécution de l'Islam — encore que les Empereurs leur eussent concédé des Constitutions spéciales et qu'ils formassent en quelque sorte im corps fermé, à raison de l'autonomie religieuse dont ils jouissaient, — ils prennent part ouvertement à la campagne des Croates contre les Magyars. En fait comme en déclarations, c'est vraiment une race qui se concentre et s'affirme à la face d'une autre.

Le ban Jellacic, dans le style enflammé et quelque peu emphatique du temps, se charge de dégager l'esprit de cet effort commun : « Nous avons un grand but, dit-il dans sa proclamation du 11 mars 1848 : c'est d'atteindre à la renaissance de notre peuple. Seul, je ne puis rien, si, parmi les fils d'une même mère^ il n'y a pas de paix, d'entente et de fraternité. » — « Nous ne sommes {j^'une nation^ s'écrie en pleine Diète son célèbre compatriote Louis Gaj : il n'y a plus ni Serbes, ni Croates ! »

L'Empereur, déjà réfugié à Innsbruck (quoique, dans cette tempête, il eut besoin de tout le monde, et singulièrement des Slaves contre les Magyars),

s'inquiète de cette explosion de « nationalisme » et charge Tarchiduc Jean de ramener la paix dans cette partie de ses Etats. La réponse de la Diète d'Agra in est caractéristique et montre que même les adresses aux archiducs se ressentaient du souffle de Février : « Une entente n'est possible, dit-elle, que si nos frères serbes de Hongrie y consentent et en bénéficient. Car nous sommes avec eux une seule nation (sic)^ tellement homogène que rien ne pourra la désunir. Ceci est d'autant plus nécessaire que, par ces temps de liberté^ d'égalité et de fraternité, ils ont les premiers subi l'agression des Magyars... Et puisque notre peuple ressent amèrement que ses désirs n'ont pas été exaucés par le trône, sous des prétextes quelconques, tant qu'une satisfaction n'aura pas été donnée aux Serbes, il n'y aura pas de pacification. » Il n'y eut pas de pacification, en efl'et; Serbes et Croates vidèrent, les armes à la main, leur querelle avec les Magyars et les défirent. Mais, par une ironie de l'histoire — à laquelle contribua largement, pour sa part, le tsar Nicolas, sauveur de la dynastie des Habsbourg par principe monarchique, — ce mouvement national slave, duquel eût pu sortir un nouvel Etat balkanique, sinon, peut-être, une solution anticipée de la question d'Orient, ne tourna immédiatement qu'au profit du centralisme autrichien, et, à partir de 1867, du dualisme austro-magyar..

Le prince qui régnait alors au Monténégro, l'illustre vladika Pierre II, grand-oncle du souverain actuel, n'en avait-il point le pressentiment^

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quand il proposait à Jellacic de prendre la tête d'un mouvement véritablement jugo-slave et de jeter les bases d'une formation unitaire sur le Balkan? On vient d'exhumer des archives de la Cour du Monténégro et l'on a publié, cette année même, dans le Glas Tsernogortsay journal officiel de la Principauté, la correspondance inédite de Pierre II avec le ban. Nous n'en détacherons qu'une lettre, d'une haute et hardie inspiration politique, qui montre tout à la fois jusqu'où s'étendait la commotion déterminée par la chute de Louis-Philippe et quel parti, au point de vue des destinées de la péninsule, les hommes d'envergure en prétendaient tirer. On était au lendemain des journées de Vienne, à la veille de l'ébranlement des Croates dans la direction de Pesth. Le 20 décembre 1848, le vladika écrit de Gettinje à Jellacic: « Une destinée mystérieuse, illustre ban, t'a placé à la tête des Slaves du Sud. Tu viens de sauver aux Habsbourg leur trône, leur dynastie, tout enfin, et pour remerciement ils placent la Dalmatie sous un joug de fer... Ta mission est grande; il peut en ressortir pour l'Europe une configuration nouvelle» Son accomplissement affranchirait les Slaves de la honte d'avoir été jusqu'ici de misérables esclaves ou les salariés des autres. Moi, je suis libre, il est vrai, à la tête d'une poignée d'hommes, malgré la double malédiction [sic) de la tyrannie et de l'espionnage ^ Mais que m'importe, si je considère autour de moi des millions de frères dans les

1 Allusion aux puissants voisins du Monténégro, l'Empire et la Porte.

chaînes ét^ang^^es? Occupe h la hâte la Dalmatie, et joignons-nous. Ce qu'on ne conquiert pas avec la droite héroïque ne vaut rien. Je suis prêt à accourir à ton aide avec mes Monténégrins*. »

Tel était, au fond, l'esprit de la crise nationale qui menaçait, en Ï8i9, l'intégrité de TEmpire, lorsque celui de la Sainte-Alliance vint inopinément à l'aide de la dynastie. Du reste — le souci delà vérité historique oblige à l'observer — l'étoile des Jugo-Slaves n'a jamais monté, ou, pour mieux dire, ne s'est jamais révélée dans la constellation politique qu'au moment où celle de l'Autriche semblait pâlir. Le royaume d'Illyrie naît des foulées de Napoléon: il s'effondre à partir du moment oii les Habsbourg sont débarrassés de leur terrible adversaire. Los Croates unis aux Serbes se font une célébrité éphémère en Europe et semblent préluder à la nation « jugo-slave »,

1 Jellacic fit à ces ouvertures un accueil évasif, demandant à s'inspirer des vues de la « diplomatie européenne ». Pierre II en exprima sa profonde désillusion dans une autre lettre adressée à l'un des descendants d'une vieille famille aristocratique ragusaine, le comte Pozza. La lettre est datée du « jour de la Saint- Georges, 1849 ».

« J'espérai un instant, mon cher Comte, mais je me suis convaincu que le jugo-slavisme, pour le moment, n'est qu'un vain mot. Les Jugo-Slaves ignorent leur force et se vendent sans condition aux plus forts. C'est un sujet de douleur profonde pour ceux qui les aiment et pour les âmes qui sentent. Tout est inutile, puisque nos frères ne savent pas comprendre le mot de liberté. » A ce souffle d'énergie et de patriotisme largement entendu, qui semble, du reste, héréditaire dans la dynastie monténégrine, on comprend qu'elle jouisse, dans la péninsule balkanique, d'un prestige disproportionné à son autorité territoriale et qu'elle ait toujours obtenu la haute confiance des Tsars.

LES ESSAIS d'unification 55

du jour où une révolution chasse Ferdinand I" de la Hofburg : ils retombent dans la condition de sujets plus ou moins obscurs et molestés, à partir du moment où l'Empire retrouve son équilibre. Et ce n'est point simple coïncidence. Le môme phénomène, effort et tassement, aspirations et désillusions, se renouvelle une troisième fois, au cours de ce siècle, le lendemain de Sadowa, dans des conditions qu'il importe de rappeler.

Cette déroute militaire, morale et constitutionnelle de l'Empire des Habsbourg coïncide avec un rajeunissement de la politique russe. C'est le temps où le prince Gortchakoff et ses collaborateurs dans le ministère, les Milutine, les Tolstoï, les Mouraview, s'inspirent des doctrines de Katkoff, qui, par sa Gazette de Moscou^ exerce une incontestable autorité sur l'opinion et môme sur le Tsar Alexandre II. « Le panslavisme, qui se recueillait naguère frémissant, levait maintenant la tête avec fierté, parlait hautement de l'ère nouvelle que la sainte Russie allait ouvrir, de la mission sacrée qui incombait au Tsar, de l'affranchissement des races qu'en vertu du droit nouveau il appelait la liberté. Comme autrefois le Tsar prétendait protéger tous les peuples qui pratiquaient sa religion. Mais il réclamait aussi le droit de patronner tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachaient à la race slave par la langue ou l'origine. A Moscou, à Saint-Pétersbourg, des journaux puissants, des comités infatigables préparaient, depuis plusieurs années et avec l'appui patent du Gouvernement, une double croisade dont Alexandre II parut sur le

point de donner le signal, au lendemain de^ Sadowa^ »

Cette « double croisade » était dirigée contre la Porte et l'Autriche, et ne pouvait manquer de Têtre,. puisque c'étaient les Puissances qui tenaient en sujétion, pour ne pas dire en geôle, les millions de Slaves, clients naturels de la Russie. Aussi les agents russes ne cessaient-ils de parcourir les Balkans, les provinces sud-autrichiennes et mêmeles îles turques, promettant des agrandissements à la Serbie et au Monténégro, appelant à la révolte les Bosniaques et les Bulgares, fomentant l'insurrection de Crète, qui éclata dès le 1""" août 1866. Une chance se présentait donc encore pour les Jugo-Slaves d'élargir sous un si puissant patronage leur foyer national, réduit, depuis 1829, à la modeste principauté de Serbie. Cet embryon d'Etat avait alors à sa tête le prince Michel. Quoi qu'il puisse être de la part prise par le cabinet de Saint- Pétersbourg à cette combinaison, et, par conséquent, de la probabilité de son succès, le prince Michel la conçut et en dressa, pour ainsi dire, l'épure, dans l'esprit môme qui avait inspiré la poussée serbo-croate de 1849. Fusionner ou fédérer les deux plemena centrales en un Etat balkanique auquel accéderaient naturellement, par la suite, les Slovènes et les Bulgares — le tout aux dépens de l'Autriche et de la Porte, — tel était, tel n'a pascessé d'être d'ailleurs le plan hardi et pourtant logique, hors duquel il n'est pas possible de concevoir une « Jugo-Slavie ». Un traité secret fut élaboré:

1 Debidour, Histoire diplomatique de V Europe^ t. II, p. 323.

LES ESSAIS D*UMFICATION 57

dans ce but, entre M. Ristic, au nom du prince! Michel, le prince régnant de Monténégro et uni illustre patriote croate^ qu'il est inutile de désigner/ — bref par les sommités sociales et intellectuelle& du Balkan de ce temps-là. Et quoique tous se&, signataires soient encore vivants, on peut bien \ dire — ce n'est pas du reste une révélation pour ' les initiés à Thistoire interne de la péninsule — quels en étaient les points essentiels. La Croatie rompait son lien avec la couronne de Saint- Etienne et s'annexait la Dalmatie; la principauté serbe s'agrandissait de la Bosnie et le Monténégro de l'Herzégovine. Du tout devait surgir un nouvel .' organisme fédératif, fort de cinq à six millions / d'âmes, sous la présidence du prince IVlLob^.

Ce nouvel essai d'unification échoua, partie à raison du mystérieux assassinat du prince Michel àTopchidéré, en 1867, partie à cause de la rapidité avec laquelle les hommes d'Etat austro-hongrois y parèrent. Ce devait être le dernier, jusqu'à nos jours du moins, dont le théâtre et l'objet fussent le noyau central de la péninsule. Le comte de Beust, ancien ministre du roi de Saxe, appelé par François-Joseph pour rétablir les affaires intérieures de la Monarchie, était un Autrichien de vocation, un divinateur des lois qui assurent au jour le jour réquilibre à cet organisme indéfiniment provisoire. 11 eut le sens du danger d'alors, et fit de la lutte^ contre les Slaves, de leur éparpillement voulu, de leur assujettissement à deux races rivales, mais d'accord entre elles sur ce dessein, le leitmotiv de sa politique intérieure. De son entente, au nom des.

Allemands d'Autriche, avec Deak, chef du parti national hongrois, sortit, en 1867, la Constitution ^"aliif^teftV 4///?/jy/^/V//. Constitution oppressive, mais habile, à deux uns, si Ton peut dire, puisqu'elle contenait aussi en germe toute la politique extérieure dans laquelle nous avons vu TAustro-Hongrie engagée depuis ce temps-là. VAusgleich a été la pierre d'attente de la Triplice, et la Monarchie des Habsbourg s'est vu payer par anticipation le prix de son alliance — dans le traité de Berlin.

A la fin de 1877, la Russie, campée en armes aux portes de Constantinople, semble tenir dans ses mains le sort de TEmpire ottoman et de toute la péninsule, lorsqu'un <( concert européen » l'arrête. On la force à prendre part, autour d'un tapis vert diplomatique, à des conférences dont l'objet et l'issue seront la proclamation de rinanité'd§ ses succès militaires. 4l:.tcM.

Elle en gardera un ressentiment qui n'a pas été étranger, sans doute, à la conclusion de l'alliance française, et une sorte de superstition à ne plus se mêler des affaires balkaniques, dont ne bénéficiera que trop, et jusqu'à nos jours, l'Empire ottoman. Mais ce n'est pas sur ces faits bien connus que nous voulons attirer l'attention. On a peu

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remarqué que, si la pointe du traité de Berlin a été tournée surtout contre l'empire des Tsars, en fait elle blesse d'abord, et plus profondément, les Slaves de la péninsule. Le traité de San-Stefano faisait aussi œuvre d'unification. Il organisait un véritable Etat balkanique, vaste, appuyé à de bonnes frontières et à deux mers ; et cette fois c'était la Bulgarie — la Bulgarie presque oubliée depuis les temps de Boris et de Siméon, n'excitant guère que la pitié par ses justes révoltes et leurs répressions impitoyables — qui émergeait brusquement d'un passé obscur et douloureux ; les Serbes, en dépit d'une « mission » historique mieux établie et surtout plus avancée, n'obtenaient que de minces rectifications territoriales. Quels que fussent, en ceci, les mobiles de la politique russe — et les seules considérations géographiques en découvrent une partie, — elle n'en posait pas moins les bases de cette « Jugo-Slavie » jusqu'alors idéale. Elle constituait, au bénéfice collectif de la race, un centre autour duquel, avec le temps, celle-ci eût pu s'agglomérer et à tout le moins se fédérer. Le « Balkan » sortait de sa phase d'indétermination à la fois géographique et morale pour devenir, aux yeux de l'Europe, la sphère tout à la fois d'influence et d'attraction de la Grande- Bulgarie. — Non seulement le traité de Berlin biffe cette clause essentielle du traité de San-Stefano; il lui substitue des dispositions positives en vue d'augmenter l'émiettement des Slaves du Sud.

De la Grande-Bulgarie on fait trois tronçons : la

principauté, à travailler plus tard par les influences tripliciennes ; la Roumélie orientale, dont lautonomie nominale est stérilisée par la restitution de Tautorité politique et militaire au Sultan ; la Macédoine, enfin, qui retombe dans le statu quo ante belhim. Et comme si ce n'était point assez de disloquer le /?/e;?2^ bulgare, ou plutôt la formation politique dont il venait d'être l'objet et qui paraissait calquée sur l'ethnographie, un nouvel envahisseur, l'Allemand, s'installe au cœur du pleme serbe et ne congédie le Turc que pour prendre sa place. Le second principe, en efl^et, posé parle traité de Berlin, est que les provinces de Bosnie et d'Herzégovine, que peuplent des Serbes d'origine, de langue et — pour partie — de religion, seront « occupées » pari' Autriche-Hongrie, promue au rang de Puissance balkanique pour la première fois de sa carrière. Le représentant de l'Angleterre au Congrès de Berlin, qui entre, à cette occasion, dans le jeu de Bismarck et d'Andrassy, reconnaît du reste publiquement que le dessein des hautes parties contractantes est d'empêcher par là « la formation d'une chaîne ininterrompue d'Etats slaves balkaniques, qui, avec le temps, pourrait menacer l'indépendance des autres nationalités dans la péninsule ». Autant dire que l'Euro|)e de ce temps-là, « concertée, » entend barrer le chemin même à l'éventualité d'une Jugo-Slavie. Si la Russie humiliée est obligée de subir ces conditions, à plus forte raison s'imposent-elles aux Serbes sans ressources militaires et aux Bulgares émancipés de la veille. Et cependant ceux-ci^

LES ESSAIS d'unification 61

sept ans plus tard, par la révolution du 18 septembre 1885, réalisent l'union de la Roumélie orientale à la Principauté, sans que, cette fois, l'Europe parvienne à se mettre d'accord pour leur imposer le respect de la charte qu'elle avait élaborée. La Bulgarie actuelle est le fait d'un effort national, autrement dit d'une réaction violente contre le principe du morcellement de la péninsule. La réaction, depuis treize ans, n'a pu s'étendre plus loin. Elle ne trouve pas seulement un obstacle dans V internationalisation^ de plus en plus accentuée, de la question d'Orient. C'est sur le terrain si péniblement acquis, dans leurs intérêts de jeunes Etats encore incomplets et mal dessinés, mais pourtant viables, que les Slaves du Sud se sentent menacés. Us ont affaire à un nouvel occupant. Les Allemands eux-mêmes ont appelé (( poussée » — Drang nach Osten^ — leur marche à la conquête politique et économique du Balkan. Ne s'agit-il que d'un de ces vagues dangers que les défiances innées, de race à race, dramatisent ; d'une manière d'invasion abstraite, qui projette des ombres germaniques sur la trame encore inachevée de la destinée des Slaves méridionaux, sans en gêner, au fond, le laborieux tissage, sans y mêler de fils insolites et déconcertants? — Nous sommes, au contraire, en pleine réalité, en épan- -chements d'Allemands de chair et d'os à travers la péninsule — dans sa partie occidentale surtout — forts de leur supériorité indiscutable de culture industrielle et commerciale, de leur puissance

> Voir le chapitre vi : les Symptômes actuels.

prolifique, de leurs qualités colonisatrices ; ici, déjà maîtres et le faisant bien sentir, comme en Bosnie ; là, cheminant sous la protection d'actifs consuls, comme en Macédoine ; ailleurs se préparant par des intrigues et des largesses des auxiliaires éventuels contre les Slaves, comme en Albanie. Leur langue, leurs mœurs, leurs produits se répandent au jour le jour, au titre de bienfaits de la civilisation, en somme excellents avant-coureurs des baïonnettes qui se profilent déjà à quelques étapes de la vallée du Vardar. Et si Tindividu souffre de ce contact, se sent doucement pris par les épaules et mis dans un coin de son foyer naturel, réfléchit au sort qui le guette si jamais le régime appliqué aux Bosniaques s'étend jusqu'à lui, — c'est bien autre chose encore de la « nation », de cette Jugo-Slavie tant de fois ébauchée et à laquelle l'intime conscience de la race ne renonce jamais. Car l'Allemand part de cet axiome qu'elle est une utopie et — comme il ne s'en rapporte pas pourfanl, sur ce point, à son solennel pressentiment de l'histoire — pose le pied sur tout germe d'unification dès qu'il le voit pousser. Sa diplomatie ne s'emploie qu'à développer ceux de discorde. Ce sont les intrigues autrichiennes qui, en 1885, lancent la Serbie et la Bulgarie dans un conflit absurde, aujourd'hui heureusement oublié ; c'est la politique de Pesth qui exploite, entre Serbes et Croates, les vieilles rivalités confessionnelles ; c'est l'argent, ce sont les habiletés du gouvernement impérial bosniaque qui persuadent aux Slaves islamisés qu'ils sont les

ennemis naturels des orthodoxes du même sang. Diplomatie, écoles, affaires, libéralités, tout est dissolvant dans les manifestations de Tactivité germanico-magyare à travers la péninsule. Ne faut-il pas, du reste, dissoudre pour avancer, et ce colon méthodique qu*est T Allemand atteindrat-il à Salonique, sur la route directe de Tisthme de Suez et du marché de TOrient moderne, s'il ne tranche pas à travers ces lianes, vivant toutes, en fouillis, de la souche et de la sève slaves, broussailles à ses yeux, et broussailles de nul prix ?

Arrêtée momentanément par le traité de Berlin, rhistoire des Slaves du Sud se résume donc en ces phases. D'abord ballottés par les migrations et les guerres d'aventure, ils cherchent par deux fois, au ix" et au xiii*" siècle, à se substituer à Byzance, et cette dernière tentative aboutit à la constitution d'un Empire qui range aux lois de Dusan le Grand les deux tiers de la péninsule. Ce début de carrière historique est interrompu par l'invasion, qui trace arbitrairement une frontière entre les deux plemena établies au sud du Danube (les Serbes et les Bulgares) et celles qui peuvent s'appuyer sur rOccident (les Croates et les Slovènes) . Des deux côtés de cette frontière, la race s'affirme impénétrable à rinfluence de l'Islam ; mais elle ne peut plus tirer de son propre fonds les éléments de reconstruction de l'édifice abattu. Quand, avec ce siècle, commence le déclin de la puissance ottomane, elle n'a point abdiqué à cet idéal et s'aide

des circonstances extérieures pour en approcher. L'épopée napoléonienne, la révolution de 1848, la marche victorieuse des Russes sur Constantinople, tout lui est occasion de manifester, ici ou là, sous une forme ou sous une autre, la vitalité de son instinct unitaire. Un des objets de ce livre sera de démontrer que ces instincts persistent, même et surtout depuis qu'une sorte de défi a été jeté à cette race par le Congrès de Berlin.

Que si Ton envisage les forces qui la paralysent, au cours de cette évolution pénible, inégale, de terme lointain et même problématique, et celles qui lui viennent naturellement en aide, on constatera qu'elle est en même temps servie et contrariée par de puissants facteurs. D'un côté, deux Empires, l' Autriche-Hongrie et la Porte, aux dépens desquels elle tend fatalement à s'organiser, la pressent, la triturent, la ressaisissent dans leur étau. De l'autre, deux forces étrangement dissemblables, plus éloignées, plus subtiles et pénétrantes néanmoins, travaillent, sans préméditation quelquefois, à son devenir. C'est, fatalement aussi, la politique russe et l'esprit de la Révolution française. Par où l'on sentira peut-être qu'une sorte de loi d'histoire lie ce monde en élaboration à nos destinées déjà mûres, et que, selon les vraisemblances, il courra la même fortune que nous, dans les ébranlements du siècle prochain.

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