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LE GARDIEN DU CLICHE : LE MARI

Mais une idée lui vint : il alla ^squ'à la porte :

— Ne l'écoutez pas, mon vieux ! C'est un truc faire tout gâcher!...

Le mari, alors, en riant :

— Je m'en doute bien, allez !... Mais ça ne prend pas. Meirthe peut inventer tout ce qu'elle voudra : Je ne sortirai d'ici que mes clichés terminés !...

Marthe trépignait de rage.

— Alfred ! ! ! Je te jure que je ne mens pas ! Tant pis pour toi, si tu n'écoutes pas u ta » femme !...

Triomphant, Dardier enlaçait, â nouveau, sa maîtresse :

— Le mari, dit-il, c'est le gardien du cliché. Si nous tirions une épreuve ?

— Alfred ! ! ! cria-t-elle, il recommence ! La voix de Mouton, sceptique et placide :

— Ça m'est égal !

Un baiser est précieux : il ferme la bouche. La lemgue de

Dardier butine celle de la jeune femme. -^

Silence.

Puis, Marthe se dégage un peu.

— Alfred ! 11 me baise !

Hle voulait achever :

u longuement !... dans la bouche!... longuement! »

Encore une fois, elle ne pouvait plus parler.

tandis que. — après un éclat de rire bonasse, incrédule. — la voix de Mouton clamait •

— Allez-y, mon vieux! J'ai mis le verrou...

Alors, la jeune femme eut un regard désespéré vers la porte et un autre, consentant, vers celui qu'elle aimait.

— Canaille ! soupira-telle. Ce que tu fais là est odieux !

Lui maîtrisant les mains de sa droite, et, de la main gauche, l'entourant à l'épaule, Dardier, maintenant, lui promenait des baisers dans les petits cheveux du cou. Un baiser réussi vaut seul un long poème. Dardier réussisseuit très bien celui-là, et quelques autres.

A bout de forces, Marthe, tremblante, se laissa choir dans les bras vainqueurs. Dardier montra l'escalier.

— Montons, veux-tu? ... Nous avons le temps...

Uarc-en-ciel

L'auto, légère et silencieuse, souple et rapide, file sur la route blanche, entre les haies lavées par le récent orage. L'air est pur, délicieusement. Cette profusion d'eau, tombée du ciel.

a mis dans l'atmosphère une fraîcheur caressante et agréable qui frappe les visages. Et les six amis, entassés dans la puissante voiture de Guilleret, fuient dans la volupté de la vitesse et le vertige des paysages qui filent à droite et à gauche, les tempêtes du commencement de la matinée, — quand pleuraient les petits amours immatériels, gardiens de la villa.

Riquette conduit. Elle adore tenir, entre ses mains frêles, le volant de la machine merveilleuse. Très appliquée, pénétrée de la responsabilité qu'elle voulut assumer, les yeux fixes devant elle, l'oreille insensible aux propos, noii aux pulsations cadencées du moteur, elle mène la puissante bête mécanique avec la sûreté d'un chauffeur expérimenté.

A côté d'elle, Alfred Mouton. Derrière, au fond de l'auto : Marthe Mouton et Guilleret ; en face, sur les strapontins : Dardier et Bailly. L'orage passé, la séance de photographie terminée, et celle du cabinet noir, ils ont eu le désir de s'en aller, tout de suite, et de déjeuner, ensemble, dans un autre décor, à Etretat. Cette idée à peine exprimée, Riquette sauta

8UI le siège de l'auto, fit mettre en marche le moteur. Et maintenant, tous oublieux de ce qui assombrit, un moment, le début de cette superbe journée, d'un orage qui bouleversa le ciel, et d'un autre qui menaça des amitiés, ils vont à travers la nature rassérénée qu'illumine, à nouveau, le resplendissant Soleil.

Les voici en haut d'une côte.

Et soudain, Riquette stoppe.

— Regardez ! s'écrie-t-elle. Comme c'est beau !...

Là -bas, à leur gauche, par-dessus les prés verts et les bois touHus, un immense arc-en-ciel érige son arche multicolore. Dans les brumes légères, vapeurs dansantes et impalpables qui montent de la terre, surchauffée par les rayons de l'astre triomphant, les sept couleurs du prisme miraculeux ont tendu leur écharpe en travers du ciel bleu.

Riquette, extasiée, redevenue gamine de Montmartre à qui ne furent jamais offerts les spectacles émouvants de la grande nature, répète :

— Comme c'est beau !...

Tous contemplent la féerie magnifique. Ils comprennent, devant cette vision précieuse de joyaux irréels en suspension dans l'air, que, toujours, à l'orage succède le beau temps et que les rires sont plus gais, — le drame passé.

— La belle palette ! dit Guilleret, dans une exclamation de peintre.

— Un arc de triomphe! hurle Mouton. en uncri de poète. Si nous passions dessous ?

Dans le dos du mari, sur cette invite folle, Marthe laisse tomber un sourire énigmatique et railleur qui donne à ses lèvres rouges un piment singulier. Et Daurdier la regarde, avec des yeux complices.

A présent, autour de l'auto arrêtée, de petits amours invisibles, s'accompagnant de lyres, dansent, chantent et rient, — de petits faunes gambadent en jouant de la flûte à sept coups.

Mais, peu à peine, l'arc-en-ciel se dissipe. * Il s'est cassé en deux, d'abord, ne leùssant que deux coloris, deux piliers fugitifs, Bchés dans la terre et qui, maintenant, se dégradent par le haut, s'estompent, ne tardent pas à se fondre dans les vapeurs rosées et le bleu de la voûte qu'ascensionne le Soleil. Une éclatante lumière se répand sur ce dimanche, et le ruban de la route réverbère des blancheurs aveuglantes o\i miroitent encore, de-ci, de-là. des flaquettes d'eau, de petits points scintillants.

— Bientôt midi, Riqoette ! fait Guilleret. Si tu remettais en marche ?...

A nouveau, le moteur ronfle. L'auto démarre brusquement et file, souple et légère, entre les arbres de la route, conduit les voyageurs vers des plages difiérentes où ils auront comme de nouvelles âmes, de nouvelles pensées, où s'évanouiront, disséminées tout a iait, leurs colères et leurs émotions des heures écoulées, dont, peut-être, déjà, ils ne se souviennent plus guère. — Il faut vivre, en avant.

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