‹ Le bandeau, comédie-vaudeville en un acteChapitre 3 sur 21 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LâPLàCE, JOSEPH, en veste f tenant un plateau qu'il dépose sur le bureau en entrant.

JOSEPfl.

Voilù le chocolat de monsieur.

lAPLACE.

Bien, Joseph. £h bien ! mon garçon, commences-tu à te faire ù notre Tille ?

JOSEPU.

Dame I monsieur, tout doucement ; royez-vous, il faut l'habitude.

LAPLACB , te regardant fixement.

C'est juste. (// se lève et marche préoccupé.)

JOSEPH

Je n'ai jamais servi que chez monsieur le sous-préfet de Briare , département du Loiret, un homme de beaucoup d'esprit; mais il n'y avait pas tant d'ouvrage qu'ici, ni de jeunes clercs non plus: ils sont fort espiègles, messieurs vos clercs; ils me font des niche', mais c'est pour rire.

LAPLACE , à part.

Au fait, il m'y fait songer... En supposant que je voulusse me prêter à cette bouffonnerie, mon maître-clerc, toute l'étude vont en faire des gorges-chaudes... un contrat signé chez moi à tâtons! on en rirait à mes dépens.

JOSEPH

Monsieur, votre chocolat sera froid.

LAPLACB.

Tant mieux, tant mieux... (d lai-même.) C'est que le ridicule... il n'y a rien de plus terrible... (// va s'asseoir devant le bureau; regardant Joseph.) Si ce gaillard-là n'était pas si. bête...

JOSEPH , occupé à nettoyer.

Monsieur m'a appelé?

LAPLACE , s' asseyant et prenant son chocolat'. Le physique serait passable.

JOSEPH

Qu'est-ce donc ? ordinairement inonsieur ne peut pas me regarder sans rire ; aujourd'hui, vous m'envisagez d'un air sévère,.. Est-ce que j'ai mal fuit mou service? Monsieur serait-il

mécontent de moi ? depuis cinq semaines que je suis chez monsieur, je n'ai encore rien cassé. Oh! je n'^ai pas la main cassante; vous pouvez vous informer à monsieur le sous-prél'et de Briare.

LAPLACE, le regardant toujours en mangeant.

Tu es bien naïf, mon pauvre Joseph.

JOSEPH

Naïf! cela se peut bien, monsieur: ne vous y fiez pas; je parais comme ça un peu nigaud, c'est un air de famille ; mais e suis bien déluré dans l'occasion.

LAPLACE

Vraiment! tu dissimules donc?... Voyons, puis-je compter sur loi?

JOSEPH

Toujours, monsieur; pour le zèle, la probité, la propreté, VOUS pouvez vous informer à monsieur le... LAPLACE , se levant.

Te sentirais-tu de force à garder un secret, seulement pendant une heure ou deux?

JOSEPH

Un secret! mais deux, trois... Vous sentez que quand on a été au service d'une autorité locale on a de la discrétion de reste, [d'un air de mystère.) Il est arrivé à monsieur le souspréfet de me confier des affaires d'État; j'ai porl(; moi-même, |des lettres bien cachetées à l'inspecteur du télégraphie. LAPLACE, se levant.

Ecoute bien, il s'agit d'une chose qui pom'rait me coniprC^ mettre.

JOSEPH

hh\ diable!

LAPLACE

Toi seul tu serais dans ma confidence.

JOSEPH

Très bien.

LAPLACE

Deux dcmescliens doivent venir ici, aujourdhui même, pour se marier.

JOSEPH

Très bien.

LAPLACE

Mais des raisons d'intérêt, de famille, exigent les plus grandes précautions.

JOSEPH

C'«8t tout simple.

LAPLACE

Comprends-tu ? ils ne se parleront qu'ayant chacun un bandeau sur les yeux.

JOSEPH

Bah ! voilà qui est bien singulier. C'est acheter chat en poche, comme on dit chez nous.

Ain : De sommeiller encor, ma cfiètv.

Quelle bizarre fantaisie!

Quoi ! s'épouser en tapinois 1 Si jamais j'en fais la folie.

J'y veux regarder à deux fois.

L'épreuve me semble un peu forte; C'est marcher loin dans le brouillard ; El se marier de la sorte. C'est jouera colin-maillard.

LAPLÀCE.

Précisément, voilà ce que je crains que l'on ne dise ; et cela peut me faire le plus grand tort; il faut donc que personne n'en sache un mot... tu comprends bien ?

JOSEPH

Oui, monsieur, parfaitement... mais ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi vos ciiens, comme vous dites, se marient d'une si drôle de manière; car enfiu, on se marie, n'est-ce pas? la première chose est de se voir.

LAPLACE

Je t'ai déjà dit qu'il y avait des raisons d'intérêt, de famille; des engagcmens pris.

JOSEPH

Ah! bon, bon, j'y sui».

LAPLACE

Comment, tu y es?

JOSEPH

Oui, oui, des raisons de famille, des défauts enfm... quelques petites choses que le marié ou la mariée sont bien aises de cacher avant la noce.

LAPIACB.

Bah! tu crois?

JOSEPH

Cela saute aux yeux tout de suite.

LAPLACE, allant se l'asseoir d son bureau. Au fait, ce nigaud-h\ pourrait bien avoir raison.

Allez, allez, d'un côté ou de l'autre, faut qu'il y ait du déchet, ben sûr... tenez, c'est comme monsieur le sous-préfet de

Briare ; je peux vous conûer ça à vous qui êtes notaire et dépositaire des secrets de famille. II a épousé une demoiselle Durosier de Gien; la veille du mariage, il était tout triste, tout de mauvaise humeur, parce qu'il fallait mettre une culotte courte et des bas de soie.

LAPLACE , riant et désignant sa jambe.

Ahl ah! est-ce qu'il n'avait pas?...

JOSEPH

Juste ! ce pauvre sous-préfet , un homme de beaucoup d'esprit; mais imaginez-vous, des jambes... (// montre les siennes.) tenez, encore pires que ça.

AiB de Julie.

De cette raison de famille

L'époux était peu satisfait ;

La future était fort gentille

Et voulait un mari bien fait.

L'art, par bonheur, remplaça la nature; Je fus discret et surtout fort adroit;

Et le bonnetier de l'endroit

Fut chargé de la fourniture.

LAPLACE

Ah I ah ! c'est fort plaisant... Eh ! parbleu, tu me donnes une idée... tu sens bien que comme officier public, je dois blâmer une pareille imprudence; que je veux absolument décider le» deux époux à s'entendre parfaitement, et à se voir.

C'est la moindre chose. *

LAPLACE

Écoute ; tu vas prendre un habit, cela sera plus décent pour recevoir un comte et une baronne : prends le ton d'un clerc plutôt.que celui d'un doinestique; parle le moins possible , afin de ne pas te trahir; et si, comme je m'y attends bien, le jeune homme t'interrogeait sur sa future épouse, peins-la exprés sous des couleurs peu favorables; comprends-tu?

JOSEPH

Bien, bien, des couleurs...

LAPLACE

Et vice versa pour la baronne.

JOSEPH , surpris.

Versi versa pour la baronne !

LAPLACE

Deux louis ; pour ton silence, et si tu ne fuis pas de gaucheries...

JOSEPH

Doux louis! monsieur, cela seul me donnerait de l'esprit.

LE CLEBC, entr'ouvrant la porte.

Monsieur le comte de Saint-Valery demande si l'on peut le recevoir?

LAPLACE

Déjà ! (bas à Joseph. ) Entre vite dans ma chambre, habilletoi > et surtout ne mets plus le pied dans l'étude. JOSEPH , s'en allant.

Monsieur?... dites donc, monsieur: regardez bien d'abord ses jambes... c'est peut-être là qu'est le déficit, (riant.) Ahl ah! ahl ils disent tous que ce n'est plus la mode. (// entre dans le cabinet à gauche et emporte la tasse et la chocolatière. ) LAPLACE , allant vers ta porte du fond.

Monsieur le comte, prenez donc la peine d'entrer, je vous prie.

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