DE DON JUAN
Un atelier haut. perché
Au sommet de la Bulle Monlmartre, Jean Dardier, peintre ires parisien, avait juché son atelier, non sans orgueil, au sixième étage d'une vieille maison aisanl l'angle de la rue Girardon et de la rue de Norvins, près de la rue Lepic ; le balcon de ce nid d'art et d'amour dominait Paris comme un revoir de poète, un observatoire d'étoiles, une aire d'aigle.
Delà porte-fenêtre, ouvrant sur ce balcon, et delà grande
baie par où le jour, dans cet atelier, rentrait en roi, la vue s'étendait sur un panorama immense, océan de toits gris, noyés dans une atmosphère surchargée de microbes, sorte de mer fumeuse hérissée de rochers en dômes ou en flèches, qui étaient les monuments de la capitale intellectuelle de la terre. La vue allait jusqu'aux banlieues incertaines où s'érigent les cheminées d'usine, les gazomètres, où de longues files d'arbres indiquent les routes ; elle allait jusqu'aux horizons clairs ou embrumés, selon les jours, incendiés par les feux du soleil couchant, quand vient le soir. Tout à fait dans le lointain, se dessinaient les hauteurs de Cormeilles-en-Parisis, dans une buée.
Pour aller chez Jean Dardier, il fallait du courage ; mais on avait sa récompense dans es sensations éprouvées en y montant à travers un quartier resté encore, en 1914, assez pittoresque. Il fallait gravir, pour y atteindre, un des versants de la Butte, n'importe lequel, car la maison était perchée sur l'arête même qui domine Paris. Si l'on faisait l'ascension par la rue Lepic, on paissait devant les jardins en amphithéâtre et les vieux moulins à vent. Par la rue Ravignan, on atteignait la curieuse place (dédiée à un Communard de 1 87 1 , Clément, auteur de la chanson jolie : Le temps des Cerises), la place reposante comme un plateau de montagne, et inondée de
soleil, quand le Maître se montre, — et d'où Paris semble, alors, plongé dans des poussières dor.
Mais, c'était par le versant Nord que la montée présentait, surtout, des agréments, à cause du pittoresque de ce coin resté le même depuis tant d'années, en dépit des progrès effarants des hommes dans le chic d'anéantir le passé. Voici la rue des Saules, à pic, déserte et silencieuse, bordée de murs derrière lesquels on devinait les jardins à l'abandon, les paradous étranges d'où surgissait le faîte d'une petite maison en ruines. Dans le coude, un cabaret d'assassins et d'artistes, le Lapin agile, qui a pour enseigne un lapin sautant dans une casserole, œuvre du caricaturiste Gill (le lapin à Çilï) ; et, plus haut, l'enclos, toujours jeune, printanier chaque année, de la demeure décrépite de Gabrielle d'Estrées, où les démolisseurs plantaient déjà leurs pioches sacrilèges, — indifférentes, simplement.
Voici encore, par la rue Girardon — qu'on ascendait en laisseint, a gauche, les murs ventrus et moussus, surmontés d'iris, de la rue Saint- Vincent, — voici les maisons provinciales de la rue de l'Abreuvoir. Ensuite, apparaissait, grimpant, dévalant, zigzaguant, tout un enchevêtrement d'autres jardins vieillots, sauvages, de masures branlantes, pareilles a ces fermes où l'on voit, dans l'écartement d'un rideau à carreaux blancs et rouges, une face tannée de paysanne chenue, en coiffe blanche. Après bien des pas, — mauvais pas, par-ci, par-là, tentateurs, o petites communiantes de
Montmarlre, jeunes filles de la Butte, qui regardez Paris à travers les ailes du Moulin de la Galette, — c'était, enfin, le terre-plein du sommet, au croisement de la rue de Nonrins ob jamais ne passe une voiture.
Là,
se trouvait la maison de Jean Dardier. On entrait par une porte étroite, dans un corridor aboutissant, d'un côté, à la loge de la concierge, et, de l'autre, à l'escalier. Six étages, encore, à gravir. C'était très dur, essoufflant, après l'ascension pénible de la colline, mamelle du monde, et l'on était dans l'atelier de Jean Dardier, quasi dans le ciel, — le septième, bien entendu •
La pièce avait deux luxes magnifiques : ses dimensions et sa lumière. Pour le reste, les hauts murs nus attestaient la f3'"tune encore sommaire du peintre. Les oripeaux accrochés de ci de là, pour servir aux modèles, avaient leurs couleurs déhraichies ; mais, quelques dessins, aux notes gaies, piqués sur le papier neutre des pemneaux, mettaient de la joie dans l'atelier. Pas d'opulence matérielle et brutale, certes. Pourtant, rien de misérable, de triste, ni de maussade : celui qui travaillait dans ce local haut perché devait être un joyeux garçon.
Cet atelier avait, d'ailleurs, une amusante particularité. Au mur faisant face à la verrière s'adossait une coquette et bizarre construction, sorte de chambre à coucher en l'air, le poulailler, — comme l'avait surnommé une poulette de Montmartre, — un poulailler, dont le plancher surélevé dépassait de cinquante centimètres la hauteur du Coq du lieu, et dont le plafond, n'atteignant pas celui de l'atelier, avançait dans la vaste pièce huit poutrelles ivoirines recourbées en parade comme
et oïl s'accrochaient des branches "
de glycines artificielles, aux grappes de
fleurs électriques, violettes et roses. Six piliers \
de sapin verni soutenaient ce logis intime auquel
on accédait par un escalier tournant, dressé
contre le mur du fond, aux marches couvertes, au milieu.
par un chemin de laine grise décoré, dans sa trame, de grands
trèfles à quatre feuilles. Un cor de chasse, — accroché à la
pointe taillée en diamant du poteau de soutènement, —
enjolivait avec sa volute de cuivre, la main courante d'un
minuscule palier d'arrivée.
La partie formant le dessous de cette sorte de chalet était isolée, à volonté, de l'atelier, grâce à des portières glissant par de gros anneaux sur des tringles, entre les piliers, — portières de toile bleutée où étaient peints, en pétales d'un jaune flamboyant, des tournesols gigantesques. Là, d'habitude, se dévêtaient les petites femmes, avant la pose; la, elles se rhabillaient et devenaient plus désirables.
Sous la chambre h coucher aérienne, qui faisait office encore de cabinet de toilette, dans l'aimoir supplémentaire formé, entre les piliers, par les tentures bleues aux soleils fantastiques, s'étalait un divan chargé de coussins. Un bidet, en haut, desservait le lit et le divan. Comme pour garder
1 escalier, honorer les montées et les descentes, un guerrier japonais — mannequin armé de pied en cap ■ — dressait son masque farouche, coiffé d'un casque aux antennes dressées, telles deux scies d'or recourbées ou deux grosses pattes de homard.
Les peintres, souvent, se complaisent au milieu d'un désordre bohème qu'ils exagèrent volontiers : chez Jean Dardier. malgré tant de fantaisie, les moindres bibelots, l'aménagement de l'atelier, les sièges, de styles divers, à leur place, tout témoignait du contraire. Un aspirateur par le vide dissimulé sous une robe de princesse persane, près de la prise de courant électrique d'une longue lanterne japonaise déménjigée de quelque temple nippon, — un petit appareil de propreté méticuleuse, surprenant chez ce peintre de Montmartre, bourgeois en graine, comme bien des bohèmes et des anarchistes, aurait achevé de prouver, à cette altitude, un homme d'intérieur, ayant l'horreur de la poussière.
Dans l'angle de l'atelier, près de l'escalier ni tournant adossé au fond, et du samouraï que
I son armure faisait pareil à un crustacé mons-
trueux, à un homard gigantesque debout — à l'extrémité de la baie vitrée, la portefenêtre ouvrait sur le balcon vertigineux et sur Paris. Le soir, aux heures calmes du crépuscule, Dardier aimait à s'y accouder, laissant son imagination vagabonder et ses yeux se griser des visions proches ou lointaines qui allaient des ailes du
Moulin de la Galette, en bas, de la Basilique du Sacré-Cœur, à droite, jusqu'aux brumes de l'horizon où le soleil couchant, — le Soleil éternel, plus vieux que Paris, que Babylone et que Ninive disparues et qui flambera toujours. Maître et Créateur de la vie, quand Paris, à son tour, ne sera plus qu'un souvenir, le nom creux d'une capitcJe morte, — où le Soleil, ayant l'air de s'en aller, épandait d'immenses tramées pourpres.
Dans ce nid d'aigle, loin des bruits de la ville formidable étendue à ses pieds, Jean Dardier travciillait quelquefois, aimait souvent, parlait de gloire en compagnie de camarades de montée, rêvait, quand il était seul, à son idéal d'artiste, ou bien à ses belles aventures du moment.
Le patron et l'élève
Cet après-midi de novembre, Jean Dardier et Jacques Bailly fumaient des cigarettes. Ni l'un ni l'autre ne parlait. C'était, probablement, l'heure de la trêve après le labeur ; ils goûtéiient, sans doute,
charme toujours reposant des fins de journée où l'on a été presque content de soi. Un chevalet dressait une toile vierge
dans la lumière de la vaste baie que tamisait un store blanc. Sur une table en noyer, aux pieds tors, dans un crapaud en grès brun et verdâtre, baignait un extraordinaire chrysanthème d'or rouge.
Les deux travailleurs continuaient de fumer, sans rien faire. Soudain, une boule étrange, blanche et jaune, poilue, au nez court, noir et truffe, aux longues oreilles poilues et tombantes, sauta du divan, fit bruire ses grelots argentins. Et Dardier, levant la tête, commanda :
— Taki ! fiche-nous la paix ! Va te recoucher.
Sur un geste de menace, la chienne, après avoir considéré le dieu de l'endroit avec des yeux étonnés, obéit.
— Est-elle énervante, cette bête !
reprit-il. Dès qu'arrivent cinq heures, elle a besoin de sa petite promenade...
— Eh bien ! allons la promener.
C'est une nécessité.
— Non, mon petit, pas moi, aujourd'hui. C'est toi seul qui auras la corvée.
— Tu ne sors pas ?
— J'attends quelqu'un.
Jacques Bailly sourit d'un air
complice etlégèrement railleur :
j — Une robe ?
^ Comme Dardier ne répond
"^ '^^ pas, Bailly. résigné, prononce :
— Nous irons, Taki et moi, rêver, tous deux, dans le restant de maquis épargné par la rue Caulaincourt. Pendant ce temps, je te souhaite bien du bonheur, patron.
Déjà. Bailly s'était levé pour la promenade de la
chienne.
— Merci, mon petit Jacques ! Tu es très gentil!
Soudain, après un silence :
— Mais.
pourquoi fais-tu de la peinture ?...
Jacques Bailly, la mine déconfite :
Oh ! Tu ne vas pas me décourager, patron ? Est-ce parce que je n'ai pas de talent ?
— Non, mon petit. Parce que je t'aime...
Du talent, tous les jeunes en ont, et le clament
' par-ciessus les toits... Seulement, ce qui m'épate,
de ta part, c'est que tu aies lâché une famille très
riche, une situation à côté de ton père, pour mener la vie
imbécile d'un rapin.
— J'ai fait comme toi, après tout.
— Parce que je t'aime, je te le répète, parce que j'ai passé par tant d'heures douloureuses, je te donne tort.
Jean Dardier avait trente suis. Un sympathique, a la physionomie ouverte et gaie, inlelligente, aux yeux charmeurs.
Le nez fin, un peu grand, symbolique, donnait â son visage gascon une expression légèrement narquoise ; mais le sourire des lèvres sensuelles accusait une nature heureuse et bienveillante, en même temps qu'un tempérament voluptueux. La moustache, jolie, châtaine, dessinait deux courbes , retroussées, conquérantes, raccrochantes, sur la bouche amoureuse. Dans la souplesse des gestes, on sentait l'homme sam, entraîné aux sports. Large d'épaules, la taille athlétique, c'était un beau mâle séduisant.
Il était venu de province, comme tant d'autres, pour étudier le droit. Ses parents morts, un vieil oncle, millionnaire, qui l'affectionnait, Ignace Lebausac, s'était chargé de lui fournir les moyens de compléter ses études. 11 avait même promis d'acheter a Jean Dardier une étude de notaire, en un canton de la Haute-Garonne, à Castanet, Montgiscard, par exemple, Montastruc ou Barbazan. Mais le jeune homme, à qui souriait peu la perspective d'une vie morne dans une villette méridionale, avait un jour, brusquement, lâché les cours de droit. Désertant le quartier latin, il avait franchi la Seine, comme un Rubicon, et s'était installé sur les hauteurs de Montmartre. Imbu d'illusions et de chimères, en possession, d'ailleurs, d'un certain talent de crayonneur, il avait décidé de devenir peintre célèbre au lieu de tabellion cantonal.
Malheureusement, cette décision n'était pas du goût du brave oncle à héritage. Il ordonna à Jean de repasser les ponts, de revenir à l'étude de la procédure. Et, comme le neveu s'obstinait dans sa résolution, il lui coupa les vivres, menaça de le déshériter. Le futur artiste,
0^0^ noîi- .*- alors, envoya une lettre très digne à son \^WâE^^^^^. -^' oncle barbare: il avait la foi, l'ardeur.
le courage, et il préférait crever de faim que renoncer à la gloire.
11 s'était donc mis au travail, sous la direction d'un maître optimiste : Louis Guilleret, membre de l'Institut, un des plus jeunes et des plus alertes, à qui sa physionomie avait plu. Comme il faut vivre, d'abord, il dessinait, en même temps, pour les journaux illustrés et les fabricants d'affiches. A trente ans, il avait acquis, vraiment, du métier, une certaine éducation d'art, un sens prodigieux des harmonies ; mais il manquait encore de personnalité. Somme toute, il continutiit de chercher sa voie. Lui qui, en peinture, se sentait attiré vers les compositions grandioses, il excellait dans le dessin léger. Peut-être, peu-ce que c'était une récréation amusante, il produisait, dans ce genre, de jolies œuvrettes, sans individualité, qui lui avaient, jusqu'à présent, rapporté l'argent pour vivre et des aventures galantes. Dardier était, surtout, un passionné fervent et artiste de la \r emme : le plus clair de ses énergies, depuis dix ans, était passé dans la satisfaction de ses désirs variés.
Variés , certes ! Le jeune homme était prodigieusement in fidèle et réfractaire aux amours durables. Ainsi, depuis qu'il habitait la Butte, les années avaient apporté, l'une après l'autre, leurs joies et leurs misères. L'avenir hésitait a se dégéiger des brumes du matin ; mais Jean Dardier se laissait vivre, entre l'amour et l'art, trop jeune pour songer sérieusement aux lendemains définitifs. D'ailleurs, quel lendemain est définitif ? Pourtant, à certaines heures d'esseulement et de mélancolie, il commençait à trouver monotone sa vie de Gascon de Paris à bonnes fortunes, énervante sa carrière artistique trop lente a se formuler.
Quand il pensait au temps perdu, — « La jeunesse est du temps perdu ! » Quel moraliste grave et défunt, arrivé au néant, a lâché cette sottise? — quand des réclamations urgentes de créanciers l'exaspéraient, il devenait grave et inquiet ; meiis la visite d'une jolie femme faisait tout oublier à Dardier — le bien nommé, — ensoleillait son coeur ; et il se lançait, à nouveau, dans les aventures frivoles où. peu à peu, s'émiettaient son intelligence et son talent.
Jacques Bailly, son élève et son ami, avait
dix ans de moins. Par certains côtés de leurs
i\ natures généreuses, leur msouciance de la vie,
) leur communauté d'art, les deux hommes se
ressemblaient. Comme Dardier, Jacques Bailly
s'était détourné d'une carrière aussi noble que la peinture et plus rémunératrice. Son père était un gros constructeur d'automobiles, le propriétaire d'une firme connue, fameuse dans le mande entier ; ses voitures avaient remporté des prix, des coupes, dans toutes les gremdes épreuves internationales. C'est pourtant, aussi, de la gloire, ou de la réclame ; mai» le fils Bailly avait un idéal plus élevé qu'une renommée commerciale : il voulait devenir une célébrité artistique. Et, se fâchant avec les siens, il avait opté, comme Dardier.
pour Montmartre, la patrie folâtre de cette sorte d'ambitieux.
A présent, il y fréquentait une dizaine d'ateliers où il s'était fait de nombreux camarades. Mais il était le familier du plus haut perché, celui de Dardier, parce que son aîné l'avait pris en affection : Jean Dardier était l'ami et le maître de Jacques Bailly.
Quand ils étaient, tous les deux, le patron et l'élève, complètement a sec, Dardier et Bailly se confectionnaient des repas économiques dans l'atelier et ils riaient, ensemble. de leur dèche passagère. De même, lorsque Dardier réussissait une affaire, par-ci par-là, ou que Bailly recevait, en cachette, de l'argent de sa jeune soeur, ils noçaient joyeusement, sans se quitter, dans les établissements de nuit où règne la gaité, — si monotone !
En échange des efforts que faisait Dardier, son aîné de dix ou douze ans, pour apprendre le dessin et la pemture à son élève, celui-ci, oubliant qu'il était le fils d'un homme qui gagnait deux cent mille francs par an, aidait le maître a nettoyer l'atelier ; il portait les dessins de Dardier dans les journaux. 11 lui grattait sa palette, lavait ses pinceaux et, au besoin, ^> il accompagnait la chienne Taki, dans sa promenade hygiénique.
Dardier tutoya Bailly tout de suite ; mais il exigea cette familiarité de la part de son élève, en dépit de leurs différences d'âge. Cependant, Bailly gardait, pour Dardier. une
vive admiration. Il lui trouvait sincèrement du talent, il aimait ce qu'il faisait ; et, sur un autre sujet, il l'admirait encore et se sentait son inférieur: car il était, lui, Bailly, assez timide avec les femmes, alors que son patron traitait ses conquêtes éphémères avec une impertinence et une autorité cruellement désinvoltes .
Néanmoins, à vivre dans cette ambiance, Bailly avait fini par perdre un brin de cette timidité.
Maintenant, il assistait, sans émoi, aux déshabillés des modèles, il écoutait les confidences libertines de Dcirdier ; mais il gardait, quand même, au fond de lui, une sorte de pureté sentimentale qui le faisait un peu souffrir des cruautés inconscientes, des infidélités de son patron volage. ^ — Fidèle à une femme, c'est peu! disait ce maître sans vergogne. Il faut cire fidèle à toutes. »
Nocturne de la vie de château
Ayant fini sa cigarette, Dardier jeta le bout dans une coupe et se leva. Puis, il ouvrit une armoire, en retira une seringue spéciale, pleine d'essence odoriférante, et se mit en devoir de parfumer l'atelier.
— Ton rendez-vous, interroge Bailly, c'est une femme, comme toujours ?
fef é"" ,
Dardier, riant :
— Hélas! Ce n'est pas un amateur de tableaux. Pour ça, mon atelier est toujours vierge... On ne peut pas tout avoir.
— C'est une grande dame que tu attends ?
Dardier esquisse, d'abord, un geste à la Buridan, dans le drame : La tour de Nesle. Puis, continuant à vaporiser 1 air de tous côtés :
— Oui, une très grande dame ! Alors, je me mets en frais, comme tu vois.
— Tu prends l'atelier pour un mouchoir?... un mouchoir, au sixième étage !... Tu le jettes de haut!... Quelle est cette conquête!... D'habitude, tu me racontes tes aventures.
Dardier tire sa montre :
— J'ai encore quelques minutes... Alors, si ça te fait plaisir, assieds-toi... C'est toute une histoire... Tu te souviens que, l'été dernier, je suis allé peindre un dessus de porte, en y faisant les portraits de trois jolies femmes en marquisettes, au château de Bandeville, près de Caen. C'est là que m'est arrivée cette bonne fortune... A mon retour, j'ai oublié de te la raconter.
— Et, depuis, parmi tant d'autres, elle sest noyée dans le courant.
Dardier :
— Une femme chasse l'autre de la pièce d'eau... Bailly, riant:
— Des cuisses ?
— Et je n'aurais plus pensé à la dame du manoir, sans un billet reçu ce matin.
— Une reprise, alors, ce rendez-vous ?
— Oui, pour cinq heures, aujourd'hui... Donc, j'étais à Bandeville. Séjour délicieux, accueil amical du châtelain, gros industriel. Des invités très sympathiques. Enfin, villégiature idéale. Un soir, on décide d'organiser, au château, la représentation d'une comédie, et je suis chargé de trouver acteurs et actrices.
— Pour celles-ci, tu étais qualifié.
— Il y avait, justement, dans le voisineige d'automobile, à Cabourg, une troupe dont Marcelle Fougerette, des Variétés, était l'étoile... Tu connais ce chef-d'œuvre vivant?
Dardier, montrant des dents de cannibale, ajoute :
— On en mangerait. . .
— Ta langue y a goûté ?
— Attends un peu. Déjà, à Paris, j'avais fait la cour à cette merveilleuse fille, de ci. de là; mais nous n'avions jamais eu le temps de conclure.
— A Paris, les comédiennes sont très occupées.
— Oui, mais à la campagne, les conquêtes sont plus faciles,
séins compter que, chargé des négociations, j'avais à proposer a Fougerette un gentil cachet... Il y eut donc, au château, une représentation dont Marcelle, — la resplendissante, — assura le succès par son entrain et sa beauté. Plus que jamais, je la trouvai désirable, d'autant que je possédais à mon avoir quinze jours, — quinze ! — de sagesse accumulée !
— Un petit capital que tu voulais lui offrir...
— Avec les intérêts... Nous hébergeâmes les comédiens, bien entendu. Et, lorsque, à une heure du matin, tout dormit dans le château, je me faufilai, sans lumière, vers la chambre de Marcelle : c'était convenu.
— Te voilà en route...
— Glissémt a travers les couloirs, je me dirige vers l'aile du château où, d'après mes renseignements, était située la chambre de Marcelle. J'arrive devant une porte dont une jointure laissait filtrer un rais de lumière ; je me dis : « C'est ici. Fougerette m'attend!»...
Bailly se tape les cuisses, en s'esclaffant :
— Je vois : tu entres, et tu tombes sur une autre femme ! Elle était nue, sans doute ?
— Presque ! Et c'était la femme d'un ministre, mon cher... Devine. La plus désirable !... En chemise de linon blanc, retenue aux épaules par des rubans de soie bleue, ses bas comme des iris noirs tom'oés en corolles au-dessous des genoux, se préparant pour le lit, relevant ses cheveux et mon- ^O"- «^L trant, ainsi, la mousse brur;e de ses ^^IfflLr r^.J'rt aisselles, elle disposait ses cheveux
pour la nuit et mirait ses charmes solitaires dans une psyché. M'apercevant, elle se retourna; sa chemise courte et transparente laissait voir...
Bailly susurre :
— Une ombre : sa Jîeur-
— Ma foi, comme cette jeune ministresse avait des regards étonnés, mais sans courroux, je payai d'audace,
avec l'intuition de la victoire.
[!r^" ') — Les palmes académiques à gagner.
' .,' — Battant en retraite, j'aurais été, le lendemain.
S^^' la fable du château; offensée par mon respect, la % ^'r dame n'aurait pas manqué de raconter ma gaffe. •si^' — Et, pour ne pas être ridicule, patron...
— Tu l'as dit : je refermai la porte et poussai le verrou. Puis, allant à la très brune et très grande, je l'enlaçai vivement, l'affolant un peu avec mon amour soudain, énorme, insensé. Je l'empêchais de répondre en collant à sa bouche une bouche fiévreuse et frissonnante. Elle avait aussi, probablement, une sagesse accumulée. Bref, mon cher, je lui parlai comme un faune, avec mes mains pour langage.
— C'est une affaire de tact.
— Elle fut sensible au mien ; à mes gestes directs et résolus, vers et sur sa capitcJe, elle comprit vite que toute défense était inutile, et que le plus sage était encore d'éviter le scandale...
— 11 y a beaucoup de « que », mon cher, dans ton langage.
— La ministresse s'est débattue, pourtant; puis, ses yeux, sous la flamme de mes regards, ses grands yeux veloutés se sont animés de mon stupre, ont brillé comme les étoiles aper-
çues derrière les rideaux de la fenêtre ouvrant |î( sur le parc sombre... Mon cher, cette femme me rappela le sol brûlé, lorsque la pluie, enfin, tombe du ciel.
— Tu étais le ciel.
— Et la pluie.
« — Je n'aime pas, disait-elle, quand c'est
fini. » Alors, je recommençais... Quand je a laissai, à la pointe d'aube, ayant ouvert la croisée... pour que la chambre sentît moins nos étreintes, pour les répandre dans le printemps normand,... je t'assure qu'elle était vaincue. C'était délicieux : en bas, dans le jardin, chaque rose avait l'air d'une bouche nue ; et tant de pépiements dans les arbres qu'on eût dit que toutes les feuilles étaient des oiseaux.
— Je voyais venir les petits oiseaux. . . Et Marcelle ?
— Elle repartit, dans la matinée, en me boudant. Bailly se lève. Habitué à ces confidences, il sourit mollement :
— L'anecdote est jolie.
Dcwdier, debout, prend le bras de son élève :
— Ce qui est joli, dans cette anecdote, c'est l'amoureuse.
— La ministresse ?...
— Un corps délicieux, brun et chaud, svelte, Jeune, souple, un peu trop grand peut-être...
— Une très grande dame, tu m'as dit.
Dardier, emporté par le souvenir :
— Des yeux mauves, énigmatiques, une bouche comme un piment, une ardeur au plaisir, et, au travers de ce roman
d'une nuit, un esprit adorable, en plus, — bref, madame... Pardon! j'oubliais le secret...
— Professionnel. Tu lui disais : « Madame », pendant
tes violences de brute ?
— Gros comme le bras !... Hélas !
l'aventure cessa le jour de son départ pour Deauville, où je ne pouvais la suivre ; je n'avais pas les moyens de vivre sa vie mondciine.
— Trop chère pour des artistes, des purotins comme nous!... Alors, c'est cette très grande dame, — 1 m. 80, sans doute ? — qui va grimper à ton perchoir ?
— Pour la première fois !... Maintenant, tu comprends le vaporisateur.
— Oui, la seringue aux odeurs suaves.
Dardier tire encore sa montre :
— Hé là! Le Gouvernement ne va plus tarder... Prends ton chapeau et déguerpis...
— L'heure du berger va sonner... Combien de coups ?
— Allons, mon petit, fiche le camp !... Taki !... Takil... La boule velue, joyeuse, blanche et jaune, sauta du
divan où elle était blottie.
— Jacques, emmène cette jeune fille, je te la confie!...
— Viens ! Taki ! appela Bailly. Le patron attend, aujourd'hui, de la haute volaille... Car je sais, maintenant le nom de l'héroïne de cette nuit de Juillet, au château de Bandeville. C'est la femme du ministre de l'Intérieur.
— Pourquoi supposes-tu?...
— Parce que, en été, la volaille est à l'intérieur ! Viens !
Taki !... Viens!... A tout à Theure, satyre !
Jacques Bailly sort avec la chienne. Dardier, seul, va tapoter nerveusement les coussins du divan, remet un peu d'ordre, de ci, de là, et, de nouveau, vaporise l'air avec la seringue. Au troisième coup du piston parfumé, un coup de timbre résonne.
— Ah ! C'est Elle ! (Il y avait un E majuscule, dans l'exclamation heureuse.)
Jean Dardier remet en hâte la seringue odoriférante dans le placard, arrange prestement ses cheveux devant une glace, retrousse sa moustache, et, conquérant, va ouvrir
Fleur de Montmartre
Celle qui entra n'était pas la ministresse.
Cétîut une fillette, une sauvageonne, aux yeux étranges. — Seize ans ? — Vingt ans? — Ellle pouvait, aussi bien, passer pour une gamine faisant l'école buissonnière que pour une petite femme déjà délurée, brune, avec des cheveux fous, bouclés, en perpétuel mouvement sur le front intelligent et le cou gracile ; elle avait des mirettes profondes, inquiétantes, où luisait un vice précoce mêle curieusement à une
sincère ingénuité. Dans ses prunelles mystérieuses, tour a tour, flambait une raillerie espiègle, ou un naïf etonnement, avec on ne sait quoi de spirituel et de fin qui aguichait le peintre. La bouche, minuscule et moqueuse, fraîche, était celle d'un enfant ou d'une amante. Et ce mélange déconcertant de femme et de fillette, d'audace et de timidité, de perversité, de malice, de pudeur, d'espièglerie, donnait à l'inattendue et bizarre visiteuse un cachet particulier, un piment spécial dont Dardier, connaisseur, subissait déjà le charme. Mais il n'oubliait pas qu'il attendait sa femme du monde officiel.
Sémillante, le minois fripon, ce Tanagra de Montmartre, effrontément, renifla l'odeur de foin, nouveau coupé, qui parfumait l'atelier :
— Bonjour, m'sieur!... Ah! ça sent bon, ici! Est-ce que vous vous parfumez eiinsi tous les jours ?
La voix était, comme sa personne, étrange, enfantine et avertie.
Moitié bougon, moitié rieur, le peintre répondit :
— Ça ne vous regarde pas !
— Ben! vous n'êtes guère aimable, vous!... Et si ça me regardait... J'aime ceux qui se parfument. Y a tant de gens qui sentent mauvais, et si se peurfumaient...
Dardier, moins bourru, amusé, la contrefait :
— Y sentiraient meilleur, pas ? pour parler ta langue.
— Comment, vous parleriez avec ma langue? Je l'ai dans ma bouche et pas dans la vôtre.
— Allons, qu'est-ce que tu veux ?
— Poser.
— Pas aujourd'hui.
Incrédule et drôlichonnc, elle vient le regarder sous le nez :
— Vous n'êtes pas peintre tous les jours, vous ?
— Si. Mais, à présent, j'attends quelqu'un.
— Ou quelqu'une,.. On connaît ça : j'ai ma petite expérience.
— Vraiment, tu as de l'expérience!... Quel âge as-tu donc ?
— Ça dépend des jours, et des gens qui le demandent : de seize à dix-huit... Pour vous, ce sera la vérité : seize ans.
Il rit, parce qu'elle lavait dévisagé drôlement, avant de dire son âge, comme si elle eût voulu conformer son nombre d'années a celui qu'elle lui supposait.
— Et tu es sage ?...
— Je l'ai été.
— Il y a longtemps ?...
— Me rappelle plus...
Ce fut si comiquement et ingénument jeté, que Dardier rit de nouveau, considéra cette petite Eve avec plus d'intérêt et songea : « Pourquoi faut-il qu'elle vienne .aujourd'hui? » Brusquement, il fit :
— Tu as un amant ?
Elle, alors, avec une moue singulière :
— Pas en ce moment. J'en cherche un... pour aroir une contenance.
Depuis que la conversation était sur ce terrain, la Tanagréenne dévisageait Dardier :
— Les hasards sont si grands... vous ne l'auriez pas été, vous, mon amant?...
— Pas encore !
— Mais vous y pensez ! . . . Dites donc, quand vous aurez fini de me r'iuquer?... Faut-il vous montrer l'ensemble ?...
1 1 coupa court, un peu énervé :
— Non, pas pour le moment. Mais tu es gentille a croquer...
— Alors, c'est pas pour aujourd'hui ?
— Non.
— Tant pis! C'est pas de veine — pour vous !... Moi, jetais tout plein pleine de bonne volonté...
Dardier lui prit les épaules, doucement, et, véritablement contrarié, la poussa vers la porte.
— Non, ma petite, une autre fois... Ne manque pas de revenir...
Elle soupira, le cœur gros :
— Alors, rebonjour...
— Rebonjour... Comment t'appelles-tu?
— Riquette, pour vous servir, m'sieur.
Au moment où il la croyait sortie, elle repassa sa tête par l'entrebâillement de la porte.
— Vous regretterez, peut-être, de nepasm'avoir gardée...
— Veux-tu te sauver!...
11 avait pris une grosse voix coléreuse et il fit mine de s'élancer. Mais, preste, la gamine s'enfuit.
— Sacrée gosse ! murmura-t-il, quand il n'entendit plus le bruit de ses pas dans l'escalier. Et drôlichonne !... Bah! elle reviendra!...
Au bout d'un instant, poursuivant sa pensée :
— Ou ne reviendra pas... Ces fleurs perverses du pavé de Montmartre, il faut, quand on les trouve, les cueillir tout de suite. Sinon, c'est un autre passant qui les butine... Tant pis!
Il fit quelques pas dans l'atelier, un brin énervé, et consulta sa montre :
— Cinq heures et demie... Les femmes du monde sont toujours en retard.
Le balcon du perchoir
Jean Dardier sortit sur le balcon. Tirant de sa poche
un pneumatique, il le déplia et le relut : « Demain, cinq heures, chez vous. »
Evidemment, c'est un peu court, mais
très clair...
Fermant ses paupières, une seconde,
comme pour se rappeler mieux des
visions agréables, il songea qu'elle n'avait pu perdre le souvenir de leurs baisers, de leurs folies amoureuses. Mais a présent, il se forgeait des inquiétudes, et il guettait, d'en haut, l'arrivée de la jolie ministresse, pour être plus tôt rassuré.
Mais, ayant exploré du regard la rue, il n'aperçut point la chère silhouette. Il exammait le panorama pittoresque, un tas de petites rues
escaladant la butte, convergeant, toutes, vers le sommet sur lequel il était juché. Plus loin, dans le bas, des quartiers et des faubourgs semblaient noyés dans les brumes d'une plaine immense.
Il se compara, lui, artiste jeune et si haut perché, a un aiglon dans son nid. Et il sourit à une image cocasse, une plaisanterie qu'il s'adressait à lui-même : " Elle me fait faire le pied d'aiiglon ! » Miky aurait-elle oublié son Jean ? Il se ^ demanda si elle n'avait pas renoncé à lui, au pied de la Butte, manquant de courage pour l'ascension ? Toutes les voies grimpaient atrocement : il le lui avait dit, pourtant, là-bas, en Normandie, à Bandeville, quand elle exprimait le désir de l'eiller voir, dans son aire, a Montmartre. Il avait décrit, en exagérant un peu, la Butte à gravir, les méandres de la rue Lepic et d'autres rues pittoresques, mais très raides, où ne s'aventure guère une automobile, l'abrupte rue Ravignan, la place Clément (J-B.Clément) ; il avait fredonné un couplet de la chanson jolie :
Mais il est bien court, le temps des cerises, Où l'on s'ea va deux...
Il avait encore évoqué la rue des Saules, pénible et rustique, la rue Girardon transformée, les jours de pluie, en torrent qui cascade. Mais elle avait souri en l'écoutant, et répondu gentiment :
— J'irai, quand même : ça m'amusera...
Est-ce que ça l'amusait encore ? — Allons,
il s'énervait trop. Elle n'allait plus tarder. Impatient et agité, il quitta le balcon, rentra dans l'atelier. Or, à ce moment, il entendit la sonnette.
— Enfin, soupira-t-il, en pâlissant un peu. C'est EJle !
Il y avait encore unE majuscule, dans son exclamation, — un nez majuscule, qui sait ? Il attendit une seconde, pour se remettre d'attaque — et don Juan courut ouvrir, radieux.
Une pose de Banderilles
Hélas ! ce n'était pas encore la ministresse. La femme qui entra était une personne très élégante, d'un chic un peu tapageur par la cime : sur sa tête blonde et rose, un petit chapeau de soie, améthyste foncé, aux légers bords, recouverts de velours noir, relevés en bandeau diadème sur le devant, la pavoisait de très hautes et larges plumes d'autruche bleu sombre ; fardée, malgré qu'elle fût jeune et jolie, elle avait cette allure un peu lasse, et pourtant charmeuse, des femmes qui mènent une vie trépidante, nocturne, où l'amour tient la place importante. Cependant, elle avait trop de tenue pour être une simple courtisane, sans alibi : c'était une femme de théâtre.
— Bonjour, vous ! fit-elle, rieuse, la main tendue, découvrant la double rangée de ses quenottes adorables.
Dardier, stupéfait, n'avait pu retenir un mouvement de contrariété. Baisant le bout des doigts de la comédienne ;
— Marcelle Fougerette !... Vous... ?
— Quel air de déception vous prenez, pour me recevoir !...
— Oh ! Marcelle !... J'éprouve un incomparable plaisir...
— Je nen suis pas certaine.
Puis, regardcint autour d'elle, elle montra le f>etit réduit fermé par les portières bleues, aux soleils d'or, tirées entre les SIX piliers soutenant la chambre à coucher.
— Personne, là ?...
— Mais non !...
Il écarta les tentures, pendant que Marcelle inspectait l'atelier, puis s'asseyait :
— Alors, pourquoi ne m'ofïrez-vous pas un siège?... Gêné, cherchant ses mots, Dardier bredouille :
— Pardonnez-moi, chère amie... J 'cillais sortir... Souriant d'une façon plus enigmatique, ses prunelles
pétillant de malice, Fougerette interroge, mettant dans sa voix une inflexion prometteuse :
— Et, maintenant, vous sortez toujours ?...
C'éttiit l'invite. — Il fallait, pourtant, y répondre par un refus. « Voilà bien ma veine ! songeait-il. Elles viendront toutes le même jour ! C'est la journée des jupes. » Mais, avec Marcelle Fougerette, intelhgente et fine, il sentait qu'il fallait jouer franc jeu. Un prétexte maladroit, le rendrait ridicule a ses yeux, et, la trouvant plus que jamais désirable, il voulait se ménager près d'elle une rentrée. Alors, il prit bravement son pau"ti. Désespéré, mais résolu :
— Je suis obligé, machèrecamarade. d'avouer que je ne puis vous retenir.
— Insolent ! Vous ne répondriez pas ainsi à toute autre... Je suis votre camarade, étant comédienne. Artistes tous les deux, pourquoi se gêner!... Eh bien, vous cesserez, alors, le flirt dont vous m'avez poursuivie.
Elle riait pour prouver qu elle ne se fâchait pas» Dardier, vivement, s approche et tend les mains :
— Marcelle, je vous trouve toujours délicieuse...
— Bas les pattes ! Au moment où, sans doute, vous attendez une autre visite, pas d'imprudence!... Je m'en voudrais de vous prendre vos ardeurs et de vous laisser moins brillant pour celle que vous attendez.
Dardier, inquiet, embfu'rassé :
— Marcelle... je n'attends personne.
EJle hume l'air autour d'elle :
— Comme vous mentez mal, mon pauvre ami !... Faut-il que je vous prenne au dépourvu pour que vous ne soyez pas en esprit de me fournir une raison polie qui ménage, au moins, ma vanité !... Vous alliez sortir, dites-vous? Et, au moment de sortir, vous parfumez votre atelier ?... Blagueur !... Non !... non !... Vous vous disposiez à rêver dans une atmosphère troublante... Rêver ? a qui ?...
Comme, un peu farouche, il se taisait, elle reprit, malicieuse et cruelle :
— A moi, je parie !... Ce ne peut être qu'à moi!... Car je me souviens
de vos paroles enflammées, des fumées de votre cœur en rut, à Bandeville... M'avez-
SA
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vous assez allumée, brigand !... Vous aviez pour moi des désirs passionnés, « tout prêts à jaillir », me disiezvous, vers minuit, « en feu d'artifice de plaisir ».... Eh bien, soyez aimable, en verve !.. Je suis prête à vous écouter.
Elle ôta prestement son manteau, d'un joli geste, en promesse d'intimité. Maintenant, elle le frôlait, tant elle était proche. Il comprit qu'à ce jeu, elle serait la plus forte, et il lui déplaisait qu'elle se moquât de lui. Une extrême franchise les mettrait d'égal à égale ; il ne s'en priva point, cynique :
— Puisqu'il faut vous l'avouer, j'attends quelqu'un.
Calme, toujours railleuse et amicale :
— Je continue votre phrase : « Et, si vous étiez bien gentille, vous vous en iriez... »
— Vous êtes une parfaite Hseuse de pensée. Elle se leva, maîtresse d'elle-même, sans
paraître le moins du monde cravachée par f cette confession brutale qui humiliait son
orgueil :
— Faut-il que vous soyez fat, pour me parler avec cette impertinence ! Vous m'amusez, mon cher, et je veux récompenser votre sincérité... Je reste !
Elle dénoue sa ceinture, une écharpe azurée, ôte sa jaquette, et gentille, plus intime, les seins gracieux bombant légèrement la chemisette claire, s'installe tout à fait dans un fauteuil à bascule. Dardier, navré, se précipite, les yeux suppliants, vers elle qui minaude :
— Vous craignez, peut-être, que mon odeur de femme ne trahisse ma visite à Celle que vous attendez, si Elle vient... Mais on éternuerait, ici, à vos parfums, et je suis bien noyée, bien diluée dans ces effluves.
— Je vous implore, ma petite Marcelle.
— Mais je suis fatiguée, mon cher... Votre atelier est au sixième étage, et votre maison est au bout d'une côte, à la cime de la Butte Montmartre.
— Enfin, que voulez-vous ?...
— Retrouver, cher maître, mon amoureux de l'été dernier... l'artiste dont j'aime le talent, le charmeur qui me faisait la cour, et que je n'ai pu récompenser... l'amant de toutes, sauf de moi !
Coquette, aguicheuse, soupirant, elle s'étirait comme une chatte en folie :
— Quel dommage que vous attendiez une femme!... J'étais montée ici, je venais chez vous, avec des intentions...
Dardier n'en croyait plus un mot. A présent, son air exagérément câlin, et son regard, au fond moqueur, l'agaçaient.
— Il faut, reprit-elle, en avoir joliment des Intentions, pour gravir jusqu'au sommet votre petite tour Eiffel, au-dessus du Moulin de la Galette, dont j'aperçois d'ici les ailes. Et, même, en m'élevant à de pareilles hauteurs, mon cher, j'ai décroché une de mes jarretelles.
Dressée aussitôt, posant le pied droit sur la première marche d'un petit escabeau qui servait à monter sur la table à modèle, — un pied chaussé de bottines vernies, à longs dessus de drap mastic, — retroussant sa jupe tailleur, d'un bleu sombre, elle montra deux jémibes spirituelles, callipyges. gantées de bas gris mauves dont les mailles, d'une (inesse arach-
néenne laissaient transparaître la peau. Les mains de la tentatrice s'attardaient a rattacher sa jarretelle. Ainsi, le buste incliné sur une jambe raidie et sur la jambe gauche relevée et avancée, Marcelle Fougerette était originale avec sa frimoussette blonde, sa bouche rouge, un clin d'œil filant pardessous le chapeau fantasque, calotte ajustée de soie améthyste, haut bandeau diadème de velours noir, le chapeau fantasque, — dont oscillait le panache bleu sombre comme la robe, le mirobolant panache de plumes d'autruches, — l'une horizontaJe et l'autre retombante.
Dardier, un moment, contemple, en artiste qui épie sans cesse la beauté de la femme, cette silhouette vingtième siècle de Notre- Dame-des-Perditions, le mouvement attardé des mains de la comédienne si près de son cratère de Satané iradiant son fluide. Tout de même, elle valeiitle coup, — le coup de la jarretelle. Le peintre, s'efîorçant de se contenir, était pâle.
Ayant fini, cependant, de pincer son bas, Mmxelle Fougerette laissa retomber sa robe, et Dardier reprit tout son courage :
— Voulez-vous que je sois franc ?
— Vous ne faites que cela.
— Je suis forcé de l'être davantage, jolie Marcelle que