‹ Le Ballet à travers les agesChapitre 3 sur 11 · L'HELLADE · texte numérisé non relu

L'HELLADE

amour sans bornes des Hellènes pour la beauté plastique de l'être humain, pour tout ce qui pouvait contribuer à la développer, à la faire valoir, éleva la danse, c'est le cas de le dire, à la hauteur d'une instiution sociale. Le ballet fut de bonne heure connu, et nous en trouvons de nombreuses descriptions dans Homère, c'est-à-dire presque aux temps préhistoriques. Mais, nous le répétons, c'étailquelque chose de bien plus complexe que nos ballets modernes; non seulement la pantomime en était souvent beaucoup plus compliquée et beaucoup plus savante, mais le chant y était intimement lié à la danse. Un « chœur » était à la fois un chœur de danseurs et de danseuses et un chœur de chanteurs et de chanteuses. Il y avait, en outre, bien distincts, quoiqu'ils se mêlassent parfois, le ballet liturgique et le ballet profane.

Les premiers ballets liturgiques semblent avoir été dansés en Phrygie par les Corybantes, en Crète par les Curetés. On sait que Cybèle leur avait confié Zeus à sa naissance pour le soustraire à la gloutonnerie de Kronos qui dévorait ses enfants; elle leur avait enseigné à danser autour de lui avec des cris bruyants pour étouffer les vagissements du bébé, afin que Kronos, à qui l'on servait à sa place un plat de cailloux, ne l'entendit pas. Aussi cette danse sacrée représentait-elle le berceau de l'enfant et ses sauveurs, exécutant leur pantomime bruyante avec chants et musiques. Bientôt arriva d'Egypte en Hellade le culte de Dionysos, Osiris chez les Égyptiens, Bacchus chez les Romains, Dieu du vin et de la joie, Dieu bienfaisant et civilisateur, car le rire qu'il personnifie eL va porter jusqu'en Inde, monté sur une panthère, entouré de son cortège do Faunes, de Satyres et de Nymphes dansantes, est la victoire de la vie et delà lumière sur la sombre barbarie qui ne rit point. Aussi son culte fut-il entre tous un culte de danses dont le sujet était tout trouvé dans cette marche triomphale et dans les innombrables aventures amoureuses et autres qui lui arrivèrent dans ses voyages. C'était même un thème si riche qu'il perdit rapidement son seul caractère liturgique pour devenir avec toutes sortes de variations un thème à danses et à ballets pour les représentations et les fêtes publiques et privées. A la tète d'un ballet bachique, Alexandre le Grand brûla Persépolis, la ville sainte des Perses, et nous verrons à Rome Messaline célébrer par un ballet bachique ses noces avec Silius. Nous ne nous étendrons pas sur tous les ballets

li linéiques qui se pouvaient dansercn honneur de (ouïes les divinités du paganisme hellénique; il nous suffira de dire qu'il n > avail pas de fêles religieuses sans danses, el que ces danses se rapportaient à quelque l'ail saillant de l'histoire de la divinité qu'on honorait; nous en prendrons un exemple dans le culte d'Aphrodite. Parmi les fêles célébrées en l'honneur de celle déesse était celle d'Adonis, le beau chasseur qu'<

aimait et suivait à travers forêts el montagnes. Un jour, un sanglier le tua. el de son sang naquit l'anémone: mais ;> les douze mois il remontait de l'Iladès à la

lumière du soleil pour revivre momentanément leur amour. Au milieu des danses de celle fêle se mimaient les personnages des deux amants, el une chanteuse accompagnait le spectacle en le décrivanl avec sa mise en scène : <c Déesse- do l'amour, loi qui règnes sur les près fleuris de Golgos et d'klalie. et sur le sommet de l'Ervx, Aphrodite dont les faveurs sont plus précieuses que

l'or, pour toi Adonis, après douze mois révolus, quille les sombres bords et revient plus charmant que jamais, conduit par les Heures tardives... Par terre sont étendus des tapis plus précieux que ceux de Milet et de Samos, des lapis plus doux que le sommeil; Aphrodite repose sur la pourpre, près d'elle un autre lit est dressé pour le bel Adonis aux doigts de rose... Jouis maintenant, 0 Déesse, des caresses d'un époux si cher; demain, au point du jour, lorsque la terre s'humectera des pleurs de l'aurore, nous le porterons en grande pompe sur la rive où se brisent les vagues écumantes; là, les cheveux épars, la robe flottante et le sein découvert, nous ferons retentir les airs de nos chants solennels.» Le lendemain, en effet, les danses et les chants joyeux se changeaient en danses et en chants funèbres; Adonis était mort et retournait au royaume noir. Une procession dansante portait son image au bord de la mer et la lançait dans les flots.

La fête que décrit ainsi Théocrite se passe en Egypte, à Uexandrie, mais dans une Egypte tout hellénique; on remarquera seulement que le texte ne dit pas expressément si les personnages d'Adonis et d'Aphrodite étaient représentés par des êtres vivants, ou si c'étaient de simples images. L'une et l'autre supposition sont également possibles, mais il est de toute probabilité que des acteurs les mimaient ailleurs, sinon dans l'exemple présent.

Parmi les ballets non liturgiques, les uns étaient liés à la religion, comme les ballets funèbres et les ballets nuptiaux; d'autres étaient purement civils, comme les ballets militaires englobés sous le nom général de danses pyrrhiques. La danse pyrrhique simple qui se pratiquait partout était l'exercice militaire des Hellènes; au son de la musique, on apprenait en cadence, et tout en chantant, à manier le glaive, à se proléger du bouclier. Les Éthiopiens même dansaient la pyrrhique avec, autour de leur lète, un soleil de flèches. Mais souvent c'était un véritable ballet figuratif: « On soupa, couché sur des lits de feuillage, et l'on but dans des coupes de corne qu'on trouvait dans le pays. Ouand on eut fait des libations et chanté le psean, des Thraces se levèrent d'abord et dansèrent tout armés au son de la flûte. Us sautaient très haut avec agilité, tenant en main leurs sabres nus et s'en escrimant. Enfin l'un des danseurs frappa l'autre-, el tout le monde crut qu'il l'avait tué; mais ce n'était qu'une feinte inoffensive. Les Paphlagoniens jetèrent un grand cri. Le vainqueur, ayant dépouillé son adversaire des armes qu'il portait, sortit en chantant » (Xénophon, Anabase). Nous arrivons ainsi au ballet tel que nous le concevons aujourd'hui, mais toujours, par exemple. a\ec le chant en plus.

Enfin il y avait le ballet théâtral exécuté par le choeur tragique ou comique. Ainsi dans le « Prométhée enchaîné ». lorsque le Titan est cloué sur son rocher, un ballet de Néréides descend du ciel pour le consoler; de même dans Aristophane nous avons des ballets grotesques et fantaisistes comme celui i\\\ Choeur îles Grenouilles chaulant Brékékécoax autour de la barque de Caron, ou le ballel des Oiseaux dans la pièce de ce nom. Plus lard l'on lit des représentations uniquemenl de ballets, chez des particuliers à l'issue «les feslins, soil sur le théâtre. Nous j reviendrons dans la Grèce devenue romaine après la conquête.

Maintenant, par qui élaienl dansés ces ballets?

Par tout le monde. Tout le momie dansail en Hellade, hommes. Héros, Demi-Die Dieux eux-mêmes, de l'un et de l'autre sexe, jeunes el vieux, les Muses, Apollon, /.eus lui-même el le sage Socrate dansaient, jusqu'aux magistrats el aux généraux. >< La danse bachique est fort en honneur, dit Lucien, dans l'Ionie cl dans le Pont... La. les habitants, durant le temps lixe pour ces représentations, abandonnent toute autre affaire

et restent assis des journées entières à voir des Titans, des Corybantes, des Satyres et des Bergers. Les citoyens les plus distingués de chaque ville dansent eux-mêmes dans ces ballets, et non seulement ils ne rougissent pas de ces divertissements, mais ils s"en montrent plus glorieux que de leur noblesse, de leurs charges municipales et de la vertu de leurs aïeux. » Enfin la danse était exclue des concours publics comme une chose trop grande et respectable pour être soumise à ces sortes d'examens; les esclaves étaient exclus des chœurs, et les citoyens qui en faisaient partie ne devaient pas le service militaire. La danse servait même à apprendre la philosophie, et l'on faisait des ballets de chevaux. « Or les Cariens, dit Athénée, apprenaient à leurs chevaux à danser au son de la flûte pendant leurs festins. Le général ennemi se fit donc acheter une joueuse de flûte dans la Carie; elle apprit à plusieurs musiciens les airs connus des Cariens, et, lorsque les deux armées se trouvèrent en présence, à peine le chant des flûtes eut-il commencé que les chevaux des Cariens se dressèrent sur leurs pieds de derrière et se mirent à danser. Toute leur force était dans leurs chevaux, et ils furent de la sorte vaincus. » Seulement les femmes honnêtes ne dansaient pas sur le théâtre; le personnel féminin des chœurs était recruté parmi les danseuses de profession, et les premiers rôles mimés et danses par des hommes — usage constant dans toute l'antiquité et que nous retrouverons à Home. « Lorsque le doux Bathylle danse la Léda...,» dit Juvénal. L'un des grands bonheurs de l'empereur Héliogabale était de jouer dans le ballet « le Jugement de Paris » le rôle d'Aphrodite. Soudain ses vêlements tombaient et il apparaissait dans le costume de la déesse sortant de l'onde.

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