‹ Le Balkan slave et la crise autrichienneChapitre 6 sur 22 · LE B1I.KAN SLAVE · texte numérisé non relu

LE B1I.KAN SLAVE

Les Serbes ont d'autant plus sujets d'en prendre la tète que la tradition qu'ils renouent, les armes à la main, est celle-là même dont les poètes du Sud avaient conservé le dépùt. Non seulement, au cours de cette longue insurrection — qui commence en 1805 et finit en 1829, par la reconnaissance d'une principauté autonome — ils concentrent sur leurs exploits l'intérêt et l'espoir de leurs frères de race ; il leur reste de ce premier succès à la fois un sentiment contrôlé de leur vocation, et un prestige dont ils bénéficient même dans le domaine de l'initiative intellectuelle.

Cette initiative a certains caractères inhérents aux conditions dans lesquelles elle nait. Emanant d'hommes qui viennent de poser le fusil ou qui ont dû fuir les terribles représailles des Turcs ; au sein d'une société où la seule arislocratie encore debout est celle de la bravoure, et la seule culture celle d'un clergé sans contact avec l'Occident, elle se distinguera par cette sorte de pureté un peu fruste, ces allures radicales et jusque par ces témérités de chauvinisme excusables chez un petit peuple en voie de régénération parses seuls moyens. Surtout elle se proposera des buts positifs et immédiats. Au bord de l'Adriatique, oîi d'ailleurs l'Osmanli ne les inquiétait guère, les poètes pouvaient chanter à la brise et lui confier des strophes qui tombaient çà et là en messagères de lointain espoir. La génération des Karageorge et des Obrenovic se sent, en quelque manière, «charge actuelle de reconstruction nationale. Elle y apportera, avec sa rudesse, certaines qualités de soldat et d'ouvrier

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qui ne boudent point aux besognes ingrates. Vuk Stephanovic Karazic, qui Tincarne au point de vue littéraire, se pourrait comparer à quelque maçon de génie, préoccupé tout d'abord d'entasser de solides matériaux, sur lesquels d'autres élèveront plus tard des frontons et des colonnades.

Vuk, né dans le village de Tercic, en 1787, d'origine herzégovinienne, est un homme logique, tenace et curieux, passionnément épris de sa patrie et qui songe d'abord à la déterminer. Elle ne tient assurément ni dans ces coins de montagne, d'oti l'on écarte les Turcs, pendant sa jeunesse, à force de balles ; ni même dans cet embryon d'Etat qu'il voit se former plus tard, à l'époque de sa maturité. Il veut savoir jusqu'oii l'on parle le serbe, en bon Slave, pour lequel la théorie de la nationalité se ramène à ceci : là où est la langue, là est notre peuple.

De là ses incessants voyages, souvent à pied — car il est pauvre, — un bâton à la main, car il a une jambe de bois , non seulement à travers la Serbie actuelle, mais en Bosnie, au Monténégro, dans le Syrmium, sur les confins de la Macédoine et de la Bulgarie. Partout il est frappé de l'analogie des traditions, des costumes, des usages familiers, de l'évidente parenté des dialectes. Aux foyers qui l'accueillent il demande des pjesme : ce sont mêmes thèmes et mêmes héros. Il s'en émerveille ; le cercle de son village s'est prodigieusement agrandi; il a découvert un monde, qu'il sent sien, et, dans un élan à la fois candide et logique, prononce ce mot, dont la

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politique, plus tard, dénaturera Tesprit: S?'bi svi i svudd (tout est serbe, partout).

A cette patrie il faut donner d'abord de quoi se reconnaître : une langue scientifiquement déterminée et populaire tout à la fois. Le dictionnaire (rjecnik) auquel Vuk a travaillé toute sa vie (la première édition est de 1818, la dernière de 1852) fit autorité de bonne heure. Non seulement il comblait les lacunes d'anciens vocabulaires, inspirés, à vrai dire, par les dialectes locaux, mais il s'imposait aux philologues par de savants commentaires en latin et en allemand. De son rjecmk Vuk bannit les archaïsmes et les mots d'origine étrangère. C'est, dit-il, au peuple à faire la langue. Il se tiendra au même principe dans la seconde partie de son œuvre, la grammaire, dont il donne d'abord des essais, à l'âge de vingt-quatre ans,, puis diverses éditions en forme et même des traductionsqui furent imprimées à Leipsik.

Cette tâche proprement grammaticale ne se présentait pas comme la moins ardue. 0*' qui était vrai de la Dalmatie aux temps de Gundulic l'était encore des pays serbes au commenc(î*nent du xix® siècle. Fort peu de gens se donna, ^ut la peine d'écrire en langue vulgaire. Le moine Obradovic, ami de Vuk et autre intrépide voyageur, était l'un des rares de son état qui eussent négligé l'apologétique et le paléo-slovène pour composer un recueil de fabliaux accessible aux paysans. La question se posait donc presque entière de savoir comment orthographier les mots et par quelle syn- MBté'tès ?fégir.

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Elle avait bien été préjugée, il est vrai, par l'école de Raguse. Mais, d'une part, celle-ci usait le plus communément de l'alphabet latin, et c'était sur le seul cyrillique qu'on pouvait fonder une grammaire à l'usage des Slaves du rite grec ; de l'autre, elle se tenait à l'orthographe étymologique, comme il convenait à des traditionnalistes et à des personnes de qualité. — Vuk, patriote et fils de paysan, affirme qu'il faut adapter le signe graphique au son, écrire, en un mot, comme le peuple parle. En formule et en esprit, c'était le système Y^f^r\à\\t^^a. Sa proclamation, déjà très hardie pour le temps, le parut d'autant plus qu'elle rendait inévitable jusqu'à une réforme de l'alphabet. Le cyrillique était encombré, en effet — comme le russe actuel — de plusieurs lettres qui ne se prononcent pas; il fallut à Vuk le courage de les immoler à son système. En syntaxe, autre embarras, issu du caprice de chaque dialecte, auquel l'école ragusaine ajoute par son affectation à user d'arc aïsmes. Le même procédé impérieux, mais logique, met fin à cette confusion. C'est la nation^ non "-ne élite, qui a besoin d'une langue : parconséqu^ït point d'archaïsmes. C'est à l'expression la plus pure du génie de cette langue qu'il faut se tenir : là donc sera la syntaxe, non pas où les\ cercles lettrés légifèrent, mais où le meilleur/ dialecte est parlé. 11 parut à Vuk que celui de l'Herzégovine était désigné par l'étendue de ses ressources, sa finesse et sa correction. D'un formidable labeur et d'une ténacité presque sana exemple, il a fini par en faire sortir ^ ' ing

aujourd'hui officiellement classée sous le nom de serbo-croate et parlée par environ huit millions de Slaves du Sud.

Ces réformes — contemporaines, il ne faut pas l'oublier, de la Sainte- Alliance — étaient d'esprit trop démocratique et contrariaient trop d'habitudes pour qu'elles ne fussent pas vivement discutées. Vuk se heurta surtout au clergé, alors la seule classe dirigeante de son pays. L'école qu'on appela à cette occasion « serbo-ecclésiastique » n'admettait pas qu'on érigeât en arbitre du dictionnaire et de la syntaxe ce qu'elle nommait la <( Ijin gîi e^j jp ^ s^hoiiy ie j's » [govedarski). Elle reprochait à Viîk de faire litière du paléo-slovène, qui avait sa clientèle, représentait une tradition, et offrait l'avantage — à ses yeux — d'être xxnhon critérium de supériorité sociale. Sous le titre de Siinice jezikoslovne ( Paillettes pkiloloq^ giies). un certain docteur Hadgic écrivit contre le novateur une brochure dans laquelle il démontrait péremptoirement qu'un des plus grands bonheurs du peuple serbe était de n'avoir point de grammaire. D'autres insinuèrent que Vuk pouvai t bien être un agent de l'Autriche, intéresse par elle à soulever des questions irritantes qui, avant lui, n'existaient pas. L'esprit de nationalisme intransigeant — même et surtout vis-à-vis de l'Autriche, — que la Serbie a puisé dans les principes de son grand philologue, témoigne assez que la querelle était sotte ; le surplus de son œuvre n'a pas moins contribué à le classer parmi les patriotes les plus ardents. Outre ses trois wolumes de pjesme^ il donna, en 1847, la

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première traduction du Nouveau Testament en serbo-croate. Il forma des élèves depuis illustres ; Danicic, auteur de 1-a fameuse brochure : Campagne pour la langue et T orthographe serbes — et un autre militant, Radicevic, qui étendit à la poésie la révolution déjà maîtresse de la prose. Quand il mourut à Vienne, en 1861, son salon n'était pas seulement le rendez-vous du monde érudit, fréquenté par les Grimm, les Ranke, les Miklosic ; c'était un lieu de pèleri nage familier à la j eunesse n nj y gr g t l^^ ^rj^.. avide de faire raconter au maître des histoires de jeunesse aussi, celles de son vaillant et fécond vagabondage. Il lui avait été donné enfin d'entrevoir la partie politique de son œuvre, dans Y illyrisme et la poussée serbo-croate de 1849.

De bonne heure, en effet, sa réputation avait passé la frontière austro-hongroise. En Croatie, une réforme n'était pas moins urgente, mais l'état des mœurs était tel qu'on n'en avait môme pas l'idée. Une assez nombreuse aristocratie se piquait de lettres, ne demandant qu'à l'Occident, bien entendu, des plaisirs et des leçons. Dans les salons, on parlait latin ou italien. On abandonnait au peuple sa langue — peu différente, au

fond, du dialecte serbe-, — jugiée inférieure, traitée en patoiô. Et voici qu'un homme du monde, Louis Gaj, qui a de commun avec Vuk je ne sais quelle pente à l'esprit démocratique, lit ses ouvrages, s'en éprend, et commence à petit bruit son apostolat. Un soir, dans le salon du comte Draskovic, il s'avise de réciter un compliment, en vers siaves, à une douairière. L'initiative paraît piquante; on la suit; elle tourne au jeu de société. Gaj, seul, au début, à la prendre au sérieux, s'en entretient avec des jeunes gens, des prêtres, quelques érudits, et finit par constituer le noyau d'une sorte de confrérie littéraire, qui deviendra célèbre sous le nom de Danica,

Le succès relativement très rapide de cette campagne de salons et d'entretiens familiers tient à la même cause qui fit tomber tant d'obstacles devant Vuk. La littérature n'est ici que le véhicule de vieilles aspirations unitaires ; Villyrisine, auquel ce mouvement doit aboutir, n'a en propre que son nom ; il se borne, en somme, à vêtir d'un mot consacré par la géographie historique cette minudité de la nation slovinique des Ragusains et anonyme de la chanson populaire. Un professeur de littérature slave, M. Lucianovic, en évoquant une des belles images de Louis Gaj, souligne l'esprit de la Danica, « Dans son programme de 1836^ Gaj, dit-il, compare les races slaves méridionales à une lyre triangulaire, dont les sommets sont à Scutari, Villaeh et Varna. Il dit qu'il fut un temps où les cordes de cette lyre rendaient des sons harmonieux, mais que le tumulte des vents a détruit

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leuT accord. La Styrie, la Cariwthie, la Carniole, la Croatie, la Slavonie, le Moutémégro, F Herzégovine, la Serbie, la Bu^lgarie et la Hongrie méridicosale sont justement ces cordes brisées. H e«t lïëcessaire de les tendre à nouveau, pour que rinstrumeai redeviemne Hftélodieux. — A cette allégorie, tout le monde comprend que Gaj ne travaille pas seulement; à éveâller ui^e conscience nationale chez les Croates, mais qu'il veut associer à un mouvement littéraire, à l'aide d'une langue et sous un nom commuons, tous les Slaves méridionaux, qui sont, en effet, les Croates, les Slovènes, les Serbes et les Bwlgaresl Sams s'arrêter à la diversité de lefurs croyances religieuses, tous dorveni; se traiter en fils d'nne même mère, s'appeler d'un même nom et écrire la raiême langue. Mais, poiw n'effaroucher la s»w?sceptiMlrté de qui que ce soit, Gaj , laissaïut à chaque raiweau de la Camille ethnique de grandir sous «on nom traditiouTiel, leur propose à ions une dénominsytioai supérieiare et commune: ViMynque, qui appartint j.adis à presque tous les peuples de« Balkans ^ . »

Gaj, qui emprunte à Vuk tous ses principes, n'a pas seu«lement à infuser aux bom^nes de sa classe vm peu de sens slave, par ses articles des Novine et de jolis vers. Il doit s'inflécàir amx iftêtn^s ingrates besognes et se heurte aux mêmes contradictions. Il s'agit de transposer la réforme d« philologue serbe dans une société aicquise à l'usage des caractères latins. Il faut doroc aussi épurer l'alphabet et gagner la bataille de la p»bo-

* LTrciANOVic, Storia delta leUteralura slava.

nétique. A Agram, les étymologistes s'obstinent à écrire les mots autrement qu'ils ne se prononcent : c'est un signe de bonne éducation, de culture. L'action est chaude, presque contemporaine de nos grandes soirées du romantisme et peut-être plus vivement disputée qu'elles, si malaisé, si monotone que puisse être le terrain. On marche nan seulement pamphlet contre pamphlet, mais grammaire contre grammaire. Babukic et Weber flanquent de ces catapultes le parti conservateur, la Zagrebaska Skola, Ils ont pour eux, outre la tradition et le préjugé, l'appoint du particularisme, qui trouve naturel et utile qu'en syntaxe un Croate accuse quelque différence avec un Serbe. Ils ont même celui du gouvernement autrichien, qui, après avoir offert à Gaj une bague de diamants, en 1839, prohibe quatre ans plus tard le nom A'Illyre, Cependant l'avantage reste aux novateurs. Dans l'opinion c'est l'affaire d'une dizaine d'années. Aujourd'hui, la réforme du serbe Vuk a forcé, dans les pays jugo-slaves de la couronne austro-hongroise, les portes officielles du collège et même celles de l'école primaire.

Quand on mesure la distance de cette consécration définitive au chaos initial que Vuk entreprit d'organiser, la hardiesse de sa conception n'est pas moins étonnante que son succès. En moin& d'un demi-siècle, d'une société où les classes dirigeantes ici ne parlent et surtout n'écrivent pas la langue du peuple, — là, l'écrivent à leur manière, avec l'arrière-pensée de se distinguer de lui ; où ce peuple même ne possède d'autres règles de

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prononciation el d'orthographe que celles attachées par la simple habitude à des dialectes épars et, de surcroît, discordants, émerge un véritable édifice philologique, à la fois fondé sur la tradition, accessible à tous, et construit, pour ainsi dire, à la moderne, suivant le système phonétique qu'il sera question d'appliquer plus tard à la restauration du français. Non seulement les Serbes et les Croates, envisagés comme groupes, mais, au sein de chaque groupe, les classes se rapprochent et prennent contact autour d'un monument que toute son architecture leur manifeste commun. Le plus frappant est que ce monument s'élève dans cette partie de la péninsule où le terrain, coupé par toutes sortes de frontières, y semblait le moins préparé : frontière morale, entre l'Orient et l'Occident, dont les limites semblent bien s'identifier avec celles de l'Autriche ; frontière politique, entre cet Empire et la Serbie; frontière religieuse, entre le catholicisme et le rite grec ; frontière historique, d'alphabets, de calendriers, etc. De Trieste à Varna, sur toute l'étendue du territoire occupé par les Slaves du Sud, nulle part le sol n'est si profondément crevassé par ce qui, d'ordinaire, rend de tels établissements impossibles. C'est là, pourtant, au centre géographique de la race, que la cristallisation s'opère, comme si quelque chimie secrète était venue en aide à la philologie. On ne trouve pas d'exemple d'une révolution à la fois si pacifique et définitive, et d'une si forte complicité du sentiment public, même dans l'histoire de l'Italie aujourd'hui unifiée.

Plus encore, en faisant T unification de la langue -et de la littérature entre Serbes et Croates, Vuket Gaj posent la question de savoir si elle ne pourrait pas s'étendre aux groupes frères slovène et bulgare ? A ne considérer que les obstacles pour ainsi dire extérieurs, autrement dit politiques, moraux, religieux même, ils en ont surmonté qui ne se retrouvent nullement aux points de contact respectifs entre le noyau central de la race et ses contreforts. En existerait-il de techniques ? Ce n'est pas l'opinion de Vuk lui-môme, qui, après avoir parcouru la plus grande partie du Balkan, écrivait de la Macédoine : « On y parle un dialecte qui tient du serbe et du bulgare, mais qui se rapproche plus sensiblement du premier; » — et du dialecte slovène : « C'est une transition entre celui de la Camiole et le croate, comme le croate semble en être un entre le slovène et le serbe *. » — Sa pensée, généralisée, est que tous ces idiomes forment entre eux une sorte de chaîne, dont les anneaux ne diffèrent que par la forme, et encore suivant une «certaine loi de transition qu'il se plaît à souligner. Elle est aujourd'hni communément adoptée par les philologues ; eflle figure à Tordre du jour (les sociétés savantes et des congrès ; elle est chère, comme de juste, a tous les publicistes qui font la propagande de l'unification morale. Tels MM. Milovanovic, ancien ministre de la Justice en Serbie, dans ses fortes études du Zeit &t du Delo;et Bogdanov, qui, après avoir constaté c< qu'il y a moins de différence, par exemple, entre le

i /Toucczic, Vienne ; 1849.

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serbe et le bulgare qu'entre certains dialectes italiens », conclut : « Ce n'est point une tour de Babel,! mais un temple de Dieu. Quand nous serons unis^l «e ne sera pas une malédiction de cent voix, mais! une harmonieuse prière ^ »

Ce qui frappe, de prime abord, dans la littérature qui se développe depuis cinquante ans sous l'influence plus ou moins directe de Vuk et de Gaj et doit, en tous cas, ses principales qualités •de forme à leur initiative, c'est qu'elle n'est pas encore affranchie des genres que l'irrévérence de notre temps appelle surannés. A côté de savoureuses études de mœurs comme le R. P. Ralunja^ de Matavulj, de contes à la Tourgueneff comme Sous les vieux toits, deDjalski, de drames pyschologiques comme TSymno^^, de Vojnovic — œuvres modernes de facture et d'esprit — ont encore fleuri jusqu'à nos jours la poésie lyrique et même l'épique, le roman historique, le drame allégorique et à clef. Maison observe en même temps que le « nationalisme » — si déclassé dans notre littérature à nous qu'il éveille presque fatalement ridée de pièce à grand spectacle, sinon de rimes de café-concert — est le principal élément de la

i La Pensée balkanique à travers les âf/es.

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force ou du charme qu^on y trouve. El comme en tous pays, de tous temps, Tallégorie, Tode et l'épopée furent, en efifet, les formes qui parurent s'ajuster le mieux à son expression — autant, du moins, qu'il ne fut pas assouvi, ou, si Ton préfère, consolidé par un arrêt de Thistoire, — cette technique attardée semble bien s'expliquer par une cause morale, et par elle le monde jugo-slave manifeste qu'il ne se sent point en possession d'un cadre et d'une formule définitifs.

Considérées dans le fond, ces mêmes œuvre& révèlent quelque chose de plus. Elles ne sont pas le pur symptôme d'une crise : elles en certifient l'origine, et, dans une certaine mesure, en font pressentir l'évolution. La filiation littéraire des poètes de la seconde moitié de ce siècle, par rapport à Gundulic, à Kacic, et surtout aux auteurs anonymes des vieilles pjesme, s'établit par des signes irrécusables. D'abord ils traitent les mêmes sujets, ou, pour mieux dire, le même : leurs travaux ne sont qu'une perpétuelle et enthousiaste^ exploration de l'histoire nationale, lato sensu. Cette exploration, ils la conduisent dans le même esprit : ils n'écrivent point pour une classe, ils ont le souci d'être de bons vulgarisateurs, ils se sentent, en un mot, charge d'âme populaire, et comprennent cette mission, exactement comme leurs devanciers, en idéalisant du même coup le passé et l'avenir. Enfin et par-dessus tout leur génie ou leur talent ne se butent a aucune barrière particulariste ; la patrie politique concrète ne les fixe pas ; ils s'en évadent même volontiers. Le point

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qui les attire, le rendez-vous qu'ils semblent se donner, le creuset où, par une pente naturelle, leurs individualités viennent se fondre, — c'est toujours ridée de Balkan, considéré comme entité géographique, historique, morale : et si Ton ajoutait politique^ on ne ferait, en somme, que tirer la conclusion des prémisses qu'ils ont posées.

Ces traits communs sont particulièrement symptomatiques dans la littérature croate. Car enfin V illyrisme ^ en donnant le branle à un mouvement « national », ne lui avait pas nécessairement assigné une direction. A considérer même le rattachement séculaire du pays à la couronne do saint Etienne et à l'Occident, il semblait qu'on pût en dessiner la courbe à l'avance, lui prédire qu'il finirait en une sorte de cercle fermé, où la Croatie s'isolerait à la fois de l'Empire et des Balkans : c'est, en efl'et, et au surplus tout ce que, pendant quarante ans, la majorité des politiciens a su tirer de V illyrisme. Mais de ce cercle les esprits supérieurs et surtout les poètes s'échappent ; il n'est culture latine, ni influence de milieu, ni même position sociale qui tienne. Sitôt qu'ils ont des ailes, c'est vers le Balkan qu'elles emportent ces Occidentaux d'éducation, et l'imagination ne peut se les figurer que chantant parmi les bois sacrés où gémit la mélopée des guzlars,

Preradovic est né dans les Confins militaires et meurt général autrichien. On s'attend qu'à ce double titre il cherche hors du Balkan des sources d'inspiration. Il a fait partie du régiment de

Giulay, s'est distingué dans les dernières campagnes d'Italie ; il a mené la vie nomade de Tofficier au service des Habsbourg, et, au début de sa carrière, ne parlait que Fallemand. La page militaire des Croates dans les annales de FOccident, leur fidélité légendaire à la dynastie lui fournissaient un beau thème, en rapport avec la position sociale du poète, attachant pour le loyalisme du soldat. Pourtant son imagination franchit délibérément la frontière ; c'est aux traditions, aux mœurs, aux héros de la péninsule qu'il emprunte ses sujets. Revenu en terre slave, c'est à elle qu'il consacre les beaux vers de son Putnik (le Voyageur) :

U tvom polju daj mi groba Tvojim cviecem grob mi hiti !

Dans ton champ, donne-moi la tombe Et que tes fleurs servent à la parer !

La patrie qu'il chante et dont il donne quelque part cette définition saisissante : le créancier auquel nous devons le plus clair de notre capital moral et qui a droit aux intérêts de notre constante affection, — ce n'est point la Croatie, c'est moins encore l'Empire, mais bien cette n^tr^ç ((^^gjUyjjjjpe » que, dans une autre pièce célèbre, Braca (les Frères) il exhorte les Serbes et les Croates à vénérer en commun. Il ébauche un drame. Le héros en pourrait être choisi parmi ses ancêtres militaires, le prince Eugène, par exemple, célèbre, en ces régions, par sa campagne de

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Bosnie, ou Zrjnski, Tun de ses compatriotes des Confins. Ce héros, dont le moindre défaut, pour un général autrichien, est d'être complètement étranger aux annales de TEmpire, — c'est le Serbe incarné, le haiduk, le routier légendaire des Balkans : Marko Kraljevic.

Mazuranic est, dans Tordre des magistratures, ce que Préradovic est dans l'armée : un Croate qui a émergé, qui illustre son pays, qui tient, avec la dignité suprême de ban, une place estimée dans la monarchie austro-hongroise. Avec cela « occidental » d'esprit, se piquant d'idées « libérales » et même un peu laïcisateur. Le poète, en lui, fera-t-il escorte à l'autorité, à l'administrateur correct, au réformateur de l'instruction publique, pour lequel il semble que la frontière de la civilisation expire avec celle de la Croatie ? — L'autorité reste fidèle à son mandat; elle a même, dans sa sphère, certains démêlés célèbres avec les Serbes du Syrmium. Mais le poète s'échappe, gagné à la vieille attraction du Balkan. Dans une œuvre de jeunesse — d'aucuns diront un péché — il en évoque les Muses, constitue un Panthéon national sous la présidence de Jupiter, y fait entrer, avec Gundulic, les princes serbes, Milosch et Lazare, et souligne cette évocation de la patrie — toujours anonyme ^- par ce couple de vers latins :

Plaudite^jam^ fratres; nam denuo patria surgit : Plaudite^jam^ lœti^ac sortem celehrate secundam.

Quand, plus tard, fervent adepte de Villyrisme^ il écrira dans la langue de Vuk et de Gaj, ses travaux de longue haleine consisteront à compléter VOsman^ dont nous connaissonsTesprit, et àimmortaliser, dans son Cengic-Aga, des héros monténégrins. Quel âpre souffle de Balkan, mêlé à une sorte de rancune de race contre le monde occidental, dans la célèbre strophe : Ah^ âa vide svieta puci osiali. . .

Ah ! si les peuples de l'Europe, De leurs vallées sans horizon, Voyaient cette croix triomphante Qui se lève sur le Lovcen ; S'ils savaient comme le dragon turc Essaie en vain de la saisir Et s'use les dents sur ce rocher...

— Ils ne se croiseraient pas les bras Pendant (jue vous souffrez pour eux ; Ils ne vous appelleraient point barbares.

Parce que vos pères sont morts.

Pendant que les leurs dormaient !

A côté du général et du ban, Tévôque. Celui-là aussi — et surtout — incarne la Croatie. Et jamais la Croatie n'est mieux apparue comme une fonction, en quelque manière, de la vie générale du Balkan. que sous l'impulsion de Strossmaier.

C'est du reste le secret des suspicions dont Allemands et Magyars l'ont entouré toute sa vie. L'Autriche a toujours su s'accommoder des oppositions purement internes : elle s'entend d'ailleurs à les neutraliser les unes par les autres et à les dis-

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«oudre. Mais Strossmaier travaillant à Tunion des <leux Eglises, faisant publiquement état de sa parenté de race avec les Slaves d'au-delà les frontières, accueillant l'es réfugiés bosniaques avant l'occupation, subventionnant des compilateurs de •chants nationaux bulgares, — celui-là, en dépit du •caractère éminemment pacifique et souvent apostolique de ces manifestations, a toujours paru suspect. Au gré de Vienne et de Pesth, son rayonnement intellectuel fouille à l'excès les replis du inonde des Balkans. Ensomme, on l'eût voulu plus « croate », quoiqu'on lui reprochât officiellement •de l'être trop.

Trouverons-nous un esprit moins large dans la poésie serbe contemporaine, chez les Jaksic, les Ilic, les Katchanski? Certes, ce n'est point à cette •école lyrique, ni même, à vrai dire, à tous les écrivains, leurs compatriotes, que la critique repro- •chera de se confiner moralement derrière une frontière. Il n'est guère de Serbe qui ne soit disposé à voir la Serbie beaucoup au delà, et ce n'est pas sans doute des professionnels de l'imagination qu'on attend une exception à la règle. Mais ce panser bisme, tout justement, qui tend à ressusciter l'Empire de Dusan, prête, en tant que symptôme, à une fausse interprétation. On y voit, ou l'on Affecte d'y voir, une sorte de dépravation de l'appétit particulariste, de sorte que ce petit Etat, qui fut le plus près, au xiv® siècle, de réaliser l'unité ^balkanique, serait aujourd'hui le plus grand obstacle à son avènement, par le cas excessif qu'il fait de ses intérêts distincts. — On n'observe pas

assez que ces écrivains ne dissocient guère, en général, l'idée de mission de celle d'expansion et qu'ils représentent la Serbiemoins comme un organisme qui cherche à se compléter que comme le premier facteur de Torganisation collective. La mégalomanie est dans le mot beaucoup plus que* dans ridée. Elle frappe, parce que, dans les conditions actuelles de la péninsule et de l'Europe, le pavillon serbe est trop étroit pour couvrir un dessein aussi étendu. Mais substituez à ce mot un autre plus adéquat au môme dessein, la pensée n'a plus rien de maladif, ni seulement de choquant. C'est ce qu'a tenté avec succès, dans son œuvre dramatique et lyrique, le prince régnant de Monténégro, revendiqué par les Serbes comme un des maîtres de leur école. Cette œuvre est toute pleine,, nousosons même dire hantée, de ce rêve de reconstitution de l'Empire de Dusan. Mais présenté comme une émanation de la pensée « balkanique »,. ce rêve non seulement attache et séduit :il éveille la susceptibilité des pouvoirs politiques, par oii l'on est tenté de conclure qu'il ne s'écarte pas à l'excès des chemins de la réalité. Représenté avec succès en Serbie, en Bulgarie, en Russie même, le drame Balkanska carica (l'Impératrice des Balkans) est dès longtemps interdit sur le territoire austro-hongrois, et même — depuis la dernière crise orientale — en Italie. Il n'ya qu'un secret, en somme, à cette faveur et à cette prohibition. D'une part, l'action seule est localisée dans la vieille Tsernagore (c'est 1' « Impératrice » en question) ; les caractères, les situations, à plus forte raison la

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partie lyrique sont marqués de cette impersonna" /^7<? qu'un critique signalait dans les vieilles jo/V.çm^ et qui ne laisse émerger que le type « balkanien». De l'autre, la constante représentation de la péninsule comme un tout organique qui n'a guère besoin, pour vivre, que d'éliminer les corps étrangers, ne laisse pas d'accuser une tendance subversive de Tordre à la fois séculaire et actuel, — des allégories d'ailleurs assez claires ne fussent-elles point pour la préciser.

Entendons l'un des principaux personnages :

11 faut que no^re terre balkanique restes, wo^re peuple, et que celui-ci ne se laisse retenir dans les chaînes ni de Constantinople, ni de Venise. Plutôt vaudrait que cette servitude la mort pour le Balkan ! Lespetits Etats, dont nous sommes, ne sont pas, ne peuvent pas rester la monnaie qui sert d'appoint aux transactions entre Empereurs !

Ainsi parle Georges, fils du gospodar monténégrin Ivan Crnojevic, un des héros de la résistance au xv^ siècle. Faut-il beaucoup d'imagination pour entendre par là qu'au xix"* la situation n'a guère changé ; que le salut des petits Etats balkaniques reste dans la concentration de toutes leurs forces à la fois contre le Turc et la nouvelle « Venise » installée en Bosnie-Herzégovine par le Congrès de Berlin ?

Ce qui a paralysé de tous temps cette concentration, Crnojevic ne se fait pas non plus faute de le dire — et l'explication, pour historique qu'elle soit, ne vaut guère moins au titre de l'actualité.

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C'est notre faute ! Si les Serbes, les Croates et les Bulgares, au lieu de parler chacun de son pays, eussent pensé en commun : c'est le nôtre^ — d'autres oiseaux auraient chanté de V Olympe à la Brave!

[Druge ptice btpjevale Od Olympapa do Brave,)

Plus explicites encore sont ces vers, extraits d'une pièce purement lyrique, Pjesnik i vila (le Poète et la Fée).

Nous ne devons cesser de combattre Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un Empire, Jusqu'à ce que naisse un nouveau Dusan, Jusqu'à ce que la nation entière S'unisse enfin dans la liberté !

La tendance unitaire a rarement trouvé d'expression plus résolue. Heureux, sans doute, le Balkan •chrétien, si ces vers, qui sont d'un homme d'Etat, pouvaient inspirer ailleurs tous ceux qui ont •charge d'opinion !

Mais faut-il s'étonner que la littérature proprement politique — presse quotidienne, brochure, livre ou même discours — apporte une contribuiion beaucoup plus réservée à ce mouvement vers

l'évolution littéraire J07

l'unité des Balkans? Les causes en sont presque banales. D'abord, depuis les temps de Gundulic, de Kacic et même de Vuk, les conditions de la péninsule ont sensiblement changé. La Croatie — en façade, du moins — est un pays autonome et parlementaire ; la Serbie est devenue un royaume; il existe à présent un Etat bulgare ; la situation internationale du Monténégro s'est précisée et a pris de Tampleur. Bref, le Balkan est entré dans une phase historique qui, pour un grand nombre d'esprits, semble bien exclure l'intérêt et jusqu'au sens de la nation « anonyme ». Tout homme qui vise à paraître positif — et c'est la prétention ordinaire de ceux qui briguent des mandats électoraux ou font métier de renseigner le public sur les intérêts de TEtat — doit proposer plutôt, et prêcher d'exemple, le dévouement aux organismes « nommés », sous peine d'être discuté comme penseur et comme citoyen. Plus d'un subit même audelà du légitime la pente ou la nécessité professionnelles. La politique de l'Autriche aidant et poussant au conflit sous toutes les formes, il fut un temps où l'on ne pouvait être bon Bulgare sans afficher des opinions anti-serbes, ni bon Serbe sans donner de preuves d'animosité aux Croates. Quant aux écrivains parvenus déjà à un certain degré de sérénité et que leur situation dispense de faire la cour à des partis électoraux, ils se trouvent en présence d'un autre obstacle. Fussent-ils, dans le fond, aussi unitaires que les poètes, ils savent d'avance qu'on n'accordera point à leurs hardiesses ce genre de circonstances atténuantes que la Muse

ne se voit guère marchander. Us s'adressent, eri somme, au public international ; ils ont à ménager, devant lui, souvent une situation officielle^ presque toujours une réputation : or ce concept de l'unification du Balkan, sur la base ethnographique, se heurte à de si classiques habitudes, et un tel préjugé, à tant d'obstacles de fait — dont, pour partie, ils conviennent — que leurs conclusions ne peuvent manquer d'ôtre embarrassées^ partielles. Dans une Europe où, le plus gravement du monde, on tient pour dogme vierge, vénérable et salutaire, V « intégrité de l'Empire ottoman », on se doute comment serait accueilli un publiciste qui, même sous forme d'hypothèse à très longue échéance, mettrait en question celle de l'Empire autrichien — et qu'il serait intrus, et qu'il sentirait son Danube !

Malgré tout, l'ambition de fbrmer une nation compacte sur le Balkan perce en maint passage que nous devons aux loisirs d'un homme d'Etat, en mainte apostrophe échappée aux parlementaires qui ne reculent pas devant le renom d'enfants terribles. Ces derniers ne sont point rares en territoire austro-hongrois, sur les bancs même des diètes de Zara et d'Agram. Tel Barcic, ancien député de Fiume-campagne, qui faisait, il y a trois ans, cette profession de foi à la tribune : « Je serai content quand notre nation sera contente, et sous quelque nom que son unité se fasse, ou croate, ou illyre, ou jugo-slave, ou serbe; » — et Bianchini, député dalmate, qui ne craint pas de faire entrevoir à ses collègues « une nation consti-

l'évoldtion littéraire 109

tuée sur le Balkan, à peu près aussi forte que l'Allemagne d'aujourd'hui ». Il est vrai qu'il donne à cette nation un siècle ou deux pour s'organiser. Mais le temps, pour cette catégorie d'esprits, ne fait rien à l'afifaire. C'est dans le principe qu'ils posent ou dans l'option qu'ils font que leurs intimes tendances s'accusent. Tranchons le mot : ce sont les désillusionnés par avance de l'Autriche, même fédérative, et, s'ils ne formulent encore leur symbole politique que par voie de négation, c'est que le « balkanisme », par la force des choses, est par excellence la religion où la foi se concilie avec un peu de respect humain.

Cet accommodement est plus fréquent encore en Serbie, oii la plupart des écrivains politiques en renom ont passé aux affaires et acquis par là ce pli de l'esprit qui oblige le lecteur à chercher la pensée véritable sous la demi-teinte et le demimot. Point de doctrine proprement « balkaniste », mais une irrécusable tendance à écarter les obstacles qui en contrarient l'expression. On diffère sur le plus court chemin; chacun est particulièrement frappé d'une cause d'achoppement sur laquelle il insiste; mais le but, en somme, esl le même, et peut-être bien qu'en effet c'est par des voies diverses qu'il convient d'y marcher. Sumadinac et Pirosanac — ce dernier, ancien ministre des Affaires étrangères — ont préconisé l'entente serbo-bulgare au temps où elle était compromise et semblent marquer qu'ils y voient la première étape du processus d'unification. Le premier, sous ce titre original : De la Société pour V exploitation

du patriotisme dans les Balkans^ dénonce les menées de l'Autriche et conjure ses concitoyens de ne plus leur prêter désormais le concours de leurs propres emportements. Le second recommande j ' expressément aux Serbes et aux Bulgares non seulement de s'unir, « mais de ne pas perdre de vue leurs intérêts communs avec les autres Slaves des Balkans, soit qu'il s'agisse de la question d'Orient proprement dite, soit qu'on envisage V organisation d'un Orient européen^ ».

Formés à Técole de l'Occident, des hommes tels que M. Ristic, ancien régent du royaume, et Milovanovic, ancien ministre de la Justice, ne désespèrent pas d'une application à la péninsule des principes du droit public supérieur, — du droit public tel, du moins, qu'on l'enseigne dans les Universités. « C'est un devoir pour l'Europe, écrit M. Milovanovic, de faire du principe des nationalités la base du statut applicable aux Slaves du Balkan'-. » Autant transporter dans la péninsule la formule de l'évolution qui a fait l'Allemagne et l'Italie. — Karic voit l'avenir de toute la race dans l'accession des Bulgares et des Slovènes à l'œuvre d'unification conduite avec tant de succès par Vuk, plus généralement dans une série de transactions d'ordre littéraire et confessionnel. C'est chez lui, peut-être, que se présente avec le plus de relief la notion d' « entité » balkanique, en contraste avec la théorie de l'émiettement, familière à la diplomatie européenne. « Les Etats balkaniques, dit-il, doivent

1 La Situation internationale de la Serbie.

2 Delo,

l'évoldtion littéraire lir

se rapprocher et faire bloc contre les forces qui les entourent, car celles-ci les exposent à des secousses et à des surprises constantes... Quand,, du Triglavàla mer Noire, on aura fait l'unification de l'orthographe, du calendrier, delà langue ecclé- * siastique et de la langue littéraire, il est naturel que le peuple disséminé sur le Balkan tende à V unité politique^ et cette aspiration ne manquerait pas d'effet. Elle montrerait à l'Europe les Slaves du Sud non à l'état de quantité négligeable, mais 3omme une masse nationale de quinze millions l'âmes^ »

Il peut paraître étonnant que les Bulgares, qui

>nt donné tant de signes de vitalité depuis leur

émancipation et auxquels il semble bien que la

îussieait dévolu autrefois, par le judicieux traité

le San-Stefano, le titre et la mission de frère aîné

lans la péninsule des Balkans, ne fournissent qu'une

ontribution minime à cette sorte d'encyclopédie

e la tendance unitaire. Mais si Ton réfléchit

ueleur indépendance politique ne date que d'une

ingtaine d'années ; qu'auparavant toute leur

ctivité intellectuelle a dû s'employer dans une

jtte concrète contre le clergé grec eiV hellénisme ;

ue les influences contradictoires de la Russie et

e la Triplice ont choisi pour champ de bataille

'ur Etat à peine constitué; qu'ils ont dû, pen-

• mt cette période, improviser, pour ainsi dire,

\ 16 société nouvelle et lui chercher, par la révo-

1 tion de 1885, une base plus large que celle à eux

a. " — '^' 7 '^ le traité de Berlin ; qu'enfin leur

1 La Serbie et la Ligue balkanique.

il2 LE BALKAN SLAVE

tempérament laborieux, tenace, un peu lent, les incline plutôt à des vues positives et un peu restreintes, — on trouvera assez de causes à cette réserve pour ne pas la mettre sommairement au compte du particularisme. Ajoutons que TEtat bulgare, possédant à Test un littoral, et au nord la frontière naturelle du Danube, ne souffre ni de cet arbitraire géographique, ni de cette subordination économique qui font si durement sentir à la Serbie et au Monténégro l'aiguillon du malaise matériel. En situation de se suffire et même de prospérer comme il est, il a la quiétude des peuples qui peuvent attendre.

Du reste, s'il est rare de noter, chez les écrivains et les hommes d'Etat bulgares, cette nuance d'idéalisme « balkanien » dont nous avons signalé maint exemple chez les Serbes et les Croates, en pratique ils travaillent peut-être mieux que personne au concert moral et même à la fédération politique qui sont les étapes positives de l'unification. L'attitude de la presse et de la jeunesse universitaire, correcte dès le lendemain du conflit serbo-bulgare, est devenue progressivement cordiale et n'a pas peu contribué à donner le ton aux rapports officiels. De fait, on est presque tenté de dire que c'est dans ceux-là qu'il faut chercher aujourd'hui l'expression relativement la plus, colorée des sentiments qui condenseront quelque jour en un fait la fraternité ethnique. Que demander de plus à un ministre-président, parlant, en somme, devant l'Europe, le jour de la signature d'un traité de commerce à Pirot, que cette décla-

l'évolution littéraire 113

ration récente de M. Stoïloff : « Pour réaliser Y unité [zaiednica) serbo-bulgare, il faut qu'aux succès commerciaux s'en joignent de moraux et de politiques, dont la répercussion sera sentie par tous les Serbes et tous les Bulgares, où qu'ils se .trouvent, » — Mi-contenue, et accommodée aux •exigences du protocole, n'est-ce point toujours l'affirmation de la personnalité du monde slave balkanique, à la face de la Porte, de TAutriche- Hongrie, et plus généralement de ceux qui le veulent ravaler au rang d'échiquier international?

Le « Balkan aux Balkaniens », ou plutôt — pour ramener l'idée à une expression à la fois plus juste et moins sonore — l'unification progressive des Slaves du Sud sur le territoire qui, de droit ethnique, est déjà le leur, telle paraît bien être la formule adéquate au mouvement que nous avons essayé de décrire. La tendance que, faute d'examen, on range aujourd'hui parmi les cas de mégalomanie spontanée, est vieille de plusieurs siècles, et s'affirmait déjà — à l'époque où la France moderne n'était point encore formée — avec une précision et une hardiesse étonnantes. Née du panslavisme, •elle s'est promptement aflfranchie de cette forme

il4 LE BÂLKAN SLAVE

rudimentaire de Tinslinct de race^ Dès le début du xviii* siècle, nous le savons, les Dalmates, qui fournissent seuls à la littérature écrite, sont parvenus à dégager une entité nettement « balkanique » de la vaste nébuleuse slave. Depuis ce temps,, révolution, à proprement parler, ne se manifeste que dans les mots. Ce que Kacic appelail^^j/gj^j^ijî^^^r la génération de 1835 rappellej/%:i^i^, et celle de 18(30 jugçr^Ija^sme; si le mot de îialkaMSP^^r qu'on commence à prononcer, faisait fortune au sein de la génération de demain, la trouvaille de celle-ci se réduirait en somme à revêtir d'une quatrième expression une idée constante. Ce sont

1 De notre temps plus que jamais, le terme « panslaviste » rendrait improprement Tétat des sentiments et des idées dans l& péninsule. C'est plutôt slavophile qu'il faudrait dire, si le mot rendait un son bien clair à une oreille occidentale. Faute d'une expression qui dispense de tout commentaire et soit à elleseule une conclusion d'analyse psychologique, on peut se tenir à constater que les Slaves du Sud, attachés au peuple russe par le triple lien de la parenté de race, du souvenir et de l'espérance, se considèrent comme appelés à fonder un foyer distinct. Parmi les innombrables témoignages de cette trsuisaction,. d'ailleurs si raisonnable, entre ce qu'on peut bien appeler l'esprit de famille ethnique et celui d'indépendance, il en est deux qui nous ont paru frappants et entre lesquels il semble qu'on puisse encadrer, sinon supposer, tous les autres, parce qu'ils émanent de personnalités placées aux deux pôles de la société jugo-slave.

L'un émane d'un célèbre orateur et écrivain daimate, Pavlinovic, connu par son ardeur de prêtre catholique, qui écrivaitr il y a quelques années, dans ses Pjesme i besjde : « Le Jugo- Slavisme se fera sans la Russie et loin d'elle. Et pourtant nous aimons la Russie ; nous la considérons en toute fierté et confiance. A cause d'elle, nous sommes suspects et haïs en Europe; sans elle, nous serions peut-être foulés et dispersés sans miséricorde. Pourquoi suspects ? Parce que nous sommes Slaves, et que, nous tenant en communion d'esprit avec les Russes, nous-

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autant de tâtonnements inévitables chez une race qui se sent une, veut naître enfin à la vie internationale, et va, pour ainsi dire, quêter son baptême tantôt à Fethnographie, tantôt à la géographie, tantôt même à Vantiquité. Battue par tous les vents de la politique, lorsque les circonstances semblent lui refuser jusqu'au droit à un nom, elle se réfugie dans le concept de nation « anonyme ». Ses poètes, ses écrivains, ses hommes d'Etat quelquefois, la désignent tout simplement par la nation (narod), et le peuple consacre volontiers cette formule, qui a le mérite de faire beaucoup espérer, sans rien compromettre. Interrogez un paysan, en quelque

sommes une race formidable par son nombre. Fidèles à la Russie, les Croates, les Serbes et tous les Jugo-Slaves voient leurs forces centuplées... Nous ne pouvons pas désespérer de notre avenir. » Et de même que ce champion fameux de « latinisme », dans l'intérêt de l'indépendance du'Balkan, pousse à sa limite extrême la formule du rattachement des Slaves catholiques à la Russie, — de même l'allié le plus constant des Tsars, le descendant d'une famille sacerdotale orthodoxe, le prince de Monténégro, donne quelque part, aux mêmes effets, un gage hardi aux Croates catholiques.

Dans une scène de la Balkanska carica, Stanko s'emporte contre Rome et la catholique Raguse, et se plaint de ce que le « latinisme » a divisé des frères. — Et pourquoi, lui répond Georges, l'orthodoxie et le « latinisme >> seraient-ils le tombeau de notre fraternité ? « Comment les noirs prêtres {cimi popovi) de l'un et l'autre rite pourraient-ils nous défendre d'aimer nos frères Croates, ces faucons {sokolovi) ? Pourquoi enfin les Russes et les Bulgares nous seraient-ils plus proches qu'eux ? »

Une race qui, par l'organe de ses plus illustres représentants, aspire à faire reconnaître sa personnalité et son unité au prix même de l'abaissement — si critique pour un Slave — de la barrière religieuse a une autre vocation que celle de boulevard du peuple russe et ne mérite pas les défiances dont la diplomatie l'entoure, depuis cinquante ans, à ce titre supposé.

lieu que ce soit du Balkan slave, et démêlez bien, dans ses réponses, le sens qu'il attache au mot national. Il entend par là, d'abord et sans doute, son pays d'origine, sinon même la formation politique acquise dont il est Tun des éléments ; mais il entend aussi un certain au-delà^ que vous sentez indéfiniment extensible jusqu'aux frontières même de la race, et dont les plans fuient ou se rapprochent, selon le degré de culture de votre interlocuteur.

Telle est, dans son apparente modestie, l'œuvre de la littérature chez les Slaves des Balkans, — œuvre réflexe, si l'on peut dire, car cette littérature est sortie du peuple et n'a guère cessé de s'inspirerde lui. Elle n'a pas consisté, du reste, qu'à empêcher, à travers les siècles, la prescription d'un vieil idéal national ; l'unification de la langue serbo-croate, pardessus la frontière austro-hongroise, est un phénomène positif, qui s'étendra sans doute, avec le temps, aux groupes extrêmes slovène et bulgare. Faut-il s'étonner de ce que, l'année dernière, au mois d'octobre, la translation des cendres de Vuk de Vienne à Belgrade ait fourni l'occasion, à tout le Balkan, de témoigner par des délégations, des télégrammes et des couronnes, de l'esprit qui se cache sous les espèces un peu vagues du Narod?

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