CHAPITRE II
l'évolution littéraire. — LA NATION ANONYME
Sommaire. — Origine de la littérature jugo-slave. — Caractère impersonnel et collectif des pjesme. — Marko Kraljevic. — L'école de Raguse. — La Dalmatie, patrie originaire du panslavisme. — Vuk, YillyrJsme et l'unification de la langue serbocroate. — Strossmaier, Mazuranic et Preradovic. — L'œuvre dramatique du prince régnant de Monténégro. — Tendances et allusions politiques. — La littérature serbe. — L'évolution du panslavisme. — L'unité balkanique et ses formules.
Une race qui a dû compter, pendant tout le cours de sa carrière, avec le Turc et les Congrès européens, n'a guère pu témoigner en actes de ses véritables aspirations qu'à de rares intervalles, et par soubresauts, pour ainsi dire. Ce qu'elle est, ce qu'elle pense, ce qu'elle espère, l'étude de sa propre littérature nous l'apprendra beaucoup mieux. Littérature peu connue, il faut se hâter de l'avouer, peut-être par cette raison même qu'elle est avant tout une expression du « nationalisme », et non point, comme la française, l'italienne ou l'allemande, depuis deux siècles,
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une sorte de contribution au patrimoine commun des intellectuels. De quel nationalisme s'agit-il ? Est-ce bien de Tidée de race qu'il s'inspire et n'en forçons-nous point le sens en lui assignant le « Balkan slave » pour idéal et pour but ? Les développements qui vont suivre répondront, pensonsnous, à cette question.
Il faut chercher les origines de la littérature jugo-slave dans la chanson nationale, dans les pjesme^ si originales et si abondantes, œuvres de bardes [giiz lars] dont on trouve encore quelques types en Bosnie, dans la Montagne noire et aux environs de Cattaro. On se ferait, du reste, une très fausse idée de ces pjesnie^ si on les assimilait à nos chans ons de gestes et à nos fabliaux^ sorte de littérature morte, dont la classe aiséê^ apprend l'existence au collège, dont aussi ni le paysanne se souvient, ni le lettré ne s'inspire. Elles en diffèrent par la destinée, en ce sens qu'elles constituent, même de nos jours, une source d'inspiration honorée et fréquentée, surtout depuis que Vuk, par une publication qui date de 1840, en a opéré, pour ainsi dire, la captation. Elles en diffèrent surtout par l'esprit. Au fond, c'est un véritable cycle^historique, auquel l'imagination n'a guère fourni que l'ornement. Et dans leur façon, tout justement, de présenter l'histoire, les guzlars ne laissent pas de rendre à la race entière un témoignage caractéristique.
C'est chose extraordinaire que ces pjesme ne procèdent presque jamais de l'inspiration de clocher. Un des rares Français qui se sont donné»
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la peiae d'en traduire un certain nombre, M. Dozon, ancien chancelier de la Légation de France à Belgrade, a résumé ainsi son impression : « A mes yeux, ce qui les caractéri&e, ce qui en forme l'essence, c'est un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de pensées et d'exécution, et, avant tout, ime inspiration collective et impersonnelle qm leur communique Vem.preinte de la race, » La formule est très juste, et c'est le contraire^ pourtant, à quoi l'on se fût attendu, en étudiant la marche de la conquête ottomane. Une effk'oyable disjonction entre chrétiens des Balkans a résulté du choc de l'islamisme : la prise de possession, pour ainsi dire échelonnée, de la péninsule, nous montre chaque groupe tourbillonnant à part, avant de disparaître dans l'abîme commun. Les Bulgares sont asservis un demi-siècle avant les Bosniaques ; les Serbes prolongent la résistance bien après la bataille de Kossovo ; les Croates, avant-garde de l'Occident^ n'ont jamais subi que des invasions partielles. Chaque village, chaque région, tout au moins, plaine et montagne, Zêta et Rascie, a ses gloires, ses douleurs et aussi ses héros. Une poésie essentiellement populaire, œuvre de paysans dont chacun n'a vu la guerre que sur un seul point et pour lesquels la notion de race, celle de Balkan surtout, sont encore obscures, devrait se ressentir des conditions chaotiques où elle naît. Et pourtant, celui-ci n'émiette pas de vers pour nous conter les désastres de sa zadru^a^ ni celui-là pour chanter — comme jadis nos ménestrels et nos
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troubadours — les exploits d'une famille ou d'un voïvode à lui personnellement connus. Le champ de ces pjesme, de celles, du moins, qui ont passé à la postérité, est limité au contraire — limité jusqu'à la monotonie — soit quant à leurs thèmes, soit surtout quant aux personnages de premier plan. Elles ne s'inspirent que des épisodes retentissants de la lutte, des coups exclusivement sonores, du petit nombre des héros entrés définitivement dans la légende. Et, à vrai dire, comme s'il n'y eût eu, dans le Balkan de cette époque, qu'un seul Etat, qu'une seule nationalité déjà constituée, cette légende se fige dans l'apogée et la chute de l'Empire serbe.
A travers les expressions innombrables du sentiment populaire, le mariage de Dusan {Jenidba tsara Dt(sana), le cycle de Kossovo, les hauts faits de Milosch Obilic et surtout de Marko Kraljevic tiennent une place dominante, presque exclusive. Et de môme que tout le Balkan, compris son littoral adriatique, la Dalmatie, et son vestibule, en quelque sorte, les pays jugo-slaves déjà incorporés au Saint-Empire ou à la couronne de saint Etienne fournissent des guzlars à ce qui fut strictement l'épopée serbe, — de même, dans tout le Balkan, en dépit des frontières politiques de vieille ou de récente création, cette épopée occupe le premier rang dans les souvenirs du peuple slave et semble même avoir tari, en maint endroit, les sources de la poésie locale. Le texte d'une des pjesme les plus justement célèbres, le Smr/ majke Jugovitsa {la Mort de la mère des Jugovic), qui
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met en scène une héroïne serbe, succombant à l'instant même où un corbeau lui apporte la main sanglante du plus jeune de ses neuf fils, tous tués à Kossovo, — ce texte a été retrouvé par Vuk au fond de la Croatie, et il signale cette particularité dans sa première édition. Dans une monographie de la poésie nationale bulgare^ ^ M™" Dora d'Istria relève Textrême popularité du fils du roi serbe Vukacin, Marko Kraljevic, qui, ni par son origine, ni par sa carrière, n'appartient à rhistoire propre de la Bulgarie.
Ce n'est pas seulement en Serbie et en Bulgarie, du reste, mais dans tout le Balkan, que Marko Kraljevic jouit, depuis cinq siècles, d'une popularité à part. Des pjesme lui sont consacrées par centaines ; et soit qu'en réalité son personnage fût un reflet des tempéraments et des passions aux prises avec les Turcs, dans la péninsule du xiv' siècle, soit plutôt que l'imagination de la race se soit plu à condenser en lui les traits essentiels auxquels elle se reconnaît, il y a quelque chose de collectif dans sa physionomie: c'est un prototype et un symbole. Pour la force physique et la bravoure, il incarne le hoiduk^ digne adversaire des plus fameux guerriers de l'Islam :
Quand Marko, de son épée, frappait, Il faisait deux hommes d'un seul ; Ceux qu'il piquait de sa lance Ktaient projetés par-dessus sa tête ; Qu'il tournât deux fois sur lui-même Toute la katania (légion) allait au diable.
^ Revue des Deux Mondes, du 15 juillet 1868.
Il est le protégé des fées {tnlas) et surtout de Tune d'elles, qu'il trouve endormie dans une forêt et qu'il couvre de fleurs pour lui préserver le teint. Bon orthodoxe, au surplus, il se confesse et communie, avant d'entrer à l'église, à cause du sang qu'il a versé et de ses trop nombreux succès au megdan (duel). Les travaux agricoles ne le tentent guère; lorsque, pourtant, docile aux conseils de sa mère, il sort pour aller au labour, la chanson ajoute :
Il ne laboure ni les champs, ni la vallée.
Mais la Foute de T Empereur.
Entendez qu'il n'a pas manqué de rencontrer les officiers du Sultan, de les détrousser et d'en rapporter les dépouilles. Sensible au point d'honneur, il apprend que sa sœur vient d'être enlevée par le ban de Vipera :
Sa vieille grand' mère
Parle derrière le fourneau :
Kraljevic, notre miroir,
Il vaut mieux que tu meures
Que de nous laisser une pareille honte.
Naturellement c'est le ravisseur qui est pourfendu : la sœur est broyée contre les rochers. Du reste, les têtes coupées, les yeux crevés, les tronçonnements de corps par l'horizontale ou la verticale sont exploits communs pour Markq. Au demeurant, le meilleur fils du monde, buvant volontiers,
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<îharitable aux pauvres, tendre à son cheval et à son fauoon, redresseur avisé de torts, don Quichotte à la fois sans scrupule et sans ridicule. 11 aime le décor et son costume n'est pas banal. « 11 allait au megdan^ dit un de ses historiens, portant épée, lance, javelots et flèches tartares garnies de plumes •de faucon, — quelquefois un épieu et une petite hache. 11 s'habillait d'une peau de loup doublée, et •se coiffait d'un béret semblable, retenu par un mouchoir sombre. Sur sa selle, une écharpe de soie. Les rênes de son cheval étaient dorées ; il portait de la main droite un javelot, composé de fer, d'or et d'argent, du poids de 75 kilogrammes (?) ; à gauche il s'équilibrait d'une outre de vin Rendue h Tarçon. Derrière lui étaient attachés un superbe manteau et une tente roulée. »
Quoi qu'il en ait été réellement de l'équipage et du personnage, le Marko Kraljevic de la chanson est l'expression la plus originale et en même temps la plus synthétique de cette sorte de chevalerie jugo-slave avec laquelle sombra l'indépendance de la péninsule. C'est à ce titre qu'il plaît; la famille ethnique tout entière le traite en enfant gâté, parce qu'il en est l'image et, pour ainsi dire, le raccourci, — par la bravoure et le goût des aventures, eertains accès de brutalité, associés à l'altruisme expansif, un singulier mélange de tenue chrétienne et de paganisme. C'est donc encore au compte de l'instinct de race qu'il faut mettre la propagation et la persistance de ce culte familier. Culte rare, et même sans exemple chez nous. Jeanne d'Arc, par exemple, à laquelle il ne manque pas un trait
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— nous (lisons des plus nobles — pour figurer sur les iiiik'ls de la démocratie, ne jouit, en somme, il'uiie [Kipularité vraiment vivante qu'en Lorraine et à Orléans. Dans les plus humbles villages du Ualkau slave, de Varna à Trieste, Kraljevic reste un héros de foyer, d'almanach et de cabaret. Pourtant l'une personnifiait une France, non achevée assurément, mais déjà compacte. Que peut bien incarner l'autre, sinon une patrie i< anonyme )>, qui se cherche depuis cinq siècles et à laquelle les hommes politiques ne croient pas ?
Ce sens de la patrie balkanique, qui s'exhale de la plainte d'un peuple foulé et ignorant, ne perce pas moins sous le premier essor littéraire que les Slaves du Sud puissent revendiquer en propre. Au Moyen Age, et môme jusqu'au commencement de co .siècle, ils doivent subir partout les lois, le caprice, la culture des étrangers, sauf à Ragusc, où ils sont chez eux. La Datmatie a eu, de tous temps, le privilège d'absorber les rayons de la civilisation latine et de les réfracter dans la péninsule, sensiblement irisés du « slavisme » qui monte de sa cCiie abrupte et de son bizarre archipel. De nos jours mCmc, la province maritime de l'Austro-
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Hongrie fournit la Serbie et le Monténégro d'hommes de lettres ^ d'artistes, voire de diplomates et de généraux. C'est une vocation ; c'est même presque devenu une fonction. La fonction, autrefois, par diverses raisons et sous d'autres formes, était accaparée par la république de Raguse : pas d'autre organisme politique, pas d'autre foyer de culture qu'on puisse rétrospectivement caractériser slave du Sud. — Mais dès ce temps-là, tout justement, cet Etat minuscule dont le territoire tient entre l'île de Curzola et les bouches de Cattaro — dont le noyau semble une ruche fortifiée, industrieuse, essaimante, organisée, au surplus, à la vénitienne — a-t-il bien la ferveur do son origine ethnique, ou plutôt n'en fait-il point le ressort d'un « raguséisme » restreint? Certes Raguse ne manque ni de raisons, ni d'exemples pour s'isoler de la race. Elle est parvenue à désarmer les Sultans à force de souplesse et de lettres de change ; elle n'a pas dans les veines cette haine de vaincu qui a inspiré les pjesme et fondu les raïas dans l'unité du malheur. Elle a besoin, pour son commerce, de l'Orient et de l'Occident, auxquels elle sert d'intermédiaire, quelquefois aussi de banquier. C'est une des reines de la mer: ses intérêts sont à Constan-
' Parmi les notoriétés contemporaines que les paj's serbes doivent à la Dalmalie, on peut citer : Matavulj, romancier; Matia Ban, dramaturge ; le général Franassovic, le ministre Djaja, larchevêque Milinovic, le jurisconsulte Bogisic, le poète Sundecic. Du reste, les Oalmates ne considèrent nullement comme une expatriation le fait de s'installer au Monténégro ou en Serbie. Il leur semble, au contraire, se rapprocher du foyer central et le plus actif de la « nation » [narod).
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tinople, en Grèce, sur la côte albanaise, voire en Egypte, d'où, plus heureuse que la diplomatie -contemporaine, elle parvient à déloger les Anglais. Elle est catholique, fidèle au Pape et à saint Biaise, ei le Balkan conquis est peuplé de dissidents de sa religion. Enfin il semble qu'elle ne puisse guère échapper à Tesprit de Fépoque, en particulier à celui'des Républiques italiennes, à la fois sœurs et rivales, qui accusent — Gênes, Pise, Venise surtout — le plus franc campanilisme , Tant de fortune lui permet-elle de se souvenir qu'elle est slave ; tant •d'atîaires lui en laisseront-elles le loisir ?
Malgré tout, une force encore indéterminée l'attire à l'intérieur de la péninsule, — de la péninsule appauvrie, sans sécurité, presque sans routes, triste champ d'expansion pour qui tient le négoce et la mer. Elle s'y sent prédestinée, en quelque manière, à un rôle idéal, auquel elle prélude par des initiatives commerciales et industrielles. Ce «ont des Ragusains qui fondent la première typographie des Balkans à Belgrade, des fabriques de draps à Sofia, et qui achètent des mines d'argent en Serbie, à Novo Brdo. Peu à peu, à mesure que leur patrie rayonne, elle attire. Ceux qui fuient l'étouffement, à plus forte raison la persécution de rislam ; les Dalmates du Nord, un peu frondeurs, qui s'accommodent mal du régime de Venise; les activités ailleurs contrariées ou sans emploi viennent chercher un abri sous le drapeau de saint Biaise. De ces alluvions, du contact permanent ^vec la civilisation occidentale, du bien-être enfin <^t même de l'opulence, qui finissent par engendrer
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des besoins intellectuels, sort, dès la fin du XV* siècle, une aristocratie du talent, — des maîtres du style roman, dont Freeman loue quelque part le classicisme, des astronomes comme Boscovic, des Toathématiciens comme Marino Ghetaldi, des antiquaires comme Banduri. 11 en sort enfin une littérature dont l'étude se recommande singulièrement au double point de vue politique et social, puisqu'on y découvre la genèse, non seulement du panslavisme y mdiis de toutes les doctrines et de tous les phénomènes qui en sont les succédanés. La tendance slavophile de cette école est d'autant plus remarquable qu'elle tient de Tltalieune langue toute formée, ses modèles, ses imprimeurs et même le goût d'écrire. Jusqu'à la fin du xvi* siècle, en effet, non seulement la littérature des Slaves du Sud s'identifie avec la chanson populaire, mais iapjesma n'est confiée qu'à la mémoire et la tradition seule la transmet. L'écriture cyrillique est un art confiné, ou peu s'en faut, dans les monastères; la liturgie et une apologétique élémentaire seules en bénéficient : c'est, du reste, une langue déjà morte, le paléO'Slovène^ qu'elle sert à fixer. 11 y a par conséquent originalité, hardiesse même pour l'époque, à faire un livre, à plus forte raison des vers écrits, dans un des dialectes que le peuple parle, entre lesquels, par surcroît, il faut savoir choisir. A cet égard, il est vrai, les Bagusains sont servis par le voisinage de l'Herzégovine, la « Toscane » des pays «erbo-croates, de l'avis aujourd'hui unanime des philologues. Mais, en ce temps-là, la philologie n'a pas plus prononcé que le courant démocratique ne
se dessine. Le préjugé social porte les classes supérieures à se forger une « langue de culture », distincte de la vulgaire. C'est déjà donc un symptôme, ou, si Ton veut, un trait de race, que des patriciens et des gens d'Eglise abandonnent peu à peu la langue du Tasse et de FArioste pour adapter récriture à celle de leurs valets, du bas peuple et singulièrement de leurs voisins de l'Herzégovine. On pressent du reste que la réaction n'est pas de pure forme et qu'une idée en profitera.
La période de transition entre une littérature sans caractère et celle qui va devenir un monument national est parfaitement marquée, à Raguse, dans l'œuvre du bénédictin Orbini. Slave dans les moelles, il écrit encore en italien. L'instinct devance la réforme de l'habitude et commence par s'exprimer comme il peut. Il compose une Storia sid reijno degli Slavi^ dont le titre seul indique assez Tesprit. Voilà l'idée de race au premier plan, et il semble bien qu'on voie poindre celle de cristallisation politique dans ce regnum. En tous cas, si la formule manque encore à ce qu'on peut être tenté de nommer le panslavisme d'Orbini, la tendance est nette et démêle fort bien le plus grand obstacle à l'unification. Son livre, imprimé en 1601, est frappé d'une condamnation de Y Index : c'est tout simplement qu'il insiste à présenter les Slaves comme une entité qui ne supporte, ni dans ses héros, ni dans ses princes, ni dans ses gloires, de distinctions ou de partage issus des rivalités des rites grec et latin. Naturellement ce qu'il y avait de tendancieux chez l'historien et de hardi chez le
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moine ne manqua pas de plaire en Russie, par le miêine côté qui avait déplu à Rome. Il eut pour admirateur et même pour traducteur un archevêque de Novgorod, Teofano Prokajevic.
Après lui, on commence d'écrire en dialecte herzégovinien plus ou moins judicieusement fleuri, — car ce n'est pas d'un seul coup que la langue renaissante peutêtre pnvgéed' italianismes. L'œuvre de l'école ragusaine s'échelonne de la première moitié du xvu** siècle jusqu'aux dernières années du nôtre. Elle fournit une contribution estimable à la poésie épique et lyrique, au roman, voire au théâtre. Les noms de Palmotic, de Giorgic, de Naljeskovic, à peu près inconnus du reste de l'Europe, sont classiques dans la partie occidentale des Balkans. Quand le snobisme sera las de la Scandinavie, peut-être se tournera-t-il de ce côté et y fera-t-il des trouvailles. On ne peut pas lui recommander ces écrivains à titre de précurseurs de la littérature slave, telle, du moins, que nous la concevons en France, déterminée, ou peu s'en faut, par les chefs-d'œuvre de l'école russe. Mais on les peut désigner à qui s'intéresse aux origines du mouvement national dans les Balkans, ou, plus largement encore, au mécanisme de Tinfluence des lettres sur la régénération des races. C'est par ce côté que la popularité leur est venue et qu'ils ont étendu jusqu'au Danube le rayonnement d'une petite cité méridionale, en tout le reste séparée du monde balkanique par sa ceinture de pierre, son histoire et ses institutions. Le plus considérable d'entre eux, Gundulic, contemporain de Lqujs XIII^
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emprunte visiblement à la poésie italienne, surtout à la Jérusalem délivrée^ la technique et même certains artifices de composition. Mais la sève slave coule dans ses vers aussi abondante et pure que dans ceux des giizlars. En fait d'orgueil et d'enthousiasme de race, ce Ragusain ne le cède guère même à Pouchkine.
En la forme, son œuvre capitale, VOsmariu, se rattache au genre épique. Mais l'épopée, chez les poètes des Balkans, a ceci de particulier qu'on n'y trouve pas seulementmêléesTallégorieet l'histoire : la politique /«/o sensu^ ou, si l'on veut, la thèse y trouvent place. On ne se contente point de joncher d'immortelles les tombes des héros nationaux : on veut qu'elles s'ouvrent, on y cherche ostensiblement des germes de vie. Le vers ne charrie pas seulement des souvenirs, mais des idées : dans le nombre, il en est d'assez précises pour que la rime s'accorde avec la raison d'Etat. Le prince régnant de Monténégro en est un illustre exemple. Déjà Gundulic, son ancêtre littéraire; ne se contente pas d'évoquer les douleurs du Balkan chrétien et la lutte des Polonais contre l'Islam. 11 entrevoit un plan, il marche à une conclusion, il a, poète, sa solution de la « question d'Orient». Et cette solution, précisément, tout ingénue et osée à la fois qu'elle paraisse, est si peu le fait de l'ivresse épique, que la Russie — dont il ne parle guère, car c'est à la vocation de la Pologne qu'il croit — est soupçonnée, depuis deux siècles, d'en presser l'avènement ; qu'en tous cas on ne saurait même l'énoncer sans toucher au point aigu de tous les conflits
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ouverts ou latents entre cette puissance et le^ monde occidental.
« Dans VOsman, ditun publiciste contemporain*^ deux idées dominent. L'une est l'indépendance des ' Slaves des Balkans, l'autre la solidarité entre tous les Slaves. Du rapport de ces deux idées ressort le J^i(piç{i%,â^u Vi&Q9]it^ L'indépendance des Slaves^ des Balkans ne peut être réalisée que par les autres Slaves. Lorsqu'on réfléchit qu'en ce temps-là les nations opprimées par les Turcs n'avaient guère à attendre de secours que de l'Occident, il est étrange que Gundulic,à l'imitation du Tasse, ne se soit pas tourné, dans les moments lyriques, vers ses souverains, et qu'il s'adresse à Ladislas de- Pologne, lereprésentant de la force slave du siècle. Il savait qu'il ne nous faut compter que sur le s'iavisme; il comprenait qu'appeler à l'aide les princes de l'Ouest, c'était, pour ainsi dire, changer de maître. »
Toute l'épopée, en effet, roule sur le développement de deux thèmes : la situation intolérable du Balkan chrétien; la campagne des Polonais contre le sultan Osman, qui fait espérer que la libération viendra d'eux. Et il se trouve que, par une anticipation erronée sur l'histoire — mais erronée seulement quant à l'identité du libérateur — Gundulic adresse à Ladislas de Pologne, la force slave du tenips^ telle strophe qui, antérieure d'un siècle au testament politique de Pierre le Grand, n'aurait pas besoin d'être remaniée pour lui servir d'épigmphe :
^ BoGDAKOV, la Pensée balkanique à travers les âges.
Nemanicu hud Stiepanu Ti namiesnik krune carske Ciem poci tobom zemlje ostanu Sarbske^ raske i bugarskel
(Ramasse la couronne impériale de Stefan Nemagna et réunis sous elle les terres serbes, monténégrines et bulgares!)
Le piquant est que cet appel à rintervention des Slaves du Nord et à Tunité balkanique — car les deux pensées sont connexes — n'émane ni d'un Serbe, ni d'un Monténégrin, ni d'un Bulgare, — mais d'un citoyen de la libre république de Raguse, portant canon de dentelle et pourpoint à l'occidentale, frotté de Génois et de Vénitien, n'ayant rien à démêler avec les pachas, et ne se rattachant, en somme, à un monde de barbarie et de misères que par le sentiment de la race. Et ce souffle de « slavisme » est si chaud, cette poésie est, au fond, si révolutionnaire, eu égard à cequ'on appelait — déjà — 1' « intégrité de l'Empire ottoman », que les prudents provéditeurs de la République, toujours en humble coquetterie avec la Porte, n'en souËFrirent pas l'impression. VOsman a circulé en manuscrit jusqu'en 1830, et les mêmes timidités politiques le firent, par ordre du Sénat, dit-on, alléger de deux chants, que le ban croate Mazuranic a reconstitués de nos jours. La postérité, comme de juste, ne s'est pas tenue à cette réserve. On a célébré solennellement, en février 1888, le troisième centenaire de la naissance de Gundulic, et en 1893 sa statue a été inaugurée à Raguse, sur
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<ies fonds recueillis dans toute la péninsule des Balkans. Le socle a reçu «ne inscription qui témoigne assez que l'esprit de VOsman a fait du «hem in : « A Ivan Gundulic — La Nation [Narod). » Quels sont les éléments de cette nation encore innommée au xix® siècle, qui rend cet hommage concis à l'un de ses précurseurs du xvii', un autre poète dalmate, contemporain de Louis XV, ^xtra la hardiesse de l'exprimer sans détours. C'est peut-être ingénuité qu'il faudrait dire, car le bon «t le docte franciscain que fut Kacic, dans une œuvre qui Ta immortalisé : les Razgovori ugodni narodna slovinska [Conversations familières sur la nation slovinifiée), évolue imperturbablement •dans cette république idéale et pense en avoir pris possession, comme s'il eût été citoyen de Rome ou d'Athènes. Inspiré par l'idée de race, le « nationalisme » de l'école ragusaine a ce je ne sais quoi de flottant qui caractérise toutes les thèses uniquement assises sur l'ethnographie. Dans notre terminologie moderne, nous inclinerions à le déclarer « panslaviste », et telle est Traiseinblablement la phase par laquelle ont dû passer d'abord des poètes à la découverte d'une patrie. Chez Kacic, l'idée de race est déjà, pour ^ainsi dire, en mue : elle a besoin d'un cadre matériel, d'un sol où prendre racine, d'une expression géographique, en un mot, — et la trouve, des&inée par la nature elle-même, dans la péninsule des Balkans. Le libérateur passe au second plan : ce sont les '< Balkanîens », pris comme entité, fils «d'unie terre commune, dont il se proclame le com-
patriote et dont la carrière l'inspire. Et voilà pourquoi ses Razgovori — s'il est permis de soumettre aux lois ordinaires de la classification une œuvre originale entre toutes, en vers et prose alternés, à la fois didactique, chronologique, allégorique et épique, populaire au surplus, comme son titre l'atteste, d'esprit et décomposition — sont tout simplement l'encyclopédie de ce qui peut intéresser, consoler, vivifier le monde des Balkans. C'est, au fond, un livre d'histoire, oii tout le passé de la péninsule est présenté avec tant de force et dénature! comme l'évolution d'un même peuple; oii les rois, les guerriers, les saints même sont groupés avec tant d'art, en qualité d'acteurs d'un seul et même drame, dont le couronnement sera une commune apothéose, — qu'on peut dire de Kacic que son imagination lui a toujours représenté l'unité balkanique vivante et agissante, et cela, depuis les temps les plus reculés jusqu'au sien.
La liste des princes qu'il appelle uniformément « rois de la nation slovinique » est inaugurée par Teuta, qui régna — suppose l'histoire — vers l'an 3732 avant Jésus-Christ. Ce fondateur d'une dynastie qui s'est terriblement ramifiée au fil du temps a eu pour successeurs les Jean, les Siméon, les Alexandre (Bulgares) ; les Etienne, les Tomacevic, les Tvrko (Bosniaques) ; les Cresimir, les Zvonimir (Croates) ; les Stefan, les Dusan (Serbes); et quantité d'autres moins illustres. Selon sa méthode imperturbable, Kacic les énumère par ordre chronologique et les numérote en conséquence, sans s'inquiéter de l'extrême diversité de