‹ Le Balkan slave et la crise autrichienneChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sommaire. — L'idée serbe. — Les Croates et les Serbes d'Autriche-Hongrie. — Le statut ecclésiastique de Karlovci. — Origine du différend. — Il devient aigu à la suite de l'occupation bosniaque. — Son intérêt au point de vue international.

— Quelle serait la fonction d'une « Grande Croatie » dans la Monarchie austro-hongroise. — La visite de l'Empereur à Agram en 1895 et l'affaire des drapeaux. — Les récents désordres de Croatie. — Le peuple et la députation serbes.

— Apaisement en vue : ses conséquences.

Il serait étrange que d'une société où l'unité moi aie ressort de tant de souvenirs et de traits si persévérants n'émanât point une idée politique constante. Cette idée, le Serbe l'incarne, et la tient pour' solidaire d'une « mission ». Examiner sur quoi il se fonde et la nature des contradictions qu'il rencontre peut paraître inutile aux cercles diplomatiques. On a traité jadis, sans beaucoup plus de ménagements, la « grande idée » allemande — dont l'évolution, du reste, n'est pas terminée — et Metternich disait volontiers de l'Italie qu'elle

LE RALKAN f

était et resterait une « expression géographique ». Sans prétendre relever dans la Serbie contemporaine les signes de vocation qu'on découvre aujourd'Inii, rétrospectivement, dans le Piémont de Viclur-Emmanuel et à plus forte raison dans la Prusse, peut-être est-ce faire leur juste part au passé comme aux éventualités que d'écarter moins dédaigneusement les aspirations de ce petit peuple. Aussi bien, fussent-elles condamnées à n'aboutir jamais, en la forme ambitieuse et, à vrai dire, beaucoup trop théorique qu'elles revêlent, elles resteront toujours un des facteurs les plus importants, la clef, peut-être, de la vie interne de la péninsule, et, à ce titre seul, méritent de retenir l'attention.

Le Serbe — et nous entendons par là non pas le sujet actuel du roi Alexandre 1", mais n'importe quel membre de cette Serbie ethnographique qui e'épand à travers la Hongrie du Sud, la Slavonie, la Bosnie, la Dalmatie, le Monténégro et la Macédoine — se considère toujours comme un co-partagoantaii fameux héiîtage de Dusan. Il en appelle à ses anciHres, poursuivant, sous les Némagnides, la conquête de la péninsule, victorieux des Bulgares, rivaux de Byzance. A ce moment de l'histoire, la il Grande Serbie », dont les limites nous paraissent aujourd'hui hyperboliques et arbitraires, s'étend de Salonique et du bas Danube à la Bosna. L'Empire des Balkans est fondé, ou bien près de l'être, vaste formation jugo-slave, façonnée par l'ethnographie plus encore que par la conquête. Sans doute cette fortune s'écroule devant l'isla-

LE CONFLIT SERBO-CROATE 15i

cnisme et une période de douloureuse obscurité lui succède. Cependant ni la langue, ni la religion, ni la tradition nationales n'ont été englouties : après quatre siècles, elles montent à la surface du gouffre ottoman et le frangent d'une écume d'indépendance. Ce sont des Serbes, Karageorge, Obrenovic, qui organisent des guérillas^ bravent d'atroces représailles, finissent par forcer l'attention et même la protection de la Russie, grâce à laquelle, en 1829, un embryon d'Etat se constitue autour de Belgrade. Il faut approfondir cette histoire et s'identifier avec ses victimes pour saisir la différence des aspects que la question d'Orient revêt à leurs yeux et aux nôtres. Elles en ont senti le réalisme et l'acuité ; la génération de 1830, à laquelle nous en devons l'initiation, n'en a jamais connu que la névrose.

Plus encore, ce n'est pas seulement les armes à la main et avec le concours de la civilisation orthodoxe que les Serbes sont parvenus à fonder un foyer jugo-slave indépendant. Ce « Piémont » delà future unité en est aussi la Toscane. C'est un de ses enfants, nous le savons, Vuk Karazic, qui a unifié, fixé, érigé en langue classique tous les dialectes — sauf le bulgare — parlés, il y a quatrevingts ans, par le monde des raïas^ des serfs ou des insurgés de la péninsule. CEuvre immense, qui embrasse la réforme de l'alphabet, l'orthographe, la syntaxe et la littérature, car c'est Vuk qui a réappris à la classe instruite les contes populaires et les chansons des ancêtres. Œuvre d'unification, même politique, qui a enfanté en Croatie 1' « illy-

risme », précui'seur de Jellacic et de Strossmaier^ Ces souvenirs sont un facteur plus considérable qu'on ne pense des problèmes contemporains. Ni rhomme d'Etat ni le diplomate ne peuvent s'eu désintéresser. Là-bas, ils font partie des premiers enseignements que reçoit le peuple, par Técole ou par la presse. Ils entrent dans le bagage d'idéal dont tout candidat doit être pourvu, surtout dans^ un pays idéaliste jusqu'à la candeur. Ils deviennent familiers à tout homme qui sait lire, et par conséquent ils entreront de plus en plus dans l'actualité, à mesure que l'opinion s'élargira et prendra une assiette plus démocratique. Il s'est jadis pro~ duit chez nous l'inverse du phénomène qu'accuse en Serbie la marche des idées. Notre Révolution a coupé notre histoire en deux : tout au moins l'effort des politiciens tend-il à en persuader la génération nouvelle. C'est une invasion étrangère qui interrompt les destinées de la Serbie, s'appesantit sur sa vie nationale et risque de l'absorber : la préoccupation qui suit immédiatement la délivrance est de reconstituer l'unité historique du pays et de proclamer solidaires son passé et son avenir.

Tels sont les origines et, à vrai dire, les titres de légitimité de cette aspiration qu'on a dénommée « serbisme ». Il est superflu d'insister sur les achoppements qu'elle rencontre dans l'ordre de la politique internationale. Tout l'esprit des traités qui ont eu pour objet la question d'Orient consiste précisément à nier que le Balkan chrétiea ait une histoire, ou — ce qui revient au même —

à le traiter comme s'il n'en avait pas. Reste à savoir quel accueil le monde jugo-slave fait au serbisme et s'il est satisfait de cette formule d'unification. A ne considérer que la surface des rapports entre les Serbes et les autres membres de la famille ethnique, ce programme repose sur une utopie et ne souffre môme pas la discussion. Les Slovènes, par exemple, qui n'ont jamais fait partie de l'empire de Dusan, sont naturellement insensibles à l'argument historique. Les Bulgares y seraient plutôt réfractaires, et telle est la force du souvenir des luttes pour l'hégémonie d'avant la conquête ottomane, qu'en 1885 certains polémistes des deux jeunes Etats aux prises transfiguraient, ceux-ci le roi de Milan en Dusan moderne, ceux-là le prince de Battenberg en nouveau tsar Siméon^ — L'argument philologique n'offre rien de substantiel non plus à ces deux groupes extrêmes, ou du moins n'est pas mûr. La réforme de Vukne s'est encore étendue ni jusqu'à Laybach, ni jusqu'à Sofia : il convient seulement de noter que la plupart des esprits cultivés en sentent le besoin. Dans ce seul domaine du souvenir et, à proprement parler, de l'idéalisme scientifique, le serbisme^ en tant qu'agent d'unification, ne peut donc pas même évoluer jusqu'aux confins de la race : restent mille obstacles positifs qui barrent la route à son influence, ou la refoulent dans la limite des terres proprement serbes par l'origine de leur population.

1 Drandar, Histoire de la Bulgarie depuis i^"^^ jusqu'à nos jourSy p. 83.

Et cependant, en tant qu'agent de transformation d'un monde qui a besoin de se révéler à lui-même, la Serbie-programme joue un très grand rôle. Abstraite, archaïque, mégalomane, tant qu'on voudra: ce sont des vices qui tiennent surtout à son étiquette. Les écueils, les invraisemblances, les disproportions sont entre le mot et Tidée. Habillez ridée autrement; donnez-lui un vêtement assez large pour que, de Trieste à la mer Noire, tous les Slaves du Sud puissent s'y sentir à Taise; faites sagement leur part aux nécessités et aux étapes de \o\xi processus d'unification, — vous trouverez, au fond du serbisme^ le même instinct qui s'est appelé successivement slovinique, illyre^ jugo-slave^ qui s'appellera peut-être balkanique demain et marque, sous quelque nom que ce soit, une lente ascension de la race vers des destinées communes. L'erreur des Serbes consiste à vouloir confiisquer, en mots^ une inclination générale. Leur mérite est d'aider, en actes ^ au développement de cette inclination. Sous ce rapport, l'œuvre de leurs hommes d'étude et de leurs hommes de main — celle à laquelle ont collaboré notamment Vuk et avant lui les Obrenovic — a été non seulement intéressante, mais féconde, pour tout le Balkan. Supprimez par la pensée la Serbie agissante — et même, si l'on y tient, agitée — depuis 1803, peut-être l'hégémonie, dans la péninsule, appartiendrait-elle encore à la Porte.

La preuve qu'il existe, au fond du serbisme^ autre chose qu'un système et une amplification d'école, c'est qu'il est toujours vivant, combatif et, dans une certaine mesure, redouté. Pour l'instant, son véritable champ de bataille n'est point en Macédoine, mais sur le territoire même de l'Austro- Hongrie. Les grandes invasions turques ont chassé jadis une foule d'émigrés serbes au-delà du *' Danube et de la Save, dans le Banat, le Syrmium et sur toute l'étendue de l'ancien royaume triunitaire (Groatie-Slavonie-Dalmatie), aujourd'hui tronçonné (la Croatie-Slavonie ayant été rattachée à l'Etat Transleithan, la Dalmatie au Gisleithan). La grande préoccupation de ces émigrés, jusqu'aux temps modernes, fut de conserver leur physionomie propre, dans un milieu catholique et soumis, suivant les régions, aux influences magyare, allemande et italienne. Ils obtinrent de Léopold P"" une sorte d'Edit de Nantes, qui les autorise à élire un Congrès national ; ce Congrès — qu'il ne faut pas confondre avec le Synode — siège de droit à Karlovci (Karlowitz), désigne le patriarche de l'Eglise orthodoxe de Transleithanie et fonctionne à peu près comme une assemblée législative en matière religieuse et scolaire. Aux yeux des Serbes, c'est \e palladium de la liberté confession-

nelle et même de leur « nationalité » au sein de- TEmpire des Habsbourg ^

A Tabri de cette Constitution, cet élément ne^ s'est laissé ni convertir, ni absorber. S'il ne fait pas précisément figure d'Etat dans l'Etat, il constitue du moins une entité politico-religieuse, un groupe original et distinct, par son culte, son calendrier, son alphabet, très sûrement aussi par ses aspirations, quoiqu'il en témoigne avec prudence. Au fond, c'est Tavant-garde de la grande théorie qu'on enseigne, jusque dans les écoles, pardelà la frontière, la Serbie-programme débordant la Serbie-royaume ; — avant-garde passablement organisée, d'ailleurs, qui dispose de journaux sur le littoral à Raguse, à Zara, de même qu'à Agram ^ et dans les anciens Confins ; qui va se renforçant, s'épaississant, pour ainsi dire, à mesure qu'on approche du Danube et de Belgrade.

Prêcher aux Magyars l'idéal de la « Grande Serbie » serait un peu naïf. Aussi, partout où les Serbes de Transleithanie ne se trouvent en contact

1 En ce moment même, le statut de Karlovci est l'objet d'une grosse querelle entre Serbes de Transleithanie et Magyars. Le gouvernement de Pesth en propose la codification, et, sous ce prétexte, en prépare la réforme, de façon à confisquer à son profit une partie de l'autonomie traditionnelle. Un commissaire royal, le baron Nicolic, a été chargé d'étudier la question et de faire un rapport à l'Empereur. La majorité du Congrès, réélue cette annéemême, et qui compte d'importantes personnalités, telles que le baron Zivkovic, d'Agram, et le D"" Polit, directeur du Branik^ est franchement hostile à toute innovation, et, crainte d'embûches, préfère s'en tenir au fatras du droit coutumier. — On assure que l'affaire de Karlovci a été l'objet d'un échange de vues entre le Tsar, protecteur né des p?'avoslaves, et François-Joseph, au cours, du voyage de celui-ci à Saint-Pétersbourg.

-qu'avec cet élément — c'est notamment le cas, •dans le Banat, — ils se bornent à faire « nationalité » •à part. Mais dans le Syrmium, en Slavonie, en Croatie, en Dalmatie, dans toutes les régions, en un mot, où ils vivent éparpillés parmi les Croates, leur prétention est d'associer ceux-ci au même idéal et d'obtenir d'eux une attitude politique •conforme. Une s'agit pas, notons-le bien, d'insurrection ; la casuistique du loyalisme est même descendue, dans ces régions, à des nuances si subtiles, qu'en façade du moins ils affectent de concilier cette vue d'avenir avec le plus grand dévouement à la dynastie des Habsbourg. Ce qu'ils exigent des Croates, c'est d'abord la reconnaissance de^ la supériorité de leur tradition et de leur vocation ; c'est en outre une sorte d' « état d'âme » préparatoire, dont le critérium serait la réponse à cette question : « Si les événements nous permettent jamais de reconstituer la Grande Serbie, — en serez-vous ? » ^

C'est déjà un phénomène assez remarquable qu'une pareille question ait pu être posée, et qu'on l'ait débattue avec acharnement entre deux groupes, issus sans doute de la même souche ethnique, mais •engagés dans des carrières historiques si divergentes depuis le début du xn° siècle. C'en est un plus remarquable encore qu'elle s'éternise et qu'il ait fallu un événement en quelque manière •extérieur — l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine par l'Autriche, en 1878 — pour emp echer -qu'elle ne fût résolue d'accord. L'un et l'autre jpoint nous semblent mériter quelques développe-

menls : aussi bien des problèmes du plus haut intérêt international se trouvent impliqués naturellement dans cette affaire de famille.

De Serbes à Croates le lien de la parenté ethnique est particulièrement accusé. Il y a entre eux communauté de langue, de mœurs, de tempéraments et d'organismes primitifs. Seulement les seconds ont reçu leurs apôtres de Rome, par la Dalmatie, et dès H02, en acceptant la suzeiaineté de la Hongrie, ont suivi sa fortune. Les autres, initiés au christianisme par les Grecs, conservent leur indépendance et la pure tradition nationale jusqu'à la bataille de Kossovo. Ce fut une véritable bifurcation de voies historiques : on en pressent les conséquences. Non seulement les deux plemena se développent Tun en-deçà, Tautre au-delà de la ligne de partage des religions latine et grecque, des influences et des modalités de civilisation qui s'y rattachent ; on peut dire, en généralisant, que la carrière des Serbes appartient à l'histoire de rOrient, tandis que les Croates sont attirés dans l'orbite de la civilisation occidentale. Un publiciste distingué de Belgrade, M. Milovanovic, ancien ministre de la Justice, convenait, en 1895, dans une sorte de brochure-programme qui fit quelque bruit, « que la force des choses a dissocié les Serbes des Croates, que, pendant des siècles, les milieux politiques, les centres de culture, les difficultés et les dangers suspendus sur leur tête, les espoirs furent différents ». Les Croates d'aujourd'hui se font sans doute honneur de leur origine slave; mais ils reconnaissent qu'ils tiennent leur religion

du monde latin, une partie de leur civilisation du monde allemand ; que ce sont là des liens avec rOccident, resserrés par l'histoire, où leur page, surtout militaire, montre confondues leurs destinées et celles de l'Empire des Habsbourg. Une seconde nature s'est ainsi formée en eux, superposition d'atavisme accidentel à l'atavisme naturel. Telle est la cause morale, ou plutôt la clef psychologique, si Ton peut dire, de leur répugnance à accepter le foyer national serbe au titre de foyer commun. Tel est aussi le secret des conflits de tempéraments et de points de vue entre « frères », tantôt amis et tantôt ennemis, mais incapables de vivre — c'est le trait original — sans s'occuper les uns des autres.

A partir de 1878 — nous passons à dessein toute l'histoire antérieure, et sans intérêt actuel, des démêlés serbo-croates — une phase de franche hostilité s'est ouverte. La cause en fut dans l'occupation, par l'Autriche-Hongrie, des provinces de Bosnie et d'Herzégovine et dans les positions morales, en quelque manière, que prirent les Serbes et les Croates à cette occasion. Les Serbes, au nom du droit historique, de l'ethnographie et des intérêts de la religion orthodoxe, protestèrent contre l'intrusion des aigles autrichiennes dans un pays qui, à tous ces titres, le Turc éliminé, paraissait devoir leur faire retour. Les Croates, par des raisons qui seront précisées tout à l'heure, s'en accommodèrent, et plaidèrent même — au nom du droit historique aussi, et de l'ethnographie, et surtout d'autres intérêts confessionnels — la légitimité de

roccupation. Tout ce qu'il y avait encore de latent, dans leur querelle de famille, tous les sédiments rivaux, et dès longtemps accumulés, entre V orientalisme et V occidentalisée remontèrent à la surface et fournirent des aliments à la polémique. Rien n'est acharné, entre peuples jeunes, comme ces duels d'abstractions, auxquels chacun apporte, outre la fougue de son tempérament, une sorte d'érudition agressive et qui aurait honte de capituler.

Il paraîtra au premier abord que ces rivalités créent leur objet plutôt qu'elles ne le subissent, puisqii'enfin la Bosnie se trouve entre les mains d'un tiers qui est en disposition et en situation de ne la céder à personne. A quoi bon des procès de tendance, et, à plus forte raison, de « droit historique », fondés sur des souvenirs du x* siècle, étayés de vieux parchemins, entre parties dont l'intérêt semble être plutôt de conclure une trêve, tout autant que c'est l'Autriche dualiste qui tient garnison à Serajevo? Cet argument de bon sens eût fini sans doute par peser sur la querelle et par l'assoupir de force, si la question confessionnelle, là comme partout, n'avait le privilège de rendre aux conflits les plus usés une sorte de vitalité factice. Le malheur est que toutes les nuances qui distinguent le Serbe du Croate sont grossies et poussées au vif par la différence des religions. Nous verrons bientôt ce qu'il faut penser de la sincérité des croyances qui semblent aux prises. En résultats, pour être bien sûrs de conserver chacun .sa personnalité, le Croate se cramponne au drapeau

catholique, le Serbe à Torthodoxie, — et la question bosniaque constitue malheureusement un terrain tout préparé à des belligérants qui s'enrégimentent derrière des symboles.

Il n'y a pas d' « opinion » en Bosnie; il n'y a que des confessions. Catholicisme, islamisme, orthodoxie, tels sont les véritables compartiments du cadre moral et social de cette province. Mettons à part les musulmans : ils sont, en général, satisfaits du statu quo^ qui ménage — môme avec affectation — leur culte et le mi-féodalisme issu de la législation ottomane. Reste une majorité chrétienne, qui se partage entre deux cent cinquante mille catholiques et six cent mille orthodoxes environ, entièrement dans la main de leurs clergés respectifs. Or le clergé latin ne peut pas manquer de prêcher, en aversion du culte rival, la soumission, l'adhésion même au fait accompli, qui place, en somme, ses ouailles sous l'autorité d'une grande Puissance catholique. Le clergé orthodoxe ou pravoslave^ auquel toute prédication politique est interdite, mais qui reste dévoué dans les moelles à l'Eglise et au monde dont il fait partie, incarne au contraire \q serbisme latent, c'est-à-dire la protestation morale. Serbes et Croates du dehors, entant que partis, et, si Ton veut même, en tant qu'écoles, se trouvent donc avoir pour avant-garde en Bosnie-Herzégovine des éléments militants par vocation et par profession. Et cette sorte d'absorption par l'idée confessionnelle de tendances ou d'instincts qui, bien analysés, se rapportent plutôt à l'ordre politique, n'a

pas seulement pour effet de pousser au premier rang les personnes les moins aptes à procurer la pacification. Elle réagit aussi sur les idées, en ce sens que tout acte de prosélytisme catholique passe pour entreprise contre Tidée nationale serbe ; que risolement ombrageux oîi se tiennent les pravoslaves est interprété par les Croates comme un signe d'incompatibilité entre le catholicisme et le serbisme. — Instituez, au centre de cet enchevêtrement, un pouvoir sans contrôle, habile, et dont l'intérêt est d'en profiter ; une autorité qui dispose de fonds, de journaux, de police, de tous les moyens d'intimidation et de persuasion, pour développer, au détriment des idéalismes rivaux, un état d'esprit « bosniaque », vous aurez la clef d'un mot pittoresque et très juste, par lequel le Slovenski svet^ de Laybach, caractérisait la répercussion de l'occupation autrichienne sur les rapports entre Slaves du Sud. « La Bosnie, écrivait le publiciste, est décidément un os aigu dans la gorge de la nation serbo-croate. »

Pour passer de la métaphore aux expressions positives du conflit, quel est essentiellement le point de rupture entre Serbes et Croates? Il ressort assez nettement de plusieurs vœux de la diète d'Agram et de presque tous les programmes politiques qui ont été formulés en Croatie et en Dalmatie depuis une vingtaine d'années*. La diète,

1 11 peut paraître singulier que les Serbes et les Croates, qui se trouvent emmêlés sur le territoire austro-hongrois, mais qui y sont régis, depuis des siècles, par les mêmes statuts politiques, et dépendent, en qualité de sujets, de la même Monarchie, dis-

dès 1879, et les clubs ou comités supérieurs électoraux, soit par voie de manifestes, soit dans les procès-verbaux de congrès, réclament que la Bosnie soit soustraite au régime de « pays d'Eny)ire » qui en fait purement et simplement une colonie austro-hongroise — et rattachée à la Croatie. Ces motions s'appuient sur des arguments d'ordre historique et ethnographique, qui, hors de l'ancien royaume tri-unitaire, n'échauffent personne, mais elles visent à un résultat positif qui met en question l'équilibre de la Monarchie tout entière et son rôle dans les Balkans.

Le rattachement de la Bosnie-Herzégovine à la Croatie proprement dite — soit au territoire que la charte constitutionnelle qualifie « royaume » et qui jouit d'une certaine autonomie, en vertu du pacte de 1868 — est, en effet, la première et la plus considérable étape vers une formation chère,

putent, entre eux, d'abord, puis avec les Serbes de l'autre côté de la frontière, les conditions de leur devenir. Ce n'est là qu'un des nombreux exemples, et peut-Atre le plus frappant, de la superposition, en Austro-Hongrie, de la question nationale à la constitutionnelle. Dans tout autre Etat de l'Europe, cette préoccupation presque endémique de remanier la carte et de procurer des groupements nouveaux paraîtrait difficile à concilier avec les exigences de l'ordre public, sinon même du loyalisme ; et nous serions singulièrement étonnés, pour notre compte, si les habitants du département du Nord, avec les Belges, et les Francs- Comtois, avec les Suisses, entraient en propos, fût-ce même pour se cootredire sur l'objet et les modalités de quelque novus ordo. Les hommes d'Etat d'Austro-IIongrie sont résignés à ces controverses, quoiqu'ils n'en méconnaissent pas l'esprit et en soupçonnent même le terme. Tout leur doigté s'emploie à traîner cette échéance, qui doit logiquement concorder avec une dislocation de la Monarchie, et la vérité oblige à dire que, jusqu'à présent, ils y ont merveilleusement réussi.

depuis longtemps, au patriotisme croate, et dont feu le D"" Antoine Starcevic a été le grand vulgarisateur. Il s'agirait de former, sous le nom de « Grande Croatie », un Etat compact de toutes les provinces jugo-slaves qui dépendent de la Monarchie austro-hongroise ; de grouper, en un seul corps politique, tous les habitants de la Croatie, de la Slavonie, de la Bosnie et de la Dalmatie, auxquels viendraient s'agréger, avec le temps, ceux de Tlstrie et de la Carniole, — autant vaut presque dire le pleine slovène. Au point de vue historique, c'est la reconstitution, sur une base plus large, du royaume d'Illyrie qui s'écroula avec la fortune de Napoléon P^ Au point de vue politique, c'est l'avènement, dans le sud de la Monarchie, d'un royaume slave, ne comprenant guère moins de six millions de sujets, et dont la couronne, naturellement dévolue aux Habsbourg, s'emboîterait dans celles que porte déjà François- Joseph, — unie, mais non confondue. C'est encore, si l'on veut, une ambition parallèle à celle que nourrissent ouvertement les Tchèques — et qui a, sans doute, beaucoup plus de chances d'aboutir. Ce programme, qui fut très populaire chez les Croates jusqu'à ces dernières années — il l'est moins aujourd'hui, et nous en dirons plus tard les causes, — accuse donc un fonds persistant de loyalisme. 11 fait front à la Constitution actuelle, au dualisme dont l'esprit est d'émietter les Slaves, pour livrer l'hégémonie à deux races, l'allemande et la magyare ; mais, loin de mettre en question l'existence de l'Empire, il suggère à ses hommes

d'Etat le plan d'une aile du futur édifice fédéraliste. Plan plus sage et plus sincèrement « autrichien », en réalité, qu'il ne paraît au premier abord, sur lequel Tattitude présente des Allemands d'Autriche doit forcément rappeler l'attention. Car le meilleur moyen de contenir cette tempête de pangermanisme ^ qui souffle non seulement au Reichsrath, mais des frontières de la Bohême en Styrie et presque jusqu'à Trieste^ n'est-il pas d'organiser fortement les Slaves, contreforts de la Monarchie au nord et au sud ; de faire de Prague et d'Agram les capitales de deux royaumes nouveaux, entre lesquels s'amortiraient naturellement les aspirations vers une « plus grande Allemagne » ?

Mais précisément parce qu'il est d'esprit, et, si Ton peut dire, de fumet « autrichien », le programme de Starcevic, adopté, à la longue, par toutes les fractions du parti national croate, et singulièrement par leur groupe parlementaire, la Sjedinjena opozicija [Opposition réunie)^ élue, au mois de mai, à la diète d'Agram, par cette raison le croatisme semble aux Serbes une trahison déguisée des intérêts supérieurs et collectifs de la race. Nous venons de voir par où le conflit serbocroate se lie aux problèmes d'équilibre intérieur, devenus si pressants en Austro-Hongrie. Par son autre face, il regarde la question d'Orient, ou du moins cette partie de la question d'Orient qui concerne les prétentions germaniques sur la péninsule.

1 Voir le chapitre suivant : les Symptômes actuels.

Ce n'est pas que les Serbes d 'Austro-Hongrie affichent l'irrédentisme, — sauf peut-être dans le Banat et le Syrmium, où plus d'un publiciste, et notamment le célèbre député Svetozar Miletic, a tàté des prisons transleithanes. On verra même par la suite qu'en plus d'un endroit ils affectent de donner leur appui électoral au gouvernement. Mais le fond de leur politique pour quiconque a fréquenté leurs clubs et s'est assimilé l'esprit de leurs journaux — Zastava (le Drapeau)^ Branik [la Défense), Srpski Glas [la Voix serbe) et tant d'autres — se ramène toujours à conserver indélébile ce caractère de communauté nationale religieuse qui date du statut de Léopold I", et les empêche à jamais de se fondre sincèrement dans un organisme quelconque autre qu'un royaume de Serbie. Cette politique, beaucoup plus équivoque, en apparence, et surtout cauteleuse que celle des Croates, jette précisément ses voiles toutes les fois que la question bosniaque est en cause. Pas un homme public, pas un organe du parti serbe n'admet la légitimité de l'occupation autrichienne, ne se félicite — à quoi, pourtant, l'on pourrait s'attendre de sujets loyalistes et dévoués à fond — de ce que la dynastie ait fini par trouver dans les Balkans une compensation à ses terribles revers en Italie et à Sadowa. Au contraire, dans toute la mesure oii la censure et les procès de presse permettent à leur amertume de s'épancher, le principe de l'occupation, ses conséquences administratives, religieuses, économiques, la pensée, enfin, dont elle est évidemment le symptôme, — à savoir

l'extension de TAustro-Hongrie du côté de la péninsule — trouvent en eux des critiques tenaces «t quelquefois véhéments. Plus encore : ils tiennent rigueur aux Croates de ne pas s'associer à cette protestation, et leur grieî politique peut se ramener à la formule suivante.

Le Drang nach Osten^ dont Toccupation bosniaque n'est qu'une première et menaçante expression, constitue une seconde invasion dont les conséquences risquent d'être aussi fatales, pour les Jugo-Slaves, que celle du Turc. Jamais la race ne parviendra à trouver une assiette stable, des frontières légitimes, l'indépendance nationale et surtout économique, si le monde allemand se trace au milieu d'elle, dans la direction de Salonique, une frayée pour ses colons, ses commerçants •et ses soldats. En admettant même que les jeunes Etats slaves, entre lesquels cette frayée est déjà faite, soit le royaume de Serbie et la principauté -de Monténégro, ne soient pas absorbés, avec le temps, par le colossal appétit d'un Empire austrobalkanique, ils devront à ce voisinage l'option •entre la vassalité sous toutes les formes ou une <îonstante insécurité. Par conséquent les Croates, <jui donnent leur ratification morale à l'occupation, et, par l'influence de leur clergé, s'appliquent à en consolider les résultats, prennent le contre-pied d'une politique vraiment jugo-slave, — et cela, du reste, sans même avoir l'excuse <Ie travailler pour eux-mêmes.

Car cet Etat idéal, ajoutent les Serbes, qui embrasserait tous les pays jugo-slaves de la

Monarchie austro-hongroise, suppose, au sein de cette Monarchie, une révolution à laquelle les races dominantes s'opposeront de tout leur pouvoir. Les Magyars surtout, qui ont constamment su s'y faire écouter, sinon obéir, ne sauraient admettre qu'on organise sur leur flanc une puissance soi-disant « fédérée », mais, au fond, rivale, qui, par le nombre tout au moins, serait à peu près égale à la leur. La « Grande-Croatie » n'est donc qu'un rêve,, et, supposé même que le vieil Empire des Habsbourg s'engage jamais dans les voies du fédéralisme, ce n'est pas sous cette forme que les habiles gens de Vienne et de Pesth consacreront les aspirations des Slaves du Sud. Ceux-ci, des deux côtés de la frontière, n'ont rien à attendre que d'eux-mêmes et, par conséquent, ne sauraient se diviser dans l'interprétation d'une politique dont la pointe est fatalement tournée contre leurs intérêts communs.

En dernière analyse, ce conflit serbo-croate,, qu'on a quelque peine à dégager tout d'abord du fouillis des passions locales ou provinciales, et dans lequel une observation superficielle ne relève guère qu'une question de clocher, un peu dramatisée, un peu diluée par une race en apprentissage de la vie politique, — ce conflit côtoie à chaque instant les problèmes internationaux et son étude n'est pas de mince utilité pour placer ceux-ci sous leur vrai jour. L'Empire austrohongrois contemporain se prête-t-il à une évolution qui place les groupes slaves sur le pied d'égalité avec les Allemands et les Magyars? Le Croate dit:

oui; le Serbe dit: non. Le déplacement d'équilibre, inauguré à Sadowa, consommé par le traité de Berlin, aura-t-il pour conséquence de procurer, avec le temps, un formidable accroissement de puissance à la race germanique, sauf entente et réaction concertée des Slaves de la péninsule ? Le Croate doute ; le Serbe affirme. Du haut du clocher, où Ton s'élève peu à peu en prenant intérêt à leurs affaires, on finit donc par distinguer le segment le plus vaste du cercle impossible à embrasser dans son ensemble qu'est la question d'Orient: de Vienne et Trieste à Constantinople. Partant, et quelque peu de poids qu'ils aient, pour l'instant, dans la balance internationale, il peut n'être pas sans intérêt de noter quelques aspects de leur différend, dont nous connaissons à présent la physionomie générale.

Le territoire croate-slavon, ou, pour parler la langue officielle, la Kraljevina Hrvatska (royaume croate), sur lequel vivent, d'après les statistiques les plus récentes, 1.553.075 Croates et 567.443 Serbes*, est naturellement le champ de bataille

1 Nous nous en rapportons, sur ce point, à la statistique confessionnelle. On peut, du reste, poser en principe — et le principe souffre à peine quelques milliers d'exceptions — que tout catholique est un Croate et que tout orthodoxe est un Serbe.

170 LE BâLRAN slave

OÙ le conflit présente un intérêt politique constant. 11 faut bien dire quelques mots de sa physionomie constitutionnelle. En théorie, un pacte, la Nagoda^ conclu en 1869 avec la Hongrie, en fait un Etat autonome^ en ce qui touche Tadministration intérieure, la Justice, Flnstruction publique et les Cultes, mais rattaché à la Transleithanie et subordonné au ministère commun à tout l'Empire, quant aux départements des Finances, de la Guerre, des Chemins de fer et des Affaires étrangères. En théorie aussi, le régime parlementaire y est consacré, quoique le ban, chef du pouvoir exécutif, soit à la nomination directe de l'Empereur. Seuls des gens très habiles et très unis peuvent tirer parti d'un organisme aussi compliqué*. En pratique, le gouvernement de Pesth est

1 Les Croates sont desservis, du reste, par une loi électorale -détestable. On est tenté de dire de cette loi que c'est le régime censitaire retourné. La capacité^ ou ce qui passe pour tel, fournit plus aux listes que le cens. Elle est acquise non seulement à •qui justifie d'un diplôme ou d'un grade déterminés, mais à tous les fonctionnaires et employés sans distinction, y compris le personnel communal et celui des chemins de fer. Il en résulte] qu'un cantonnier, un garçon de bureau, un balayeur municipal,! voire un garde-barrière ou un homme d'équipe, quelquefois \ Hongrois d'origine, n'ayant aucune attache à la Croatie, dont il \ parle à peine la langue, prennent part aUx élections, alors que \ la majorité des possesseurs du sol y reste étrangère. Le cens est ■élevé, en effet, pour un pays pauvre. Tl varie entre 15 et 30 florins d'impôts directs.

Les velléités d'indépendance sont prévues. Le vote est public, verbal; il est reçu, au chef-lieu du collège électoral, par un représentant de l'administration. Je passe sur l'intervention des ^gendarmes, Vultima ratio des élections douteuses, qui servit notamment à repousser, dans la circonscription de Djakovo, sous les fenêtres du palais de M. Strossmaier, les partisans du comte

parvenu à ne laisser à ses co-con tractants que le décor de l'autonomie stipulée. Le ban, les ministres, les fonctionnaires, la majorité de la Diète, ou Sabor^ sont toujours, suivant l'expression populaire, magyarons^ c'est-à-dire gagnés, dans l'ordre politique et économique, aux intérêts de l'idéal d'Etat magyar, qui, par définition, est tout justement réfractaire aux autonomies. L'inventaire des habiletés, des intimidations, des violences même à l'aide desquelles la politique hongroise s'est assuré ce résultat^, ne saurait entrer dans le cadre de ce chapitre. Il témoigne, à coup sûr, de l'incontestable supériorité de celle-ci sur la mise en valeur et la coordination des forces nationales en Croatie ; à la rigueur même, d'une supériorité de race, si Ton entend par là qu'une race vaut d'autant plus qu'elle est intellectuellement mieux outillée pour se subordonner les autres. Pourtant — et c'est le point qui nous intéresse — jamais ce fleuron distinct de la couronne de saint Etienne ne serait moralement tombé au rang de Comitat hongrois, si les Serbes, qui constituent à peu près le tiers de la population, n'y avaient, par tactique fort regrettable, prêté la main.

Depuis plus de vingt ans, sous quelque nom et

Vojnovic. — C'est aussi rélément administratif qui prévaut dans les commissions de recensement. Plus encore : il entre de droit à la Diète, comme les magnats, dans la personne des Veliki zupanl (préfets), ce qui ferme, on en conviendra, le cycle des ressources officielles contre une saute de vent électorale.

ï Nous avons essayé de le dresser dans un article de la Revue des Deux Mondes : la Hongrie et V Opposition croate; 1" septembre 1895.

i72 LE BALKAN SLAVE

avec quelque programme qu'ils se présentent — Starcevicien, Strossmaierien^ Opposition réunie^ — les partis nationaux, en Croatie, qui ne se distinguent guère que par des nuances, et môme, aujourd'hui, sont officiellement unifiés, se heurtent à l'obstination des Serbes, au scrutin alliés du gouvernement. Il se passe là un phénomène de psychologie politique qui n'a probablement son équivalent dans aucun pays d'Europe. Le Serbe, pour contraindre son « frère » de race à réintégrer le foyer commun — dont celui-ci s'est évadé par loyalisme, en somme — l'empêche môme d'user du bénéfice constitutionnel, et fournit contre lui l'appoint nécessaire aux Magyarons, Il se comporte en conservateur ultra^ par impossibilité de faire partager son irrédentisme ; il encourage tous les abus du pouvoir, en qualité de révolutionnaire incompris. Telle est la tactique à laquelle prêtent leur nom le baron Zivkovic, l'ex-insurgé Popovic et d'autres personnalités moins connues; leur influence, des journaux comme le Srbobran^ d'Agram ; leurs votes à la Diète, enfin, presque tous les députés des régions où la majorité professe le culte orthodoxe, singulièrement du Syrmium et des anciens Confins militaires. Il est superflu d'ajouter qu'elle déchaîne les colères des Croates, que l'élément rituel s'en mêle, que le Srbobran trouve dans YObzor [rHorizon) et la Hrvatska domovina [la Patine croate) des confrères qui se prêtent aussi à l'identification du culte et du programme ; — qu'en dernière analyse les <t patriotes » du pays aient fini par confondre dans

une commune aversion le Serbe et le Magyar.

L'apogée du conflit — aujourd'hui en voie de réel et très symptomatique apaisement — a été marquée par les scènes d'Agram des 14, 15 et 16 octobre 1895. Elles ont eu lieu en présence et presque sous les yeux de l'Empereur. Elles ont été motivées, sinon par sa visite, au moins par les exhibitions de drapeaux dont celle-ci a fourni l'occasion.

Avec la permission du gouvernement, on arbore le drapeau hongrois sur Tare de triomphe, en face de la gare; le serbe, sur Téglise orthodoxe et sur une banque. C'est devant cette banque que, le 14 au matin, pendant les réceptions officielles, la foule s'amasse. Les pierres et les bouteilles d'encre volent contre les murs ; des fenêtres, oii se tient le président de la société, baron Zivkovic, on riposte par des invectives et des projectiles d'un goût douteux ; néanmoins, il faut amener le drapeau. De là, les manifestants se portent devant l'église du rite grec. Dans ces foules, où se coudoient les rivalités confessionnelles, perce aisément la tentation comme l'appréhension du sacrilège. Un Serbe s'écrie : « Ne touchez pas à nos saints objets ! » Mais les Croates n'en veulent qu'au drapeau. La police arrive, parlemente en vain, finit par dégager la rue, puis, prudemment, requiert un serrurier, qui crochète la porte de l'église et fait disparaître les couleurs serbes. — Quelques instants après, un étudiant grimpe sur l'arc de triomphe, et les couleurs magyares ont le même sort. C'était à peu près l'heure où M. Kovacevic,

veliki zupan (préfet de 1'° classe) d'Agram, dans la salle où François-Joseph recevait les délégations^ rassurait « que Tunité d'Etat des pays de la couronne de saint Etienne, si profitable pendant huit siècles tant au peuple croate qu'au magyar, serait sincèrement respectée par la nation serbocroate », — et provoquait, de la bouche impériale^ un éloge non moins fleuri de la. Nagoda. Un instant après prenaient place, à cette parade de la fraternité, des députations de communes hongroises, limitrophes de la (Croatie. Pour rétablir l'accord entre les apparences et la rhétorique officielle, il fut décidé que, dans la nuit, le drapeau serbe serait réintégré sur l'église.

Le 15, au matin, les manifestations recommencent. Cette fois, la gendarmerie a été réquisitionnée ; elle charge à la baïonnette. 11 y a des blessés ; la foule s'échauffe ; à six heures du soir^ l'autorité est dans l'alternative de céder ou d'engager une lutte en règle. Elle cède. Les vainqueurs, conduits par les étudiants, en costume national, portant le kalpak et l'épée, parcourent la ville et crient: « Zitio Kral Hrvatski ! (Vive le roi des Croates !) Vive la patrie croate ! Vive Starcevic! » Vers minuit, deux des leurs, Vladimir et Ivo Frank, fils d'un des chefs de l'opposition, sont victimes d'un attentat, en sortant du cercle Starce vie. Le premier est frappé à coups de bâton, laissé inanimé sur le sol et dépouillé, pendant que l'autre appelle au secours. Les agresseurs sont des ouvriers magyars, employés au chemin de fer et probablement soudoyés. Au matin, la jeunesse

universitaire se réunit ; elle décide que, précédée de sa bannière, elle ira solennellement, devant la statue de Jellacic, répondre par un outrage au guet-apens. De fait, en présence d'une foule énorme, un drapeau hongrois, tenu aux quatre coins par des étudiants, est imbibé d'alcool et brûlé en cérémonie. L'audace esl communicative : aux pieds du Jellacic de bronze dont Tépée est tendue dans la direction de Pesth, les applaudissements éclatent, et avec eux le vieil hymne de riUyrisme :

los Hrvatska nije propala Dok mi zivimo !

La Croatie n'est pas morte, Tant que nous vivons !

un des rares thèmes slaves dont le rvthme décidé fasse courir dans les foules un peu du frisson de la Marseillaise,

Telles furent ces échauffourées d'Agram, déplorables au point de vue des rapports entre Serbes et Croates, sujet de surprise pour le gouvernement local et de réel embarras pour la presse officieuse de Pesth, partagée entre le désir de ne pas leur donner trop d'importance et le besoin de soulager son indignation. Elles ont ce je ne sais quoi de puéril et de réfléchi à la fois, de familier et de pathétique, de formaliste et de brutal, de déférent vis-à-vis du souverain et d'impertinent pour l'attirail constitutionnel, qui caractérise le Croate, fils de soldat, cœur fidèle, tête un peu ébouriffée par

les souffles de 1848. Ne lui reprochez point d'avoir manqué à tous ses devoirs de sujet transleithan : c'est pour lui logomachie ; ni de tendre à l'excès ses rapports avec les « frères serbes ». Il est saturé de cette fraternité, et répondra comme le personnage de Molière, qui refuse d'apprendre la morale, « qu'il se veut mettre en colère tout son soûl, quand il lui en prend envie ».

Par un certain côté, l'événement n'était pas pour déplaire aux Magyars, parce qu'il ajoutait un épisode retentissant à l'histoire d'un conflit qui leur profite. Il n'en sortit pas néanmoins, tant s'en faut, tout l'effet qu'ils avaient escompté. Les véritables sentiments des Serbes à leur endroit furent affichés dès l'année suivante, à Belgrade, exactement dans la môme forme que les Croates avaient spontanément choisie. Là aussi, la jeunesse universitaire se donna licence de brûler le drapeau hongrois, parce qu'à l'occasion du fameux Millenium l'écusson serbe avait figuré, à Buda-Pesth, parmi les symboles des partes siibjectœ à la couronne de saint Etienne. Plus encore : il s'est produit depuis cette époque une détente assez sensible entre les « frères ennemis » pour que, ce printemps, les Sokols d'Agram reçussent une ovation dans cette môme ville de Belgrade ; pour qu'aussi, cet automne, à l'occasion de la translation des cendres de Vuk, J'hymne croat e y fût entonné, dans un banquet quasi officiel.

Ce travail de cristallisation si logique et si nécessaire n'est malheureusement pas encore assez avancé pour qu'on en constate les effets dans

l'ordre politique proprement dit. Des élections générales ont eu lieu, au mois de mai 1897, à la diète d'Agram. Le parti national croate est parvenu à conquérir vingt-cinq sièges sur quatrevingt-huit, et — ce qui vaut mieux encore — à installer sur ces sièges son élite intellectuelle : professeurs, jurisconsultes, membres éminents du clergé*. La députa tion serbe est numériquement à peu près égale. Son programme, rédigé par M. Gjurgevic, ancien président de la Diète, semble bien tendre à la soudure qui assurerait aux deux groupes la majorité contre letroisième [magijarons)^ puisque son article II porte expressément : « Les Serbes et les Croates, dans la Kraljevina Hrvatska^ ont le même avenir, la môme destinée, le même but politique, » Néanmoins, le passage de la déclaration aux actes, et notamment aux votes, se fait attendre. Il faudra d'autres événements, d'ailleurs en vue, et singulièrement l'aiguillon du mécontentement populaire, pour consommer une entente

1 Les conditions dans lesquelles se sont opérées les élections croates de mai sont si étranges, et même, par certains côtés, si dramatiques, qu'on craint d'être taxé d'exagération en les rapportant. Interdiction de la circulation sur la Save et sur quelques grandes routes, arrestations de candidats, électeurs obligés de se cacher dans des charrettes de foin pour franchir le cordon de police autour des villes où ils avaient à exercer leurs droits (le fait s'est passé à Brod, en Slavonie) ; soldats employés à conduire en prison des charretées de femmes et de jeunes filles coupables d'avoir jeté des fleurs aux candidats nationaux; on est malheureusement obligé d'ajouter à cette liste la fusillade authentique de Bosnjaci, qui, sous de vagues prétextes d'ordre public, a couché par terre, dans un seul village, huit morts et une soixantaine de blessés. Les survivants ont eu à comparaître devant la juridiction répressive !

parlementaire dont les conséquences seraient res senties dans toute la Transleithanie.

Au-dessous du monde qui s'essouffle en discussions plus ou moins académiques, il y a, en efi*et — nous ne dirons pas seulement l'électeur, relativement rare sous le régimç censitaire, — mais le peuple, qui, à l'occasion de ces élections même, s'est mêlé de surveiller ceux dont la fiction constitutionnelle fait ses mandataires. On a vu, en effet, pour la première fois, en mai dernier, des bandes de paysans, qui passaient, en plus d'un endroit, le chiffre de deux mille, faire masse autour des bureaux de scrutin et imposer, par leur présence, aux censitaires tentés de donner leur voix au candidat du gouvernement. Question politique et question religieuse, droit historique et prééminence de « vocation », tout commence à s'engouffrer dans la question dite sociale^ qui présente, nous le savons, chez les Jugo-Slaves, un aspect particulier.

Le magyarisme est devenu, pour le peuple, le symbole du gouvernement qui épuise, par l'impôt, les ressaurces économiques du pays, et ne lui donne presque rien en échange ^ C'est une pompe

1 Voir le chapitre vu : le Côté social de la question balkanique.

LE CONFLIT SERBO-CROATE iT9

aspirante — mais aspirante seulement — dont l'œuvre, bientôt trentenaire, a été de développer le paupérisme et les passions que celui-ci ne manque pas d'engendrer. Telle est, du moins, l'assurance que vous donneront, à Theure qu'il est, tous les habitants de la Kraljevina de la classe pauvre, sans distinction de culte. Peut-être conviendrait-il de faire une part plus équitable aux intempéries qui sévissent depuis deux ans sur cette malheureuse région et au caractère peu entreprenant, peu industrieux du Slave. Le fait — c'est-àdire la misère — existe, et dans des proportions inconnues en Occident. Il en résulte que la masse des orthodoxes est en plein conflit moral avec ses députés, approbateurs ordinaires du régime et de l'administration. Elle est môme en conflit avec ses vladikas (évoques) et avec ses popes, ce qui constitue bien la plus étrange et la plus déconcertante scission qu'on ait constatée depuis des siècles en Croatie.

Les six derniers mois de l'année 1897 et une partie de la période électorale ont été marqués de désordres dans le Syrmium, en Slavonie, dans les anciens Confins militaires, c'est-à-dire tout justement dans les régions à base de population orthodoxe, où le gouvernement recrute d'habitude et a même recruté encore cette fois, quoiqu'en moins grand nombre, ses députés les plus soumis. Le château même du ban actuel, comte Kuhen-Hédervary, à Nustar, a été assailli par des bandes de paysans, auxquels un socialiste d'Agram — il ne s'agit pas ici d'une action collective, moins encore d'une pro-

pagande doctrinale — avait persuadé que tel était le remède aux abus et que cela s'appelait du socialisme, La répression, comme on pouvait s'y attendre, fut sans merci. Dans les villages de Nustar, Mirkovci, Slakovci, Berak, Tovarnik, la gendarmerie fit une razzia de plus de deux cents hommes. A Mirtcovci en particulier, il ne resta plus que les femmes pour vaquer aux travaux des foins et de la moisson. Recrudescence de durs labeurs et de misères. Dans leur simplicité, quelques-unes de ces paysannes viennent déposer une requête à la chancellerie de M^" Strossmaier, le suppliant d'intervenir auprès de l'Empereur. Elles expliquent que le pays est très malheureux, que leurs maris ont cru bien faire. Puissance des mots sur un terrain tout préparé ! Du socialisme elles ne savent même pas le vrai nom, puisqu'elles prononcent naïvement sicilianismus (le détail nous a été fourni à Djakovo même). Et pourtant le premier venu en a pu faire un drapeau, plus encore : un moteur. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on vît des êtres d'ordinaire doux, maniables, voire un peu indolents, se soulever contre la plus haute et la plus redoutée des autorités en Croatie.

Les débats, devant le tribunal d'Essek, ont rempli toute la première quinzaine d'octobre. On a prononcé une cinquantaine de condamnations. Pas un de ces paysans n'a faibli à l'audience, ni témoigné de regrets. Le principal accusé, Govedarovic, que les gendarmes étaient venus arrêter pendant qu'il gardait ses porcs, a fait aux juges des réponses à la Malon.

Descendez encore un peu le cours de la Save, du côté de la frontière serbe, on vous contera, à Mitrovitza, les épisodes d'un autre procès qui s'est plaidé en août. Même physionomie d'audience, à peu près même nombre d'accusés, mômes chefs d'incriminations. Ce sont toujours des paysans aigris, qui vont buter contre quelque expression matérielle d'un régime intolérable ; des fureurs qui succèdent inopinément à des patiences de bœuf. Toute la différence est qu'ici ce n'est pas l'Occident qui a fourni l'agitateur, mais la Serbie. Nous sommes plus avant dans le « slavisme ». Il se mêle à l'esprit insurrectionnel un peu de cette mystique qui fait penser à la révolte de PougatchefF.

Les quarante « socialistes » qu'on vient de condamner à Mitrovitza sont à peu près aussi instruits des doctrines de Karl Marx et de Lassalle que leurs camarades de Nustar. Mais ils ont cédé à l'éloquence bizarre et entraînante de Vasso Pélagie. Imaginez une manière de Blanqui un peu maladif, qui aurait été archimandrite et même supérieur du séminaire orthodoxe de Banjaluka, depuis converti à la religion du peuple, propagandiste infatigable, même en prison. H y a plus de vingt ans que cette transformation s'est opérée et qu'il prêche le nouveau mystère des deux côtés de la Save et du Danube, dans un large rayon autour de Belgrade. Le Gouvernement serbe s'en débarrasse comme il peut sur l'Autriche-Hongrie et vice versa. Pour le moment, il est obligé de le tenir sous les verrous. Cette situation est familière à Pélagie, qui l'accepte, d'ailleurs, avec dignité. Il demande seulement

qu'on ne réfrène pas avec trop de rigueur ses instincts de prédicant et de kneippiste ; il a obtenu de converser avec ses coprisonniers en se promenant nu-pieds dans les couloirs.

Avant de goûter ces douceurs de Tombre et du rafraîchissement, notre prophète avait fait des prosélytes à Mitrovilza. On a noté, au cours de leur interrogatoire, des réponses symptomatiques, en ce pays divisé, on pourrait dire môme déchiré, par la rivalité des rites latin et grec. Comme le président demandait à leur chef à quelle religion il appartenait : « Catholiques ou pravoslaves^^ a répondu celui-ci, nous sommes tous le même peuple.

Êe sont nos maîtres qui ont exploité la différence es religions pour nous armer les uns contre les utres et nous réduire à l'état où nous sommes. )^ Dans la partie des anciens Confins militaires située entre le littoral et la plaine d'Agram, l'agitation a duré plus de deux mois et a donné lieu à des scènes sanglantes. Dès la fin d'août, on remarque une inquiétude insolite chez les paysans. Ils tiennent de fréquents conciliabules, entre gens d'un même village d'abord, puis de paroisse à paroisse, comme si un mot d'ordre ou une idée fixe traversait leurs couches jusqu'alors passives et un peu grossières. C'est la saison des pèlerinages : catholiques et orthodoxes — ceux-ci en grande majorité — s'y rendent en bandes plus nombreuses, plus bruyantes qu'à l'habitude. Le préfet de Karlstadt s'inquiète de ces migrations ;

1 On se souvient que pravoslave est synonyme de slave du rite grec.

il commence à les interdire, suspend même les foires. On murmure : les tenanciers à court d'ar-

UfmFUm.ttu

gent, les artisans pauvres, les opanchars surtout (savetiers ambulants qui débitent en plein air Vopanka ou sandale nationale) se font les commis voyageurs du mécontentement populaire.

Et puis, tout à coup, dans l'espace d'une semaine, de distance en distance, par plaques, pour ainsi dire, il y a éruption du mal latent. Cette population, qu'on sait mécontente de ses administrateurs, mais qui est restée jusqu'ici étroitement unie à ses prêtres, commence, parmi les orthodoxes surtout, à exiger les clefs des églises, à les accuser de trahison. A quel sujet ; sur quel fondement ? C'est qu'une rumeur a couru, propagée par on ne sait qui, à la fois absurde et irréfutable, qui s'établit profondément dans cette masse farouche d'ignorance et de pauvreté. On dit que les Hongrois se préparent à annexer le pays et à augmenter les impôts; que les vladika et les popes sont leurs complices ; qu'ils veulent arborer le drapeau magyar sur les églises et que, si ce drapeau y flotte seulement vingt-quatre heures, les Confinaires sont irrévocablement vendus.

Et tel est le réveil de la haine du Magyar chez ces hommes dont les anciens ont fait, en 1849, la campagne de Jellacic et qui imputent au gouvernement leur état misérable, que ce conte de grand'mère trouve crédit partout. Ils sont si convaincus que le clergé négocie leur magyarisation que, par groupes de trente ou quarante individus, armés de vieux fusils, de gourdins ou de haches,

ils montent la garde, jour et nuit, sur le porche deleurs églises et môme à Tintérieur. On veut lesdisperser, les désarmer; ils résistent et, comme il se passe à l'ordinaire sur le territoire administra par le ban Kuhen-Hédervary, le gendarme tue et mutile aveuglément en plein troupeau humain.

A Lajevac, sept blessés; à Perna, seize; à Slunjica, il y a plusieurs morts ; à Drjnic, la troupe^ réquisitionnée, arrête une centaine de personnes à la fois, femmes comprises. Ces exécutions augmentent le désordre. Ici, la foule envahit un presbytère ; là — dans le village de Mochvina — un pope est grièvement frappé. Ses confrères, les maîtres d'école, les petits fonctionnaires ruraux, tout ce qui représente une autorité civile et sociale se sent guetté par l'hostilité du paysan. Il en est qui prennent la fuite. Aubergistes et marchands ferment boutique. La gendarmerie multiplie les patrouilles, fouille les passants et môme les maisons. Tel est Fétat du pays, au sud-est d'Agram, pendant la première quinzaine de septembre. Le 21, le bourg de Sjenicak est le théâtre d'une scène sauvage.

Là aussi, pendant les nuits précédentes, les hommes ont gardé l'église. L'un d'eux fait mêmele guet dans le clocher, pour sonner l'alarme, s'il relève quoi que ce soit de suspect. Le matin du 21, le malheur veut que trois fonctionnaires, le chef du district Brozovic, l'ingénieur Djakovic et le Grundbuchsdirector (chef du service des livres fon-^ ciers) Cvijanovic se présentent à Sjenicak pour y procéder au partage de communautés (zadrugas)

et autresopérations cadastrales. Suivant l'habitude^ ils font une visite au curé. — « Retournez-vous-en, leurdit-iljily a du danger pour vous ici. » — «Vous plaisantez ; nous y sommes connus et n'avons, du reste, jamais fait tort à personne. » Comme ils sortaient, un attroupement les arrête. Ils ont beau montrer leurs registres et leurs instruments d'arpentage, on veut absolument qu'ils apportent le drapeau magyar et qu'ils soient venus pour l'arborer. L'homme de garde à l'église a tiré la cloche ; d'autres, postés aux abords du village, lancent à travers la campagne le cri convenu : Prie H pogïbelj ! [Le danger presse!) Gvijanovic est abattu le premier d'un coup de hache. Ses deux compagnons, qui ont pris la fuite, l'un dans la direction de la forêt, l'autre vers le presbytère, sont traqués^ promptement atteints, assommés ou percés de coups de fourche. Djakovic expirant demande quel mal il a fait. — « Tais-toi, maudit niagyaron. Ce sont tes pareils qui nous prennent nos bestiaux^ qui font vendre nos lits, qui s'engraissent à nos dépens*... » C'est une femme qui tient ce langage; et, d'un coup de serpe, elle achève le mourant.

Rien, en tout ceci, il le faut bien répéter, qui sente l'infiltration de la doctrine socialiste ; pas de guerre de classes, et A' internationalisme encore bien moins. C'est au contraire une sorte de Jacquerie nationaliste^ identifiant le symbole et les abus, le fonctionnaire et le système administratif. Dans le fond, c'est aussi une démocratie qui renvoie aux

1 Le propos a été relevé dans l'enquête faite par le journal r06zor.

idéalistes de l'histoire et de la cartographie politique le conflit serbo-croate, demandant compte, en somme, aux leaders des deux partis du temps perdu en manifestes et des malheurs causés par la désunion. La leçon s'adresse surtout à la députation serbe, car on ne saurait reprocher au parti croate d'avoir jamais soutenu le gouvernement. Sera-t-elle comprise? Plus d'un symptôme le fait espérer. 11 est caractéristique que les Serbes de la Kraljevina viennent d'envoyer, cette année, en qualité d'électeurs confessionnels, si l'on peut dire, au congrès de Karlovci, un élément aussi radical que leurs députés à la Diète se sont montrés jusqu'à présent gouvernementaux. De sorte que, par une anomalie singulière, ce groupe qui tient dans ses mains les destinées politiques de la Croatie se trouve être, à la fois, l'ami et l'adversaire des Magyars : — ami selon les apparences de la carte électorale proprement dite; — adversaire sur le terrain du statut qui passe pour le palladium de leur nationalité. Quant aux conséquences de l'entente parlementaire entre Serbes et Croates, elles n'aboutiraient à rien moins qu'à acculer le ban actuel à la démission ou à la suspension de la Nagoda^ — bref à une crise qui étendrait à une portioQ de la Transleithanie la guerre de nationalités déjà déchaînée au sein du Reichsraih, 11 y a des précédents. Un des prédécesseurs du comte Héder-

Ivary, le baron Rauch, partisan, comme lui, du « gouvernement de fer », dut, en 1871, résigner ses fonctions. Déjà certains excès de langage font sentir à quel point ceux de la rue peuvent devenir

contagieux. On nous assure qu'il y a quelque temps, en pleine Diète, un député a osé crier au ban actuel : « Souvenez-vous de quelle façon a péri Stambouloff ! » — Qu'au lieu de faire des mots « historiques », surtout de cette qualité-là, les députés que le gouvernement d'Agram ne tient ni par des places, ni par des faveurs, s'inspirent des réelles souffrances d'un peuple indifférent aux revendications théoriques sur la Bosnie-Herzégovine, — et le conflit serbo-croate aura vécu^

1 II n'existe déjà plus en Dalmatie, au moins sous la forme proprement politique. Serbes et Croates ont conclu une sorte de consortium qui leur assure au Reichsralh et à la Diète de Zara une représentation proportionnelle. Au Reichsrath, il n'y a que deux députés serbes de Dalmatie, qui votent, en général, comme leurs collègues catholiques du groupe slave.

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