‹ Le bandeau, comédie-vaudeville en un acteChapitre 4 sur 21 · LAPLACE, SAINT-VALERY · texte numérisé non relu

LAPLACE, SAINT-VALERY

SAiNT-VAtERY, entrant; il est vêtu en fraque élégant et porte le ruban rouge à sa boutonnière.

Moucher notaire, regardez-moi bien des pieds à la tête... Vous savez ce que je viens faire chez vous... et je devine déjà ce que vous pensez de moi.

LAPLACE

Il suffit de voir monsieur le comte pour s'en faire une idée favorabl»'.

SAINT-VALERY, gaîmcnt.

' Oui, oui, sans doute, le petit compliment d'usage... mais soyez franc avec moi, notaire, comme je le serai avec vous... Je lis dans vos yeux... vous me toisez... et vous vous dites: «Voilà donc ce jeune fou, cet écervelé qui veut hasarder tout «son avenir, toute une existence d'homme, sur une carte, « comme un joueur téméraire y jetterait sa fortune. » Eh bien! oui, grave notaire... appelez-moi insensé, imprudent, romantique... tout ce que vous voudrez... je ne vous écouterai pas; mon parti est pris, et j'épouserai ma cousine sans l'avoir vue.

LAPLACE

Je vous avouerai que, loin de me permettre de blâmer votre conduite, monsieur le comte, (souriant.) je l'ai trouvée au moins un peu bizarre.

SAINT-VALERY, galment.

Oui, bizarre! voilà comme ils sont tous; les financiers, les hommes de loi surtout... Bizarre, parce qu^on ne se marie pas carrément, numériquement, à la Bourse ou dans un bal... Entre-t-on dans un cercle? une charmante personne!... elle touche du piano comme Hertz... sa beauté éblouit... sa grâce

vous enchante... ajoutez une belle dot, si vous voulez... Trois semaines après, on est marié... on a une jolie femme, et une bonne étude... (^s' animant.) On sait ce que rapporte l'une; on ne sait pas ce que rapportera l'autre... On connaît le physique... de grands yeux, voix délicieuse... le moral?... qu'importe?... Six mois après, la femme est sotte, ignorante, coquette... le mari est avoué, receveur, syndic, et... voilà les mariages parisiens... les mariages à la mode .. et le mien vous paraît bizarre, ridicule.

LA.PLACE

Loin de là... A Dieu ne plaise que j'aie eu l'intention de vous offenser 1... [souriant,) mais enfin, vous me demandez de la franchise.

SAINT-VAIEBY.

Très bien , très bien... parbleu ! moi-même, je n'entreprendrai point de vous convaincre... j'ai été subjugué, séduit, je t'avoue ingénument... et quant à la bizarrerie, elle existe pleine et entière... je ne m'en défends pas... mais écoutez, mon cher monsieur Laplace : chacun voit et conçoit le bonheur à sa manière, n'est-il pas vrai? voyons, pourquoi se marie-t-on ? LAPLACE, avec bonne foi.

Ma foi, je ne sais pas trop.

SAINT-VALEBY.

Ah!... voilà de la franchise, notaire; et vous parlez là comme un homme qui a bien des contrats sur la conscience.

LAPLACE

Du tout, du tout... je vous prie de croire , au contraire, que j'ai la main fort heureuse... j'ai fait plus de cinq cents mariages dont tout le monde méfait compliment, et depuis que j'exeifce, j'ai une Irentaine de séparations tout au plus.

SAINT-VALERY

Bravo!... je me rétracte.

LAPLACE

Par ma foi, tenez... ce n'est pas de ma faute si je ne marie pas, la semaine prochaine, monsieur Ernest de Brémont qui vous est allié, je crois.

SAINT-VALERY

Oui, précisément du même côté qu'Amélie... Ah! le petit Ernest se marie ?

LAPLACE

Non... c'est une affaire manquée.

SilNT-VALERT.

Bah!

LAPLACE

Ah !.. une imprudence !... tête de jeune homme... m\ voyage clandestin à Taris... On a tout su... on u fait des suppositions...

bref! il n'y faut plus songer... et par-dessus le marché, c'est moi qui suis chargé de lui annoncer aujourd'hui même cette fâcheuse rupture.

SAINT-VALERY

Aimait-il la jeune pefionne ?

LA PLACE

Beaucoup. Pauvre garçon !

SAINT-VALERY

LA PLACE

Mais pour en revenir à ce qui vous concerne, monsieur le comte, je vous disais qu'en fait de mariage, je prenais toujours mes précautions... et que je n'engageais personne à y aller à l'aveuglette.

AïK du ^ audei>ille de Pallie carrée.

De mes cliens, avec sollicitude Je dirigeais les biens et les amours ; Et l'on peut citer mon étude Que riiyiiicn proiôgca toujours.

IVIai» d'y bien voir jfe tonseillais. pour cause ; Vous, moins prudent, vous bâtissez en l'air: Peut-on trouver l'hymen couleur de rose, Quand on n'y voit pas clair?

SAIMT-VALBBT.

Du sophisme en caleinbourg!... allons, je vous pardonne répigramme... mais raisonnons, je vous en prie... J'ai passé tlix ans de ma vie à médire du niariage... je ne comprenais pas que l'on se mariât, que l'on pût s'iinposer une chaîne éternelle... Eh bien! aujourd'hui, à trente ans, me voilà épris d'une femme de vingt-deux... que je n'ai point vue, et dans laquelle je place toute l'idéologie du bonheur, comme je le veux... comme je le rêve... et si je vous disais que dans tout teci, il y a autant d'amour-propre que d'amour.

Air de PixvUle et Taconnet.

Séduit, cliarraé, j'aime et je me marie; De cet hymen je fais un point d'honneur : Plus tôt, [ilus tard, y consacrant su vie, L'homme, ici-bas, court après le bonheur. L'homme toujours court après le bonheur. IMais trop souvent le destin vous éprouve , Le bonheur fuit quand nous l'entrevoyons ; 11 fuit alors que nous l'apercevons.

Le Bandeau. s

Tifs yeux ouvcris, rarement on le trouve : Je pourrais bien l'attraper à talons.

Dans le premier moment, j'ai ri du projet de la baronne... puis je me suis tait à cette idée... puis j'en aiété enchanté... Enfin vous voyez aujourd'hui un homme lout-à-fait converti. LAPLACE, sotu'iant.

Le bandeau de l'amour n'était pas une fable. SAINT-VALERY, s' animant.

C'est vrai... je conçois maintenant l'amour aveugle... Qu'est-ce, je vous le demande, qu'un peu plus, un peu moins de beauté physique?... La beauté!... don du liasard , avantage éphémère qui passe comme le printemps. .. L'esprit, la grâce, les qualités du cœur et de l'anie , voilà ce qui ne change jamais... voilà ce qui séduit, ce qui entraîne... Sot, qui s'éprend d'un masque! il n'est pas digne du bonheur... Ma femme dédaigne de me plaire avant le mariage: elle est donc bien sûre de me captiver après... et vous conviendrez que, pour se priver ainsi volontairement de ses avantages et de ses armes les plus sûres, elle n'est ni vaine, ni artificieuse , ni coquette.

LAPLAOE.

Prometlez-moi, du moins, qu'après la première entrevue... tout sera dit ; et que vous ne pousserez pas la plaisanterie plus loin.

SAlNT-VALEnV.

Vous sentez bien que je ne demanderais pas mieux; mais c'est impossible: la baronne l'exige, j'ai proniis : un serment est sacré.

LAPLACE

Allons, c'est une idée fixe, et je vois qu'il est inutile de vous faire aucune objection.

SAINT-VALERY

Eh bien! oui, prudent notaire; franchement c'est me rendre un mauvais service que de chercher à me désenchanter. Si vous saviez tout ce qui se passe en moi !.. quelle douce agitation mêlée de crainte, d'amour, de curiosité!... c'est inexprimable. Quand je pense qu'ici, aujourd'luii mOnie... dans quelques inslans , j'entendrai, je verrai celle dont l'amo m'est déjà si bien connue... car une fois les signatu-os apposées, les deux bandeaux tombent, ramour seul reste, plus réel, plus animé... Après tout, pourquoi tant désirer ce moment ? je la connais, je l'ai vue, ne m*a-t-ellc pas envoyé son portrait?

LAPLACB.

Vous avez son portrait? Oh! oli ! que ne le disiez-vous donc? voilà qui change la thèse.

sAiM-VALEHY, xitement.

Son portrait fait par clle-inGuic... tenez, c'est la dernière

tl

lettre qu'elle m'a écrite, je puis vous la mont'-er; un notaire est un confident.

LAPLACE

Bon! son portrait par lettre.

SAINT-VALERT.

Elle n'eût point voulu m'en laisser voir d'autre ; c'eût été détruire tout le charme de rilUisil)n; c'eût été manquer à Amélie, me manquer à moi-même. Je îi'ai pointinsisté... mais, bon! vous souriez, vous ne me comprenez pas; les gens de code n'ont qu'un sens... tenez, mon cher notaire. [Il tire une lettre de son portefeuille^ et lit.) «J'obéis, ou plutôt je cède: je partirai «le 4, etc., etc. Vous me demandez de vous faire mon portrait; « quoique ce soit manquer un peu à nos conditions, j'y consens , « moins dans le dessein de plaire, que pour vous montrer ma « franchise. Je vous dirai donc que ma taille est ce que l'on ap- « pelle, dans le monde, ordinaire, et qui ne fait dire à personne: « Ah ! qu'elle est grande ! ou : Bon Dieu ! qu'elle est petite! » — Vous voyez cela d'ici , notaire, [continu cmt.) « Ma bouche est « assez gracieuse, quand elle sourit; je regarde de côté dans ma «psyché, et un de ces sourires-là va droit à votre adresse. « J'aime mieux êli'e un peu coquette que menlcjisu. On m'a « souvent lait compliment de mes yeux noirs que deux sourcils « bien arqués rendent partois un peu sévères. ()uc vous im- « porte, si je ne suis pas pour vous aussi sévère que mes yeux!» [baisant la lettre.) k*\ordh\tt\ adorable! vous le voyez, elle se retient, sa modestie ne lui laisse pas tout avouer; elle n'ose pas dire : « Je suis une très juIie fenune, la plus belle brune du « monde. » Mais cela se voit , se devine ; répondez-moi donc , •iotaire, ne la devinez-vous pas? et n'êles-vous pas déjà vousmême amoureux de cette feumic-là?

LA1>LACE

Par ma foi ! monsieur le comte , je suis séduit ; vous feriez extravaguer toute une chambre syndicale, [avec un air de mystère.) Mais j'oublie en vous écoutant que je retarde peut-être l'instant de votre entrevue.

s Al NT- VALERY.

Comment ?

LAPLACE

Pour plus de discrétion et de convenance nous avons arrêté que ma femme, madame Laplace, recevrait chez elle votre chartnante baronne, et je vais voir si...

SAIST-VALERY.

Ah! courez, courez, et revenez bien vite, si vous ne voulez pas que je meure d'amour, d'impatience et de curiosité.

AiR du Sic'gc de Con'nihe.

Je vous aUcnds ; courez, nolaire; Deux fois comptable dans ce jour,

Vous êtes le dépositaire

De mon contrat, de mon amour.

ENSEMBLE

Je TOUS attends ; courez, notaire, etc.

LAPLàCE.

Discret et diligent notaire, Je veux proléger en ce jour, Toujours à l'ombre du mystère, Votre contrat et votre amour.

(// entre dans la chambre d droite.)

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