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CHAPITRE III

Sommaire. — Caractères généraux de la société jugo-slave. — Sa résistance aux tentatives d'assimilation. — Elle s'assimilerait plutôt les Allemands ; les protagonistes du « slavisme » en Autriche-Hongrie. — Le costume, la chanson nationale, les mœurs. — Institutions juridiques ; les zadrugas, — Caractère sédentaire du peuple. — Il n'existe presque pas d'aristocratie nationale. — Conséquences dans l'ordre politique et privé. — Représentation de l'élément et de l'esprit ruraux dans les assemblées parlementaires. ~ Comment se pose la question sociale chez les Slaves du Sud. — Les parasites. — Les influences extérieures.

La race jugo-slave n'a guère été présentée au public que sous des formes impropres à faciliter son reclassement dans la société européenne. Les érudits lui consacrent des monographies qui n'intéressent qu'une élite; les touristes des impressions fragmentaires. Son tronçonnement politique lui donne une fausse physionomie à l'extérieur. L'Occidental s'attache a priori à la qualité de sujet autrichien, hongrois, ottoman, serbe ou bulgare :

il lui semble, à mesure qu'il passe les frontières, entrer dans autant de mondes nouveaux, qui, par hasard^ offrent entre eux des analogies. Ceux qui n'ont pas voyagé préjugent qu'un Croate ou un Serbe du Banat sont les compatriotes d*un bourgeois de Vienne, à peu près comme le Provençal a iini par devenir celui du Parisien, — ou que les Bosniaques sont une manière de tribu arrachée à la Sublime Porte, en vertu d'un droit analogue à celui que nous invoquons contre les Arabes.

Pourquoi les Slaves du Sud ne se présentent-ils pas eux-mêmes au public occidental, et, comme de juste, dans une des langues de l'Occident? Ce n'est pas, pour eux, dans cette question de langue que gît proprement la difficulté. Beaucoup de leurs écrivains sont capables de nous donner un bon livre, en français, en allemand ou en italien, et le prouvent à l'occasion ^

Ce qui leur manque c'est, en termes brutaux, le « débouché ». La nature des questions qu'ils traitent et l'esprit qu'ils ne peuvent manquer d'y apporter n'échauffent ni l'éditeur, ni le passant. D'autres, au surplus, ont accaparé avant eux le marché de la littérature internationale. Il en résulte que le témoignage qu'ils rendent de leur milieu, étant le plus concluant, est aussi le moins écouté. — Le snobisme^ enfin, qui rend de si grands

1 Nous avons sous les yeux, par exemple, divers ouvrages auxquels nous nous référons quelquefois dans ce livre : les Traités de garantie^ de M. Milovanovic, la Mission du peuple serbe^ de son compatriote M. Boskovic, ÏHistoire de la Bulgarie^ de M. Drandar. Ils sont écrits dans notre langue et le fond seul décèle la nationalité de l'auteur.

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services à des causes ou à des intérêts plus médiocres, ne sert pas encore de véhicule à la vulgarisation des « choses balkaniques ». Nous avons des spécialistes qui traduisent du norvégien, de l'arménien, voire du japonais. Personne, hors quelques savants guidés par les seuls intérêts de l'érudition, ne traduit du bulgare ou du serbo- <îroate. — « Nous sommes encore pour TEurope, disait un Jugo-Slave devant un cercle de ses compatriotes, une sorte Aq pays noir\ »

Dans ce « pays noir », cependant, qui s'étend de la banlieue de Trieste à la frontière du vilayet d'Andrinople, où ni la vapeur, ni l'électricité, ni les élections, ni les Constitutions, ni la presse ne sont inconnues — pour parler d'abord de ce que la langue classique delà civilisation nomme joro^ràs, — il est certain qu'une société s'élabore, riche d'assez de traits personnels et originaux, derrière

1 Même les auteurs qui font autorité en Occident laissent per- <îer qu'ils ont étudié superficiellement les conditions ethnographiques, philologiques, morales surtout, de la péninsule. Laveîeye, par exemple, à d'autres égards si exact, a la candeur de souhaiter la disparition de l'alphabet cyrillique, commun aux Bulgares, aux Serbes et à plus de cent millions de Russes. — Elisée Reclus appelle la Bosnie une < Suisse balkanique », •comme si les Bosniaques, en dépit de la différence des religions, n'appartenaient pas tous à la même race. — S'il est permis de ranger l'Empereur d'Allemagne parmi les maîtres de l'éloquence politique, historique et surtout capiteuse, il -faut avouer qu'elle Ta entraîné un peu loin, dans le discours qu'il a prononcé à Pesth, en septembre dernier. Il fait de Zrjinski le type du héros lUfiLgyar et félicite la Hongrie de l'avoir engendré. Zrjinski est un pur Slave, un Croate ^ en l'honneur duquel on célèbre tous les ans un office solennel et régulièrement suivi, dans la cathédrale d'Agram.

ce décor de progrès matériels qu'elle commence à nous emprunter, pour qu'un peu d'observation lui constitue, dans la galerie européenne, une physionomie. De même qu'il existait une société allemande et une société italienne avant les retentissantes unifications de ce siècle, de même le& treize millions de Slaves épandus sur le Balkan^ en dépit des différences de culture et de conditions politiques, accusent une sorte d'homogénéité dont nous n'avons pas encore recueilli tous les témoignages. Nous possédons à présent ceux que peut fournir une rapide incursion à travers la littérature et l'histoire. Les mœurs, le tempérament, les institutions fondamentales se prêtent à une investigation tout aussi intéressante, et peut-être encore plus fructueuse.

Et d'abord, que cette société se distingue, par certains traits originaux et constants, de celles qui l'entourent, la dominent ou se trouvent mêlés à elle, le symptôme le plus élémentaire et le moina discutable, croyons-nous, en est tout justement que le Jugo-Slave est partout réfractaire aux tentatives d'assimilation. Si cette société n'a pas encore affirmé bien clairement ce qu'elle est, elle affirme tous les jours, par la somme des résistances individuelles, ce qu'elle n'est pas. On refuse a priori de voir en elle les éléments, même lointains, ^d'un organisme, unitaire, sous prétente que les déchirures de l'histoire sont trop profondes ; maié on oublie de nous dire, et pour cause, qui peut se vanter de s'être incorporé définitivement ces lambeaux de race, d'en avoir soustrait un seul à la

loi, OU, si Ton préfère, à la cliance d'une évolutioik commune.

Ce n'est pas le Turc, assurément, qui — sauf en Bosnie et en Macédoine, où quelques centaines demilliers de Slaves sont islamisés — n'est parvenu, en cinq siècles, à lier les ratas ni à sa religion, ni à sa langue, ni à ses mœurs, ni même à sa fortune. Ce n'est pas le Grec : en dépit de la communauté de religion et d'une antériorité de culture qu'on ne lui conteste pas, il s'est montré impuissant à « helléniser » ces mêmes Slaves et à en faire la couche inférieure de la société qu'il rêvait aussi sur le Balkan. Ce n'est même pas le Russe, dont les expériences en Bulgarie, au lendemain de la guerre d'émancipation, ont suscité une réaction certainement exagérée par la politique, mais fondée sur des instincts d'autonomie'sincères. Considérez de haut la carrière historique des Serbes et des Bulgares, des plemena qui se sont développées à l'est de la péninsule ; elle les montre ne cédant de leur personnalité ethnique, en dépit de toutes les violences et de toutes les suggestions, ni à leurs oppresseurs, ni à leurs compagnons d'infortune,. ni même à leurs libérateurs.

Phénomène identique au sein Ae^ plemena croate et Slovène — d'autant plus remarquable qu'ici l'oppression, la suggestion ont un autre sens et se sont manifestées sous d'autres fo'rmes, — en sorte que la race, prise dans son ensemble, peut se flatter d'avoir usé ou vaincu toutes les ressources d'une sorte de conjuration contre son « moi ». Il faut bien employer ici les néologismes, que l'usage a.

consacrés, du reste : germaniser^ magyariser^ mots à la fois d'une définition très difficile et d'un sens très clair. Quand on dit que les Allemands germanisent et que les Hongrois magyarisent les pays slaves dans lesquels le statut politique leur confère rhégémonie, on exprime beaucoup plus un système, un effort instinctif et séculaire qu'un résultat. En réalité, Tempreinte que cette hégémonie a laissée sur les Croates et sur les Slovènes s'analyse en la communication d'une certaine avance de culture et même de certaines qualités qui manquent au Slave. Mais sitôt que l'Allemand sort de son rôle d'éducateur, la cire entre en rébellion contre le cachet. On s'en aperçoit bien, non seulement aux ressauts périodiques du nationalisme^ qui sont le fait d'une élite et défraient seuls la chronique européenne, mais encore et surtout à Timpénétrabilité du peuple, incapable d'absorber ce je ne sais quoi qui d'un Slave en ferait un Allemand ou un Magyar.

C'est même un phénomène trop peu remarqué que les Allemands, qui se sont fixés au milieu des Slaves et qui ont fini par y faire souche, épousent quelquefois leurs intérêts, et plus généralement leur cause nationale, au lieu de les conquérir au germanisme. 11 n'est pas sensible qu'en Russie, où un grand nombre de familles allemandes sont allées chercher fortune au siècle dernier et ont engendré une postérité aussi russe de cœur, sinon davantage, que les Russes eux-mêmes : par exemplelesMohrenheim, lesGiers, lesRichter, etc. En Autriche-Hongrie, il est au moins curieux que

les protagonistes les plus célèbres du « slavisme » portent des noms allemands. Les chefs du mouvement tchèque s'appellent Rieger, Grg'r, Kaizel ; Téminent apôtre de la renaissance nationale ^ Croatie: Strossmaier; l'opposition radicale d'Agram a eu longtemps à sa tête le docteur Franck ; le partinational slovèneeut pourchef M. Bleiweiss. - On pourrait, en citant des noms moins connus, ajouter beaucoup à cette liste. En plus d'un endroit, c'est la race forte, tenace, positive qui s'est laissée assimiler à l'autre, et nulle part celle-ci n'a fourni d'hommes éminents à ses adversaires *.

1 On a donné de ce phénomène une autre explication. C'est que beaucoup de familles slaves d'origine ont dû, au cours des deux derniers siècles — affaire de mode, de nécessité, d'intérêt — accommoder leur nom à une désinence allemande, italienne ou

même grecque. En ûalmatie, par exemple, les Sorgocevic sont devenus les Sorgo ; les Gucetic, les Gozze; les Bunic, les Bona. Certains noms qui sonnent grec : Sisgoreo, Politeo, Tomaseo, Zavoreo, ne sont que des Politic^ Sisgoric^ Tomasic^ Zavoric transposés. — Ces altérations, assez communes sur le littoral, n'ont pas dû l'être moins, et par des raisons encore plus pressantes, dans les pays où l'influence et l'autorité appartenaient sans conteste aux Allemands. On en déduit que ces soi-disant Allemands slaoisés, qui remplissent de leurs revendications la presse, le Reichsrath et les assemblées provinciales, ne sont que des Slaves d'origine qui ont fini par répondre à la voix du sang. — De nos jours, à Constantinople, ne voit-on pas des Monténégrins, qui se font honneur d'appartenir au pleme serbe, en répudier le nom, et les plus qualifiés d'entre eux s'appeler Ht^at-begs, uniquement parce que le mot Hrvat (Croate) n'éveille pas les mêmes susceptibilités que le mot serbe^ toujours un peu synonyme de révolutionnaire? Chacune de ces deux thèses contient évidemment une part de vérité. Dans cette confusion de races, il y a eu certainement des assimilations, de même que des altérations purement nominales. 11 faudrait étudier en particulier rhistoire de chaque famille pour distinguer sûrement les unes des autres.

Ce ne sont là, toutefois, que des symptômes négatifs de cette homogénéité dont il nous faut des preuves. La première, dans Tordre des impressions, que le voyageur éprouve, et parmi celles qui s'imposent, pour ainsi dire, aux sens, c'est le costume populaire qui la fournit.

La sensation s'éveille aux portes de Zara et d'Agram. Point de douane; même amhiente de civilisation qu'en Occident : hôtels, cafés, chemins de fer, vapeurs, boutiques; — pourtant c'est un monde nouveau. Dans les étroites calle de la petite ville dalmate, dans le parallélogramme encadré de somptueux magasins que forme la place Jellacic, le peuple. est vêtu d'une sorte d'uniforme. Premier indice: il y a, dans le costume, non seulement une tradition, mais une défense. Regardez bien cette coupe, rustique, alourdissante^ qui, chez les Croates surtout, ne tire aucun parti des formes, se ramène essentiellement à une longue chemise, toute élégance concentrée dans la broderie et dans la couleur, — vous la retrouverez jusqu'au fond de la Macédoine et de la Bulgarie, dans la classe agricole des plaines. S'il pleut ou bise, vous croiserez des femmes engoncées dans une sorte de cape insexuelle: pardessus en Slavonio, lévite en Herzégovine et au Monténégro, sala de feutre en Macédoine, c'est toujours une sorte d'abri du corps, sans plus ; partout môme rigidité, même formule élémentaire d'ornementation. Ces bandes ou même ces tabliers dé tapisserie compacte, beaucoup plus appropriées, selon nous, à l'ameublement qu'à la toilette, et

qui nous étonnent, de prime abord, plaquées sur les jupons des paysannes de Zara, elles sont répandues dans le Balkan tout entier, en Macédoine, en Serbie, aux environs de Sofia. Nationale, aussi, au sens large, l'industrie exclusivement privée, «veillées de famille», pour ainsi dire, d*où procèdent ces dessins, ces couleurs préparées à domicile avec certaines plantes tinctoriales. Nationale encore Isl torbica — Téquivalcnt du sac-omnibus que nos ruraux portent au marché — partout agrémentée, passementée, chatoyante des mêmes teintes; et nationale au plus haut degré la chaussure lacée qu'on nomme opanka^ commune aux laboureurs serbes, croates, bulgares, et réglementaire dans les bataillons d'instruction du Monténégro.

On pourrait pousser plus loin l'étude de cei affinités, en signaler, par exemple, dans la coi fure, dans l'usage des sequins ou des piécettcî suspendus en collier. Par ses lignes générales,^ par son esprit, si l'on peut dire, le costume slave, d'un bout à l'autre du Balkan, a je ne sais quoi de religieux et de militaire, de rural et de raffiné \ tout à la fois, qui perce sous la variété des/ attributs et dénonce la personnalité de la race.

Ecoutez maintenant la chanson du peuple et aussi les instruments rustiques — qiizla. tambunca — qui servent à .1 accompagner. Que ce soit sous les oliviers et les figuiers, dans le cadre attique de la basse Dalmatie, ou sur les bords un peu gris du Danube et de la Save, non seulement le sujet, comme nous l'avons déjà vu, mais la

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tonalité, le rythme en sont constants. Toujours ces petits à-coups de gaieté grêle, sur un fond mélancolique et monotone, quelque chose qui sent le chagrin d'enfant, le biniou en plus strident et plus endeuillé tout à la fois. Où que vous voyiez danser le kolo^ sur le territoire austro-hongrois comme dans la péninsule orientale, les chants qui le scandent, la cadence alternativement languissante et brusquée ont un irrésistible « air de famille » . Il y a même une cuisine nationale, à base d'associations variées de porc et de choux, de certains bouillons piquants où nage la volaille découpée, dont le fumet plane par-dessus les frontières, ou plutôt vous poursuit, jusqu'à ce que vous ayez passé celles de la race.

L'organisation primitive de la société jugo-slave repose sur la zadruga^ sorte d'association agricole et patriarcale, dont le type s'est conservé jusqu'à nos jours. Sauf chez les Slovènes, qui ont subi davantage les influences de l'Occident, on trouve encore de ces associations sur tout le domaine territorial de la race, aux portes d'Agram comme aux bords de la mer Noire. Naturellement, l'institution se diversifie, s'oblitère, subit de façon inégale l'assaut des lois et des mœurs plus acharnées encore à sa dissolution. Constituée à l'origine par le groupement de deux ou trois générations sous Tautorité d'un chef de famille, ascendant ou frère aîné, elle n'a pas conservé partout ce caractère strictement familial. Elle s'y tient encore, généralement, en Bulgarie et dans les districts serbes montagneux ; mais en Croatie et en Slavonie, elle

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admet des membres étrangers ; c'est, dans ce cas, un système de roulement ou même le suffrage universel qui décident du chef de la communauté, et celle-ci a plutôt la physionomie d'un syndicat librement consenti, d'une coopérative dont les participants vivent sous le même toit et à la même michée. — Cependant, on "aTespeclé' partout les pièces essentielles de ce singulier mécanisme : indivision du fonds, du bétail, des instruments de culture ; groupement des 'ménages ; tolérance à chacun d'un certain pécule ; répartition de bénéfices à la fin de l'année; unité de commandements Partout encore la zadruga s'annonce par la même disposition extérieure des bâtiments. C'est uniformément une sorte de cloître rural, composé de vastes salles, communes aux deux sexes, pour l'hiver ; de greniers et de grangeages, en général garnis d'opulentes réserves de maïs et de blé ; de petites cellules d'été pour chaque couple, disposées sous un auvent, face à la cour intérieure. Les zadrugas que M. Kanitz a visitées en Bulgarie et qu'il décrit dans son ouvrage la Péninsule des Balkans ressemblent, point par point, et jusque dans ces détails, à celles de Strizivojna, d'Andrievce, de Gorjani, de Sirokopolje et de tant d'autres villages de la Slavonie, proche du pays hongrois, à une demi- journée d'Agram.

Presque toutes les législations du Balkan ayant

ï Parmi les auteurs qui ont étudié cette ancienne et intéressante institution, il convient de citer en première ligne M. Bogisic, ministre de la Justice au Monténégro, et le publiciste anglais Sumner-Maine.

■^dmis le principe de notre Gode civil, que « nul n'est tenu de rester dans l'indivision », le nombre des zadrugas^ au grand préjudice, assurent quelques -contemporains, du bien-être rural, est allé décroissant. On ajoute que la femme du peuple a beaucoup poussé à la décadence de l'institution, par sa tendance à grossir le pécule particulier de chaque ménage et à rendre difficile le fonctionnement de l'autorité commune. Y a-t-elle beaucoup gagné? Sa condition — et c'est encore un trait caractéristique des mœurs jugo-slaves — tient le milieu entre celle de la femme orientale et le sort relativement avantageux de la paysanne de l'Occident. Pas plus en Croatie qu'en Bulgarie, on ne lui ménage les rudes travaux. Sur le littoral, et ^singulièrement dans la basse Dalmatie, accèdent des Herzégoviniennes qui font, par de rudes sentiers, jusqu'à trente kilomètres aller et retour, cassées sous une charge de bois qu'elles vendent cinquante ou soixante centimes. Dans les plaines de la Save et -du Danube, elles tiennent la charrue. En Macédoine et en Roumélie, des voyageurs assurent qu'ils -en ont vu d'attelées. Et pourtant, cette absence de tout ménagement vis-à-vis de leur sexe et de leurs forces ne correspond pas, comme chez les Ottomans, à une sorte de mépris. Elles sont parées, <5hoyées, traitées presque avec galanterie les jours -de fête ; la chanson populaire, en Serbie surtout, témoigne de la place qu'elles tiennent dans la famille et même dans la société. C'est encore à l'histoire qu'il faut demander compte de cette anomalie. L'homme eut besoin longtemps d'une colla-

boratrice dans sa résistance sourde ou armée contre le Turc ; il ne pouvait être à la fois la sentinelle et la cheville ouvrière de son foyer ; et sous quelle forme cette collaboration eût-elle été efficace, sinon par Tassujettissement, accepté de la femme, aux mille travaux matériels auxquels il ne pouvait pourvoir ?

La vie, en somme, est rude pour le paysan jugo-slave, — plus rude peut-être à mesure qu'il se rapproche davantage de l'Occident. Et cependant, il est peu porté à Témigration^ A la différence de l'Allemand, qui franchit aisément la Save pour s'arrêter où il trouve les éléments d'une affaire, d'un négoce ou d'un colonat, ce « Balkanien » se borne à passer d'une partie de la péninsule à l'autre, à circuler dans l'intérieur de cette patrie lato sensu, oti il est toujours sûr de se faire entendre en son dialecte, et où il ne se heurte nulle part au sentiment de l'exil. Les Bulgares, excellents ouvriers agricoles, vont louer leurs services, au temps des récoltes, tout le long du Danube, jusqu'aux frontières occidentales de la Serbie. D'autres s'établissent plus loin encore, en qualité de charpentiers, de maçons et surtout de maraîchers aux environs des villes. Le Monténégrin, déconcerté par cette longue période de paix, et jusqu'ici inca-

1 Nous ne parlons pas des émigrations pour ainsi dire historiques, et effectuées en masse, pour échapper aux persécutions de rislam. Sous l'empereur Léopold I", trente mille familles passèrent d'un coup sur le territoire de saint Etienne. D'autres, du temps de Catherine II, demandèrent asile à l'Empire des Tsars» Un grand nombre se fixèrent dans la Petite Russie, où elles se fondirent peu à peu avec la population autochtone.

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pable do comprendre sous une forme pacifique la lutte pour l'existence, va en Serbie, en Dalmatie, quelquefois même jusqu'à Gonstantinople, où son courage et sa fidélité trouvent employeur. Il devient serviteur de confiance, homme de peine ou garçon de bureau dans les grands établissements financiers. Le jour du fameux attentat contre la Banque ottomane^ le planton qu'on abattit dès Tabord était un Monténégrin. Le Serbe et le Croate des plaines, qui vivent sur un sol plus riche, ne sortent guère de chez eux : ils se trouvent même dépaysés hors de leurs villages, au point que le recrutement des domestiques urbains souffre, dans cette région^ plus de difficultés qu'en France. Seuls ceux du littoral, excellents marins, s'expatrient. Ils vont chercher fortune aux Etats-Unis, au Pérou, dans la République Argentine. Non seulement, du reste, ils gardent l'esprit de retour, mais ils vivent là-bas en communautés étroites, toujours passionnément intéressés aux choses de leur pays. La presse américaine compte plusieurs journaux rédigés en serbo-croate : Chicago, Sloboda [Liberté)^ Narod [Patrie), Un grand nombre de maisons de campagne, sur la côte, notamment dans la partie comprise entre Gurzola et les Bouches de Cattaro, sont bâties par des capitaines au long cours, ou des négociants qui ont fait fortune en Amérique. Dans son ensemble, la race est donc remarquablement sédentaire — aussi sédentaire que ses conditions économiques le lui permettent — et ses habitudes contrastent avec le vagabondage inné des Tsintsares et des Tziganes, que le voyageur

novice confond souvent avec elle. Comme tous les Slaves, elle a peu de qualités d'expansion : c'est plutôt, comme on Ta fort bien dit, un être défensif^ qui paraît envahir, alors qu'il se borne à reprendre peu à peu possession des frontières que lui avaient assignées les migrations primitives. — Pour le surplus de son tempérament, quand on aura dit que le Slave du Sud est brave, facile de relations, hospitalier, versatile, fataliste et passablement chaotique, on en aura tracé un portrait moral qui, sans doute, ne convient pas à tous les individus, ni ne suffit à le distinguer de tous les peuples. Et cependant, on en aura dit assez, soit pour lui constituer une physionomie aussi exacte, pour le moins, que celle dans laquelle on fige le Français, l'Anglais, l'Allemand, au petit jeu des caractères nationaux, — soit surtout pour ébaucher le contraste entre lui et ses voisins immédiats.

Quelle sorte de société s'échafaude sur ces bases profondes et originales? — Sous son apparente diversité, qui tient à la variété même des climats, des constitutions politiques, des influences extérieures, dont il sera question plus tard, elle est, d'un bout à l'autre du Balkan, d'une contexture

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presque uniforme, au point de vue de ce que nous nommons les classes. Partout ailleurs, en Europe, en dépit de la proclamation du principe d'égalité, nous nous ressentons encore profondément du féodalisme, et là même où la noblesse a cessé d'être un corps de l'Etat, les mœurs lui font une place à part et ne lui refusent pas certains privilèges. L'histoire sociale de l'Occident est pleine des conquêtes de la roture contre l'aristocratie, et l'on pourrait être tenté de croire que les Slaves du Sud ont encore à suivre le même processus avant de parvenir à ce nivellement relatif. Ce serait une erreur. Leur passé, à d'autres égards si rigoureux, leur vaut du moins de se trouver de plain-pied, et spontanément, au niveau des sociétés les plus égalitaires, sans en excepter celle des Etats-Unis, au fur et à mesure qu'ils naissent à l'indépendance politique. Le point est de bien distinguer la noblesse et les parasites d'origine étrangère d'avec le corps même de la nation.

De noblesse proprement nationale,, il n'y en a pas, ou presque pas. Et cela n'est guère moins vrai des Croates et des Slovènes, qui participent, depuis dix siècles, à la vie de l'Occident, que des Bulgares, affranchis depuis une vingtaine d'années. Introduit chez les Slovènes par les Allemands et au profit de ceux-ci, le féodalisme y a poussé des racines authentiquement germaniques : il est superflu de remarquer que les noms de Thun, de Hohenwarth, d'Auersperg — pour nous tenir aux plus illustres — n'ont rien qui sente l'origine slave. En Croatie, la qualité de magnat 6st attachée, de

nos jours encore, à la possession de certains domaines ; elle est portée par les Italiens, comme les Odescalchi ; par des Autrichiens, comme les Ohenfels ; par des Hongrois, comme lesHédervary; par des Bavarois, comme les Kulmer. On cite les familles (Draskovic, Pejacevic, Voljkfi) issues du pays même. Encore faut-il prendre le mot pays au sens large et pour ainsi dire péninsulaire, car les Pejacevic viennent de Bulgarie, et les Voljkfi de THerzégovine. Il existe bien une autre aristocratie croate, produit d'anoblissements très anciens et qui s'étendaient à des villages entiers : elle compte d'honorables et assez nombreux représentants, les Markovic, les Koretic, les Mrazovic, les Mazuranic; mais en fait elle s'est mêlée à la classe moyenne- et ne forme caste ni par la fortune, ni par les habitudes, ni surtout par les prétentions.

En Dalmatie, l'élément autochtone est plus largement représenté par les familles nobles, mais le titre^ qui les distingue comme telles, a des origines variées et le plus souvent étrangères. La République de Venise, qui n'admettait point de distinctions au sein de son patriciat, a fait beau- Coup de comtes dans ses possessions dalmates ; celle de Raguse, dont le patriciat aussi était assujetti à la même règle, se bornait à accepter pour ses membres les titres qui leur venaient de souverains amis ou alliés. Les Gozze et les Pozza sont comtes par la gracieuseté des rois de Hongrie, et les Bona marquis par celle des rois de Pologne. L'Autriche s'est bornée à valider ces distinctions, aux-

quelles, par politique, elle ajoute de temps à autre.

En somme, dans les pays slaves de la Monarchie, le processus de formation de la noblesse est fort différent de celui que nous tenons pour classique en France, en Angleterre, en Espagne ou, pour mieux dire, dans tout l'Occident. Il ne s'est pas constitué là, comme chez nous, un organisme supérieur, issu du premier fonctionnement de la vie nationale ; mais plutôt un sédiment, apport de races étrangères, qui a obstrué le cours de cette vie. Le contraste est parfaitement sensible de nos jours : à de rares exceptions près, tout ce qui porte ilason, tout ce qui est « homme de qualité » reste à l'écart du mouvement national, ou se prête à l'étouffer, ou, plus souvent encore, est incapable de le comprendre. On a vu, il y a vingt-cinq ans, à la diète d'Agram, les magnats qui y occupent un siège héréditaire accourir, de tous les points de l'Europe, pour faire nombre contre les députés du pays. La noblesse ne fournit pas même un candidat à la diète de Dalmatie. Chez les Slovènes, le clergé el les classes moyennes jouent seuls un rôle important et populaire dans les assemblées provinciales.

Dans la partie orientale des Balkans, une cause plus brutale encore a empêché l'aristocratie nationale sinon de naître, au moins de se développer : le nivellement qui résulta de la co-nquête ottomane et auquel les féodaux bosniaques échappèrent seuls par l'abjuration ^ L'intérêt des nou-

i On cite, à titre tout à fait exceptionnel, certaines familles serbes qui sont parvenues à conserver, sans embrasser l'Isla-

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veaux maîtres était évidemment de ne pas souffrir, «ntre la masse et eux, un corps qui pût servir de cadre naturel à la révolte, à moins qu'ils ne parvinssent à se Tagréger par le lien confessionnel. Il en résulte qu'au jour de l'émancipation nul n'émerge de ces Serbes et de ces Bulgares, sinon les fils de leurs œuvres. Et comme ces œuvres •exigent ou beaucoup d'éclat ou un certain temps, non seulement il ne s'est pas reformé d'aristocratie bulgare, mais pas une famille n'est encore parvenue à s'élever par ses services au point de pouvoir présenter des candidats à une dynastie nationale. Si l'Allemagne ne tenait réserve de princes pour les trônes vacants, la Bulgarie n'aurait plus qu'à se chercher une sage constitution républicaine. Karaveloff, au plus aigu des démêlés de la Russie et de la Bulgarie, y fit allusion, du reste, dans un article célèbre de son journal Trnovska Constituzia et parla de répondre à l'attitude des Puissances par la proclamation de la -« république du Balkan* ».

En Serbie, un plébiscite virtuel, on pourrait presque dire militaire, distingue, au début du siècle, les Karageorge et les Obrenovic. Il fait ces derniers princes, puis rois, dé l'assentiment international. Mais il n'existe pas de couche intermé-

cnisme, les titres de noblesse qu'elles tenaient de la dynastie némagnide. Encore cette tolérance ne leur fut-elle accordée qu'à la condition de changer d'armoiries : tels les Vojnovic, qui, pendant les cinq siècles de l'occupation ottomane, durent con- •vertir en croissants les aigles de leur écusson. 1 Drandar, op. cit., p. 125.

diaire entre la dynastie et la nation, et les Serbes entendent si bien s'en passer que le port même d'un titre nobiliaire est interdit par la loi. — Au Monténégro, il est vrai, la dynastie des Petrovic Njegus règne depuis deux siècles. Mais là encorele voïvodat^ qu'on serait tenté de croire d'essence aristocratique, présente plutôt les caractères d'une sorte de hiérarchie administrative, puisqu'à la mort du père le fils a besoin d'être expressément confirmé par le souverain dans son titre et dans sa fonction. — Quant à la Macédoine slave, le raïa s'y élève tout au plus à la dignité de pope, de maître d'école ou de commerçant. Ce qui subsiste de « noblesse » est à peu près exclusivement fourni par les éléments albanais et turcs.

Au total, d'un bout à l'autre du Balkan slave,, les classes effectivement dirigeantes s'identifient avec notre classique Tiers Etat et se recrutent incessamment, comme lui, dans l'élite de l'élément populaire. Seulement elles ne sont pas concurrencées par l'aristocratie de naissance : celle-ci ou bien est totalement inconnue, comme en Serbie et en Bulgarie, ou représente un élément plutôt superposé que coordonné au pays, comme chez les Croates et les Slovènes : élément qui sent son extranéité, au surplus, et se contente de jouir de la situation acquise sans prétendre à aucun rôle dans l'évolution nationale. Cet état de choses ne peut manquer d'avoir sur les mœurs privées et politiques certaines répercussions inégalement ■avantageuses, dont on devine une partie sans peine, et que nous nous contenterons d'esquisser.

Considérée dans ses mœurs privées, ou, plus exactement, dans ce que nous appellerions, en français de salon, son genre^ une telle société ne saurait marquer ni le cloisonnement, ni les traditions, ni les préjugés, ni même — car il faut tenir compte de tout — la trempe de celles qu'a façonnées un système de hiérarchie nationale et séculaire. Un citoyen, même non titré, delà République française, lui trouvera, associées à un désir sincère de perfectionnement même mondain, des franchises et des audaces qui le surprendront au premier abord. Gomme partout, sans doute, la fortune joue son rôle et creuse ses fossés arbitraires. Cependant on en fait moins état que de la valeur personnelle ; ce n'est pas dans ces régions que les mœurs accordent une prime à la fainéantise en disqualifiant certaines formes du travail. L'incompatibilité, encore aujourd'hui admise, sinon proclamée par les classes conservatrices françaises, entre une position dans le monde et certaines carrières — comme le professorat, la pharmacie, le négoce en général, — est incompréhensible aux Jugo-Slaves, sans distinction entre ceux qui ont subi l'influence de l'Allemagne et les groupes orientaux. En Dalmatie, seule région où subsiste quelque aristocratie autochtone, tel comte ou marquis ne rougit point de se faire notaire de village, et l'un et l'autre titre figurent de compagnie sur l'écusson qui pend à sa porte. La théorie de la mésalliance s'entend d'une façon large, et, chose de plus en plus rare chez nous, on s'épouse un peu selon son cœur. La carrière de l'enseigne-

ment, même secondaire, est tenue à haut prix. Partout, en Bulgarie, en Serbie, comme chez les Croates et les Slovènes, elle ouvre aux hommes l'accès de la vie politique: les jeunes filles sans dot s'y réfugient sans ombre de respect humain. Elles y trouveront des maris, officiers, avocats, fonctionnaires. Le fait qu'elles gagnent leur vie non seulement n'éloigne pas, mais rassure. D'une façon générale, d'ailleurs, la question féministe est plus avancée qu'en France. Ce qui l'a posée, chez nous, c'est le système du cloisonnement social appliqué aux sexes. Ce sont aussi certains préjugés mondains à l'endroit de telle profession qui peuttout justement être aussi bien suivie par les femmes que par les hommes. Là-bas, on reconnaît à la jeune fille le droit à une vocation. Elle peut se donner, sans déchoir, à la littérature, au chant, voire au théâtre. Ses frères iront la saluer •dans sa loge et applaudir à ses succès.

Dans l'ordre politique il n'existe pas, chez les Slaves du Sud, comme en Angleterre et en Autriche- Hongrie, de couches préparées, par des siècles d'éducation et d'une culture en quelque manière spéciale, au maniement des hautes affaires. Cette réserve d'hommes d'Etat, qui rend d'incontestables services à ces monarchies essentiellement traditionnelles, une aristocratie nationale pourrait seule la fournir. Le personnel gouvernemental et parlementaire a donc dû, pour ainsi dire, s'improviser, et, comme il fallait souvent chercher hors du pays la formation et le bagage de connaissances nécessaires, il est arrivé, il arrive encore à la jeu-

nesse de se pousser aux premiers rangs, sitôt qu'elle a conquis ses diplômes dans une Université d'Occident. En Serbie, par exemple, les ministres de trente ans ne sont pas rares. La moyenne de Tâge parlementaire, dans toute la péninsule, est moins élevée qu'en France. Les cadres politiques ne pèchent donc point par excès de vétusté : peut-être, «n revanche, Tesprit théoricien et la facilité aux entraînements, défauts ordinaires à la jeunesse, tendent-ils à les disloquer quelquefois. Mais on voit assez, par l'exemple tout récent du Reichsrath^ que l'expérience et la maturité sont de faibles garanties, en matière de mœurs parlementaires — et quelques écoles sont encore moins préjudiciables à cette société renaissante que ne le serait l'existence permanente, dans son propre sein, de castes qui s'y feraient les avocats du passé.

Le temps, du reste, fera, là comme partout, des vieillards et probablement des sages. D'autant que — M. de Laveleye l'observait déjà très justement, il y a une quinzaine d'années — un contrepoids naturel existe, dans chaque organisme constitutionnel jugo-slave, à la mobilité des générations qui doivent un peu hâtivement s'emparer des affaires. C'est le caractère, commun à toute cette société, et très prononcé, de démocratie rurale. Là est la véritable réserve de l'esprit conservateur. Le reproche de ne l'avoir pas mieux utilisée jusqu'ici s'adresse-t-il exclusivement aux Jugo-Slaves ; plus encore, ne lesa-t-on pas empêchés d'en tirer parti? Faites leur juste part aux influences et aux intrigues du dehors dans les crises qu'ont traver-

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sées notamment la Serbie et la Bulgarie, et qu'on qualifie en bloc d' « agitation politique », il ne reste guère aux représentants du pays que la faute d'y avoir cédé. Depuis que la Bulgarie est débarrassée de la tutelle un peu encombrante des agents qu'une erreur de la Russie avait, au lendemain de la guerre d'émancipation, délégués à Sofia; depuis que la disparition de Stambouloff Ta également soulagée des contre-tentatives tripliciennes, le pays est tranquille et travaille. Si TAutriche se mêlait un peu moins des affaires de la Serbie et ne sortait de son jeu, presque à époques fixes, la carte non encore usée du roi Milan, on n'aperçoit aucune raison pour que le jeune royaume ne s'engage pas dans la même voie. Le ministère radical, qui est tombé au mois d'octobre, avait mis do Tordre partout et s'était même tenu à une ligne do politique extérieure strictement conforme aux désirs du concert européen ; on ne pouvait lui reprocher que de viser, par une réforme de la Constitution, à prévenir tout justement les retours de ce genre, ou du moins les plus nuisibles de leurs effets. C'est l'action dissolvante des Magyars qui pèse sur la vie parlementaire de la Croatie, la rend inféconde ou la trouble, parce que le parti magyaron sert les intérêts de Pesth à l'encontre de ceux du pays^ Qu'on laisse un peu plus d'autonomie — non pas théoriquement, mais en fait — à ces Serbes, à ces Croates, à ces Bulgares, on trouvera à coup sûr parmi eux des différences de tempérament ou de conception des affaires ; mais

^ Voir le chapitre suivant : le Conflit serbo-croate.

on y cherchera en vain quelque principe puissant et permanentde discordes civiles, singulièrement le plus actuel, le seul, à vrai dire, qui préoccupe aujourd'hui nos sociétés occidentales : la lutte de classes. Ce fond « paysan », qui sert un peu de ciment à toute la race, au point de vue des relations des différents groupes entre eux, et dont elle a le bon esprit de ne pas rougir, simplifie, en effet, au sein de chaque groupe, la question que nous nommons sociale. Le peuple n'a pas besoin de poussées énergiques, et quelquefois irritées, pour émerger à la surface des assemblées parlementaires. 11 y accède naturellement, sinon en personnes, au moins en esprit, et cette sorte d'importance qu'on lui reconnaît en matière philologique et littéraire, on la lui accorde encore dans les affaires nationales lato senstu Les « peaux de mouton », qui firent, en somme, sombrer la politique de coups d'Etat en Bulgarie, jouent toujours un rôle considérable à la Sobi^anié ; en Serbie, l es radicau x, c'est-à-dire le £arti le^pju§.. é minemmenT nation al, envoient à la Skupstina Force petits propriétaires sentant leur terroir et formant, suivant l'heureuse expression de M. de Laveleye, « une excellente base d'opérations pour tout gouvernement qui restera fidèle aux traditions locales et n'imitera pas l'Occident dans ses déplorables habitudes de dépense ». knSabor, d'Agram, et à la diète de Zara, les députés sortent presque tous des rangs de la bourgeoisie ou du clergé, et il en va de même à la diète de Laybach. Mais leur origine électorale, comme leur éloquence, comme, en un mot, tout leur tempérament, sont essentiel-

lement populaires. Lisez un discours de Bianchini^ de Barcic, de Derencin — à plus forte raison l'œuvre parlementaire et vulgarisatrice d'Antoine Starcevic, le « vieux », comme on l'appelle encore respectueusement en pays croate, — tout cela est fort tribunitien, capiteux même, un peu vert sans doute, mais franc de goût au point de vue démocratique. Le « bourgeois » chez nous tranche nettement sur l'ouvrier et sur le paysan. C'est le fait d'une vieille société, pour laquelle la question nationale est depuis longtemps résolue. Chez les Slaves du Sud, au contraire, l'instinct que la phase <( nationale » n'est pas close contribue à solidariser les classes; solidarité d'autant plus naturelle, d'ailleurs, que jusqu'à présent, sauf exceptions individuelles, elles semblent bien se ramener à deux grandes équipes de travailleurs, ceux du bras et ceux du cerveau.

Nous n'entendons nullement inférer de là que la question sociale ne se posera point dans le Balkan slave. Nous démontrerons au contraire, dans un des chapitres suivants ^ qu'elle est d'ores et déjà posée, et qu'il en sortira vraisemblablement des commotions décisives. Mais elle s'y présente sous une forme particulière, et à un double point de vue différente de celles que nous lui connaissons ailleurs. D'abord, elle ne mettra pas aux prises les Jugo-Slaves entre eux (comme il arrivera quelque jour des Français, des Allemands et des Italiens) par les raisons que nous avons déjà indiquées et singulièrement par la dernière : la lente

1 Voir le chapitre vu.

formation du capital au sein de cette famille ethnique tard venue à la civilisation. Ensuite, elle n'aura nullement le caractère internationaliste. Au contraire, tout fait prévoir qu'elle constituera la dernière évolution de la question nationale, la mainmise de l'étranger se faisant de plus en plus sentir sur la vie économique de la race. Mais laissant à plus tard le développement de cette thèse, que viennent de corroborer des faits inattendus et tout récents, essayons du moins de compléter cette esquisse de la société jugo-slave par l'énoncé des éléments, en général parasites, contre lesquels la réaction a déjà commencé sous d'autres formes, et se terminera sans doute par celle-là.

Citons pour mémoire le heg de Macédoine et même de Bosnie, sur les tenanciers duquel la célèbre « loi d'airain » de Lasalle peut se vérifier depuis cinq siècles ; le gouvernement magyar, le plus impitoyablement fiscal de TEurope, en Croatie-Slavonie, du moins ; les grands seigneurs terriens de la même région, qui vont dépenser à Pesth, à Vienne ou à Paris le plus clair des revenus d'une terre slave ; la Haute Finance, enfin, qui engage les nouveaux Etats dans des affaires désastreuses, les force à prendre leur part des vieilles dettes turques,

OU leur construit des chemins de fer au prix fort. La liste de ceux qui se livrent à l'exploitation, jusqu'ici aisée, du Jugo-Slave, n'est pas close.

Deux variétés de Juifs cohabitent dans la péninsule : ceux qui ont fui jadis les persécutions d'Espagne et ceux d'Allemagne, qu'on ne distingue pas, du reste, des Juifs magyars. Une moindre impopularité s'attache aux premiers. Ils sont moins nombreux, moins âpres; surtout nul ne leur reproche d'être les pionniers du Drang nach Osten. Les autres ajoutent à l'antipathie que leur race inspire à tous les Slaves précisément par leur qualité d'instruments presque officiels de germanisation. C'est un fait qu'ils ne s'installent guère, dans la partie nord de la péninsule, au-delà de la portée d'ombre des aigles autrichiennes. On en trouve peu en Serbie, en Bulgarie, au Monténégro surtout et même en Macédoine, — sauf à Salonique, où ils atteignent le chiffre de trente mille et sont maîtres de la municipalité. Non seulement ils se heurteraient, dans ces régions, à des gouvernements ou à un esprit public mal disposés ; ils redoutent dans l'Albanais, le Grec, le Tsintsare — un peu plus bas aussi, dans l'Arménien — des rivaux qui ne leur cèdent guère en ressources. Par contre, ils s'épanouissent en Bosnie, le long de la Save, dans le Banat et surtout en Croatie-Slavonie. La ville d'Agram seule en compte aujourd'hui gjuatre^mjlle. Dans les campagnes ils accaparent le petit commerce, sont à l'affût des ventes qui suivent les exécutions du fisc, déboisent le pays, prêtent à usure et trouvent moyen de se faire aussi cordialement

détester par l'exercice des industries licites que par celui des autres.

Les Croates et les Serbes du littoral, passables négociants, suffisent au marché régional de la Dalmatie. Cette contrée, d'ailleurs, a peu de besoins ; ■elle ne tente guère les étrangers; il y a pourtant une colonie albanaisede près de trois mille membres aux environs de Zara. Mais au-delà des eaux monténégrines, à Scutari, notamment, et à Durazzo, les Albanais sont sans conteste les maîtres du commerce . Plus loin encore, en contournant la péninsule, ils ne soutiennent pas sans succès la concurrence du Grec, qui prend sa revanche à l'intérieur de la Macédoine. Les Tsintsares — dont Torigine est contestée, mais qu'on s'accorde, généralement, à rattacher au groupe valaque — sont disséminés dans toute la péninsule. Ilsdisputentau Juif l'exercice des petites professions lucratives en Bosnie. Aptes aussi aux grandes affaires, on en cite parmi les rares millionnaires d'Agram. Ailleurs ils sont maquignons, cabaretiers, brocanteurs, usuriers. Leur nom seul, dans la langue du peuple, est une injure, — l'équivalent, chez nous, de « bohémien », nuancé de •« grec ».

Au milieu de tous ces habiles gens, le jmysan jugo-slave ne défend pas son bien sans peine; la «lasse instruite ne s'élève guère vite à la richesse. Sans doute leur carrière historique n'a préparé ni les uns, ni les autres, aux formes nouvelles de la iutte pour l'existence ; peut-être aussi leur tempérament n'y est-il pas bien a lapté. C'est ce que ne manquent pas de soutenir les panégyristes du Drang

nach Osteriy ajoutant que ces Juifs, ces Allemands^ voire ces Tsintsares, sont, en somme, le véhicule du progrès matériel dans le Baikan, dignes à ce titre de primer en considération l'espèce plus « barbare » du consommateur. Et cependant cette sorte de possession d'état, acquise à des éléments étrangers, à la faveur de tous les jeux de la guerre, de la diplomatie et de la finance, est la principale cause de l'arriéré économique si dédaigneusement reproché au Slave du Sud. La preuve, c'est que là où les conditions géographiques et politiques lui ont permis d'éliminer peu à peu les parasites ; là où il n'a pas eu à enrichir de trop nombreux intermédiaires, avant d'atteindre lui-môme à un fond d'éducation technique et de capitaux — et, par exemple, en Bulgarie — il arrive rapidement à l'aisance. Individu, il commence à épargner. Peuple, il peut choisir entre les prêteurs. L'Etat bulgare est sorti aujourd'hui des griffes de la Lande?'bank, et l'a prouvé Tannée dernière, en écoulant, sans commissions extravagantes, un emprunt sur la place de Paris.

Au total, si nous avons réussi à dégager les traits essentiels qui se peuvent vérifier sur le Baikan slave, d'un bout à l'autre de son étendue territoriale, et

surtout à soulever cette sorte de croûte, résultat d'apports étrangers, qui défigure sa physionomie,

— on reconnaîtra que le terme de « société », appliqué à ces treize millions d'individus que séparent tant de frontières, n'est pas excessif. Que l'examen porte sur la portion de ce Balkan ethnographique qui est incorporée à l'Empire austro-hongrois ou sur celle qui s'étend de la Drina à la mer Noire, nous nous trouvons toujours en présence d'une race jalouse de sa personnalité, la défendant sans bruit, fidèle, dans la mesure où les circonstances le permettent, à ses institutions traditionnelles. Voilà ce que les Jugo-Slaves ont tiré de leur propre fond, ce par quoi ils ont lutté avec succès contre la conjuration de l'histoire. Et l'histoire même, tout en les tronçonnant au point de vue politique, semble avoir fait œuvre de nivellement moral. Cette circonstance qu'ils ont toujours subi la domination d'autres races leur vaut d'avoir échappé aux causes de désagrégation interne qui menacent ou qui ont déjà détruit de vieilles civilisations. Point d'aristocratie, — et par conséquent pas de lutte contre l'aristocratie. Nulle hégém oiiie capitaliste parmi eux, — et par conséquent pas de question sociale, en la forme, du moins, quicommenceàtroublerl'Occident. Développement très lent de l'industrie et du commerce, — par conséquent importance assurée de la classe agricole, qui, partout ailleurs, dépérit. Nécessité de lutter contre l'étranger, — d'oii union plus étroite des classes entre elles et valeur particulière du « nationalisme ». Formation encore incomplète,

— d'où sincérité de besoins intellectuels, aspirations

dirigées plutôt vers la « culture » que du côté des affaires. Nos sociétés blasées, qui s'effraient parfois du chemin parcouru, peuvent considérer dans celle-ci quelque peu Timage de ce qu'elles furent. Presque toutes, du reste, y retrouveraient de leur empreinte. L'Italie, en tom/^o/iH'ancienne société dalmate, a fourni aux Jugo-Slaves leur personnel, premier en date, d'initiateurs aux lettres et d'éducateurs de l'esprit. L'Allemagne a donné aux Croates et aux Slovènes des leçons de discipline domestique et sociale. La France a semé dans la péninsule ce qu'on nomme aujourd'hui, un peu dédaigneusement, des « principes » politiques; les mots sonores que nous avons promenés à travers le monde :

liberté, égalité, nationalité, sont tombés là comme ailleurs, et plus qu'ailleurs les avant-gardes intellectuelles en font encore des talismans. Chose étrange : c'est la Russie, patronne naturelle et d'ailleurs historique de la péninsule, dont le sceau est le moinsapparent sur cette société, considérée, du moins, dans ses couches supérieures. L'influence de la littérature et des institutions de la Russie a »été presque nulle sur le développement de ce monde nouveau. Une preuve entre cent nous a été fournie par les Rulgares, au lendemain même de la g;:.erre d'émancipation: du jour où ils ont cru sentir u'ou les voulait russifier^ la génération qui débutait à la vie publique s'est montrée hostile à l'Empire des Tsars.

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